Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV
Chapter 22
«Bientôt la foule qui entourait les frégates voulut monter à bord. On lui représenta vainement que nous étions en quarantaine, et que jamais bâtiment venant du Levant n'en avait été exempté. «Il n'y a pas de quarantaine pour Bonaparte, pour le sauveur de la France», s'écrièrent-ils tous. La municipalité elle-même joignit ses instances à celles du peuple, et le général se laissa mettre à terre et se rendit dans sa maison paternelle, qu'il habita pendant tout le temps de sa relâcher à _Ajaccio_.
«Comme on la vu plus haut, le vent avait passé au _nord-ouest_ au moment de notre entrée dans le golfe d'_Ajaccio;_ il s'y maintint neuf jours consécutifs, et rendit inutile une tentative que les frégates firent dans cet intervalle pour en sortir. Enfin le 14 il redevint favorable, et nous nous remîmes en route pour _Toulon_. Nous n'en étions plus qu'à dix lieues, lorsque le 16, une demi-heure avant le coucher du soleil, _Jugan_, lieutenant de vaisseau et adjudant du contre-amiral, signala, du haut de la vergue du grand perroquet, une flotte anglaise dont il compta vingt-deux voiles, à environ six lieues de distance. C'était la flotte de _lord Keith_, commandant la croisière devant _Toulon_. Elle se trouvait, par rapporta nous, sous le soleil couchant, qui, frappant d'à-plomb sur ses voiles, nous les faisait clairement distinguer, tandis qu'elle ne pouvait nous apercevoir, puisqu'il son égard nous nous trouvions dans l'ombre. À l'annonce de l'ennemi, dont on signala à haute voix le nombre des voiles, un morne silence succéda tout à coup aux éclats bruyans de joie par lesquels nous saluions d'avance le rivage de la patrie. L'amiral _Gantheaume_, homme de peu de tête, la perdit d'abord au point qu'il voulait, dès le moment même, faire embarquer le général Bonaparte sur un grand canot pour le faire jeter sur le point de la côte le plus rapproché. Mais le général se moqua de la proposition, et déclara qu'il ne prendrait un semblable parti qu'après que les frégates auraient perdu tout espoir d'échapper aux Anglais, et qu'elles auraient au moins échangé quelques boulets avec eux.
«On se borna donc à prendre une autre direction et à gouverner sur le port le plus voisin. Nous ne tardâmes pas à acquérir la conviction que nos frégates n'avaient pas été aperçues par l'ennemi, dont les coups de canon de signaux de nuit nous indiquèrent, par leur direction, qu'il prenait la bordée du large. À minuit nous étions très-près de la côte, dont nous nous éloignâmes un peu pour attendre le jour, et à huit heures du matin, le 17 _vendémiaire an VIII_, nous mouillâmes dans la baie de _San Raphao_, à une portée de canon du village de ce nom, qui n'est éloigné de _Fréjus_ que d'une demi-lieue.
«Le général Bonaparte envoya aussitôt un officier de marine à terre pour annoncer qu'il se trouvait à bord, et que dès ce moment il se mettait en quarantaine. Cet officier ne tarda pas à revenir, ramenant à sa suite plusieurs canots, dans lesquels se trouvait la municipalité de _San Raphao_ et les principaux habitans de l'endroit. Malgré notre opposition et les défenses les plus formelles, les officiers municipaux escaladèrent le bord de la frégate, et déclarèrent qu'il ne pouvait y avoir de quarantaine pour celui qui venait sauver la France et mettre la _Provence_ à l'abri de l'invasion ennemie, dont elle était menacée. Bonaparte se laissa faire encore une fois, et donnant ainsi, en apparence malgré lui, le premier et peut-être le dernier exemple d'infraction aux lois de la quarantaine, il se rendit de suite à terre et s'achemina vers _Fréjus_ au milieu de la population de cette ville, qui s'était portée à sa rencontre. L'après-midi du même jour il était déjà sur la route de Paris. Les acclamations d'allégresse des citoyens de toutes les classes et de toutes les opinions l'accompagnèrent jusque dans la capitale. Jamais mortel ne fut accueilli avec plus d'enthousiasme et de bénédictions, et ce triomphe est sans contredit le plus complet et le plus honorable de tous ceux que lui a décernés la reconnaissance publique. Celui-là du moins fut entièrement spontané, et ne fut pas provoqué. La ville de Lyon se distingua particulièrement à cet égard, et pendant la journée qu'il passa dans cette ville, plus de _trente mille habitans_ encombrèrent le _quai des Célestins_, sur lequel il était logé, et s'y succédèrent sans interruption, l'applaudissant avec ivresse toutes les fois que, cédant à leurs instances, il paraissait à son balcon.»
Je pense qu'on ne lira pas sans intérêt, à la suite de celle-ci, la note d'un de mes meilleurs amis, homme tranquille s'il en fut, et qui pourtant, en dépit de la volonté de l'homme le plus volontaire du monde, revint aussi en France avec lui par la même occasion.
Note fournie par M. Parceval de Grandmaison.
«Mon retour d'Égypte a été accompagné de circonstances qui en ont gravé le souvenir dans ma mémoire, et les impressions qu'elles m'ont fait éprouver n'ont point été affaiblies par le temps. Je vais tâcher de les retracer.
«Une lettre que j'avais reçue de ma femme lorsque j'étais à Suez m'avait appris l'état de pénurie dans lequel mon absence l'avait précipitée. La vente de ses diamans était devenue sa dernière ressource, et l'expédition de Syrie, dont l'issue a été si malheureuse, n'étant pas encore terminée, me laissait dans une ignorance absolue du sort de notre armée et des moyens qui me restaient de revenir en France. Je restai long-temps dans cette anxiété cruelle, et quand j'appris le retour de Bonaparte au Caire, ayant rempli le but de ma mission à Suez, je vins le rejoindre sans même avoir été rappelé par lui. Je mis sous ses yeux la lettre alarmante que j'avais reçue de ma femme. Touché de ma situation, il me pardonna la brusquerie de mon retour, m'autorisa à revenir en France avec Denon, qui attendait la première occasion de s'embarquer à Alexandrie, et porta même la bienveillance jusqu'à m'offrir une traite de cent louis sur son frère Lucien, pour venir au secours de ma femme. Il dit à Bourrienne, son secrétaire, de me la remettre, et m'autorisa verbalement à partir avec Denon pour la France dès que j'en trouverais l'occasion. Or je savais que Bonaparte avait promis à Denon de ne pas retourner en France sans l'y ramener. Différentes particularités qu'il est inutile d'expliquer m'avaient fait pressentir le retour secret et prochain du général, de sorte que je fis mes préparatifs, et me tins prêt à le rejoindre à Alexandrie au premier signe de son départ: ce moment ne tarda point à se présenter.
«Je dînais et soupais tous les jours avec les principaux membres de la commission d'Égypte. Un soir que nous étions réunis à souper, un guide vint de la part du général en chef nous dire que sa voiture était à notre porte, où elle attendait nos collègues Monge et Berthollet pour les conduire auprès de lui. Je n'entreprendrai pas de peindre la surprise de mes convives, pour qui ce message fut un trait de lumière: il n'est pas d'expressions capables de la rendre. Je me presse d'arriver au moment de mon départ; ma malle et mon passe-port étaient prêts; je me rendis à Boulak, où je me procurai une embarcation pour descendre le Nil jusqu'à Ramanieh, bourgade séparée d'Alexandrie par un désert de vingt-deux lieues. J'accompagnais les guides du général, qui avaient ordre de venir le trouver. Le commandant des chameaux qui nous étaient nécessaires pour la traversée du désert, se détermina difficilement à nous en donner, attendu qu'une horde d'Arabes bédouins ne manquerait pas de nous attaquer à Birket, passage où ils s'embusquaient ordinairement; sa prophétie se vérifia; nous fûmes attaqués par un camp volant de ces brigands, qui nous apparurent comme des points noirs sous l'horizon. À peine quelques instans s'étaient écoulés qu'ils voltigèrent autour de nous. Le sifflement de leurs balles et des nôtres ne tarda point à se faire entendre. Il n'y eut point d'engagement, mais beaucoup de poudre brûlée. Après avoir cavalcade long-temps autour de nous sans oser nous attaquer autrement que par le feu de la mousqueterie, ils s'éloignèrent, nous étions épuisés de fatigue et de soif, et les outres que portaient nos chameaux étaient vides. Nous savions qu'une source coulait sur notre droite, à un quart de lieue, mais le mirage et toutes ses illusions nous présentaient le Nil à notre gauche, et quoique ce phénomène fût connu des soldats, l'imitation du fleuve était si parfaite, qu'il fut très-difficile de les dissuader. Enfin, tournant vers notre droite, nous trouvâmes la source qui nous rafraîchit, et nous continuâmes de faire roule vers Alexandrie. Arrivés près de la ville, nous aperçûmes une vedette qui nous dit que Bonaparte s'était embarqué la veille dans la rade d'Aboukir. Consternés de cette nouvelle, nous entrons dans la cité. Tournant mes yeux vers le port, j'aperçois deux frégates qui étaient dans la rade et appareillaient pour partir. Je crie aux guides qui m'accompagnent: «Les voilà! les voilà qui vous attendent; hâtez-vous, il est encore temps.» À ces mots, nous nous précipitons vers le port, nous nous emparons de plusieurs barques, et nous abordons la frégate _le Muiron_, où les guides attendus par Bonaparte sont reçus sans difficulté. Ma position était bien plus équivoque que la leur; on ne comptait point sur mon arrivée, et elle ne pouvait être justifiée que par l'autorisation verbale que Bonaparte m'avait donnée de partir avec Denon, que je savais être sur l'une des deux frégates. Une scène assez vive venait de se passer à bord du _Muiron_, où l'administrateur sanitaire de l'armée d'Égypte, nommé le Blanc, s'était caché dans l'espoir de partir _incognito_. Le général, en étant instruit, l'avait renvoyé à Alexandrie après l'avoir traité avec une grande sévérité. J'ignorais cette particularité, qui ayant donné beaucoup d'humeur à Bonaparte, rendait mon entreprise très-périlleuse. D'ailleurs, elle n'eût point changé ma résolution, qui était bien arrêtée. Je monte à bord du _Muiron_, et je demande à parler au général. On se préparait à partir, et il était cinq heures du matin. J'apercevais différens officiers de ma connaissance qui, ayant vu la déconfiture de l'administrateur sanitaire, s'attendaient à me voir éprouver le même sort, et feignaient de ne pas me reconnaître. Aucun ne voulait m'annoncer,
Ils semblaient éviter ma présence importune, Et la contagion de ma triste fortune,
quand je vis l'amiral Gantheaume se précipiter vers moi, en s'écriant: «Quoi! Parceval, c'est tous! que venez-vous faire ici? les ordres les plus sévères me défendent de laisser arriver personne. Descendez sur-le-champ, vous ne pouvez rester ici un seul instant.» J'alléguai que j'étais chargé de remettre au général des dépêches d'une grande importance de la part du général Lanusse, qui me les avait remises à Damiette. Il me pressa de les lui donner; je m'y refusai, lui déclarant qu'il m'était recommandé de les remettre à Bonaparte en main propre. «Je n'entends rien à tout cela, me répondit Gantheaume; je ne connais que l'ordre que j'ai reçu; il est positif, ainsi descendez.--En ce cas, lui dis-je, je vais descendre, mais envoyez-moi Monge à qui je remettrai mes dépêches.» Il y consent, me fait retirer dans mon embarcation, et s'acquitte de la promesse qu'il m'a faite. Monge parait bientôt sur le bord du navire. Je l'invite à descendre pour que je lui parle et lui remette mes dépêches. «Je ne puis descendre, me répond-il.--En ce cas, je vais monter.--Ne montez pas; si vous montez, je me retire.» Alors une résolution désespérée s'empara de moi, j'escaladai l'échelle par laquelle j'étais monté à bord du navire, je m'emparai de mon collègue, lui remis les dépêches dont j'étais chargé, et lui dis l'autorisation que m'avait donnée Bonaparte de partir avec Denon. J'étais, en lui parlant, dans une agitation que je ne puis exprimer; tout mon avenir était dans le succès de ma demande, et cette pensée m'inspira une éloquence que je n'eus jamais à un pareil degré. Monge connaissait la lettre que j'avais reçue de ma femme, et il avait pris part à ma position. Il était ému, mais ne me paraissait point déterminé à parler pour moi au général. Je le pressai, le conjurai, au nom de l'amitié qu'il me portait, de ne pas m'abandonner dans la conjoncture critique où je me trouvais. Je lui dis que Bonaparte, engagé envers moi par une permission positive, ne pouvait pas manquer à sa parole, et que m'ayant toujours témoigné de la bienveillance, il ne me repousserait pas, si j'étais appuyé par lui; que, du reste, ma résolution était prise, et qu'on ne me ferait redescendre du navire qu'en m'en précipitant; j'ajoutai tout ce qu'une situation aussi violente que la mienne pouvait m'inspirer, revenant toujours à l'autorisation formelle que Bonaparte m'avait donnée de partir avec Denon. Je vis dans les yeux de Monge qu'il était fort ému, et je le pressai alors si vivement que, triomphant de son extrême répugnance, il se décida à parler au général. 11 était environ cinq heures du matin. «Attends-moi ici, me dit-il, je vais le «réveiller», et il me quitta. Le coeur me battait d'espérance et de crainte. Berthollet, instruit de mon arrivée, vint me trouver et s'entretenir avec moi pendant que Monge s'éloignait; il me parut épouvanté de mon audace, convenant toutefois que l'autorisation que m'avait donnée le général pouvait être d'un grand poids auprès de lui, lorsqu'un employé qui avait été mon commis à Suez, et qui, ayant fait route avec moi, était resté dans notre embarcation, craignant de n'être point reçu à bord de la frégate, se mit à vociférer d'une manière lamentable: «Et moi donc, moi! est-ce que je ne partirai point?--Qui êtes-vous? lui dit Berthollet.--Je suis, répondit-il, le commis de M. Parceval»; et il fit en cela une grande faute, car je lui avais recommandé de dire, si je parvenais à être admis, qu'il était mon domestique. J'étais d'ailleurs très-alarmé de sa réclamation prématurée, qui pouvait me perdre. Berthollet, non moins alarmé que moi de cet incident, fut en informer le général, ce qui fut sur le point de ruiner toutes mes espérances. Sans cela, tout allait le mieux du monde; Monge avait obtenu de Bonaparte la permission que je désirais, et déjà le général Berthier, qu'il était allé trouver, avait signé l'ordre donné au capitaine du _Carrère_, qui naviguait de conserve avec _le Muiron_, de me recevoir à son bord, lorsque Bonaparte, instruit de la présence du commis qui demandait à partir avec moi, entra dans une colère inexprimable, en déclarant qu'il ne voulait admettre qui que ce fût, et qu'il fallait renvoyer tous ceux qui se présentaient. De telle sorte que Monge, revenant avec l'ordre signé par le général Berthier de me recevoir à bord du _Carrère_, qui allait naviguer de conserve avec _le Muiron_, s'aperçut avec surprise que la face des choses était absolument changée. Il pressa, pria, supplia Bonaparte de ne rien changer à ses premières dispositions, et parvint à le calmer en ma faveur, en lui disant qu'on allait renvoyer mon compagnon de voyage; ce qui fut exécuté sur-le-champ, au grand désespoir de celui-ci qui jetait les hauts cris et fut reconduit au rivage d'Alexandrie, dont il ne revint qu'après la capitulation du général Menou. On me remit l'ordre du général de me recevoir à bord du _Carrère_, où je me présentai, et qui était commandé par mon ami le capitaine Dumanoir, qui me reçut à bras ouverts. J'y trouvai Denon avec les trois généraux Lannes, Murat et Marmont, qui m'accueillirent parfaitement, et les deux frégates mirent à la voile pour revenir en France. ]
[30: _Fontenelle_, compositeur qui n'était pas sans mérite. Il a donné à l'Opéra une _Hécube_, ouvrage sévère et dans le système de Gluck, dont il était sectateur enthousiaste. Il a donné aussi au même théâtre une _Médée_. Le premier de ces deux opéras seul a obtenu du succès. Le second, quoique moins bien accueilli que le premier, n'était pas dénué de mérite.
_Fontenelle_ était un homme de moeurs fort simples et d'un esprit vraiment philanthropique. Il est mort comme il avait vécu, en philosophe, il y a quelques années, désignant pour ses héritiers ses domestiques et les pauvres de Ville-d'Avray, commune sur laquelle était la petite maison qu'il avait choisie pour retraite.]
[31: _Vie politique et militaire de Napoléon_.]
[32: _Lavalette_ s'était trompé une autre fois encore à mon sujet dans ses Mémoires. Il y disait, et cela se trouve dans un extrait qui a été publié par _la Revue de Paris_: «Des musiciens, aujourd'hui morts de vieillesse, ont _beuglé_ au dîner du Directoire une cantate d'Arnault sur la musique de Méhul.»
Je n'ai jamais chanté que ce que j'aimais ou que ce que j'admirais. Je n'ai jamais aimé ni admiré le Directoire.
L'honorable littérateur qui a présidé à la publication des Mémoires de Lavalette, sur ma réclamation, en a fait disparaître cette erreur, et en cela il a fait en galant homme ce que certainement l'auteur aurait fait lui-même; mais comme je n'ai pas pu réclamer contre le trait qui donne lieu à cette note, dont je n'ai eu connaissance que par la publication de l'ouvrage, ce trait, qui pèche au moins par l'exactitude, est resté.
C'est un des inconvéniens attachés à la publication des Mémoires posthumes. Par respect pour l'auteur, l'éditeur y maintient quelquefois des torts que l'auteur aurait réparés s'il avait pu se relire. Celui-ci est bien léger; je ne l'eusse pas relevé, s'il n'appartenait pas à un homme dont la mémoire m'est chère, et avec qui j'étais lié d'amitié.]