Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV
Chapter 21
«Le lendemain, nouvelle conversation; anxiété plus vive. Cette vaine attente fait croire que l'affaire est manquée. Mais à minuit on entend le cor d'un postillon, les portes de l'hôtel s'ouvrent, un courrier monte rapidement l'escalier: «Qu'il entre», dit le comte de Lherbach. Hoppé d'ouvrir la dépêche et de la lire à haute voix. L'affaire a réussi; l'attentat est consommé. Bientôt des regrets d'homme se mêlent à la joie du diplomate. «J'avais dit à ce Barbaczy _de faire houspiller un peu par ses gens cet insolent Bonnier. Ils l'ont tué! à la bonne heure; mais Robergeot, cet homme dont le caractère honnête et doux contrastait si fort avec celui de ses collègues, l'avoir massacré! encore si c'était Jean de Bry!_» On entendait le baron de Lherbach gémir, s'agiter sur son canapé. Ses exclamations, dans lesquelles il y avait quelques signes d'humanité, durèrent un bon quart d'heure; le diplomate prit le dessus. «Enfin, dit-il, l'Autriche connaîtra ses ennemis. Allons nous coucher.» Le comte d'A*** remit un nouveau rapport à M. de Mongelas; mais il n'a pas pu lui apprendre si le comte de Lherbach avait dormi d'un sommeil tranquille.»]
[29: _Bonaparte prend la résolution de revenir en France_. Elle fut aussitôt exécutée que conçue. L'on ne lira pas sans un vif intérêt, j'en suis sûr, la note qui m'a été communiquée sur un fait si important par un général qui a fait la campagne d'Égypte en qualité d'aide de camp avec Bonaparte, et qui fut confluent des considérations et témoin des circonstances qui déterminèrent son chef à prendre une résolution si hasardeuse le lendemain presque de sa victoire d'Aboukir.
_Note sur le départ du général Bonaparte de l'Égypte, et sur sa traversée jusqu'à Fréjus,_ fournie par le général Eugène Merlin.
«Beaucoup de personnes, même les plus sensées, croient que le départ du général Bonaparte de l'Égypte fut provoqué par un message secret qu'il reçut, soit d'un des membres du Directoire exécutif, soit d'un de ses frères. J'ai vu des individus soutenir avec opiniâtreté et avec aigreur cette opinion, qu'ils ne pouvaient appuyer que sur des bruits vagues et populaires.
«Acteur moi-même dans la circonstance qui _seule_ provoqua sa résolution de quitter son armée, je vais faire l'exposé pur et simple du fait; on jugera...
«Le 15 thermidor an VII, au matin, huit jours après la bataille d'_Aboukir_ contre les Turcs, le général en chef Bonaparte, étant à Alexandrie, reçut l'avis que le fort d'Aboukir, dans lequel s'étaient retirés les débris de l'armée turque, capitulait. Il m'expédia aussitôt auprès du général _Menou_, qui commandait le siége de ce fort, afin de prendre une connaissance exacte de la situation de la place au moment de la prise de possession, de l'état de la garnison prisonnière, etc. etc.
«Il serait hors de propos de retracer ici l'affreuse image de carnage et de destruction qu'offrait ce petit fort qui, destiné à contenir une garnison de 2 à 300 hommes, en avait renfermé, pendant huit jours, environ 5000, que nos bombes et nos boulets de gros calibre, et le manque absolu d'eau et de vivres, avaient réduits au nombre d'environ 2000 au moment de la capitulation; il suffira de dire que jamais tableau plus affreux ne s'est offert à mes yeux pendant le cours de dix-sept campagnes, si ce n'est peut-être à la bataille d'_Eylau_.
«Après avoir rempli ma mission dans le fort d'_Aboukir_, je fus rejoindre le général Menou dans sa tente pour y prendre ses dépêches pour le général en chef. J'y trouvai le secrétaire du commodore anglais, sir _Sidney Smith_, qui venait d'y arriver comme parlementaire, sous prétexte de traiter d'un échange de prisonniers. L'objet de sa mission exposé, il ajouta: «M. le commodore a reçu hier un aviso qui lui a apporté des gazettes d'Europe. Comme vous en êtes privés depuis long-temps, il a pensé que vous les liriez avec plaisir, et en voici un paquet qu'il m'a chargé de vous remettre». Le parlementaire parti, on n'eut rien de plus pressé que de parcourir les gazettes, mais on ne put, au préalable, se défendre d'un sentiment d'effroi, présumant avec raison que le commodore _Smith_ n'était aussi obligeant que parce que les nouvelles étaient désastreuses pour la France. Ce funeste soupçon fut bientôt confirmé.
«Ces journaux contenaient tous les détails des défaites de _Schérer_ sur l'Adige, et des événemens accomplis depuis ces premiers revers jusqu'à l'arrivée des débris de l'armée française sous les murs d'Alexandrie; la défaite de _Jourdan_ en Souabe, etc.
«Je m'empressai de prendre congé du général _Menou_ et de repartir pour _Alexandrie_, pour y porter au général _Bonaparte_ les gazettes funestes, quoique bien précieuses en même temps. Il était dix heures du soir, et j'arrivai à Alexandrie à minuit passé. Le général Bonaparte était couché et dormait profondément. J'entre dans sa chambre: «Général, lui dis-je en l'éveillant, je vous apporte une collection de gazettes d'Europe (c'était la gazette de Francfort et le Courrier français de Londres). Vous y lirez beaucoup de nouvelles désastreuses.--Que se passe-t-il donc? me demanda-t-il en se mettant avec agitation sur son séant.--_Schérer_ a été battu en Italie; nous avons perdu presque tout ce pays, et à l'époque du 1er mai notre armée avait déjà rétrogradé jusqu'à la Bormida. _Jourdan_ a été battu dans la Forêt-Noire et a repassé le Rhin». À ces mots, le général se jeta en bas de son lit et s'empara des gazettes, qu'il lut sans interruption pendant le reste de la nuit. Des exclamations de colère et d'indignation sortaient à chaque instant de sa bouche, en voyant comment on avait perdu, dans moins d'un mois, le beau pays qu'il avait conquis avec tant de gloire!
«Le lendemain, 16 thermidor, il fit appeler de grand matin le contre-amiral Gantheaume, avec lequel il s'enferma dans son cabinet pendant deux heures.--Le 17, il partit pour le _Caire_. Arrivé à _Rahmanieh_, il y laissa ses chevaux et bagages et tous ceux de son état-major, avec ordre d'y attendre son retour et s'embarqua avec nous pour le _Caire_, où nous arrivâmes le 20. Nous n'y étions que depuis cinq à six jours, lorsque le général _Bonaparte_ annonça pour le lendemain un voyage dans la province de _Damiette_, qui ne devait nous tenir que huit jours absens, et nous ordonna de faire nos préparatifs en conséquence. Quelques mots échappés au général _Bonaparte_ lorsque je lui avais remis les gazettes à Alexandrie, sa conférence mystérieuse avec _Gantheaume_, m'avaient donné l'éveil sur ses desseins, et l'annonce d'un voyage de peu de jours à Damiette ne me fit pas prendre le change. Je voyais faire, pour cette absence de huit jours, des préparatifs beaucoup plus considérables qu'on n'en avait fait pour l'expédition de _Syrie_, qui nous avait tenus quatre mois éloignés du _Caire_. _Bourrienne_, secrétaire du général, emballait tous ses papiers, et à onze heures du soir (une heure avant le départ), plus de vingt chameaux étaient rassemblés dans la cour du quartier-général et y attendaient leur charge. Tout cela était bien de nature à me confirmer dans l'opinion que j'avais conçue, que le général Bonaparte allait quitter l'Égypte.
«Il partit du quartier-général à _minuit_, et fut s'embarquer à _Boulak_ sur le bateau qui lui servait à naviguer sur le Nil, joli bâtiment, de l'espèce de ceux que l'on nomme dans le pays une _djerme_. Il était armé de six pièces de canon, et avait une chambre spacieuse et bien meublée pour le général et son état-major. Arrivés à la pointe du Delta, que l'on nomme en arabe _Bad-el-Bakara_, au lieu de prendre à droite la branche de _Damiette_, il fit suivre celle de _Rosette_, et se rendit à _Menouf_, capitale de la province de _Menouffieh_, dans le Delta. Le général de division _Lanusse_ commandait cette province, et _Bonaparte_ s'arrêta vingt-quatre heures chez ce général qui, pendant le dîner, lui dit: «On prétend, mon général, que vous allez vous embarquer à Alexandrie pour retourner en France. Si le fait est vrai, j'espère que, rentré dans notre patrie, vous penserez à votre armée d'Égypte». Le général répondit «que ce bruit était faux; que son voyage n'avait d'autre but que de visiter le _Delta_ et la province de Damiette qu'il n'avait pas encore vus.--Si vous allez à _Damiette_, lui répliqua le général Lanusse, il serait plus naturel et plus direct de prendre le canal de _Menouf_, qui y conduit en droite ligne, et qui vous procurera l'agrément de traverser le Delta dans son entier.» (On était alors dans la saison où le Nil commence à sortir de son lit, et où tous les canaux intérieurs sont navigables). Le général Bonaparte répondit qu'il avait besoin d'aller d'abord à Rosette, et que de là il se rendrait à _Damiette_ en traversant le lac de _Burlos_. Le général _Lanusse_ ne put pas insister davantage, mais il fut sans doute plus convaincu qu'auparavant du départ du général en chef pour la France.
«En quittant _Menouf_, le général Bonaparte rentra dans la branche de Rosette et continua sa route jusqu'à _Rahmanieh_, où il débarqua et où nous trouvâmes les chevaux qu'il nous avait ordonné d'y laisser lorsque nous nous y étions embarques dix jours auparavant pour remonter au _Caire_.
«Aussitôt débarqués, nous montâmes à cheval et continuâmes notre route sur _Alexandrie_. La nuit nous surprit au village de _Birket_, qui n'en est éloigné que de cinq à six lieues. Le général en chef s'arrêta dans cet endroit et y fit dresser les tentes pour y passer la nuit. Jusque-là le plus grand mystère avait été gardé sur le véritable but de notre voyage par le général _Bonaparte_, le général _Berthier_ et _Bourrienne_ (ces deux derniers étaient seuls dans la confidence du général en chef). Cependant personne de l'état-major ne pouvait plus douter du motif de notre prompt retour à _Alexandrie_, depuis que nous avions quitté la direction de _Rosette_. Bourienne cessa alors de nous faire un mystère de notre départ, et il nous annonça que notre embarquement aurait lieu le lendemain. Il faut avoir été éloigné pendant dix-huit mois de sa patrie, en proie pendant tout ce temps aux fatigues et aux dangers dans un pays barbare, pour se faire une idée de la joie que nous causa cette annonce!... Peu d'instans après l'établissement de notre camp à _Birket_, il passa un détachement qui se rendait d'_Alexandrie_ à _Rahmanieh_, et qui nous annonça que deux frégates françaises étaient à l'ancre en dehors du port neuf, et qu'elles n'attendaient sans doute que nous pour mettre à la voile.
«Le lendemain, on fit halte au puits de _Beida_, à trois lieues d'Alexandrie dans le désert. _Bourienne_ me tira à part, et me remit, pour en faire un _duplicata_, l'instruction que le général Bonaparte adressait, en parlant au général _Kléber_, on lui remettant le commandement. Assis sur le sable, à l'ardeur du soleil brûlant de midi, j'éprouvai une vive satisfaction à faire cette copie.
«Après être restés une heure environ au puits de _Beida_, nous continuâmes notre route; mais, au lieu de nous diriger sur _Alexandrie_, nous primes brusquement à droite pour gagner directement le bord de la mer, que nous atteignîmes au bout de deux lieues. Arrivés sur la plage, nous aperçûmes distinctement une voile à environ trois lieues au large. Le général en chef en conçut quelque inquiétude; _Sidney Smith_ avait quitté huit jours auparavant sa croisière pour aller se ravitailler en _Chypre_, et l'on craignait que ce ne fût son escadre qui revint prendre sa station devant le port d'Alexandrie.
«Le général _Bonaparte_ avait donné rendez-vous au général _Menou_ et au contre-amiral _Gantheaume_ à la première citerne que l'on rencontre en allant d'_Alexandrie à Aboukir_, et qui est à une lieue de ce fort. Il m'ordonna de m'y transporter et de guider ces deux généraux vers l'endroit où il se trouvait à les attendre. Je partis avec un seul guide, au risque d'être enlevé par les Arabes, ce qui dans ce moment eût été jouer de malheur, et je trouvai effectivement Menon et Gantheaume à l'endroit désigné. _Gantheaume_ prit l'alarme lorsque je lui parlai du bâtiment que nous venions d'apercevoir; il monta sur une dune de sable pour le reconnaître, et ne tarda pas à se convaincre que ce navire courait la bordée vers l'_île de Chypre_; ce qui lui fit conjecturer qu'il avait été envoyé pour reconnaître ce qui se passait dans le port d'_Alexandrie_. Il se hâta de rejoindre le général Bonaparte pour lui faire part des craintes que ce bâtiment lui inspirait, et pour l'engager à ne pas perdre un instant à s'embarquer.
«L'endroit où nous avions joint le bord de la mer et où nous avions fait halte est éloigné d'une petite lieue d'_Alexandrie_. Depuis cet endroit jusqu'à la ville, la côte est bordée de dunes peu élevées, qui s'abaissent vers la mer en pente douce. Une demi-heure avant le coucher du soleil nous cheminâmes le long du rivage, et couverts par les dunes, qui empêchaient notre troupe d'être aperçue, nous nous dirigeâmes sur le _Pharillon_, situé à la pointe orientale du Port-Neuf, à un demi-quart de lieue de la ville, de laquelle on ne pouvait nous découvrir. La nuit était close et obscure lorsque nous arrivâmes au _Pharillon_, et les chaloupes des frégates qui devaient s'y trouver pour nous recevoir n'étaient pas encore arrivées.
«Rendus au lieu de rembarquement, tout le monde mit pied à terre, et le général _Menou_ envoya un aide de camp en ville pour en ramener du monde afin de prendre nos chevaux et ceux des cent cinquante guides ou environ qui allaient s'embarquer avec le général Bonaparte. Ces chevaux, en attendant, furent abandonnés sur le rivage aux soins du petit nombre d'individus qu'on laissait à terre, et au nombre desquels se trouvaient tous les palfreniers égyptiens accoutumés à _suivre à pied_ leur maître, même dans les courses les plus pénibles.
«Cependant, quoique nous fussions depuis une demi-heure sur le rivage, les chaloupes n'arrivaient pas, et au risque de donner l'éveil à la ville, on fut obligé de brûler des amorces pour les avertir de notre arrivée et leur indiquer l'endroit où nous étions à les attendre. Elles répondirent à la fin à ce signal, sans lequel on ne nous eût trouvés qu'avec beaucoup de temps et de difficulté, tant la nuit était noire. Les chaloupes arrivées, chacun, sans distinction de rang ni de grade, s'empressa de s'embarquer, et se mit pour cela dans l'eau jusqu'aux genoux, tant l'impatience était grande, et tant on craignait d'être laissé en arrière. C'était à qui entrerait le premier dans les embarcations, et on se poussait pour y arriver avec assez peu de ménagement et de considération. Il en résulta, dans le moment, entre les officiers de l'état-major, quelques querelles, qui furent oubliées dès qu'on fut arrivé à bord des frégates.
«Les frégates _le Muiron_ et _le Carrère_, destinées à transporter le général Bonaparte, son état-major et les officiers-généraux qu'il emmenait avec lui, étaient mouillées en dehors de la passe du Port-Neuf, à demi-portée de canon du _Pharillon_. Le général Bonaparte arriva à neuf heures à bord du _Muiron_. Il faisait un calme plat, et on se mit à table en arrivant, en formant des voeux pour obtenir promptement un peu de vent pour appareiller. On désirait pouvoir, avant le jour, se trouver hors de vue de la terre, tant par la crainte de la croisière anglaise qui pouvait reparaître d'un moment à l'autre, qu'à cause de la garnison d'Alexandrie, dont on craignait le mécontentement à la nouvelle de l'embarquement du général Bonaparte.
«Le lendemain, 7 fructidor an VII, au lever du soleil, le même calme régnait encore, et pendant plus de trois heures nous pûmes distinguer la foule qui s'était portée sur les avances du Port-Neuf pour nous examiner. Aucun symptôme de mécontentement ne se manifesta, aucun mouvement n'eut lieu pour s'opposer au départ du général en chef.
«Vers neuf heures du matin, il s'éleva une légère brise de terre, dont on se hâta de profiter pour mettre à la voile. Au bout d'une heure, cette brise fraîchit un peu, et à midi nous avions perdu de vue les côtes d'Égypte.
«Ce narré simple et fidèle prouve évidemment que le général Bonaparte n'avait reçu en Égypte aucune dépêche particulière et secrète qui ait déterminé son départ. Aucun bâtiment n'était arrivé de France, et on objecterait vainement qu'un courrier avait pu débarquer et lui remettre secrètement ses dépêches. Un tel _débarquement secret_ sur la côte d'Égypte, et sous les yeux d'une armée privée depuis son arrivée dans ce pays de lettres de France, était une chose physiquement impossible. _Bonaparte_ n'aurait pu recevoir de communication secrète de cette nature que par l'intermédiaire de la croisière anglaise, dont le commandant sir _Sidney Smith_ était trop mal avec lui, et connaissait d'ailleurs trop bien ses devoirs et les intérêts de son gouvernement pour consentir à se prêtera un acte de bienveillance aussi répréhensible.
«Une crainte bien fondée empoisonnait le bonheur que nous éprouvions de nous voir en route pour retourner dans notre patrie. Comment, dans une mer aussi étroite, espérer de pouvoir échapper aux croisières nombreuses et formidables que l'ennemi y entretenait sur tous les points?... Nos frégates, anciens bâtimens vénitiens, marchaient si mal, qu'il était évident qu'elles n'eussent pas pu soutenir une chasse de six heures, et qu'aperçues à midi par des forces supérieures, elles devaient être prises avant le coucher du soleil! L'étoile de Bonaparte, qui alors brillait de tout son éclat, pouvait seule nous faire surmonter les obstacles.
«Le vent favorable qui nous fit quitter les rivages de l'Égypte nous conduisit en deux jours à la hauteur de _Derne_, sur la côte du désert de Barbarie, à cent lieues environ d'_Alexandrie_; mais alors il nous abandonna, et celui de _nord-ouest_, qui pendant neuf mois règne presque sans interruption dans ces parages, reprit son empire, et ne cessa pas de souffler pendant vingt-quatre jours consécutifs: ce vent nous était absolument contraire. La crainte de rencontrer l'ennemi nous empêchait de courir de grandes bordées, qui seules auraient pu nous faire gagner du chemin en bonne roule, et nous forçait à nous tenir toujours à une distance rapprochée de la côte de Barbarie. Si nous eussions pu passer sur la côte orientale de l'île de _Candie_, et traverser ensuite l'Archipel, l'obstacle que nous présentait le vent de _nord-ouest_ eût cessé de nous contrarier; mais ces parages étaient couverts de vaisseaux anglais, et l'amiral _Gantheaume_ conduisait en France une tête trop précieuse pour ne pas éviter leur rencontre.
«Que ces vingt-quatre jours de vent contraire furent longs à passer!... Tous les jours à midi, lorsqu'on faisait le point, nous éprouvions une sorte de désespoir en nous retrouvant au même endroit que la veille, et quelquefois plus en arrière. Souvent l'on se disait: «Si _Sidney Smith_ est revenu devant Alexandrie dix jours seulement après notre départ, et qu'après s'en être aperçu il se soit mis de suite à notre poursuite, et qu'il se soit porté sur le _cap Bon_, en traversant l'Archipel, il y arrivera indubitablement avant nous, et nous ne pouvons pas lui échapper!...»
«Enfin, le 2 ou le 3 complémentaire an VII, le vent passa au _sud-sud-ouest_, et souffla avec force dans cette partie pendant huit jours. Le 5 nous passâmes entre _Malte_ et la côte d'Afrique. Le 1er vendémiaire an VIII nous célébrâmes l'anniversaire _de la fondation de la république. Bourienne, alors républicain_, fit des couplets analogues à la fête et _brûlans de patriotisme_. La nuit suivante nous passâmes entre le _cap Bon_ et la _Sicile_. Ce passage est le plus favorable pour les croisières. Les Anglais y en avaient tenu constamment, et, par un bonheur inconcevable, il ne s'y en trouvait pas dans ce moment. Ce hasard paraissait tenir du prodige!
«Le vent favorable nous conduisit jusqu'en _Corse_, et le 6 vendémiaire au matin, nous étions par le travers du golfe d'_Ajaccio_. Le général Bonaparte, ignorant la suite des événemens militaires depuis le mois de mai, et craignant que l'ennemi ne fut maître de la _Provence_, résolut de prendre langue en Corse; mais incertain si cette île était encore en notre possession, il envoya un des deux petits avisos qui nous accompagnaient communiquer avec la côte. Ce bâtiment revint bientôt nous annoncer que la Corse était toujours française, mais qu'il n'avait pu obtenir de renseignemens plus étendus des misérables pêcheurs auxquels il avait parlé. La même incertitude existait donc encore sur le sort de la _Provence_; et comme le vent était depuis quelques instans redevenu contraire et était repassé au _nord-ouest_, le général Bonaparte se décida à relâcher à _Ajaccio_. Après avoir fait nos signaux de reconnaissance, nous entrâmes dans le golfe, qui a près de trois lieues de profondeur, et au fond duquel est bâtie la petite ville d'_Ajaccio_. Une _felouque-corsaire_, envoyée du port pour nous reconnaître, nous joignit à une lieue de la ville; en apprenant que le général Bonaparte était à notre bord, le capitaine fit des sabres réitérées de ses petits canons, et prenant les devans à l'aide de ses rames, ce bâtiment arriva quelques minutes avant nous devant les bastions de la citadelle, où à l'annonce de cette nouvelle, et sans avoir reçu aucun ordre, on tira spontané ment le canon de réjouissance. Les habitans d'_Ajaccio_, surpris de cette canonnade, se portaient en foule sur le port, où ils apprirent l'heureuse nouvelle, à laquelle cependant ils n'ajoutèrent pleinement foi qu'après avoir reconnu leur illustre compatriote. À peine avions-nous jeté l'ancre, que déjà une foule d'embarcations chargées d'habitans entouraient nos frégates. L'air retentissait des cris de _vive Bonaparte!_ La municipalité, en costume, vint à la poupe, et fit ainsi que tous les citoyens, éclater sa joie en reconnaissant le général. Cette municipalité fit au général le narré succinct de tous les événemens politiques et militaires, et lui apprit la révolution du 30 prairial. Quelle nouvelle foudroyante pour moi!... Je croyais retrouver mon père à la fête du gouvernement français; il était errant, proscrit, et n'avait échappé que de _trois voix_ au décret d'accusation que voulaient porter contre lui les forcenés qui cherchaient à rétablir le régime de la terreur, et qui avaient déjà ressuscité la société des jacobins.