Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV
Chapter 4
Comme la majeure partie des militaires, il était loin de voir d'un oeil favorable les savans attachés à l'expédition, et son humeur contre eux augmentait en raison de la bienveillance que le général en chef leur témoignait. «Quel est ce citoyen? dit-il à Berthier en me désignant.--C'est, répondit Berthier en me nommant, un homme de lettres que le général emmène avec lui.--J'entends, répliqua-t-il avec son accent gascon, c'est un savant. Bien mal en prendrait à un savant de coucher sous le même toit avec moi, si j'étais le maître; car je le ferais jeter à la mer par cinquante grenadiers.--Cinquante! lui dis-je, c'est beaucoup de monde contre un seul homme, ne fût-il même pas un savant. Il serait plus digne de vous, général, d'entreprendre seul un pareil exploit. Mais, remportassiez-vous la victoire, ce ne serait pas votre plus beau fait d'armes. Vous avez fait encore mieux à Arcole.--À quoi penses-tu? dit vivement Junot. Prendre Arnault pour un savant! Arnault un savant! Un savant comme toi, un savant comme moi. Ne sais-tu donc pas qu'Arnault est de l'armée d'Italie?--Il est de l'armée d'Italie!--Certainement, il est de l'armée d'Italie, répète Berthier.--Oui, Arnault est de l'armée d'Italie, répète aussi Joséphine, à qui cette conversation causait quelque déplaisance.--Il est de l'armée d'Italie, répètent Murat, Lavalette et Eugène, et aussi ce bon amiral Bruéys.--C'est différent, reprend Lannes; s'il n'est pas un savant, il est des nôtres. Ce n'est pas pour lui que je parle, pas plus que pour Monge et Berthollet, qui sont aussi de l'armée d'Italie, et j'espère que le citoyen sera de mes amis comme eux, ajouta-t-il en me prenant la main. Enchanté d'avoir fait votre connaissance.»
En effet, je n'ai jamais eu qu'à me louer depuis de ce brave. Si, dans sa jeunesse, il n'était pas de l'humeur la plus facile, bonhomme au fond, il n'avait besoin que de vieillir pour devenir le meilleur des hommes. Contre l'ordinaire, loin d'être gâté par la fortune, il s'est perfectionné en s'élevant, et n'a jamais paru si digne des plus hauts honneurs qu'après les avoir obtenus tous, ce qu'on ne peut pas dire de tout le monde.
Ces dispositions malveillantes étaient, au reste, celles de presque tous les militaires. Je n'eus que trop d'occasions de le reconnaître par la suite. À quoi les attribuer? au mépris ou à l'estime? Si portés qu'ils soient à mépriser tout autre profession que la leur, je pense que les militaires ne refusaient pas leur estime à des hommes plus instruits qu'eux; mais je crois qu'ils voyaient avec jalousie les prévenances du général en chef pour ces hommes dont l'utilité présente ne leur était pas démontrée. Ils ne lui voyaient pas sans quelque humeur prendre dans ses proclamations la qualité de membre de l'Institut, et l'y placer avant ses titres militaires.
Le 19 mai, à la pointe du jour, nous nous rendîmes, Regnauld et moi, chez le général Bonaparte, où les personnes qui devaient s'embarquer sur le même bâtiment que lui se réunissaient. Une heure après _l'Orient_ mettait à la voile.
Ce n'est pas sans difficultés que l'escadre sortit de la rade. Plusieurs vaisseaux labourèrent le fond sans pourtant s'arrêter. Mais le nôtre, qui portait cent vingt canons et tirait plus d'eau, toucha. Il penchait assez sensiblement pour donner de l'inquiétude aux nombreux spectateurs qui couvraient le rivage, et surtout à Mme Bonaparte, qui, du balcon de l'intendance, suivait nos mouvemens. Mais elle fut bientôt rassurée en voyant le vaisseau dégagé entrer majestueusement en pleine mer aux acclamations générales qui se mêlaient aux fanfares de la musique des régimens embarqués et au bruit de l'artillerie des forts et de l'escadre.
On éprouvait des émotions de plus d'un genre à l'aspect de cette flotte chargée de tant de milliers d'hommes qui, s'attachant à la fortune d'un seul, et s'engageant dans une expédition dont la plupart ignorait le but, et dont tous ignoraient la durée, s'exilaient avec joie et s'abandonnaient, avec une confiance que donne la certitude du succès, à un avenir dont on ne pouvait calculer les chances. Non seulement ils se regardaient comme favorisés par le sort, mais ils étaient regardés ainsi par la majorité de la nation. Ils avaient été choisis en effet parmi de nombreux compétiteurs, et un nombre de volontaires égal à celui des volontaires embarqués ne se consolait de cette préférence que dans l'espoir de faire partie d'une nouvelle expédition qui semblait devoir suivre incessamment la première. Jamais expédition cependant n'avait affronté de périls plus évidens; jamais expédition n'eut autant besoin d'être favorisée par la fortune. C'en était fait si la flotte eût rencontré l'ennemi dans la traversée: non que cette élite de l'armée d'Italie ne fût assez nombreuse, mais précisément par le motif opposé. Distribuée sur des vaisseaux dont l'équipage était complet, l'armée de terre triplait sur chaque bord le nombre des hommes nécessaires à sa défense. Or, en pareil cas, tout ce qui est superflu est nuisible. Le combat engagé, il y aurait eu confusion dans les mouvemens, gêne dans les manoeuvres, et le canon de l'ennemi aurait nécessairement rencontré trois hommes là où, d'après les données ordinaires, il devait n'en rencontrer qu'un, ou même aucun. La chance cependant n'était pas réciproque: les équipages ennemis se bornant au strict nécessaire, les Français n'auraient pas pu rendre le mal qu'ils auraient reçu, et la différence à leur désavantage aurait été au moins dans les rapports de trois à un. Ajoutez à l'embarras produit par le trop grand nombre d'hommes l'embarras produit par le matériel de l'artillerie de terre; les haubans en étaient encombrés, les ponts en étaient obstrués. En cas d'attaque, il eût fallu jeter tout cela à la mer, et commencer par sacrifier à la défense les moyens de conquête. Une victoire même eût ruiné l'expédition; plût à Dieu que le généralissime ne se trouvât pas dans la nécessité d'en remporter une!
Telles sont les réflexions qui m'assaillirent dès que j'eus mis les pieds sur le vaisseau amiral, réflexions dont la justesse m'est démontrée par leur analogie avec celles que M. de Bourrienne attribue à l'amiral Bruéys, et qu'il a consignées dans ses _Mémoires_, dont la publication est postérieure de quatre ou cinq ans à celle de mon _Histoire de Napoléon_, d'où ce passage est extrait[4].
LIVRE XIV.
DE LA MI-MAI À LA MI-JUIN 1798.
CHAPITRE PREMIER.
Première nuit à bord de _l'Orient_.--Procédés plus militaires que civils.--Sévérité du général Bonaparte.--Sa manière de vivre à bord.--Je suis chargé de la bibliothèque.--Excursions en Corse.--Homère et Ossian. Dispute à ce sujet entre le général et l'auteur.--Quel incident singulier y fait diversion.
La flotte une fois en pleine mer et chacun casé dans le quartier qu'il devait occuper, on servit le premier repas. Militaire et civil, chacun prit à table la place que lui assignaient son grade et ses fonctions. Quoique je n'eusse ni fonction ni rang, je fus placé, avec Regnauld, à la table de l'état-major où dîna le général en chef, mais ce jour-là seulement. Le lendemain il se fit servir dans son appartement une table particulière où l'amiral et le chef de l'état-major seuls avaient leur couvert, mais à laquelle il invitait tous les jours quelqu'un de ses premiers commensaux; honneur qu'il me fit quelquefois.
Cette mesure était sage. Indépendamment de ce qu'elle laissait aux convives de la grande table une liberté que la présence du généralissime aurait un peu gênée, elle lui donnait, à lui, le moyen de témoigner par des prévenances son estime pour les militaires qu'il distinguait, et aussi d'indemniser par une faveur ceux d'entre les civils que les prétentions de certains militaires avaient offensés.
Il eut dès le lendemain de l'embarquement plus d'une indemnité de ce genre à distribuer, et, malheureusement pour moi, j'y eus droit plus que personne.
Tout s'était assez bien passé la veille quant au repas: les militaires s'étaient placés avec les militaires, les civils avec les civils. On pouvait croire que c'était par pur effet de convenance. Mais le soir il ne fut pas possible de prendre le change. La grande chambre, après le souper, avait été divisée par des toiles en autant de petits cabinets qu'il y avait de personnes à la première table; et, pour prévenir toute contestation, une liste arrêtée par le général indiquait à chacun la case qu'il devait occuper et que désignait un numéro. Chacun, en conséquence, y avait fait porter son hamac et ses effets. En sortant du salon du général où j'avais passé la soirée, quand j'allai pour prendre possession de ma chambre à coucher, je ne fus pas peu surpris de voir qu'au mépris de l'ordre établi un officier s'y était installé, et qu'il s'emparait sans plus de façons d'un hamac bien garni qui m'avait été donné par l'intendant de la marine. J'ouvrais la bouche pour réclamer ma chambre et mon lit, quand j'entends ce colloque qui s'engageait à quelques pas de là entre des individus de conditions très-différentes, entre un officier supérieur et un domestique: «Fichez-moi cette valise hors d'ici, et mettez-y la mienne.--Mais, commandant, c'est la valise du citoyen Berthollet, à qui ce cabinet appartient.--Ce cabinet est à côté de celui du général Dufalga. Mon grade me donne rang immédiatement après le général Dufalga. Ce cabinet m'appartient donc. Fichez-moi cette valise dehors.--Où voulez-vous que je la porte?--Où vous voudrez, au diable.» Et mon officier se loge dans la place qu'il vient d'emporter d'assaut.
Le domestique porte la valise au cabinet d'à côté. «Mon grade me place immédiatement après l'adjudant-général», s'écrie un chef de brigade qui, montant d'un degré, s'empare du cabinet évacué. Un chef de bataillon se met, en vertu du même droit, à la place de celui-ci, et fait la même réponse à ce pauvre diable, qui la reçoit successivement de tous les officiers aussi empressés à serrer les rangs et à remplir le vide qui se fait à côté d'eux que s'ils manoeuvraient sous le canon de l'ennemi. Bref, quoiqu'il fût membre de l'Institut aussi bien que le général en chef, le savant n'en fut pas moins relégué, de cascade en cascade, à la fin de la colonne, comme le dernier des sous-lieutenans.
À quoi ne devais-je pas m'attendre, moi qui n'étais ni sous-lieutenant ni même membre de l'Institut? Indigné autant que surpris du peu d'égards qu'un jeune homme avait pour l'âge et le mérite de Berthollet, et jugeant bien qu'on ne me traiterait pas mieux, je me retirai, et, sans plus d'explications, j'allai conter ma déconvenue à l'amiral, qui avait de l'amitié pour moi, et n'oubliait pas que, l'année précédente, je lui avais fait donner à Corfou 50,000 francs pour les besoins de son escadre. Je recueillis ce soir-là l'intérêt de ce service. «Mon pauvre ami, me dit Bruéys, je ne vous laisserai pas dans l'embarras, vous qui m'en avez tiré. Je n'ai pas de hamac à vous offrir, mais je vais vous donner un bon matelas et des draps. Quant à un cabinet, il faut vous en passer, mais vous n'en serez pas plus mal logé pour cela. On mettra votre matelas par terre dans le bureau de l'état-major, sous les hamacs du secrétaire du général en chef et de l'aide de camp de service de Bourrienne et de Duroc, à côté du matelas du munitionnaire Collot à qui l'on a joué le même tour qu'à vous.»
Trop heureux d'avoir un matelas et des draps, je me couchai sous le lit du capitaine Duroc, à côté du munitionnaire Collot, qui couchait sous le lit du citoyen Bourrienne. Il n'y aurait pas eu pour moins de deux millions de valeur dans ce petit coin du bâtiment, si les gens qui s'y trouvaient eussent réuni leurs fortunes respectives, quoiqu'il s'en fallût de deux millions que moi, le capitaine Duroc, et même le citoyen Bourrienne nous fussions des millionnaires.
Le lendemain après dîner, le général recevant tout le monde, j'allai, comme tout le monde, lui faire ma cour. Il jasait avec Bruéys et Berthier. «Eh bien! me dit-il, comment avez-vous passé la nuit?--Aussi bien qu'on peut la passer sous un lit, général.--Sous un lit!--Où je n'aurais eu d'autre matelas que le plancher, sans la charité de l'amiral.--N'aviez-vous donc pas de lit? N'aviez-vous pas un cabinet?--Tout cela m'a été pris aussi lestement que donné.--Et par qui?--Je ne sais.--Je veux le savoir.--Permettez, général, que je ne vous en dise pas davantage sur cet article. Me siérait-il de me plaindre, lorsqu'un homme qui a bien d'autres droits que moi à des égards n'en a obtenu aucun, lorsque Berthollet s'est vu expulsé du gîte que vous lui aviez assigné, et qu'il ne se plaint pas?--Qu'est-ce que cela, Berthier? on a manqué d'égards pour Berthollet! Sachez ce qui en est, et rendez-m'en compte.»
Il ne fut pas difficile à Berthier de vérifier le fait. Le soir même Berthollet fut réintégré dans son rang, et l'usurpateur eut ordre de garder les arrêts pendant plusieurs jours; ce qui l'affligea plus que moi, j'en conviens.
Toute sévère qu'elle était, cette leçon ne le corrigea cependant pas. Dès le lendemain, je crois, il eut un tort de la même nature avec le médecin en chef de l'armée, ce en quoi il eut doublement tort. Le moins malin des médecins n'a-t-il pas mille moyens, même innocens, de se venger? et celui-là était justement le docteur le plus malin qui ait endossé la robe de Rabelais. «Souvenez-vous, mon cher ami, qu'il ne faut offenser personne, pas même le médecin en chef», dit le médecin en chef à son impudent agresseur.
Tous les soirs, comme tous les matins, ou plutôt comme à toutes les heures du jour, le général en chef se faisait rendre compte de l'état sanitaire de l'armée. Deux petites véroles s'y étant déclarées, un vaisseau, _le Causse_, avait été changé en hôpital, et l'on y envoyait tout malade dont l'état offrait quelque symptôme de cette effroyable contagion.
Quelques jours après le fait dont il s'agit: «Tout le monde se porte-t-il bien sur _l'Orient?_ dit le général au médecin en chef.--Tout le monde, général, à une personne près.--Qui donc?--Un tel. Il avait passé une mauvaise nuit, s'étant couché avec un violent mal de tête, et m'a fait demander ce matin.--Et comment l'avez-vous trouvé ce matin?--Mais pas très-bien. Le mal de tête n'a pas cessé, et il a de la fièvre.--Un mal de tête! de la fièvre!--Et des maux de coeur, général.--Et des maux de coeur! Mais ce sont là des symptômes de petite vérole!--La petite vérole, en effet, s'annonce comme cela.--Il a donc la petite vérole?--Je ne dis pas cela, général. Ce n'est peut-être qu'une indisposition momentanée.--Me répondez-vous que ce n'est pas la petite vérole?--C'est ce dont je ne puis répondre, quand même il l'aurait eue.--En ce cas-là, qu'il aille à l'hôpital. Si ce n'est qu'une indisposition légère, le voyage ne lui fera pas grand mal. Si au contraire c'est la petite vérole, nous sauverons peut-être un millier d'hommes sur les trois mille qui sont ici. Revoyez le malade, et songez à votre responsabilité. Je laisse la chose à votre décision.»
Le docteur retourne au lit du malade, lui tâte le pouls, lui fait tirer la langue: «Qu'en pensez-vous? lui dit Berthier, qui, par ordre exprès du général, assistait à cette visite.--Ce que j'en disais tout à l'heure.--En ce cas-là, qu'on mette la chaloupe à la mer; et vous, mon cher, habillez-vous.--À moins que vous ne préfériez être transporté dans votre lit comme vous êtes, ce qui peut se faire, dit le docteur.--Transporté! où donc? s'écria le malade.--À l'hôpital, répond Berthier.--Il n'est guère qu'à trois quarts de lieues, une petite lieue tout au plus. La mer est douce; le vent n'est pas mauvais: ce sera l'affaire d'une petite demi-heure, ajoute le docteur.--Mais vous me traitez comme si j'avais la petite vérole! Est-ce que j'ai la petite vérole, docteur?--Je ne dis pas cela.--Vous l'entendez, général, je n'ai pas la petite vérole. N'est-ce pas, cher docteur?--Je ne dis pas cela non plus,» répond le cher docteur.
Le malade eut beau protester, il fallut s'habiller. Deux matelots s'emparent de son bagage. Le docteur, lui prêtant l'appui de son bras, le conduit jusqu'à l'échelle qu'il lui faut descendre pour s'embarquer. «Croyez-vous que ce soit la petite vérole? disait-il chemin faisant à son conducteur.--J'espère que non, lui répondit le docteur. Je crois même que d'ici à trois jours nous vous reverrons mieux portant que jamais.--Eh bien!--Mais, encore une fois, je ne puis répondre de rien. Ma responsabilité est grande. Bon voyage, mon cher ami; prenez patience; vous en aurez besoin. C'est un assez maussade séjour que l'hôpital. Vous aurez tout le temps d'y faire des réflexions. Réfléchissez-y à ce que je vous ai dit.--Qu'est-ce, cher docteur?--Qu'il ne faut offenser personne, pas même le médecin en chef de l'armée.»
Bientôt nous vîmes le malade étendu sur son matelas, s'éloigner dans la chaloupe qui le portait en le berçant à l'hôpital où on l'envoyait pour être traité de la maladie qu'il n'avait pas, mais où il guérit de la maladie qu'il avait. Le surlendemain il revint mieux portant et plus poli que jamais. La leçon, ou plutôt la médecine avait réussi au point qu'il en remercia le docteur de qui je tiens cette histoire, qu'il racontait avec une expression pareille à celle que devait prendre Panurge en racontant _comment il se vengea de Dindenault_[5].
Les premiers momens passés, chacun s'accommoda à son sort; et comme du plus au moins chacun était mal, chacun prit son mal en patience. Les plaintes cessèrent; mais tout en se résignant à supporter de ces contrariétés celles qui naissaient de la force des choses, on s'indignait des injures qui venaient de la volonté des individus, et que la charité chrétienne peut seule nous donner la force de pardonner; or, dans ce temps-là, comme en ce temps-ci, ce n'était pas la vertu dominante que la charité chrétienne.
L'ennui était le plus grand mal dont la majeure partie des passagers eût à se défendre. Pendant les premiers jours on avait eu recours au jeu. Mais comme ce jeu n'était rien moins que modéré, et que les ressources des joueurs n'étaient pas inépuisables, l'argent de tous se trouva bientôt réuni dans quelques poches, pour n'en plus sortir. Alors on se rejeta sur la lecture, et la bibliothèque fut d'une grande ressource. J'en avais la clef; je devins un homme important.
En me la donnant, dès le lendemain de notre embarquement, le général m'avait aussi donné mes instructions. Elles portaient que je prêterais des livres aux personnes à qui il permettait d'entrer dans la chambre du conseil qui lui tenait lieu de salon, mais qu'elles les liraient là sans autrement les déplacer. «Ne prêtez, avait-il ajouté, que des romans; gardons pour nous les livres d'histoire.»
Les premiers jours j'eus peu de demandes à satisfaire. J'ai dit pourquoi; mais dès que les joueurs malheureux, à l'exemple de celui de Regnard, s'avisèrent de chercher des consolations dans la philosophie, j'eus un peu plus d'occupation. Notre collection de romans suffisait à peine. Le temps du déjeuner au dîner était celui qu'ils donnaient à la lecture, couchés sur le divan qui régnait autour de la pièce. De temps à autre le général sortait de sa chambre, et faisait le tour de la pièce, jouant pour l'ordinaire avec celui-ci et avec celui-là, c'est-à-dire tirant les oreilles à l'un, ébouriffant les cheveux de l'autre, ce qu'il pouvait se permettre sans inconvénient, chacun, à commencer par Berthier, ayant adopté la coiffure héroïque, comme on sait.
Dans une de ces tournées, la fantaisie lui prit de savoir ce que chacun lisait. «Que tenez-vous là, Bessières?... Un roman!...--Et toi, Eugène?... Un roman!--Et vous, Bourrienne?... Un roman!» M. de Bourrienne tenait _Paul et Virginie_, ouvrage que, par parenthèse, il trouvait détestable. Duroc aussi lisait un roman, ainsi que Berthier, qui, sorti par hasard dans ce moment-là de la petite chambre qu'il avait auprès du général en chef, m'avait demandé quelque chose de bien sentimental, et s'était endormi sur _les Passions du Jeune Werther_.
«Lectures de femmes de chambre», dit le général avec quelque humeur; il était tracassé pour le quart d'heure par le mal de mer. «Ne leur donnez que des livres d'histoire; des hommes ne doivent pas lire autre chose.--Pour qui donc garderons-nous les romans, général? car nous n'avons pas ici de femmes de chambre.»
Il rentra chez lui sans me répondre, et je ne me fis pas scrupule de déroger à cette injonction. Autrement, la bibliothèque n'eût été qu'un meuble de luxe, personne ne me demandant guère de livres d'histoire que Sulkowski, qui avait toujours en main un volume de Plutarque.
C'était un homme de Plutarque aussi, que ce jeune Polonais dont Bonaparte avait fait son aide de camp. Doué d'une intelligence égale à son courage, qui était à toute épreuve et propre aux négociations comme à la guerre, il avait plus d'un rapport d'esprit et de caractère avec l'homme à qui il s'était donné sans l'aimer, et qui l'estimait plus qu'il ne le choyait. Peut-être eût-il été un de ses rivaux, peut-être avait-il ce qu'il fallait pour le devenir; mais, quoi qu'on en ait dit, il ne l'était pas encore. J'ai reçu de lui sur ses sentimens pour son général des confidences qui me chagrinaient doublement, car je leur portais un grand intérêt à tous deux; il jugeait son chef avec une sévérité souvent extrême; il le haïssait tout en l'admirant. C'était néanmoins un des hommes sur lesquels Bonaparte pouvait le plus se reposer, parce qu'il était homme d'honneur, et que le sentiment de son devoir lui tenait lieu d'affection, comme le sentiment que le général avait de son utilité lui répondait de l'attachement que celui-ci lui portait, attachement qui, pour n'être pas de l'amitié, n'en était pas moins solide.
Le général passait quelquefois la matinée entière dans sa chambre, couché tout habillé sur son lit.
Un jour il me fait appeler par Duroc. «N'avez-vous rien à faire? me dit-il.--Rien, général.--Ni moi non plus (c'est peut-être la première et la dernière fois de sa vie qu'il ait dit cela). Lisons quelque chose; cela nous occupera tous les deux.--Que voulez-vous lire? de la philosophie? de la politique? de la poésie? De la poésie.--Mais de quel poëte?--De celui que vous voudrez--Homère vous conviendrait-il? C'est le père à tous.--Lisons Homère.--_L'Iliade_, _l'Odyssée_ ou la _Batrachomyomachie_?--Comment dites-vous?--Le combat des rats et des grenouilles, ou la guerre des Grecs et des Troyens, ou les voyages d'Ulysse? Parlez, général.--Pas de guerre pour le moment: nous voyageons, lisons des voyages. D'ailleurs je connais peu _l'Odyssée_; lisons _l'Odyssée_.»
Je vais chercher _l'Odyssée_; et comme je rentrais, Duroc, qui, averti par la sonnette, était venu prendre les ordres du général, reçoit injonction de ne laisser entrer qui que ce soit, et de ne revenir lui-même que quand on l'appellera. Il sort, et me laisse tête à tête avec Bonaparte, membre de l'Institut et général en chef de l'armée d'Orient, conduisant en Égypte l'élite des Français.
«Par où commencerons-nous, général?--Par le commencement.»
Me voilà donc lisant tout haut, comme quoi les _poursuivans_ de Pénélope mangeaient, tout en lui faisant la cour, l'héritage du prudent Ulysse, le patrimoine du jeune Télémaque et son douaire à elle; égorgeant les boeufs, les écorchant, les dépeçant, les faisant rôtir ou bouillir, et s'en régalant ainsi que de son vin.
Je ne puis dire à quel point cette peinture naïve des moeurs antiques égayait mon auditeur. «Et vous nous donnez cela pour beau! me disait-il. Ces héros-là ne sont que des maraudeurs, des marmitons, des _fricoteurs_[6]! Si nos cuisiniers se conduisaient comme eux en campagne, je les ferais fusiller. Voilà de singuliers rois.»