Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV

Chapter 6

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Il accordait une place un peu moins belle au général Cartaux, sous les ordres duquel il avait commencé le siége de Toulon. «Patriote comme un jacobin, mais ignorant comme un capucin, ce militaire, d'abord peintre en émail, disait le général Bonaparte, ne connaissait même pas les premiers principes de l'art dans lequel il débutait à quarante ans. Rien d'absurde comme son plan d'attaque, qu'il ne développait jamais sans commencer et sans finir par cette phrase: _Je marche sur trois colonnes_.

«Le commandement de l'artillerie m'étant revenu par l'absence des officiers de grade supérieur au mien, je n'étais que capitaine, je me permis de démontrer à Cartaux les vices de son système. Cartaux, s'il n'était bon militaire, était bonhomme. Non seulement il ne se fâcha pas, mais renonçant à ses idées pour les miennes, qu'il ne comprenait guère: «Capitaine _Canon_, me dit-il, je vois que tu t'y entends mieux que moi; fais comme tu l'entends; mais tu me réponds de tout sur ta tête.» J'ai après tout de grandes obligations à l'ignorance et à la bonhomie de Cartaux, qui ne rougissait pas de trouver dans autrui les connaissances qui lui manquaient. C'est surtout son mérite; mais il n'a guère que celui-là et le courage. Il faut quelque chose de plus, je crois, pour faire un grand capitaine.»

Quelquefois aussi Bonaparte nous entretenait des premières années de son enfonce. Il ne semblait pas avoir gardé une opinion également avantageuse de tous ses professeurs de Brienne. Une fois, entre autres, il se récria vivement contre le fanatisme d'un de ces minimes; il y avait justice.

«Un jour de première communion, disait-il, plusieurs d'entre nous étaient allés se promener avant la messe. L'appétit nous talonnant, nous entrons dans une chaumière, et nous faisons faire une omelette que nous mangeons par à compte sur le déjeuner; puis nous allons à l'église. Ceux qui devaient communier communient. Au sortir de la messe, grand scandale; toutes les cloches sont en branle; on crie à l'anathème. Et pourquoi? La vieille chez qui l'omelette avait été mangée avait dénoncé à un de nos moines un des communians comme ayant mangé avant de communier, ce qui constitue un sacrilége, et cet imbécile, au lieu de tenir la chose secrète, l'avait divulguée, appelant sur l'accusé la vengeance de Dieu et des hommes. Ce n'est qu'en faisant évader l'étourdi qu'on lui a sauvé le sort du chevalier de La Barre.--Est-ce possible? m'écriai-je.--Tout impossible qu'il vous paraisse, le fait n'en est pas moins vrai; demandez à Bourrienne[8].»

Ces conversations engagées au hasard avaient lieu entre les deux repas, dans les momens qu'il ne donnait pas à la solitude. Rarement il les prolongeait au point d'épuiser la matière. Quand il était las ou suffisamment délassé, car il les provoquait surtout pour se distraire, il les brisait, et retournait dans sa cellule.

Après dîner il n'en était pas ainsi. Tout à la société pour la soirée, sa promenade faite sur le pont, il rassemblait autour de la table du conseil ce qu'il appelait son _Institut_. Alors commençaient, sous sa présidence, des discussions en règle, dans lesquelles il n'intervenait guère que pour les ranimer quand elles tendaient à s'éteindre; prenant plus de plaisir alors au rôle de juge du camp qu'à celui de champion.

Formée des chefs de toutes les armes et de ceux de tous les services, et formée conséquemment de savans, cette réunion avait d'autant plus d'analogie avec celle dont elle empruntait le nom, que toutes les sciences humaines y avaient des représentons. Rejeton de l'Institut de France, elle fut la souche de l'Institut d'Égypte. Parmi ses membres, au nombre desquels le général avait daigné m'admettre, on remarquait le docteur Desgenettes, le docteur Larrey, l'interprète Venture, le général Dufalga et Regnauld de Saint-Jean d'Angély. C'est entre ces deux derniers surtout qu'avaient lieu les discussions, discussions assez vives quelquefois pour avoir le caractère de disputes. Voici comment elles s'engagèrent.

Les académiciens ayant pris place sur des chaises au tapis vert, et les auditeurs sur le divan qui régnait autour de la salle: «Que lirons-nous ce soir?» me dit le général, adressant cette question au bibliothécaire, s'entend. «Prenons un publiciste, un moraliste.--Nous avons là Montaigne, Montesquieu et Rousseau; choisissez, général.--Eh bien, apportez-nous Rousseau; lisons un de ses discours.--Lequel?--Celui que vous voudrez. Le premier venu; au premier endroit venu.»

Je tire de la bibliothèque le volume où sont les discours de Rousseau, et, commençant par le premier, je tombe sur ce passage du _Discours sur l'inégalité des conditions_; c'est la première phrase de la seconde partie.

«Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire: _Ceci est à moi_, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile.»

Les réclamations qui aussitôt s'élevèrent m'empêchèrent de continuer. «Il y a erreur, disait l'un; Jean-Jacques prend ici la cause pour l'effet. En s'appropriant ce qui appartenait à tous, cet homme fut criminel envers le droit naturel, mais il ne fonda pas la société civile.--Il en provoqua la fondation, disait l'autre, en ce que ceux qui suivirent son exemple s'entendirent bientôt pour se maintenir dans la possession de ce qu'ils avaient usurpé. C'est du contrat qu'ils stipulèrent pour se garantir leurs propriétés réciproques, que date la fondation de la société civile. Les hommes étaient sortis dès lors de l'état de nature. Cet état intermédiaire les a conduits à s'organiser en société.»

Ces opinions en provoquèrent d'autres, et le conflit qui en résulta nous conduisit jusqu'à l'heure où on apporta le punch, car toutes les soirées se terminaient à l'anglaise. «Le reste à demain», dit le général, enlevant la séance.

Le lendemain à la même heure que la veille: «Achevons notre discours, dit le général. Citoyen secrétaire, secrétaire de l'Institut, bien entendu, où en étions-nous?--Au milieu de la première phrase, général.--Reprenons-la au commencement. «Le premier qui ayant enclos un terrain osa dire: _Ceci est à moi_, et trouva des gens assez simples...»--Malgré l'éloquence avec laquelle mon opinion a été combattue par le citoyen Regnauld, dit Dufalga[9], j'y persiste; et loin de me tenir pour battu, je prétends que les lois qui consacrent la propriété consacrent une usurpation, un vol. Je sens toutefois ce qu'il y aurait d'inconvéniens, dans l'état où est la société, à supprimer ces lois. Les brigands eux-mêmes règlent par des lois les droits des brigands. Il faut composer avec les vices de son siècle. Mais ces lois imposées par la violence, si on ne peut les supprimer, ne peut-on pas les modifier dans l'intérêt de la justice? Ne pourrait-on pas régler le droit de propriété, puisque propriété il y a, de manière à ce que tous les membres de la société fussent appelés à en jouir, je ne dis pas éventuellement, fortuitement, mais certainement, mais infailliblement?--La chose est-elle possible? dit Regnauld.--Si elle est possible! rien de plus facile. Il suffirait pour cela d'adopter une théorie que j'ai faite.--Comment! vous avez fait une théorie sur cette matière! L'avez-vous ici?--Oui, général.--Eh bien, lisez-nous-la.»

Dufalga, qui avait prévu la demande, tire un cahier de sa poche et lit cette théorie, fruit de ses méditations, objet de ses affections, et dont il ne se séparait pas plus que le Camoëns ne se séparait de sa _Lusiade_.

Cet ouvrage, d'un des hommes les plus honnêtes que j'aie rencontrés, était, le dirai-je, un des rêves les plus bizarres qui soient sortis d'un esprit droit, un des plus dangereux paradoxes qui aient passé par la tête d'un homme de bien. Pour mettre le lecteur à même d'en juger, je me bornerai à dire que, tolérant le droit de propriété comme un mal irrémédiable, pour l'atténuer, il divisait la société en propriétaires présens et propriétaires futurs, en propriétaires jouissans et propriétaires exploitans. Fermiers des premiers, ces derniers, d'après sa théorie, feraient valoir pendant vingt ans la terre dont les autres recueilleraient le revenu pendant vingt ans, au bout desquels le fermier devenu propriétaire serait obligé de prendre un fermier qui, au bout de vingt ans, deviendrait propriétaire à la même condition. C'est ainsi qu'il trouvait le moyen de faire participer successivement tous les membres de la famille française aux avantages de la propriété territoriale préalablement réduite à des proportions à déterminer.

La discussion de ce projet, qui n'est pas sans analogie avec les principes de Saint-Simon, fut plus vive encore que celle de la veille. Celle-là n'avait été qu'une escarmouche; celle-ci fut un combat qui divertissait fort le président, et où la victoire ne resta pas à Dufalga. La seule arrivée du punch y fit trêve. «Le reste à l'ordinaire prochain», dit le général en levant la séance.

Le lendemain je reprends le discours au commencement. À peine avais-je dit: «Le premier qui, ayant enclos un terrain, osa dire: _Ceci en est à moi_», qu'on m'interrompit, et la dispute de recommencer sur cet inépuisable texte. Bref, il ne me fut pas plus possible de sortir de cette phrase de Rousseau qu'au caporal Trim de celle qui commence _l'histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux_.

«Général, dis-je à Dufalga, pendant que les deux antagonistes reprenaient haleine, votre théorie n'est pas absolument neuve. Le mouvement de rotation qu'elle imprime à la propriété avait été trouvé cent et quelques années avant vous par un philosophe du XVIIe siècle, et ses moyens sont exposés de la manière la plus précise...--Et où cela? Dans un conte de La Fontaine, dans _Belphégor_. Écoutez:

Un intendant! qu'est-ce que cette chose? Je définis cet être un animal Qui, comme on dit, sait pêcher en eau trouble; Et plus le bien de son maître va mal, Plus le sien croît, plus son profit redouble, Tant qu'aisément lui-même achèterait Ce qui de net au seigneur resterait: Donc, par raison bien et dûment déduite, On pourrait voir, chaque chose réduite. En son état, s'il arrivait qu'un jour L'autre devînt intendant à son tour: Car, regagnant ce qu'il eut étant maître, Ils reprendraient tous deux leur premier être.

Cette citation fit rire Dufalga lui-même, qui mettait dans tout cela plus de chaleur que d'humeur, et termina la séance assez gaiement.

Quelques incidens bouffons avaient tempéré parfois le sérieux de ces séances, qui n'étaient pas du goût de tout le monde, et auxquelles le général en chef avait presque exigé que tout le monde assistât. Ils provenaient presque tous de Junot, à qui le général passait beaucoup de choses, et qui s'en permettait beaucoup. «Général, dit-il au président le jour de l'ouverture, pourquoi Lannes (et dans ce nom il ne faisait pas de la première syllabe une brève), pourquoi Lannes n'est-il pas de l'Institut? N'y devrait-il pas être admis sur son nom?»

Dans la même séance, il feint de s'endormir, ou s'endort peut-être. Ses ronflemens couvraient presque la voix de l'orateur. «Qu'est-ce qui ronfle ici? dit le général.--C'est Junot, répondit Lannes, qui ne ronflait pas, et qui, tout en prenant sa revanche, partageait assez l'opinion que son camarade émettait d'une manière si bruyante sur les savans.--Réveillez-le.» On réveille Junot qui, le moment d'après, ronfle de plus fort. «Réveillez-le donc, vous dis-je.» Puis, avec quelque impatience: «Qu'as-tu donc à ronfler ainsi?--Général, c'est votre _sacré fichu_ Institut qui endort tout le monde, excepté vous.--Va dormir dans ton lit.--C'est ce que je demande», dit en se levant l'aide de camp, qui, prenant cela pour un congé définitif, se crut autorisé dès lors à ne plus assister à nos séances.

Ces faits sont de la plus grande vérité. J'ai cru devoir les raconter, tout minutieux qu'ils soient, parce qu'ils peignent l'esprit et le caractère d'un homme qui n'a rien dit ni rien fait que de significatif, et qu'ils montrent tel qu'il était dans la vie intérieur, c'est-à-dire aussi bon qu'un lion le peut être.

Ce qui me reste à conter le prouvera mieux encore.

CHAPITRE III.

Convoi égaré.--Standelet est envoyé à la découverte.--Trait de dévouement d'un matelot. Vache prise pour un homme.--Convoi retrouvé.--Arrivée de Monge.--Imprudence de Standelet.--Trait de caractère de Bonaparte.--Un verre de punch sauve le vaisseau amiral.--Gantheaume.

À mesure que la flotte avançait vers le midi, comme la boule de neige qui se grossit en marchant, elle s'augmentait des convois qu'elle rencontrait sur la route; ils sortaient, ainsi que je l'ai dit, de différens ports d'Italie. Un seul excepté, tous s'étaient trouvés au rendez-vous. Celui-là, qui portait la division du général Desaix, et aussi le bonhomme Monge, n'était pas celui auquel Bonaparte attachait le moins de valeur. Il avait dû partir de Civita-Vecchia et nous rejoindre entre la Corse et la Sardaigne, aux bouches de Bonifacio. Après l'y avoir attendu trois jours, espérant le trouver à la hauteur de l'île Serpentaire, la flotte allait l'y chercher. Mais dans la crainte que retardé par une cause fortuite, il ne fut arrivé à notre premier rendez-vous après notre départ, l'amiral envoya une frégate à la découverte, _l'Artémise_, avec ordre de remonter, s'il le fallait, jusqu'à la hauteur de _Monte-Christo_, et de ramener ce convoi, soit à la nouvelle station, où nous allions encore l'attendre trois jours, soit devant Maretimo, île placée à la pointe la plus occidentale de la Sicile, où nous l'attendrions trois jours encore, s'il ne nous avait pas rejoints à l'île Serpentaire.

Après avoir perdu trois jours devant la Sardaigne et trois jours devant la Sicile, la flotte se remit en marche, se dirigeant sur Malte. Cette perte de temps inquiétait d'autant plus le général en chef que, d'après les renseignemens fournis par les bâtimens interceptés, il savait que l'escadre de Nelson était dans le port de Naples. N'en était-elle pas sortie? ne s'était-elle pas saisie du convoi? enfin n'était-elle pas allée nous attendre devant Malte que nous devions attaquer et enlever en passant? De plus longs délais compromettant le sort de la flotte, le succès de l'expédition, il avait été décidé qu'on irait en avant.

Rien ne fit trêve à notre ennui pendant ces trois derniers jours, si ce n'est un incident sans conséquence, mais digne d'être remarqué. Comme nous prenions le frais, vers le soir, sur la galerie, nous entendons tout à coup un bruit pareil à celui que produirait un homme qui tomberait à la mer. _Un homme à la mer!_ s'écrie-t-on de toute part. L'effet que le danger de cet homme produisit aussitôt sur tant d'hommes exposés eux-mêmes à tant de dangers ne peut s'exagérer. Qui en a été témoin, ne saurait regarder l'homme comme naturellement méchant. Tous les secours sont prodigués. On jette à l'eau les cages à poulets, les bouées de sauvetage; on met à flot toutes les chaloupes. Le temps est calme, le vaisseau est en panne; mais il fait nuit. Le sauvera-t-on? Cependant on apprend qu'au bruit de la chute un matelot, s'élançant à travers le sabord le plus rapproché du point où elle avait eu lieu, s'était jeté à la nage, en disant: Je le ramènerai, et on l'avait vu, à travers le crépuscule, se diriger vers l'arrière du bâtiment, et puis on l'avait perdu de vue. L'intérêt excité par le péril du premier s'accroissait comme de raison de celui qu'excitait le péril du second. Penché comme nous sur le balcon de la galerie, le général attendait avec une anxiété égale à la nôtre le dénouement de cette scène, quand on s'écrie: Les voilà! ils sont sauvés! et bientôt nous entrevoyons dans l'ombre les cercles produits sur la mer la plus calme par le nageur qui pousse devant lui un corps, mais un corps de grosseur démesurée. C'était la carcasse d'une vache, que le coque, ou le cuisinier n'avait pas cru devoir nous faire manger, parce qu'elle était morte de mort naturelle.

On rit beaucoup de la méprise, et le général en rit comme tout le monde. «Mais ce trait, dit-il, n'en est pas moins digne de récompense. C'est pour sauver la vie à un homme que ce brave homme a exposé la sienne»; et il lui fit donner une gratification qui s'accrut de la générosité de tous les assistans.

C'est avec la certitude de ne pas l'altérer que je raconte ce fait qui s'est passé sous mes yeux. Un seul matelot, quoiqu'on ait dit ailleurs[10], se jeta à la mer en cette occasion. C'était un homme aussi gai que déterminé «Tu es bien heureux, lui dit le général, que la flotte ne marche pas. S'il avait venté bon frais, comment aurais-tu fait pour te tirer d'affaire?--J'aurais nagé.--Soit.--Mais la flotte marchant toujours, aurais-tu pu la rejoindre?--J'aurais nagé du côté de la terre. Il n'y a que deux lieues d'ici en Sicile, donc.»

À mesure que nous approchions de Malte, l'inquiétude que nous donnait le convoi en retard s'accroissait; elle ramenait souvent le général lui-même sur la dunette où il finit par s'asseoir, causant, tout en observant, soit avec l'un, soit avec l'autre, sur le premier objet venu. Cela me fournit l'occasion de reconnaître que s'il aimait plus que moi Ossian, il le connaissait moins bien que moi.

Je ne sais pas trop à quel propos on vint à parler du _Werther_ de Goëthe, et à citer la lettre où cet infortuné raconte qu'en lisant à sa bien-aimée un poëme du barde écossais, il tomba sur ce passage qui avait un rapport si frappant avec sa propre situation:

«Zéphir importun, laisse-moi reposer; laisse-moi rafraîchir ma tête dans la rosée du ciel dont la nuit m'a couverte. L'instant qui doit me flétrir est proche, et le vent jonchera bientôt la terre de mes feuilles desséchées. Demain le chasseur qui m'a vu dans toute ma beauté reviendra. Ses yeux me chercheront dans la prairie que j'embellissais: ses yeux ne m'y trouveront plus.»

«Ce passage, dit le général, est tiré des chants de Selma.--Je le crois», dit quelqu'un à qui la littérature allemande était plus familière que toute autre, voire la littérature française. «Les poèmes d'Ossian se ressemblent tant entre eux, dis-je, qu'il est facile de prêter à l'un ce qui appartient à l'autre. Je ne crains pas d'affirmer pourtant que le passage n'est pas des chants de Selma.--Je suis si sûr qu'il est des chants de Selma, reprit Bonaparte, que je gagerais ce qu'on voudrait.--Et moi je gagerais ce qu'on voudrait qu'il est du poème de _Berathon_.--Je gage un louis.--Je gage un louis.»

Son Ossian, qu'il fit apporter, prouva que j'avais raison. Cela toutefois ne me profita en rien: nous n'avions pas mis au jeu.

Quatre ans après je songeai à me faire payer. Voici à quelle occasion. Par suite d'une des préventions les plus bizarres, Bonaparte, devenu premier consul, m'attribua un tort qui non seulement ne m'appartenait pas, mais qui même n'existait pas; et il avait, disait-on, l'intention de me destituer des fonctions de chef de la division d'instruction publique que je remplissais alors. Cette injustice m'eût ruiné. J'étais résolu néanmoins à l'endurer sans réclamer, mais résolu aussi à lui demander le paiement du louis qu'il me devait. Au reste, la destitution n'eut pas lieu; et quant à la dette, il s'en est largement libéré depuis. Voyez son testament.

Tout en parlant, ses regards se reportaient toujours sur l'horizon; et ne voyant pas assez distinctement à l'oeil nu, il m'empruntait souvent mes besicles. Cela leur donna pour moi un prix dont je n'eus l'idée que par le chagrin que j'éprouvai quand je les perdis. Il entrait, je le répète, autant d'affection que d'admiration dans le sentiment que j'avais pour cet homme[11].

La Pantelerie était dépassée; nous gouvernions sur Gozzo, quand les frégates qui éclairaient notre marche signalèrent des voiles au sud. «Ce sont les Anglais, disait-on; ils se sont placés entre Malte et nous: il y aura bataille.» Grand remue-ménage à bord; branle-bas de combat; toutes les cloisons qui partageaient le vaisseau sont enlevées; tous les bagages sont portés à fond de cale; les postes sont distribués; les fonctions aussi; personne ne sera inutile; les militaires se battront; les savans porteront les gargousses.

Une bataille navale dirigée par Bonaparte devait avoir un caractère particulier et porter l'empreinte de son audace. Autant que j'en ai pu juger par les propos que j'ai saisis, abrégeant la canonnade, qui ne pouvait que nous être désavantageuse par les raisons expliquées plus haut, on devait serrer l'ennemi le plus promptement et le plus près possible, et manoeuvrer pour l'abordage. Des préparatifs avaient été faits dès long-temps dans ce but. On déployait de longues et fortes chaînes armées de grappins, qui devaient accrocher et lier les vaisseaux ennemis à nos vaisseaux, et peut-être supporter des ponts volans, à l'aide desquels on jetterait d'un bord à l'autre nos troupes impatientes d'en venir aux mains.

Tout était prêt enfin pour recevoir les Anglais, quand les signaux de l'escadre légère nous annoncèrent que la flotte en vue était celle que nous attendions si long-temps, ce convoi de _Civita-Vecchia_, à la recherche duquel l'_Artémise_ avait été envoyée, et par laquelle il était escorté, ce qui nous fut bientôt confirmé par Standelet lui-même.

Ce capitaine, quelques jours après nous avoir quittés, ayant rencontré le convoi à peu de distance des bouches du Tibre, avait fait route avec lui; mais présumant que la flotte s'était ennuyée de l'attendre, au lieu de se rendre à Maretimo, il était allé droit à Malte. Il nous y avait attendus trois jours; et las de ne pas nous voir arriver, il revenait sur ses pas, quand il fut signalé par nos vigies. Tel est le résumé du rapport qu'il fit à l'amiral en présence du général en chef, du chef de l'état-major général, et de quelques personnes qui se trouvaient comme moi, pour le moment, dans la chambre du conseil.

«Cette marche, dit l'amiral, n'était pas celle que je vous avais tracée; vous deviez nous rejoindre à la station de Maretimo, ou nous y attendre; si vous l'aviez fait, la jonction se serait opérée depuis quatre jours.--J'ai cru faire pour le mieux en mettant le convoi sous la protection du canon de Malte, reprit Standelet.--Vos instructions, capitaine, vous enjoignaient de vous rallier à la flotte, et non d'aller à Malte. Vous avez eu tort de ne pas les suivre ponctuellement.--Il est bien dur, amiral, quand on a fait pour le mieux de s'entendre blâmer. Il me semble que le résultat de ma mission me donne droit à autre chose qu'à des reproches, et qu'il y a peu de justice dans la manière, dont vous me traitez. J'en appelle au général en chef, au général Bonaparte lui-même.»

Confident des inquiétudes que l'absence prolongée de l'_Artémise_ avait causée au général, je n'entendis pas sans crainte le malencontreux capitaine lui adresser cette inconvenante interpellation. À ces mots: «J'en appelle au _général en chef_», la figure de Bonaparte, jusqu'alors impassible, prend une expression formidable: de bleus qu'ils étaient dans le calme, ses yeux devenus noirs, lancent des étincelles. «N'en appelez pas à moi, répond-il avec un accent terrible. Ne me demandez pas mon avis. Je ne veux pas le donner. Quand je songe à la responsabilité que vous avez assumée en dérogeant à vos instructions, quand je songe à toutes les conséquences que peut entraîner le retard que vous apportez à la marche de la flotte, je ne puis que m'étonner de l'indulgence de l'amiral. N'en appelez pas à l'avis du général en chef; il ne pourrait s'empêcher de vous renvoyer devant un conseil de guerre pour cause de désobéissance, et vous savez qu'il y va de la tête. Encore une fois, n'en appelez pas au général en chef.»