Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV

Chapter 20

Chapter 203,747 wordsPublic domain

«Vraiment, Socrate, interrompit Cébès, tu fais bien de m'en faire ressouvenir; car, à propos des poésies que tu as composées, des fables d'Esope que tu as mises en vers, Evenus m'a demandé par quel motif tu t'étais mis à faire des vers depuis que tu étais en prison, toi qui jusque-là n'en avais fait de ta vie.--C'était, répond Socrate, pour satisfaire à certains songes, qui dans toutes les occasions de ma vie m'ont toujours recommandé la même chose. Jusqu'ici j'avais pris cet ordre pour une simple exhortation; mais depuis ma condamnation je pensai qu'il ne fallait pas désobéir aux Dieux, et que je ne devais pas quitter la vie sans les avoir satisfaits. Je fis donc réflexion qu'un poëte, pour être vraiment poëte, ne doit pas composer des discours en vers, mais inventer des fictions; et ne me sentant pas ce talent, je me déterminai à travailler sur les fables d'Ésope, et je mis en vers celles que je savais, et qui se présentèrent les premières à ma mémoire.»

PLATON, DIALOGUE DU PHÉDON.

Oeuv. compl. vol. I, p. 136 et sqq. édit. de Deux-Ponts. ]

[15: _Millevoye_. Ce jeune homme avait fait de brillantes études. Il justifia dans le monde les espérances qu'il avait fait concevoir de lui dans les écoles: il remporta quatre ou cinq fois le prix de poésie dans les concours de l'Institut. Plusieurs poèmes remplis de grâce et d'esprit, et entre autres un poëme de _Charlemagne_, des élégies pleines de sensibilité, et écrites avec une grâce et une pureté peu commîmes, lui assurent une place au premier rang des auteurs qui ont appliqué un talent supérieur à traiter des sujets légers. Pouvait-il prendre un vol plus haut? Il y songeait, et il avait ébauché quelques scènes de tragédie, quand, à trente-quatre ans, une mort précoce le ravit aux lettres et à ses amis.]

[16: Le général Brune, depuis maréchal de l'Empire, assassiné à Avignon. Sa mort, crime par lequel les assassins de la restauration ont égalé, sinon surpassé en 1815 ce que les égorgeurs de la Glacière avaient fait de plus atroce en 1791, n'est pas l'objet de cette note. J'y veux consigner seulement la lettre que, dans le but de rectifier l'opinion que ce militaire avait exprimée si légèrement sur la conduite d'un de ses plus honorables compagnons d'armes, je lui écrivis en lui envoyant la copie du compte que j'avais cru devoir rendre au gouvernement français du combat dans lequel avait succombé _la Sensible_.

AU GÉNÉRAL BRUNE, COMMANDANT EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE.

Turin, le 12 thermidor an VI (31 juillet 1798)

Général,

En donnant à l'ambassadeur de la république française en Piémont une copie de la relation du combat dont l'issue a été si funeste à la frégate _la Sensible_, et dont j'ai adressé l'original au ministre des relations extérieures, je croyais n'avoir que des bruits à combattre. La lecture de la feuille du journal de Milan, en date du 2 thermidor, me prouve qu'il faut réfuter aussi des écrits: je n'hésite pas à le faire.

Je suis loin d'accuser, de suspecter même l'intention du rédacteur; mais il me semble qu'il s'est un peu pressé, et qu'avant de rendre compte d'un événement, il devait attendre au moins des renseignemens dont l'authenticité fût garantie par une signature. Il n'aurait pas confondu le malheur avec la lâcheté, et son article, pour n'être pas prématuré, n'en eût été que plus véridique.

Veuillez, général, lui faire prendre connaissance de la lettre ci-jointe, et en requérir l'insertion dans son journal; je ne doute pas qu'elle ne console tous les bons Français.

Nous avons tout perdu, _fors l'honneur_: c'est une justice que nos ennemis rendaient du moins à notre capitaine.

Salut et respect,

ARNAULT. ]

[17: AU CITOYEN TALLEYRAND,

MINISTRE DES RELATIONS EXTÉRIEURES.

Turin, le 3 thermidor an VI.

Comme les différentes versions publiées sur la prise de la frégate _la Sensible_ s'écartent plus ou moins de la vérité, je crois de mon devoir, citoyen ministre, de vous la faire connaître et de vous mettre à même de rendre justice à qui elle appartient.

Cette frégate, de trente-six pièces de canon de douze, commandée par le capitaine Bourdé, avait été d'abord armée en flûte à Toulon; le général en chef lui fit rendre ses canons à Malte, et l'expédia pour porter en France des dépêches importantes confiées au général Baraguey-d'Hilliers. Les drapeaux de la religion et quelques objets de curiosité furent aussi déposés à bord du même bâtiment.

On compléta l'équipage de guerre avec des matelots la plupart napolitains, délivrés de la chaîne par l'arrivée des Français à Malte. La disette d'hommes ne permettait pas de choix. _La Sensible_ mit à la voile le 1er messidor. Le vent du nord-ouest soufflait avec violence. Le 8, à quatre heures du soir, le même vent nous tenait encore au-dessous des attérages de Sicile, quand on découvrit une voile au nord-ouest, dans la direction de Maretimo. On fit les signaux de reconnaissance. Le bâtiment qui venait sur nous y répondit en arborant le pavillon espagnol au grand mât. À sa voilure on le reconnut néanmoins pour anglais. Il marchait avec une célérité surprenante. La nuit vint, mais le clair de lune était si beau que les deux bâtimens ne se perdirent pas de vue; à onze heures on fit _branle-bas_ de combat. L'eau-de-vie fut distribuée à l'équipage; on partagea aux passagers le peu d'armes qui étaient à bord. Ceux à qui l'on ne put pas donner de fusils furent armés avec des sabres. À deux heures du matin, les deux bâtimens étaient à portée de canon. L'action ne s'engagea cependant qu'au point du jour. Le capitaine Bourdé, reconnaissant la supériorité de l'ennemi, dont la frégate, armée de quarante-quatre pièces de canon, portait du dix-huit en batterie, et des caronades de vingt-quatre sur son gaillard d'arrière, résolut de tenter l'abordage. C'était en effet le seul moyen d'abréger la canonnade, que nous ne pouvions supporter qu'avec désavantage.

L'Anglais, après nous avoir lâché sa première bordée à la demi-portée de fusil, se laissa arriver sur nous de manière à engager notre beaupré dans ses agrès. Il eût pris ainsi la frégate dans sa plus grande longueur, et nous aurait foudroyés de toute sa batterie, sans avoir rien à craindre que les deux canons de chasse qui étaient sur le gaillard d'avant.

Notre capitaine prévint cette manoeuvre en opposant son travers au travers de l'ennemi, qui alors nous lâcha sa seconde bordée à la portée de pistolet. L'effet en fut terrible. L'artimon fut presque coupé, et le cabestan mis en pièces. Soixante hommes, parmi lesquels se comptent quinze morts, furent, mis hors de combat.

Les deux frégates se joignent. On crie _à l'abordage!_ Le général d'Hilliers descend dans la batterie pour faire monter l'équipage. Indifférens à l'honneur de notre pavillon, les bandits avaient abandonné leur poste dès la seconde décharge. Ils n'obéirent ni à l'invitation, ni à la menace, ni même aux coups. Ils étaient encore galériens, quoique libres. Les chefs des pièces seuls s'étaient fait tuer à leur poste; ceux-là étaient Français.

La lâcheté de ces étrangers fit tourner contre nous la manoeuvre hardie du capitaine. Abordé par la frégate qu'il avait voulu aborder, il fut obligé de céder, après avoir été blessé lui-même. Observons toutefois que ce n'est pas par son ordre que le pavillon ne flottait plus à la poupe; un boulet l'avait fait tomber; de sorte qu'on se battit quelque temps encore après qu'on semblait avoir amené.

Nos officiers se sont conduits avec autant de bravoure que d'intelligence. Le lieutenant Taneron fut blessé au moment où il sautait sur la frégate victorieuse. Les passagers soutinrent courageusement le feu de l'ennemi et lui ripostèrent autant que le permit le mauvais état des armes qu'on leur avait données. Trois d'entre eux perdirent la vie; parmi les morts, on remarque l'infortuné d'Omonville, ci-devant commandeur de Malte: il retournait en France en vertu du traité. Le jeune Catelan fut blessé, d'autres chevaliers de Malte furent plus heureux que lui, sans avoir été moins braves.

C'est à tort qu'on attribuerait à des Maltais la perte de la frégate. L'équipage, ainsi que je l'ai observé, avait bien été complété à Malte, mais complété avec des forçats napolitains pour la plupart, gens sur la bravoure desquels on était loin de compter. Aussi avions-nous ordre d'éviter le combat, que la marche supérieure de l'ennemi, et surtout le défaut subit de vent nous contraignirent d'accepter.

Je laisse à votre discrétion, citoyen ministre, à faire de cette lettre l'usage que vous croirez convenable. Rappelé en France par le mauvais état de ma santé, et forcé de voyager lentement, je craindrais d'arriver trop tard à Paris pour faire connaître au gouvernement ces détails, de la véracité desquels je réponds.

Agréez les sentimens de fraternité de votre concitoyen,

ARNAULT. ]

[18: C'est dans une satire, intitulée _les Arts_, que se trouve la substitution de noms qui donna lieu à ce duel qu'un _erratum_ pouvait prévenir. En parlant du Louvre, à propos des tableaux exposés cette année-là par l'école française, Despaze avait dit:

Quoi! l'on vénère ici l'ombre de Michel-Ange, Et l'on y laisse entrer Laurent, Ledoux, Mirvaut, Petit, Lucas, Colas, Gensoul, _Dubos_, Ravault!

Au lieu de _Dubos_, il y avait _Dabos_ dans le manuscrit. Le poëte paya pour l'imprimeur. Dubos, dit Despaze dans une autre satire adressée à l'abbé Sicard,

Dubos voulut punir l'audace D'un U qui, dans mes vers, d'un A surprit la place, Et pour ce grand forfait, atteint d'un plomb brûlant, Sur un lit de douleur je fus jeté sanglant.

Dubos, assez présomptueux de sa nature, était aussi assez susceptible. Cela lui porta malheur. Un jeune homme, dont il avait traité le père avec peu de ménagement, lui ayant demandé raison de ce fait, le tua d'un coup d'épée. Il avait alors soixante ans passés.]

[19: «Si je relis les Satires (les satires de Chénier), disait M. de Chateaubriand dans un discours qu'il avait composé pour sa réception à l'Institut, où il avait été nommé à la place de Chénier, j'y retrouve immolés des hommes qui sont au premier rang de cette assemblée: toutefois ces Satires, qui sont écrites d'un style élégant et facile, rappellent agréablement l'école de Voltaire, et j'aurais d'autant plus de plaisir à les louer, que mon nom n'a pu échapper à la malice de l'auteur. Mais laissons là des ouvrages qui donneraient lieu à des récriminations pénibles.»]

[20: _Léger_; ce n'était pas un homme sans esprit; il a fait pourtant une grosse sottise au moins dans sa vie: si ce n'en est pas une que d'avoir troqué contre la veste de Gille la robe de Rollin quand le professorat ne le nourrissait plus, c'en était une certainement que d'avoir voulu reprendre la robe de Rollin après avoir porté pendant sept ou huit ans la veste de Gille. L'adjectif ne s'accordait, plus cette fois avec le substantif. On trouverait cependant dans les cartons de l'Université impériale des lettres qui prouvent que cet ex-professeur aurait fait publiquement ce solécisme pour peu qu'on s'y fût prêté; on y verrait qu'il traita d'ennemis de la philosophie les gens sensés qui lui firent quelques observations sur les inconvéniens de ce nouveau travestissement. Mieux avisé ensuite, il se retourna d'un autre côté, et obtint, je crois, une place dans l'administration. J'ignore toutefois quel costume il portait quand il est mort.]

[21: _Begearss_: anagramme de _Bergasse_. Vengeance moins cruelle que l'outrage qui l'a provoquée. Ce _malheureux sue le crime_, avait dit, dans son Mémoire pour le banquier Korneman, Bergasse en parlant de Beaumarchais qui, assez étourdiment, s'était mêlé d'une querelle de ménage, et, prenant le parti de Mme Korneman contre son mari, avait _mis son doigt entre l'arbre et l'écorce_, ce dont il faut se garder, dit Sganarelle, mais ce qu'on peut faire pourtant _sans suer le crime_. J'ai connu Bergasse et Beaumarchais. Rien de plus opposé que leurs caractères: avides de renommée l'un et l'autre, ils l'obtinrent d'abord par des écrits publiés à l'occasion d'un procès. Mais, dans ses Mémoires, Beaumarchais se défendait, et dans les siens Bergasse attaquait. Tourmenté par la bile, Bergasse, honnête homme sans contredit, était de l'humeur la plus morose. Rien de plus gai au contraire que Beaumarchais, qui était, quoi qu'on ait dit, un fort galant homme, et qui, de l'aveu de tout le monde, était un des hommes les plus aimables qu'on pût rencontrer. Sa maison est aujourd'hui le grenier à sel; elle n'a pas trop changé de destination, disait le président M***.]

[22: Voir au Ier volume, chap. II, p. 131.]

[23: _Le Congrès des Rois_, titre d'un opéra-comique où les rois ennemis de la France, c'est-à-dire tous les rois régnans, le grand-turc excepté, étaient mis en scène et délibéraient accroupis dans des cruches. Puis, frappés d'une terreur panique aux approches des bataillons républicains, ils sortaient de leurs coquilles et se sauvaient déguisés en _sans-culottes_.

Cette farce, plus ridicule qu'amusante, et qui ne rappelait certes pas par l'esprit celles d'Aristophane que l'auteur avait eu la prétention d'imiter, ne contenait d'un peu plaisant que trois ou quatre couplets chantés par le roi d'Angleterre, George III, qui les fredonnait tout en pêchant des grenouilles. Voici ceux dont je me souviens; ils sont sur un air qui n'est guère connu aujourd'hui que des _houzards_. L'échantillon donnera une idée de la pièce.

Je suis roi d'Angleterre, J' m'en _ris_.

Un trait de basson faisait entendre ici en place du mot souligné celai qui se trouvait dans le refrain de la chanson populaire, mais qu'on ne croyait pas devoir articuler en scène, quoique le _père Duchène_ ou le misérable _Hébert_ qui souscrivait de ce nom ses atroces facéties, en fît journellement retentir les rues.

I.

Je suis roi d'Angleterre, J'm'en... Je suis roi d'Angleterre, J'm'en... On dit qu' mon peuple meurt de faim, Pour moi, quand j'ai le ventre plein, Je m'en _ris_.

II.

Nous n' faisons rien qui vaille, J' m'en... D'main nous livrons bataille, J'm'en... J'ai dit de vaincre à mes soldats, Tant pis pour eux s'ils ne l'font pas, J'm'en _ris_.

III.

Un congrès d'rois s'assemble, J'm'en... L'un a peur, l'autre tremble, J'm'en... On prétend que tout est perdu: L'ami Pitt sera donc pendu? J'm'en _ris_.

Puis: «Je pensais à vous», disait-il à son ministre qui survenait dans ces entrefaites. Cela se jouait à _la Comédie_ dite _italienne_. Artaud, auteur de cette plate satire, était de Montpellier.

Vers le même temps, en 1794, on donnait à la Comédie française, sur le théâtre de la République, une farce du même genre, mais non mêlée de musique, farce intitulée _le Jugement dernier des Rois_. Toutes les têtes couronnées, le grand-turc toujours excepté, figuraient là aussi, mais en habits caractéristiques, et représentés par les acteurs les plus plaisans de l'époque. Je ne me rappelle pas trop qui faisait le roi des marmottes, mais je me rappelle très-bien que Baptiste cadet, masqué avec un nez énorme, et vêtu d'un pantalon mi-partie rouge et noir, représentait le roi d'Espagne, qu'on n'appelait jamais que _sire d'Espagne_, à la grande satisfaction de l'auditoire. Michot, habillé en femme, était, lui, Catherine la grande, ou le _grand_, pour me servir de l'expression du prince de Ligne, et ne marchait que par _enjambées_, comme dans certaine caricature. Au milieu d'eux, en habits pontificaux, était le pape qui, joué par Dugazon, le bouffon par excellence, distribuait à droite et à gauche ses bénédictions, confessait tous ces pécheurs, et leur donnait à tous l'absolution _in articulo_. Il y avait urgence; car l'explosion d'un volcan annonçait la destruction de l'île déserte où ces pauvres tyrans avaient été déportés.

Cette farce, aussi irrévérencieuse que l'autre, mais plus spirituelle du moins, n'était pas du vieil Artaud, mais de Sylvain Maréchal, original qui, avant la révolution à laquelle il préluda, s'était plusieurs fois compromis avec le gouvernement par la guerre sans relâche qu'il livrait aux rois et à Dieu, qui pourtant ne lui ont pas été trop durs, que je sache.

Ces faits prouvent à quel point était porté alors le dévergondage de la scène en matière politique. Il est à remarquer toutefois que ce dévergondage ne s'étendit pas aux moeurs, et qu'à cette époque où l'on débitait sur le théâtre tant de choses qui faisaient trembler, on n'eût pas osé y dire un mot qui fît rougir.

Les deux pièces dont il est ici question n'eurent pas un long cours de représentations. Autorisées par la commune de Paris, ces représentations furent interdites par le comité de salut public, dont la politique croyait devoir des ménagemens à certains gouvernemens qui ne paraissaient pas éloignés de traiter avec la république, depuis qu'il était démontré que la victoire lui revenait et qu'elle pouvait redevenir conquérante aux dépens de telle puissance qui l'avaient crue _conquérable_, la Prusse, par exemple.]

[24: Le mot de Lagrange prouve qu'il jugeait des choses par le raisonnement plus que par le sentiment. La foi de Pascal aussi reposait sur cette base. Cet autre géomètre n'était-il pas déiste par calcul? Ne craignait-il pas plus qu'il ne croyait? Les raisonnemens par lesquels il démontre les risques attachés à l'incrédulité ne sont-ils pas essentiellement mathématiques? Quand il décide à _croix_ ou _pile_ cette grave question, qu'en fait-il, sinon une question de probabilité? «Pesons le gain ou la perte, dit-il; en prenant le parti de croire que Dieu est, si vous gagnez, vous gagnez tout. Si vous perdez, vous ne perdez rien. Pariez donc sans hésiter.»

Ceci démontre moins, ce me semble, l'existence de Dieu que l'intérêt d'admettre cette existence. Encore une fois, c'est moins l'argument d'un croyant que d'un calculateur. On ne peut en douter quand Pascal ajoute à ce qu'on cite ici cette autre conséquence du principe qu'il vient de poser:

«De se tromper en croyant la religion chrétienne vraie, il n'y a pas grand'chose à perdre. Mais quel malheur de se tromper en la croyant fausse!»

Etrange manière d'aimer Dieu que celle de Pascal! ce n'est pas ainsi que l'aimait sainte Thérèse.

_A CRISTO CRUCIFIADO._

SONETO.

No me mueve, mi Dios, para quererete El cielo que me tienes prometido, Ni me mueve el infierno tan temido Para dejar por eso de ofenderte.

Tu me mueves, mi Dios, muéverne el verte Clavado en esa cruz y escarnecido; Mueveme ver tu cuerpo tan herido; Mueveme las angustias de tu muerte.

Mueveme, enfin, tu amor de tal manera Que, aunque no hubiera cielo, yo te amara, Y, aunque no hubiera infierno, te temiera.

No me tienes que dar porque te quiera: Porque, si cuanto espero no esperara, Lo mismo que te quiero te quisiera.

TERESA DE JESUS.

Jamais l'amour n'a parlé un langage plus tendre, un langage plus passionné que celui que parle ici la dévotion. Les meilleurs sonnets de Pétrarque sont pâles et tièdes auprès de celui-ci. L'on me saura gré, je pense, de donner la traduction qu'en a faite un de mes vieux amis, un homme dont le nom est cher aux lettres à double titre, un homme à qui elles doivent d'admirables éditions et d'excellens ouvrages.

SONNET DE SAINTE-THÉRÈSE.

Pour t'aimer, ô mon Dieu! me faut-il l'espérance Du ciel que m'a promis ton immense bonté? Me faut-il de l'enfer l'avenir redouté Pour défendre à mon coeur d'offenser ta puissance?

Il me suffit à moi de voir, Dieu de clémence, Ton corps pâle et meurtri, sur la croix tourmenté, De voir ce sang divin sortir de ton côté, Ta mort et son opprobre, et ta longue souffrance.

Le bonheur de t'aimer a pour moi tant d'appas, Que je t'aurais aimé si le ciel n'était pas; S'il n'était pas d'enfer, je t'aurais craint de même:

Mon coeur qui veut t'aimer ne veut rien en retour; Dans ta grâce sans doute est mon espoir suprême, Mais sans aucun espoir j'aurais autant d'amour.

FIRMIN DIDOT.

Voilà le langage de la foi. La foi aime et ne raisonne pas. L'argument de Pascal n'est que celui du doute et de la crainte.

L'homme illustre, dont l'hypothèse a donné lieu à cette note, n'était pas au reste un fanfaron d'athéisme. Très-différent de Lalande, à qui il était d'ailleurs si supérieur, il gardait pour lui ses opinions et n'en tirait aucune vanité. Sa vie irréprochable prouve qu'à une seule près (la foi qui ne se donne pas), il possédait toutes les vertus.]

[25: _Espercieux_, statuaire. Entre tous ses ouvrages, tous empreints d'un talent réel, on a remarqué surtout un bas-relief placé à l'arc de triomphe du Carrousel, et relatif à la victoire d'Austerlitz, morceau sévère comme l'antique, et les bas-reliefs qui décorent la fontaine du marché Saint-Germain, morceaux pleins de goût dans leur simplicité, et qui font de cette fontaine un des plus jolis monumens de la capitale. Tout occupé de son art, Espercieux sort peu de son atelier. Il n'a pas été chercher la faveur, et la faveur n'est pas venue le chercher. Mais le gouvernement s'honorera en lui faisant arriver là les récompenses qu'il se contente de mériter. Il y a urgence; Espercieux n'est plus jeune.]

[26: _Sarrette_ (Bernard). C'est à son intelligence et à son infatigable persévérance que la France est redevable de son Conservatoire de musique. 11 en forma le noyau dès 1789, en réunissant, pour en composer la musique de la garde nationale parisienne, quarante-cinq musiciens provenant du dépôt des Gardes-Françaises. En 1790, ce corps, porté à soixante et dix-huit, passa au compte de la municipalité de Paris pour le service de la garde nationale et des cérémonies publiques, et M. Sarrette, qui jusqu'alors avait soutenu ces musiciens à ses frais, fut remboursé de ses avances et nommé commandant de ce corps, auquel les artistes les plus célèbres de l'époque se firent affilier. En 1792, lors de la destruction de toutes les écoles publiques, il réussit à conserver celle-ci sous le titre d'école gratuite de musique. Reconnaissant bientôt l'utilité, la nécessité d'une institution qui fournissait aux besoins de ses armées, le gouvernement alloua des fonds pour le traitement des professeurs. En 1793, un décret de la Convention, conservant à cette école l'organisation qu'elle avait reçue de son fondateur, lui conféra le titre d'_Institut de musique_. Enfin l'année suivante une autre loi lui donna celui de _Conservatoire de musique_; et, chargé de l'organiser définitivement, M. Sarrette en fut nommé le directeur.

Cette grande pépinière de virtuoses, où toutes les parties de l'art musical étaient enseignées par les artistes les plus habiles, sous l'inspection des Méhul, des Chérubini, des Gossec, des Le Sueur, rivalisa dès sa naissance avec les plus célèbres écoles d'Italie; c'est elle qui, tout en fournissant à nos papiers. Il demanda les moyens d'exécution à l'archiduc Charles, qui refusa d'abord nettement, et qui ne consentit, après de longues hésitations, que quand des ordres péremptoires du baron de Tuguth eurent été mis sous ses yeux. Ce fut comme contraint qu'il permit que M. de Barbaczy, colonel des hussards de Szecler, obéit aux réquisitions que pourrait lui faire M. de Lherbach.

«Le retard de l'arrivée du courrier jetait M. de Lherbach dans une grande perplexité. Il repassait dans la conversation toutes les circonstances de ses rapports avec l'archiduc Charles; il rappelait l'indignation que le prince avait d'abord témoignée, et ce souvenir lui donnait à craindre qu'une insigne faiblesse n'eut fait révoquer l'autorisation précédemment donnée. Cette conversation, qui fut longue, apprit au comte de ***, sur l'événement préparé, tout ce qu'il désirait en savoir; il en fit son rapport dans la nuit même au baron de Mongelas, ministre des affaires étrangères de l'électeur, qui lui recommanda d'employer jusqu'au bout le moyen d'information que le hasard lui avait livré.