Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV
Chapter 5
J'avais beau m'épuiser à lui faire remarquer par quelle noblesse d'expression la simplicité de ces tableaux était relevée; j'avais beau répéter qu'il fallait juger ces tableaux d'après l'âge auquel ils appartiennent, et non d'après le nôtre; que leur fidélité, sur laquelle portait sa critique, n'était pas le moindre de leur mérite; que les rois de cette époque n'étaient pas plus riches et plus puissans que des barons du moyen âge; je ne pouvais le ramener à mon avis. «Et vous appelez cela du sublime! vous autres poëtes, répétait-il en riant. Quelle différence de votre Homère à mon Ossian! lisons un peu d'Ossian.»
Et prenant un exemplaire d'Ossian relié en peau de vélin, avec dentelles en or, doublé de tabis, et doré sur tranche, lequel était sur sa table auprès de son lit, comme jadis Homère auprès du lit d'Alexandre, il se met à lire, ou plutôt à déclamer _Témora_, son poème favori.
Or il était loin de faire valoir ce qu'il lisait. Par suite de son peu d'habitude à lire haut, la langue lui tournait souvent. Remplaçant tantôt un T par une S, et tantôt une S par un T, il faisait quelquefois des liaisons qu'on pourrait appeler _dangereuses_, estropiant les mots, ou mettant un mot pour un autre, effet de sa précipitation, qui prêtait un caractère moins épique que burlesque à son enthousiasme et à l'emphase avec laquelle il débitait son texte.
«Ces pensées, ces sentimens, ces images, disait-il, sont bien autrement nobles que les rabâchages de votre _Odyssée_. Voilà du grand, du sentimental et du sublime. Ossian est un poëte; Homère n'est qu'un radoteur.--Homère, il est vrai, général, radote quelquefois. Horace le lui reproche, ainsi que vous. Je ne suis pas assez malavisé pour vous contredire tous les deux. Mais si Horace ressuscitait et jugeait Ossian, je doute qu'il partageât en tout votre opinion sur ce barde. Les premières pages du rapsode écossais lui plairaient sans doute, mais il s'apercevrait sans doute aussi, aux pages suivantes, que ce rapsode n'a qu'un ton, qu'une couleur; que s'il est doué jusqu'à un certain point du génie qui exprime, il manque absolument du génie qui combine; que ces poëmes dénués d'action ne sont rien moins que des épopées; que malgré l'éclat du style, ces chants monotones ressemblent à des palettes où sont jetées au hasard des couleurs brillantes, élément d'un tableau qui ne forment pas un tableau, faute d'être appliquées à des dessins, faute d'être employées par un artiste. On ne peut me reprocher de ne pas aimer Ossian: je m'en suis pénétré pour écrire une de mes tragédies. J'aime ses beautés; j'aime peut-être aussi ses défauts. Mais je ne le préfère à aucun poëte épique connu; mais je ne puis le préférer à Homère, le plus sublime de tous, s'il n'en est pas le plus parfait.»
Le général, qui ne s'est jamais tenu pour battu, allait répliquer, quand on ouvre la porte. C'était Duroc. «Qu'est-ce? dit Bonaparte en fronçant les sourcils. Je n'ai point appelé, je n'ai point sonné.--Général, comme l'escadre a mis en panne, le général Kléber a profité de l'occasion pour venir vous voir. Il est là, dans la chambre du conseil.--Ne vous ai-je pas dit d'attendre pour entrer que je sonnasse? Ai-je sonné? Pourquoi vous permettre de déroger à mes ordres?--J'ai cru, général, que la circonstance...--Vous avez mal cru. Rien ne vous autorise à désobéir. Retirez-vous, et ne rentrez pas que je ne vous appelle. Retirez-vous.»
Duroc se retira tout déconcerté. Je ne l'étais guère moins que lui. Quelques secondes de silence succédèrent à cette explosion. Tout signe d'humeur ayant disparu: «Général, lui dis-je, vous avez été bien sévère pour ce pauvre Duroc.--N'est-il pas militaire? Ne sait-il pas ce que c'est qu'un ordre?--La circonstance, au fait, est particulière: le général Kléber peut avoir des choses importantes à vous dire, plus importantes même que celles que je vous dis. Il ne peut pas revenir à volonté.--Il n'appartient à personne de juger de l'importance des objets dont nous nous occupons. Eût-elle porté sur des objets plus graves, notre conversation n'en eût pas moins été interrompue.--Mais ne va-t-on pas, d'après votre sévérité, lui prêter une tout autre importance que celle qu'elle a? Kléber s'imaginera que nous décidons ici du sort de l'Europe, du sort du monde, tandis que nous nous occupons de questions innocentes s'il y en a; tandis que, comme l'avocat patelin, _je plaide ici pour Homère contre la nymphe Calypso_.» Ce trait d'érudition l'ayant fait rire: «Ne me donnez pas, je vous prie, plus d'importance que je n'en veux avoir.»
Cependant il s'était levé; et tout en s'acheminant vers la porte, sans quitter toutefois ses pantoufles: «Allons voir, Kléber», me dit-il.
Le temps était superbe. C'est à cette station, je crois, que le convoi qui était parti de Gênes, le convoi qui portait Baraguey-d'Hilliers, fit sa jonction avec nous. La flotte cependant exécutait des évolutions; et tandis que trois cents bâtimens de transport restaient immobiles autour du vaisseau amiral immobile aussi, les bâtimens de guerre, défilant à notre poupe, venaient successivement le saluer de leurs aubades, auxquelles répondait la musique des guides, qui était sur notre bord. Rien de brillant comme le spectacle que se donnaient réciproquement les vaisseaux de l'escadre.
La musique des guides était excellente. Le général, qui connaissait toute l'influence de l'harmonie sur le soldat, exigeait, par politique plus que par goût, que Bessières, qui commandait cette élite, apportât une attention particulière à la composition de cette partie du personnel de sa compagnie. Aussi ses musiciens ne reculaient-ils devant aucun des morceaux qui leur avaient été fournis par le Conservatoire, si difficiles qu'ils fussent; aussi exécutaient-ils les symphonies d'Haydn, et les ouvertures de quelque opéra que ce fût, avec autant de facilité que _la Marseillaise_ et le _Ça ira_.
Avec quel plaisir je leur entendis exécuter la chasse du _Jeune Henri_! Jamais cette composition, où le génie de Méhul a réuni tous les genres d'expression, n'a eu plus de charme pour moi. Pénétrant mon coeur, tout en ravissant mon oreille, elle rétablissait entre lui et moi, malgré l'espace qui nous séparait, des rapports immédiats et intimes. Animées par tant de souffles différens, mais par un même génie, ces trente voix qui n'en formaient qu'une pour exprimer la pensée d'un seul homme, n'étaient pour moi que la voix d'un ami.
J'éprouvais aussi la même illusion quand j'entendais les marches triomphales qu'à ma demande Méhul avait composées pour l'armée d'Orient. Mais je dois le dire, les militaires, à commencer par le général, ne partageaient pas mon enthousiasme, ce qui, après tout, conclut ici contre Méhul, et prouve que dans la circonstance il n'avait pas atteint le but, si bonne que fût sa musique.
Presque tous les militaires préféraient un pont-neuf arrangé pour le hautbois, la flûte, la trompette et la clarinette, aux compositions d'un des plus beaux génies qui aient existé. Le général était de ce goût; il ne s'en taisait pas; il aimait même à le répéter, malgré ma prédilection pour Méhul, et peut-être même à cause de cette prédilection; car, de sa nature, ce grand homme était un peu taquin. Le plus grand compositeur qui existât et qui eût existé, était alors pour lui _la Maria_, musicien français naturalisé en Italie, et dont le talent gracieux et facile s'était révélé l'hiver précédent par _le Prisonnier_, ouvrage que je suis loin de vouloir déprimer, mais que, tout en l'applaudissant, je ne saurais placer au rang d'_Euphrosine_ et de _Stratonice_.
Dans une discussion qui s'était élevée entre le général et moi à ce sujet, et dans laquelle il n'avait pas ménagé Méhul, comme en cherchant à démontrer la différence de la musique vague et mélodieuse à la musique appliquée à l'expression des passions, à la musique essentiellement dramatique, je me prévalais de l'autorité de Gluck et de Sacchini: «De qui me parlez-vous là? me dit-il avec quelque impatience. Qu'est-ce que ces gens-là? Qui diable les connaît?--Général, repartis-je avec quelque vivacité, si vous ne connaissez pas ces gens-là, j'ai eu bien tort de parler musique avec vous si long-temps»; et je me retirai.
Le lendemain, comme il ne m'avait pas vu de la matinée dans le salon: «Arnault me boude, dit-il à Regnauld (c'était vrai); allez donc le chercher. Ce que j'ai dit hier n'était qu'une plaisanterie. Je ne voulais pas le chagriner; je ne voulais que m'amuser.»
Je ne me fis pas prier, comme on pense, pour remonter. «Eh bien! me dit-il en riant, m'en voulez-vous toujours? Il ne fait pas bon attaquer Méhul devant vous; il ne fait pas bon attaquer devant vous les gens que vous aimez.--Vous voyez, général, ce que je ferais, si devant moi quelqu'un se montrait injuste envers vous.» Jamais il n'a mal parlé depuis du talent de Méhul, en ma présence s'entend.
Il sentait mal la musique. Ce n'était tout au plus pour lui qu'un moyen de distraction, d'amusement. La musique chatouillait quelquefois son oreille, mais elle n'allait jamais à son âme. Cela tenait évidemment à son organisation. Quoique doué d'une voix douce, sonore, il chantait faux. Cela ne prouve-t-il pas qu'il entendait faux? aussi le chant n'était chez lui que l'expression de la mauvaise humeur. Dans ses momens de contrariété, se promenant les mains derrière le dos, il fredonnait de la manière la moins juste qui se puisse, _Ah! c'en est fait, je me marie_. Chacun savait ce que cela signifiait. «Si tu as quelque chose à demander au général, ne le fais pas en ce moment; il chante», me disait Junot.
Pendant ces stations, qui se renouvelèrent trois ou quatre fois, plusieurs personnes vinrent nous visiter sur _l'Orient_. Je n'y vis pas sans un véritable plaisir le fils de notre Fleury[7]. Ce jeune homme, à qui la révolution avait ouvert en totalité la carrière où l'appelaient toutes ses aptitudes, ajoutait déjà l'illustration qui s'attache au nom de Jean-Bart à celle que son père avait acquise dans un art moins dangereux, mais non moins difficile. Le capitaine Fleury était alors enseigne de vaisseau.
M. Geoffroi Saint-Hilaire, que son amour pour une science à laquelle il doit sa célébrité européenne conduisait en Égypte, pensa devenir victime du désir qu'il eut de venir saluer le général. La barque qui devait nous l'amener chavira au moment où il y entrait; et il ne savait pas nager. Heureusement fut-il rattrapé lorsqu'il reparut à la superficie de la mer, après avoir plongé à une certaine profondeur. Je regrette d'avoir perdu la lettre qu'il m'écrivit à ce sujet, et où il me racontait avec beaucoup de gaieté les détails de cet accident, qui me faisait rire et trembler tout à la fois, et dans lequel il conserva toute sa présence d'esprit. Sa manière de le raconter prêtait à son récit un piquant qu'à mon grand regret on ne retrouvera pas dans le mien.
Quand nous fûmes à la hauteur de Bastia, Berthier, que le général chargea d'une mission pour cette ville, m'ayant proposé de l'y accompagner, nous nous embarquâmes sur _l'Artémise_, l'une des frégates qui, l'année précédente, avait fait partie de l'escadre de Corfou. Lavalette et le citoyen Collot étaient aussi de ce voyage, qui nous plaisait par cela seul qu'il faisait diversion à nos habitudes. Standelet, pendant cette courte excursion, nous amusa beaucoup avec ses histoires de marine, avec ses exploits de flibustiers. Berthier, qui était bonhomme et qui aimait les braves, conçut à cette occasion pour ce capitaine un intérêt qui ne lui fut pas inutile par la suite, comme on le verra.
On apprend toujours quelque chose en voyage: celui-ci nous apprit que notre matelas étendu sur les planches de _l'Orient_ était un lit meilleur que celui qu'il nous fallut partager avec les insectes de Bastia, et qu'à cela près qu'il y avait de la salade et des fraises, le dîner du bord valait cent fois mieux que celui qu'on nous servit à l'auberge, et non pas _gratis_, ainsi que peut l'attester le citoyen Collot qui en avança le prix, et à qui il n'a peut-être pas été remboursé.
Berthier coucha dans un lit de fer qui avait été oublié par le général anglais l'année précédente quand les troupes de Georges III, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre, d'Écosse, d'Irlande, de France et de Corse, évacuèrent ce dernier royaume. Pendant que les gens qui avaient des affaires les faisaient, je me baignai dans le port, et puis j'allai me promener sur le rivage, heureux de sentir de la terre sous mes pieds. Nous ne nous rembarquâmes pas sans avoir déjeuné. À l'heure du dîner nous étions de retour sur _l'Orient_.
L'escadre avançait majestueusement, mais lentement; plus d'un motif l'empêchaient de presser sa course. D'abord il lui fallait attendre divers convois qui, soit des ports d'Italie, soit de ceux des îles, devaient la rejoindre à des points indiqués; puis, entourée de cette multitude de vaisseaux de transport sur lesquels le personnel et le matériel de l'armée étaient répartis, il lui fallait régler sa marche sur celle du plus mauvais marcheur.
C'était un admirable spectacle que celui de cette innombrable réunion de bâtimens de toute grandeur, ville flottante, au-dessus de laquelle les vaisseaux de haut bord s'élevaient comme les églises de la capitale au-dessus de ses plus hautes maisons, et que _l'Orient_, comme une cathédrale, dominait de toute la hauteur de son colosse.
Le jour, cette flotte éparpillée occupait une surface de deux lieues de diamètre à peu près. Mais quand le soir approchait, se resserrant au signal donné, elle venait se grouper autour des vaisseaux de guerre, comme des écoliers autour de leurs surveillans, comme des moutons autour du berger, comme des poussins autour de leur mère. Ramassés par voie de réquisition, ces bâtimens de transport, marchant pour la plupart contre leur gré, les patrons, dans l'espoir de se sauver la nuit, restaient quelquefois en arrière. Alors commençait une véritable chasse. De même que le berger détache un chien contre la brebis qui s'écarte du troupeau, l'amiral détachait une frégate contre le bâtiment déserteur, qui bientôt était ramené à l'ordre. On ne lui épargnait pas, à cet effet, les coups de canon, qu'on dirigeait à la vérité de manière à ce que le boulet ne portât pas dans le bord, mais de manière à ce qu'on pût les compter, et pour cause, car l'administration de la marine, qui n'aime pas à tirer sa poudre aux moineaux, se faisait très-bien payer celle qui se brûlait à cette occasion. Chaque coup de canon était une lettre de change de vingt-quatre francs tirée au profit du bord d'où il partait sur le bord auquel il était adressé. En cas de désobéissance obstinée, on eût coulé bas le bâtiment réfractaire; le salut de la flotte l'exigeait ainsi. L'escadre de Nelson étant dans la Méditerranée, un bâtiment, si on n'y mettait ordre, aurait pu l'éclairer sur notre marche.
Par suite du même intérêt, on arrêtait tous les bâtimens que l'on rencontrait, de quelque nation qu'ils fussent. On avait droit de les contraindre à rester avec la flotte. Le général n'usa qu'avec modération de ce droit du plus fort. Après avoir questionné les capitaines et pris d'eux les renseignemens qu'il en voulait obtenir, il les faisait relâcher, en leur disant qu'il s'en fiait à leur parole d'honneur.
C'est ainsi qu'il en usa particulièrement avec des Suédois, aux intérêts desquels sa rigueur eût porté un dommage considérable, et qui, deux mois après, remplirent les gazettes de Stockholm des témoignages de leur reconnaissance et de leur admiration pour Bonaparte.
CHAPITRE II.
Anecdotes sur le général Bonaparte.--Institut en pleine mer.
Je voudrais me rappeler tout ce que disait Bonaparte dans des conversations pareilles à celle dont je viens de rendre compte, conversations où son esprit et son caractère se montraient à nu, conversations que ses loisirs lui permettaient de provoquer, et il avait alors beaucoup de loisirs. Une fois embarqué, que lui restait-il à faire jusqu'au débarquement? Ses plans étaient arrêtés, ses instructions données. Le gouvernement de la flotte ne le regardait pas plus que ne l'avait regardé, après avoir dit une fois: _À Toulon_, le gouvernement de la voiture de poste qui l'avait amené de Paris. Il n'y avait là d'occupation que pour l'amiral.
Il revenait volontiers avec moi sur la littérature; tantôt analysant les principes, tantôt analysant les ouvrages; l'esprit analytique dominait en lui. Ses critiques n'étaient pas toujours justes; mais elles avaient toutes un caractère d'originalité remarquable; elles étaient toutes marquées du sceau d'un esprit extraordinaire. J'admirais, tout en le combattant, la facilité avec laquelle il improvisait des théories sur les matières les plus étrangères à ses occupations habituelles, et qu'il discutait évidemment pour la première fois; rapportant tout, ainsi que je l'ai dit, à l'intérêt qui pour lui était le premier de tous, la politique.
Telle était, par exemple, sa doctrine sur la tragédie. Les intérêts des nations, des passions appliquées à un but politique, le développement des projets de l'homme d'État, les révolutions qui changent la face des empires, voilà, disait-il, la matière tragique. Les autres intérêts qui s'y trouvent mêlés, les intérêts d'amour surtout, qui dominent dans les tragédies françaises, ne sont que de la comédie dans la tragédie.
Ce n'est qu'une comédie non plus qu'un drame, si sérieux, si pathétique qu'il soit; tout y étant fondé sur des intérêts privés. _Zaïre_, d'après son opinion, ne serait qu'une comédie.
Cette opinion est erronée, au point qu'il serait inutile de la réfuter; elle est d'un homme qui méconnaissait la nature et le but de la tragédie; c'est une véritable hérésie littéraire; mais cette hérésie n'est certes pas d'un esprit commun. Les moyens qu'il employait pour la défendre annonçaient surtout en lui une abondance de ressources que j'ai rencontrée dans bien peu de personnes, quoique j'aie connu beaucoup d'hérétiques en doctrine dramatique.
Cette opinion, au reste, explique l'admiration de Bonaparte pour Corneille; en cela on ne saurait l'accuser d'hérésie.
Remarquons à cette occasion que, bien qu'il eût l'esprit fort juste, il ne répugnait pas à recourir au sophisme. Une discussion de cette nature n'était pour lui qu'une espèce d'escrime où il cherchait moins à soutenir la vérité qu'à faire briller la subtilité de son esprit.
Quand il appliquait cette faculté à l'examen d'un morceau de poésie, c'était à dérouter l'esprit le plus positif. Peu de vers sortaient intègres de ses analyses. Un jour nous lisions le poëme des _Jardins_: pauvre Jacques, comme il te disséquait! À chaque mot, c'était une bataille que je ne gagnais pas toujours. De vers en vers, nous en vînmes à ceux que le poëte adresse à sa muse:
N'empruntons pas ici d'ornement étranger; Viens, de mes propres fleurs mon front va s'ombrager; Et, _comme un rayon pur colore un beau nuage, Des couleurs du sujet je teindrai mon langage._
J'avais compris ces vers jusqu'alors. Après les lui avoir entendu analyser, je n'y compris plus rien, et je crois même ne plus les comprendre. Le fait est que j'en avais moins compris que deviné le sens.
À la suite d'une discussion sur la tragédie, malgré la différence de nos principes, «Faisons une tragédie ensemble, me dit-il une fois.--Volontiers, général; mais quand nous aurons fait ensemble un plan de campagne.» Il me regarda en riant, me tira l'oreille, et parla d'autre chose.
Ces discussions étaient souvent mêlées de digressions où se révélait toute l'étendue de son esprit. Elles roulaient sur mille objets. Quantité de projets, qui pour être exécutés voulaient toute la puissance qu'il a exercée depuis, fermentaient déjà dans sa tête; il me parlait tantôt de communications à ouvrir entre les départemens, soit par des routes, soit par des canaux, soit par le percement, soit par l'aplanissement des montagnes; tantôt des embellissemens que demandait la capitale, embellissemens quelquefois si gigantesques que, malgré l'étendue de ses moyens et l'énergie de sa volonté, il n'a pu les réaliser. «Si j'étais maître en France, disait-il, je voudrais faire de Paris, nom seulement la plus belle ville qui existât, la plus belle ville qui ait existé, mais encore la plus belle qui puisse exister. J'y voudrais réunir tout ce qu'on admirait dans Athènes et dans Rome, dans Babylone et dans Memphis; de vastes places ornées de monumens et de statues, des fontaines jaillissantes dans tous les carrefours pour assainir l'air et nettoyer les rues; des canaux circulant entre les arbres des boulevards qui entourent la capitale; des monumens réclamés par l'utilité publique, tels que des ponts, des théâtres, des musées, que l'architecture enrichirait de toute la magnificence compatible avec leurs divers caractères. Ce que les anciens peuples ont fait, les peuples modernes ne peuvent-ils pas le faire? Les forces existent; il ne manque qu'une volonté qui les mette en mouvement, et qu'une intelligence qui les dirige. Ces deux moteurs se trouveraient dans un gouvernement qui aimerait la gloire.--Les ressources de la France, si grandes qu'elles puissent être, suffiraient difficilement, lui dis-je, à la dépense qu'entraînerait l'exécution de projets pareils. Louis XIV a laissé la France obérée sous le poids des dettes contractées pour la seule construction de Versailles. Versailles seul lui a plus coûté que n'ont coûté aux rois d'Égypte les monumens de Thèbes et de Memphis, parce que des ognons ne suffisent plus à payer des ouvriers; la destruction de l'esclavage ne permet plus aux gouvernemens de former des entreprises aussi colossales. Nos institutions modernes offriraient cependant quelques ressources pour l'exécution de travaux publics d'une certaine nature, quelle que fût leur immensité. J'ai vu un régiment aplanir la butte qui se trouve entre Versailles et Saint-Cloud. Employer pendant la paix le soldat à de pareils travaux, serait une opération doublement utile. Qu'en pensez-vous, général?--L'idée n'est pas mauvaise», dit-il.
Un point sur lequel il revenait souvent, ce sont les inconvéniens qui résultaient pour la chose publique de l'influence que les femmes exerçaient en France sur les affaires, et du désordre que leur luxe amenait dans l'économie domestique. «Les femmes, disait-il, sont l'âme de toutes les intrigues; on devrait les reléguer dans leur ménage; les salons du gouvernement devraient leur être fermés. On devrait leur défendre de paraître en public autrement qu'avec la jupe noire et le voile, autrement qu'avec le _mezzaro_, comme à Gênes et à Venise.»
Quelquefois il parlait de l'art dans lequel il a donné un égal à tout ce qu'il y a eu de plus grand avant lui, de l'art militaire. Alors j'écoutais et j'admirais sans réserve, n'intervenant dans le dialogue que pour provoquer par des questions nouvelles de nouvelles explications. Sans consigner ici ses discours, car il y aurait pis que de la présomption de ma part à tenter en cette circonstance de le traduire, je me bornerai à dire qu'il ne regardait comme grand que le général qui à l'art qui fait vaincre joignait celui qui fait vivre, qui à l'art de commander une armée joignait celui qui la fait subsister. Annibal, à ce titre, était pour lui le plus grand capitaine des temps anciens. «Il m'étonne moins, disait-il, pour avoir traversé les Espagnes et les Gaules, pour avoir franchi les Pyrénées et les Alpes, pour avoir vaincu les Romains à Trébie, à Trasymène, à Cannes, que pour avoir conservé son armée pendant dix-sept ans au milieu des nations ennemies. Avec du bonheur, on peut gagner des batailles; pour faire subsister une armée si long-temps, il faut du génie.»
Les moyens qu'il a employés depuis pour faire subsister les innombrables années de l'empire ne sont-ils pas une conséquence de ce principe?
Dans les temps modernes, le capitaine qu'il admirait le plus est celui qu'a immortalisé la guerre de sept ans, Frédéric II; il le mettait bien au-dessus de Charles XII.