Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV

Chapter 7

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Foudroyé par ces mots, Standelet ne répliqua rien. Bruéys, un des meilleurs hommes qui fussent au monde, était attéré. Il fit sortir le capitaine, et se réunit à Berthier, à Lavalette et à moi, pour apaiser le général, qui était encore plus irrité de la satisfaction que Standelet montrait de sa faute que de sa faute même. «Je ne voulais pas me mêler de cette affaire, répétait-il; pourquoi me forcer à sortir de ma neutralité?»

Sur les témoignages qu'on lui rendit de la bravoure et de la capacité de cet officier, il s'apaisa pourtant, et ne s'occupa plus que du plaisir d'avoir retrouvé Desaix et Monge. Desaix, après l'avoir embrassé, retourna sur son bord; Monge resta sur le nôtre, où sa place lui était assignée par l'affection du général, place que personne ne s'avisa de lui disputer.

C'était un homme à part que Monge, un homme aussi amusant à étudier qu'intéressant à entendre. La somme de ses connaissances était immense. Il réunissait à la faculté qui apprend, celle qui invente, et à la faculté qui comprend, celle de se faire comprendre. Il démontrait à merveille; et pourtant de sa vie, je crois, il n'acheva une phrase. Il était éloquent, et pourtant ne savait pas parler; son éloquence, dénuée d'élocution, consistait dans un mélange de gestes et de mots qui se fortifiaient les uns par les autres; mélange d'où résultait une démonstration qui, expliquée par le jeu de la physionomie, arrivait à l'intelligence par les yeux autant que par ses oreilles, et dont les improvisations captivaient plus peut-être l'attention que les discours les mieux étudiés. C'était un plaisir de le voir parler. On ne saurait dire combien il y avait d'esprit dans ses doigts.

Bonhomme au reste, mais bonhomme comme La Fontaine, et ne comprenant guère mieux ce qui se passait dans le monde, quoiqu'il s'en mêlât davantage.

Sa vivacité contrastait singulièrement avec la gravité de Berthollet. En disant tout, Berthollet se faisait moins écouter que Monge, qui n'achevait rien.

En réjouissance de la bienvenue de Monge, le général fit doubler le soir la ration du punch. Mais comme au jour naissant on devait le lendemain se porter sur Malte, il alla se coucher à neuf heures, nous laissant achever sans lui le bol et la conversation. Avant de se retirer, il s'était fait rendre compte par Gantheaume, chef de l'état-major de l'année de mer, de la position de la flotte, «Général, avait dit celui-ci, nous sommes en face de l'île de Gozzo, à deux lieues de la côte; la flotte a mis en panne. Demain, au point du jour, nous nous remettrons en marche.»

Nous nous couchâmes assez tard. Il était près de minuit quand j'allai reprendre, sous le citoyen de Bourrienne et à côté du citoyen Collot, mon humble place. Nous avions bu, quoique modérément, un peu plus que de coutume. Or, tôt ou tard un principe entraîne une conséquence. Je le reconnus une heure après m'être endormi. Comme on n'est pas pourvu à bord de tout ce qui se trouve sur terre dans la chambre à coucher la moins _confortable_, force me fut de me lever, de traverser la chambre du conseil à laquelle celle où je couchais servait d'antichambre, et de courir à la galerie,--quoi faire?--faire dans la mer ce que Sganarelle faisait pour s'amuser dans la cour de M. Géronte, et Jean-Jacques Rousseau dans la marmite de Mme Clot[12], pour s'amuser aussi.

Arrivé là, quel est mon étonnement, quand au lieu du ciel et de la mer qui devaient s'offrir à moi dans leur immensité, je ne vois rien, absolument rien? Je me frotte les yeux; mes regards ne se perdaient pas dans les ténèbres, comme je l'avais cru d'abord. Je reconnais bientôt qu'ils allaient se heurter contre un objet très-matériel, contre un corps opaque, contre une masse très-compacte, mais trop voisine de moi pour que j'en pusse apercevoir le sommet et mesurer la hauteur.

Me rappelant alors ce qui avait été dit par Gantheaume, je ne doutai pas que ce ne fût la terre que je voyais là. Mais d'après son rapport devions-nous en être si près? Et vite j'escalade le château, sur le pont duquel avait été construite une baraque de proportion à recevoir deux lits, rien que deux lits, dont l'un était occupé par Gantheaume et l'autre par Joubert, ordonnateur en chef de la marine. Je frappe à la porte de Gantheaume de manière à l'enfoncer. «Quoi? qu'est-ce? s'écrie le chef de l'état-major.--C'est moi, répondis-je en me nommant.--Que diable voulez-vous à cette heure?--Savoir où nous sommes.--À deux lieues de Gozzo. Bon soir.--Nous n'en sommes pas à vingt toises. Venez voir, venez.

--Farceur»! me dit-il en sautant à bas de son lit; et plus vêtu que moi qui ne gardais pour dormir ni mon habit, ni mes bottes, ni même mon pantalon, il me suit. «Regardez, lui dis-je quand nous fûmes sur la galerie, que voyez-vous là?--Je n'y vois pas plus que dans un four. C'est singulier! la nuit me semblait pourtant des plus sereines.--Ne voyez-vous pas cette côte qui, haute comme les plus hautes falaises de Normandie, vous dérobe la vue du ciel?--Vous avez, parbleu, raison, c'est la côte. À quoi diable pense donc l'officier de quart? il s'est endormi!»

Nous courons au poste; l'officier de quart était très-éveillé: les yeux fixés sur le ciel et tournés du côté de la proue, ce jeune homme aussi se croyait à deux lieues de la terre. Voyant ce qui était devant lui, mais non ce qui était derrière, sachant ce qui se passait au-dessus de lui et non ce qui se passait au-dessous, il se confiait à la disposition des manoeuvres qui neutralisait l'action du vent, et croyait le vaisseau stationnaire. Le vaisseau cependant marchait. Entraîné insensiblement par des courans, il avait dérivé vers la côte contre laquelle il se serait heurté ou tout au moins se serait affalé, si je me fusse aperçu un quart d'heure plus tard que nous avions bu à la santé de Monge.

La côte nous dérobait le vent. «Pourrons-nous virer de bord?» disait Gantheaume en soupirant et tout en commandant la manoeuvre. Elle réussit contre son espoir, et ce succès lui permit d'aller reprendre son somme.

Pour dormir plus tranquillement, il me pria de ne parler du fait à personne, pas même au général en chef. Je le lui promis et je tins parole, car je n'en parlai qu'à Regnauld qui fut aussi discret que moi.

Quelles conséquences cet accident ne pouvait-il pas avoir, si Nelson se fût présenté dans ces entrefaites! Le vaisseau amiral, le vaisseau qui portait Bonaparte, échouer au port! Ainsi, en dépit des plus habiles combinaisons, un cas imprévu peut tout compromettre. Mais un cas imprévu peut aussi tout rétablir; et le salut vous vient quelquefois de la sentinelle sur laquelle vous comptiez le moins. Dans un assaut nocturne qu'Henri IV livrait à Paris, sans un jésuite le coup réussissait. Les cris de ce bon père sauvèrent la place, comme autrefois le cri des oies avait sauvé le Capitole: soit dit sans me comparer à une oie ou à un jésuite: je n'ai pas tant de vanité.

Le lendemain, à cinq heures du matin, la flotte était devant Malte.

Le secret sur le danger auquel avait échappé _l'Orient_ fut si bien gardé, que Gantheaume finit par oublier lui-même ce fait. Dix ans s'étaient passés sans que j'eusse revu ce marin, quand je le rencontrai chez Regnauld. Il avait fait, depuis cette époque, un beau chemin; au lieu de le contrarier, les courans comme les vents lui avaient été favorables; enfin il était amiral. Comme les grandeurs ne me semblaient pas avoir changé ses moeurs, je lui rappelai tout bas cette aventure. Il l'avait oubliée, mais non si bien oubliée, qu'il ne m'engageât à n'en pas parler, quand j'allais invoquer le témoignage de Regnauld pour lui rappeler le fait.

Gantheaume, bon et brave homme, n'était au fait qu'un marin médiocre, parlant ou plutôt criant beaucoup et se démenant sans agir. Favorisé par le sort, malgré ses bévues, il ne s'est pas même illustré par de grands désastres. Napoléon qu'il avait ramené d'Égypte le récompensa de son propre bonheur, et lui sut gré du hasard comme si c'eût été de l'habileté. C'est bien; cela fait honneur à quelqu'un, mais est-ce à Gantheaume? Ce pilote, qui fut chargé depuis de diriger des expéditions si importantes, a-t-il justifié comme amiral les faveurs dont il fut comblé par la reconnaissance consulaire, par la reconnaissance impériale?

Qu'a-t-il fait en 1801 avec cette escadre qui eût sauvé l'Égypte si elle y eût porté des secours si difficilement amassés, si impatiemment attendus? Il l'avait prise à Brest, il la conduisit à Toulon, où il la reconduisit encore quelques mois après, au retour d'une nouvelle sortie qu'il fit sur l'ordre exprès du premier consul. Cette sortie-là, il la poussa jusqu'à vingt lieues d'Alexandrie; mais quoiqu'une de ses corvettes y soit entrée, il n'alla pas plus avant.

Obstiné dans sa bienveillance, Napoléon n'en persista pas moins à confier à Gantheaume les commandemens les plus importans, les plus brillans; il fut un temps où il n'était question dans les journaux que des allées et venues de cet amiral, dont l'escadre, bloquée par les Anglais, ne pouvait manoeuvrer qu'en rade. C'est à l'occasion de ses éternels voyages du port de Brest à la baie de Berteaume, que ses collègues du conseil d'État, car il était membre aussi du conseil d'État, lui composèrent cette épitaphe de son vivant:

Ici gît l'amiral Gantheaume, Qui, dès que soufflait le vent d'est, De Brest voguait droit à Berteaume, Et, dès que soufflait le vent d'ouest, Revoguait de Berteaume à Brest.

CHAPITRE IV.

Siége et prise de Malte.--Capitulation.--Je trouve le moyen d'exécuter l'article favorable aux chevaliers de la langue de France.

Qu'on me permette de le répéter: je n'ai pas pris l'engagement d'écrire l'histoire du temps où j'ai vécu, mais seulement ce que je sais de particulier sur les hommes remarquables avec lesquels je me suis trouvé en rapport, et sur les faits intéressans qui se sont accomplis sous mes yeux.

Qu'on ne me reproche donc pas de n'en pas dire sur le siége de Malte plus que n'en contient ce chapitre. En compilant les récits qui en ont été faits, je pourrais compléter le mien; mais je ne veux dire que ce que je sais, et je ne sais bien que ce que j'ai vu.

La possession de Malte échappait évidemment à l'ordre des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, dont l'institution n'était plus en harmonie avec l'esprit du temps, et aux droits desquels on n'ignorait pas que le czar Paul Ier avait l'intention de se substituer. La France jugeant la possession de cette île nécessaire à ses communications avec l'Égypte, Bonaparte avait ordre de s'en emparer, si c'était possible; mais dans la circonstance pouvait-il tenter le siége d'une pareille place? Ce qu'il ne pouvait faire de vive force, il le fit par adresse; ce qu'il ne pouvait pas conquérir, il l'escamota.

Le 9 juin, ayant pris position de manière à menacer les points par lesquels l'île était accessible, et profitant de la terreur où le développement de ses forces avait jeté les Maltais, le général demanda l'entrée du port pour toute la flotte, et la liberté d'y renouveler ses provisions. Le grand-maître ayant répondu par l'intermédiaire du consul français que les lois de l'ordre et les principes de neutralité ne permettaient pas d'admettre dans le port plus de quatre vaisseaux à la fois, le général en chef affecta de prendre cette déclaration pour un refus, retint le consul, et le lendemain, 10 juin, à quatre heures du matin, l'armée descendit dans l'île sur quatre points différens. À midi, il était maître des côtes et de la campagne, et tous les forts avaient capitulé, excepté celui de Marsa-Sirocco, qui tint quelques heures de plus. Les chevaliers s'étaient battus avec courage, mais ils n'avaient pas été secondés par les milices. D'ailleurs le défaut de munitions et l'état de délabrement où le matériel de la guerre était tombé par suite de l'incurie de l'administration paralysaient partout les efforts des braves.

Les affaires de l'ordre n'étaient pas en meilleur état dans la ville. À onze heures, les assiégés risquèrent une sortie; mais ils rentrèrent bientôt, après avoir perdu un bon nombre des leurs et le drapeau de la religion. À midi, l'armée maltaise se voyait déjà réduite à quatre mille hommes, très-peu disposés, pour la plupart, à se défendre.

Cependant les habitans de la campagne, entrés dans Malte pêle-mêle avec les fuyards, y rapportèrent un désordre qui s'accrut encore par le retour d'un corps de soldats chargés de la garde des postes extérieurs. Frappés d'une terreur subite au milieu de la nuit, ils étaient venus chercher dans la ville un refuge contre un ennemi qui ne les attaquait pas. La frayeur se changea en fureur. Le sang coula dans les rues. Les patrouilles tiraient les unes sur les autres. Plusieurs chevaliers furent massacrés. Tout annonçait pour le lendemain des maux encore plus grands que ceux qu'on avait éprouvés dans la journée. Sur les instances des principaux habitans de l'île, le grand-maître se détermina à demander une suspension d'armes. Le général Bonaparte y consentit, à condition toutefois que la place et les forts lui seraient livrés dans les vingt-quatre heures. Cette proposition, préliminaire d'une capitulation définitive, fut portée au grand-maître par les citoyens Poussielgue et Dolomieu.

Le premier, ci-devant secrétaire de légation à Turin, avait, quelques mois avant, fait un voyage à Malte, où résidait son frère, et pendant ce temps il avait eu le loisir d'étudier les dispositions des esprits; le second, minéralogiste célèbre et antérieurement commandeur de Malte, avait conservé des rapports avec plusieurs de ses anciens confrères, et exerçait sur eux une influence dont le général crut pouvoir tirer parti. Sa politique en cela sacrifiait l'intérêt privé à l'intérêt public. Dolomieu n'accepta pas sans répugnance, sans douleur même, une mission qui dès lors le livra aux attaques de la plus virulente calomnie, et qui depuis a servi de prétexte à la cruauté avec laquelle on le traita en Sicile, où, retenu contre le droit des gens par ordre de la cour de Naples, il fut jeté dans un cachot, d'où il ne sortit au bout de dix-huit mois que pour venir expirer en France.

Les négociations ne traînèrent pas en longueur. Dans la nuit du 11 au 12 juin, les plénipotentiaires du grand-maître conclurent à bord de _l'Orient_ un traité par lequel les chevaliers renonçaient en faveur de la république française à la souveraineté de Malte. En retour, la France s'engageait à demander pour le grand-maître au congrès de Rastadt une principauté en Allemagne, et à lui payer provisoirement une pension annuelle de 200,000 fr. Le traité assurait de plus aux chevaliers reçus avant 1792 une pension alimentaire proportionnée à leur âge, et permettait de rentrer en France à ceux d'entre eux qui n'avaient pas porté les armes contre la république. Ce traité fut conclu sous la garantie de l'Espagne.

Le 14 l'escadre entra dans le port, et les troupes prirent possession des forts, où le drapeau de la liberté remplaça celui de la religion. Maîtres de Malte, les Français s'étonnaient de s'y trouver. _Nous ne serions jamais entrés ici_, disait spirituellement Dufalga, _s'il n'y avait eu quelqu'un pour nous en ouvrir les portes_.

La résistance fut si faible et de si courte durée, qu'on eut à peine le temps de se signaler. Pendant ce temps de relâche pour l'Institut, Lannes, qui retrouvait l'occasion de faire parler de lui, se hâta de la saisir. Malgré les instructions du général en chef, qui, pour épargner le sang, et dans l'espérance que les premières démonstrations suffiraient pour amener une capitulation, avait prescrit aux généraux de s'abstenir de toute prouesse inutile, entraîné par sa fougue, ce grenadier avait été se loger jusque sous le rempart, où il avait engagé, sans trop de nécessité, une fusillade des plus vives, et ce n'était pas sans peine qu'il avait obéi à l'ordre qui le rappelait au quartier-général. Témoin des reproches qu'à cette occasion lui adressa Bonaparte, j'aime à les rapporter. «Maudit Gascon, qu'as-tu prétendu faire? Prouver que tu es brave; qui en doute? Exposer ta troupe mal à propos! T'exposer toi-même pour rien! C'est impardonnable. Songe à mieux obéir dorénavant. Quand j'aurai besoin que tu ailles te faire tuer, je te dirai d'y aller, et tu iras.» Peu d'éloges seraient aussi honorables que cette réprimande.

Eugène de Beauharnais, qui ce jour-là faisait ses premières armes, combattit avec toute la chaleur d'un jeune homme et avec tout le sang-froid d'un vieux soldat. Il rapporta au général un drapeau qu'il avait pris sur les chevaliers. Jamais l'enivrement de la gloire ne s'est manifesté avec plus de candeur et plus de vivacité que sur cette figure de dix-sept ans; Eugène se montra dès lors ce qu'il a été depuis; Eugène se montra digne et du père que lui avait donné la nature, et de celui que lui donnait l'adoption.

Ce n'est pas à sa pénurie, mais au défaut d'ordre que le gouvernement maltais dut sa ruine. Les Français trouvèrent dans la place un matériel immense et des munitions de toute espèce. La flotte s'y renforça de deux vaisseaux, une frégate et trois galères. Trois millions du trésor de Saint-Jean passèrent dans la caisse de l'armée.

L'égalité de droits proclamée, le général Bonaparte préposa au gouvernement de l'île un conseil de neuf membres, auprès desquels il plaça un commissaire français. Se modelant sur ce qui se faisait en France, ce conseil devait régler les recettes et les dépenses, organiser les tribunaux, établir dans le pays divisé en cantons l'administration municipale et les justices de paix; tous ces actes devaient être sanctionnés par le général commandant. C'était l'organisation de Corfou.

Bonaparte forma de plus une garde nationale pour le maintien de la tranquillité intérieure, et quatre compagnies de canonniers pour la défense des côtes. Pour rattacher par des liens puissans Malte à la France, et conformément à ce qui avait été fait en Corse en 1766, sous nos rois, quand, avant la naissance de Napoléon, cette île devint française, il statua que des enfans choisis dans les meilleures familles seraient envoyés sur le continent pour y être élevés dans les écoles de la république. Indépendamment de cela, pourvoyant aux besoins de l'instruction locale, il créa des écoles de différens degrés, une bibliothèque, un cabinet d'antiquités, un muséum d'histoire naturelle, un jardin botanique, un observatoire; et il affecta des revenus à l'entretien de ces divers établissemens. Il ne négligea pas non plus les intérêts de la religion. Déterminant les rapports des divers cultes entre eux, il mit des bornes aux empiétemens du clergé latin sur le clergé grec, déclara les prêtres indigènes seuls capables de posséder des bénéfices dans l'île, reconnut les droits des juifs, détermina l'âge où les religieux des deux sexes seraient admis à faire des voeux, purgea Malte de tous les moines étrangers, et par une mesure vraiment pieuse, il dota l'hôpital des revenus des couvens qu'il supprimait.

Six jours suffirent à tant de travaux. Après avoir confié les fonctions de commissaire du gouvernement à Regnauld de Saint-Jean d'Angély, dans lequel il avait déjà eu occasion de reconnaître cette haute capacité, dont il a si souvent usé par la suite, laissant à terre quatre mille Français sous le commandement du général Vaubois, Bonaparte revint à bord, et donna ordre d'appareiller.

Les chevaliers âgés de plus de soixante ans avaient obtenu la permission de rester à Malte; les autres fuient renvoyés dans leur patrie respective. Les chevaliers français qui, âgés de moins de trente ans, voulurent prendre du service sur la flotte ou dans l'armée, y furent admis selon leur grade, ou employés d'après leurs aptitudes dans les administrations: acte de politique et de générosité par lequel Bonaparte appelait dans son camp des hommes utiles, et ouvrait un asile à des infortunés qui, proscrits par les lois françaises et par la capitulation de Malte, avaient perdu deux fois leur patrie; acte où l'on reconnaît l'esprit de l'homme qui avait permis à Wurmser de sauver les émigrés enfermés avec lui dans Mantoue. Ce dernier fait, qui n'avait pas été ignoré des chevaliers, avait eu une grande influence sur leur détermination. Ils ne craignirent pas de se mettre à la discrétion d'un vainqueur si modéré: aussi Bonaparte disait-il qu'il avait pris Malte dans Mantoue.

Les esclaves mahométans trouvés dans le bagne furent distribués sur l'escadre, soit pour y être employés, soit pour être échangés en Égypte contre des chrétiens captifs chez les beys.

La flotte quitta Malte le 19 juin. Je restai dans l'île, puis je retournai en France. Quelles circonstances, quels motifs me firent changer tout à coup de direction? On va le savoir.

CHAPITRE V.

Ce qui se passa sur _l'Orient_ pendant le siége.--Ce qui se passa dans Malte après le siége.--Banquet chez le général.--Promotions.--Villoteau, _nolunt cantare rogati_.--Conversation avec le général Dufalga.--Conversation avec le général en chef; à quel sujet.--Déplorable position des chevaliers français; j'y trouve un remède.--Regnauld tombe malade.--Je suis nommé pour le remplacer.--Il se rétablit.--_La Sensible_ retourne en France et moi aussi.

Au moment d'effectuer la descente à Malte, quand Bonaparte donnait ses ordres aux officiers qui devaient concourir à cette opération, curieux de voir la chose de près, et jaloux aussi de prouver que le coeur d'un militaire peut se trouver sous un habit civil, je lui demandai la permission de l'accompagner. Il comprit ma pensée et me dit sans que je la lui expliquasse: «Le moment où j'aurai besoin de vous n'est pas venu, restez; les balles vont surtout chercher les inutiles.»

Pendant les douze ou quinze heures qu'il resta à terre, nous eûmes une nouvelle preuve de l'esprit de domination dont les militaires sont possédés, petits comme grands. N'étant ni soldat, ni marin, je n'étais dans le cas de sentir directement à bord l'autorité de qui que ce fût, et je n'avais jamais eu l'occasion de reconnaître qu'il y eût sur _l'Orient_ un officier chargé de la police. À peine le général et l'état-major se furent-ils embarqués, que, sortant d'un pont inférieur où son rang l'avait relégué jusqu'alors, un sous-lieutenant de je ne sais quel corps vient s'établir dans le premier pont où les rats montèrent aussi; et prenant la qualité de commandant de la place qui, à l'entendre, lui revenait par droit d'ancienneté, il se met à donner, à tort et à travers, des ordres qui n'avaient pour but que de prouver qu'il avait le droit d'en donner. Ainsi, un écolier, qui monte à cheval pour la première fois, fatigue, jusqu'à ce qu'il soit jeté par terre, le pauvre animal qu'il gouverne. Je ne puis dire à quel point j'étais importuné de son outrecuidance. Comme il la porta jusqu'à intervenir dans une conversation que j'avais avec Monge: «Vous donnez des ordres ici! lui dis-je; en donnez-vous aussi chez l'amiral?--L'amiral fait sa police chez lui.--Comme la police de l'amiral n'est que de la politesse, montons chez l'amiral», dis-je à Monge.

La capitulation signée, nous mîmes pied à terre. J'allais loger avec Regnauld dans la cité Valette, chez un vieil avocat dont j'ai oublié ou plutôt dont je n'ai jamais su le nom. Le soir, toute la ville fut illuminée en réjouissance du mal que nous lui avions fait. Cette illumination, au reste, n'était pas ruineuse. Des bouts de chandelle fixés dans des sacs de papier de couleur à demi remplis de sable en firent les frais. Ce genre d'illumination, contre lequel le vent n'a pas de pouvoir, est d'un effet assez gai. Villoteau pouvait se croire encore dans l'île des Lanternes.