Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV
Chapter 16
La révolution montra même, pour l'enseignement de la musique, une sollicitude qu'elle n'avait conservée pour celui de quelque autre art que ce fut. C'est de son sein qu'est née cette école qui jusqu'alors avait manqué à la France, le Conservatoire de Paris, institution dont la direction fut confiée à M. Sarrette[26], institution rivale des plus célèbres écoles d'Italie, et qui, dès son origine, atteignit le haut degré de perfection qu'elle n'a pas même perdu sous la restauration.
La révolution donna à cet art un caractère plus mâle et plus fier. De l'âge pastoral auquel il avait semblé appartenir essentiellement jusque-là, il passa dans l'âge héroïque; aux chants naïfs et spirituels, mais un peu mous de Monsigny, de Desaide, de Daleyrac, de Grétry, se mêlèrent les accens si vigoureux, si graves et si passionnés de Berton, de Le Sueur, de Chérubini, et de ce Méhul dont le nom se lie à tous nos triomphes.
Ce caractère renouvela notre musique dramatique. Par une fusion du système allemand et du système italien, sans rien perdre de son esprit, la musique française acquit une énergie et une grâce qui n'avaient été réunies antérieurement que dans les opéras de Gluck; heureuse fusion qui ouvre aux productions de notre école les principaux théâtres de l'Europe, qu'elle partage aujourd'hui avec celles des deux écoles dont elle a su concilier le génie avec celui qui lui était propre! À parler franchement, c'est de cette époque seulement que la France a une école de musique.
Les gouvernemens révolutionnaires ne furent pas si bienveillans pour les lettres. Mais, à la vérité, elles n'avaient pas été aussi complaisantes pour eux que les arts, et il était plus facile de les faire taire que de les faire parler.
Les progrès des lettres répondirent-ils à ceux des arts? Quelle influence la révolution a-t-elle exercée sur elles? Quand s'est-elle fait sentir? C'est ce qu'il nous reste à examiner.
Consacrée presque exclusivement à la politique, si féconde qu'elle ait été alors, la littérature proprement dite a produit peu d'ouvrages dont l'intérêt ait survécu à la circonstance dont ils sont nés. Des théories plus ou moins heureuses sur les gouvernemens, des opinions plus ou moins extravagantes, exposées avec plus ou moins d'éloquence, telles sont les productions littéraires les plus remarquables de cette époque, qui fut moins celle de la méditation que celle de l'improvisation, et qu'a remplie presque tout entière une polémique étrangère aux lettres, polémique furibonde dans laquelle se fit surtout remarquer La Harpe.
Cette époque ne fut pas sans influence sur la langue; mais il ne faut pas trop s'en applaudir. De là date l'invasion de tant d'expressions vicieuses, de tant de locutions barbares qui, de la tribune législative, à qui toutes les provinces fournissaient des parleurs, et où l'on parlait tous les jargons, sont passées dans la langue usuelle, qui, comme notre monnaie, s'appauvrissait en raison de ce qu'on multipliait ces prétendues richesses auxquelles la révolution donnait, comme aux assignats, un cours forcé.
Ce qu'il y a de plaisant, c'est que, prenant du dévergondage pour du génie, et des arguties pour des raisonnemens, ces orateurs et ces écrivains se donnaient pour des écoliers de Rousseau ou de Montesquieu.
La plupart des poëtes qui cependant écrivaient alors était bien plus positivement de l'école de Voltaire.
Ce grand homme a, comme on sait, deux manières très-distinctes. Simple et sans prétention, mais non sans élégance, abondante en esprit qu'elle rencontre sans paraître le chercher, et qui semble moins appelé dans le sujet que produit par le sujet où jamais il ne brille aux dépens de la raison, l'une caractérise ses poëmes philosophiques et ses poésies légères, qui sont des poëmes philosophiques aussi; l'autre, noble, élevée, mais non pas ampoulée, solennelle, mais non pas emphatique, naturelle, mais non pas vulgaire, naturelle jusqu'au sublime, car si le sublime est hors du vulgaire, il n'est pas hors de la nature; l'autre, dis-je, caractérise ses tragédies et la plus sérieuse de ses épopées.
Chacune de ces manières se retrouve, du plus au moins, dans les compositions des deux écoles que Voltaire a fondées par son exemple.
Parny dans ses poëmes, Andrieux dans ses contes, Chénier dans ses satires, reproduisent quelquefois la première jusqu'à faire illusion: quant à la seconde, on la retrouve dans presque toutes les tragédies qui ont été accueillies de 1789 à 1800, et particulièrement dans celles de Chénier.
À côté de cette double école, où l'on ne pouvait pas réussir sans esprit, subsistaient cependant des écoles fondées par des hommes d'un talent supérieur, mais où l'art de revêtir d'expressions brillantes des idées communes suffisait pour obtenir du succès; telle était l'école de Delille, père du poème descriptif, genre qu'il a enrichi de plus d'un chef-d'oeuvre; telle était l'école de Le Brun, _le Pindarique_, qui, parfois sublime et quelquefois emphatique dans ses chants nationaux, n'a guère produit, même dans Thomas Desorgues, que des imitateurs de son emphase; telle était enfin l'école de Dorat, de laquelle Dumoustier n'eut pas le temps de se détacher, et dont Vigée, qui croyait imiter Gresset, prolongea la durée, école dont l'afféterie contrastait si singulièrement avec l'âpreté des circonstances, et qui n'en a pas moins fourni dans un soi-disant Dorat un panégyriste à Marat.
Au reste, cette période pendant laquelle Delille, qui ne se reposait pas, n'a rien publié, fut plus féconde en poëmes dramatiques qu'en poëmes de tout autre genre. Ce n'est pas toutefois pendant sa durée que dégénéra cette branche de notre gloire littéraire. Plus énergique et plus virile, la tragédie apprit alors à marcher avec plus de liberté vers un but plus utile; traitant de préférence les sujets qui se rattachaient aux premiers intérêts sociaux, les discutant par des actions et par les discours, et faisant du plus noble des amusemens un moyen d'enseignement public, les poëtes tragiques élargirent à cet effet le cercle un peu étroit où l'on s'obstinait depuis deux siècles à les emprisonner; ils reculèrent les limites que d'Aubignac et autres avaient données au génie de Corneille. Mais remarquez qu'en abrogeant des lois imposées par la pédanterie et maintenues par le préjugé, ils respectèrent celles qui émanaient de la raison et qui reposaient sur la morale.
Les tragiques grecs leur parurent des modèles préférables aux tragiques espagnols ou anglais, et les drames de Sophocle et d'Euripide à ceux de Calderon et de Shakespeare.
Un homme qui avait plus de génie que de raison, Ducis, fit à la vérité plusieurs emprunts au théâtre anglais. Il lui emprunta les sujets ou plutôt les titres de quelques uns de ses ouvrages[27]; mais encore n'importa-t-il pas sur notre théâtre le système anglais, mélange de tous les tons, de tous les styles, de tous les sentimens, de toutes les moeurs, qui caractérise particulièrement les drames de Shakespeare; chaos que celui-ci rachète à force de sublime, mais qui ne constitue pas le sublime, comme voudraient le faire croire quelques fanatiques qui n'admettent plus d'autre modèle; chaos malgré lequel, et non par lequel il s'élève aussi haut que qui que ce soit, quand il s'élève, mais alors il est inimitable.
C'est ce dont quantité de gens ne sont pourtant pas encore persuadés. Malgré le peu de succès de certaines tentatives, ils prétendent nous mettre au Shakespeare pour tout régime, et ne se lassent pas de faire du Shakespeare. Leur prétention, soit dit entre nous, me rappelle celle d'un chimiste qui s'occupait aussi de nos plaisirs, et dans le temps où le café nous manquait, voulait remplacer cette denrée exotique par une production indigène. «Recueillez, disait ce bon Cadet de Vaux, la graine de l'iris des étangs (_pseudo acorus_), lorsqu'elle est parfaitement mûre, puis, après l'avoir torréfiée et réduite en poudre, faites-la infuser dans de l'eau chaude et passez-la ensuite à la chausse; vous obtiendrez ainsi une décoction qui aura la couleur et l'amertume du café, _ce sera du café, à l'arôme près_.» Ainsi font les gens en question; ils nous donnent du Shakespeare, au génie près.
Ces tentatives sembleraient un effet de la révolution: on y retrouve son caractère. Remarquons toutefois que c'est après plus de vingt ans, bien plus, après la contre-révolution, ou après la restauration, si l'on veut, que cet effet de la révolution s'est manifesté, et qu'il appartient à des esprits qui n'étaient rien moins que révolutionnaires.
Voyons-y moins l'influence de la révolution que celle des littératures étrangères et des habitudes contractées par tant de Français portés ou déportés dans toutes les parties de l'Europe, soit par les proscriptions, soit par nos victoires; voyons-y surtout la conséquence de ce besoin de faire du nouveau, besoin qui s'empare si facilement des jeunes esprits, et qui, s'il est un principe de perfection dans les arts, est aussi pour les arts un principe de dégénération, quand, ne pouvant faire mieux que le mieux, le génie lui-même veut faire autrement. Ne touchons-nous pas à l'époque d'une révolution de ce genre? Il ne serait pas difficile de le démontrer. Mais ce n'est pas ici que je veux traiter la question; j'écris en ce moment l'histoire de ce qui a été, et non de ce qui est et de ce qui sera.
Pour compléter, cette histoire des arts pendant la période dont nous nous occupons, il me reste à parler des acteurs.
Le Théâtre-Français étant le seul qui se rattache essentiellement à la littérature, que les autres me pardonnent de ne m'occuper ici que de lui. Il était riche au temps où Talma entrait sur la scène, où Larive, que je suis loin de lui donner pour rival, n'en était pas tout-à-fait sorti, où l'on y voyait journellement Saint-Prix, Saint-Phal, Dugazon, Dazincourt, Michot, les deux Baptiste, sujets qui eussent été remarqués dans les jours les plus brillans de la Comédie-Française comme des acteurs d'un talent rare; et où l'on y voyait aussi Monvel et Grandménil, acteurs du premier ordre.
C'étaient encore des acteurs de premier ordre que Molé et Fleury, qui se montrèrent si différens l'un de l'autre en se montrant l'un et l'autre supérieurs dans les mêmes rôles.
Ne se réservant du premier emploi dans le haut comique que les rôles où la jeunesse n'était pas d'absolue nécessité, tels que l'_Alceste_ dans le _Misantrope_ de Molière et l'_Alceste_ dans le _Philinte_ de d'Églantine, et s'emparant de certains rôles d'une physionomie originale dans un emploi qui n'exige pas absolument la décrépitude, tels que le _Bourru bienfaisant_ et le _vieux Célibataire_, Molé avait trouvé le moyen de se renouveler et de prolonger long-temps encore sa carrière dramatique; aussi est-il resté au théâtre jusqu'à son dernier moment.
Il est des rôles où personne n'a pu le remplacer, mais il en est aussi où personne n'a voulu le remplacer: ce sont ceux qu'il accepta dans le violent et long accès de fièvre révolutionnaire dont il fut saisi dès 1789, et particulièrement le rôle de _Marat_, qu'il n'eut pas honte, si ce n'est horreur, de jouer dans une pièce composée en honneur de ce misérable dont il préconisait les doctrines, complaisance qui mérita à ce ci-devant comédien du roi l'ignominieuse faveur d'être excepté de la proscription dont ses camarades furent frappés.
Ceci me remet en mémoire un trait qui fait connaître tout ce qu'il y avait d'inconséquence dans la tête de ce vieil écervelé. Sous le consulat, n'eut-il pas l'idée de remettre au théâtre, à l'occasion d'une représentation annoncée à son profit, _la Partie de Chasse_, où lui, qui avait joué _Marat_, devait jouer le _bon Henri?_ et ne se récria-t-il pas contre le gouvernement qui ne crût pas devoir permettre une représentation si propre à réveiller des souvenirs dangereux? Cette prétention lui attira ce madrigal, que je crois inédit:
Depuis trente ans, cher aux Français, Cher à Thalie, à Melpomène, Molé, sur l'une et l'autre scène, Marche de succès en succès: Des passions de tous les âges Reproduisant les mouvemens, Il sait prendre tous les visages Et feindre tous les sentimens: Roscius de notre théâtre, Acteur vraiment universel. Il fut tout aussi naturel Dans _Marat_ que dans _Henri-Quatre_.
Encore un trait de ce faquin-là. Il avait été nommé membre de l'Institut, section de déclamation, car il y avait dans l'origine une section de déclamateurs à l'Institut. Se prévalant de cela pour traiter d'égal à égal avec quelque membre de l'Institut que ce fût, il écrivit un jour à Chaptal, ministre de l'intérieur, pour lui recommander je ne sais quel comédien de province, et terminait par ces mots sa lettre qui commençait par _citoyen ministre_: «Si vous ne pouviez faire pour lui ce que je vous demande, veuillez, _mon cher confrère_, le recommander à _notre confrère le premier consul_.» La lettre a passé par mes mains.
Parlerai-je des femmes? Dans la tragédie, je n'ai rien à ajouter à ce que j'en ai dit, sinon que le débit asthmatique de Mlle Sainval, qui ne manquait pas de sensibilité, ne me plaisait guère plus que la voix rocailleuse de Mlle Raucourt, qui ne manquait pas d'énergie, et que la déclamation emphatique et lourde de Mme Vestris, qui manquait de l'une et de l'autre.
Quant aux actrices comiques, il y en avait de charmantes; nommer Mlle Joli, Mlle Devienne, Mlle Vanhove, c'est le prouver. Mais aucune ne pouvait être comparée à Mlle Contat: Mlle Mars n'était pas encore au théâtre.
CHAPITRE III.
État de la France en 1799 (an VII de la république).--Bonaparte revient d'Égypte.--Dîner chez le directeur Gohier.--Voyage à Mortfontaine.
Depuis le départ de Bonaparte, la prospérité de la France n'avait fait que décroître; quoiqu'il y restât encore des hommes d'un grand talent et de grandes ressources, il semblait qu'il eût emporté avec lui la fortune de la république. Rallumée avec une fureur nouvelle par la plus odieuse violation du droit des gens, le lâche assassinat de nos ministres au congrès de Rastadt[28], la guerre ne lui était rien moins que favorable. L'armée d'Italie avait porté les trois couleurs aux extrémités de la péninsule. À Rome, à Naples, des républiques avaient été installées. Mais comme l'armée ne se recrutait pas en raison de l'étendue qu'elle embrassait, et qu'elle occupait plus de pays qu'elle n'en pouvait garder, il lui fallut abandonner ses conquêtes dès que Suvarow eut pénétré dans l'Italie supérieure que la cupidité des administrateurs français avait désarmée. Dans ses batailles de Cassano, de la Trébia, de Novi, les Français avaient reconquis leur gloire mais non pas la victoire. Après avoir perdu successivement Vérone, Milan, Alexandrie, Turin et Mantoue, il ne leur restait plus au-delà des Alpes que Gênes, sous le canon de laquelle les débris de l'armée de Naples couraient se réunir aux débris de l'armée de Lombardie.
D'autre part, après les journées de Pfullendorf et de Stokach, Jourdan avait été obligé de repasser le Rhin.
Masséna soutenait, à la vérité, en Suisse les efforts des Autrichiens; mais pourrait-il résister long-temps à leurs forces, appuyées de celles des Russes en marche pour les rejoindre?
Brune tenait en échec 20,000 Anglais débarqués en Hollande; mais que deviendra-t-il s'ils reçoivent les renforts qu'ils attendent?
Telle était au mois d'août 1799 la position de la France à l'extérieur. À l'intérieur elle n'était pas moins déplorable; la guerre ne nourrissant plus la guerre, les contributions levées en Italie et en Suisse ayant été dévorées par l'expédition d'Égypte, et la ressource que l'on trouvait dans les émissions d'assignats n'existant plus, il avait fallu chercher un moyen de subvenir aux besoins de l'Etat. On avait eu recours, à cet effet, à un emprunt forcé, au remboursement duquel on affectait les biens nationaux non vendus, mode d'emprunt, mode de remboursement également odieux à la majorité des prêteurs.
Cependant on avait décrété la _loi des otages_, loi par laquelle les familles se trouvaient responsables dans leurs biens et dans leurs personnes de la conduite des émigrés ou des révoltés qui leur appartenaient. Ces mesures semblaient d'autant plus annoncer le retour du régime de la terreur, que les jacobins, plus ardens que jamais, avaient rouvert leur club au manége.
Odieux à ceux qui le soupçonnaient d'incliner vers ce système, méprisé de ceux qui le croyaient inepte à le combattre, et déconsidéré par l'élimination de plusieurs de ses membres successivement détrônés par les factions, le Directoire sentait de jour en jour s'évanouir l'autorité qu'il avait reconquise par la révolution du 18 fructidor. Les républicains, qui voyaient avec jalousie le règne de cinq hommes sortis de leurs rangs, les royalistes qui ne souffraient qu'avec indignation qu'au roi qu'ils regrettaient on eût substitué cinq bourgeois, trouvant les uns qu'on avait fait trop, et les autres trop peu pour la royauté, appelaient également de tous leurs voeux la chute du Directoire qui, détesté de tout le monde, n'était plus redouté de personne.
Aussi cette chute, qui devait entraîner celle du système dont il faisait partie, était-elle généralement tenue pour certaine; on parlait hautement du système qui lui serait substitué. Je me mêlais peu d'affaires publiques depuis le départ du général Bonaparte; ne courant pas après les nouvelles, je ne les connaissais guère que lorsqu'elles venaient me chercher. Quelques mois avant l'établissement du consulat, j'eus pourtant révélation du projet de constitution dont il faisait partie. M. Jarry de Manci, qui était, me disait-on, en relation avec Sieyès, me l'avait développé tout entier à Migneaux, château situé auprès de Poissy, et appartenant à M. Décréteaux, chez qui je me trouvais avec M. Roederer. Par cette constitution, où, autant qu'il m'en souvient, la confection de la loi était confiée à peu près comme dans la constitution de l'an VIII, à un tribunat et à un corps législatif qui la discutaient contradictoirement devant un autre corps qui la votait, le pouvoir exécutif était exercé par deux consuls, l'un chef de l'armée, l'autre chef du gouvernement, tous deux élus pour un temps par un sénat, dit _conservateur_, lequel était présidé par un grand électeur, magistrat inamovible, personnage le moins actif de la république, quoiqu'il en fut le plus important. Les attributions de ce grand électeur étaient singulières; il n'avait aucune part au gouvernement, mais par un acte de son autorité les consuls pouvaient être révoqués sans qu'il fût tenu de s'expliquer sur les motifs qui le portaient à provoquer cette mesure, par suite de laquelle déclarés inhabiles à toute autre fonction que celle d'électeur, ils entraient dans le sénat qui les _absorbait_ pour toujours; combinaisons qui avaient pour but de concilier les intérêts de la liberté avec les devoirs de la reconnaissance. Le consul ou les consuls _absorbés_ étaient alors remplacés par des individus choisis dès long-temps, bien que ce choix ne fût connu ni d'eux, ni du public, ni du sénat lui-même; car aussitôt après l'élection des premiers consuls on devait procéder à l'élection de leurs successeurs, mais par un scrutin qui resterait dans l'urne électorale, espèce de tire-lire qu'on ne briserait qu'au moment où on aurait intérêt à faire le dépouillement des votes, et on en devait user ainsi immédiatement après l'installation de chaque consul. C'est en conséquence de cette action conservatrice de la constitution, que ce sénat avait reçu son nom.
Je ne sais si ce projet formé d'emprunts faits aux républiques anciennes, combinés avec des idées nouvelles, aurait rempli l'attente de son auteur et concilié l'empire avec la liberté; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'on songeait à en faire l'essai à l'époque où Joubert fut envoyé en Italie, d'où l'on espérait qu'il reviendrait victorieux; et que ce général, qui alliait les vertus d'un républicain aux talens d'un capitaine, était désigné pour remplir les fonctions de consul militaire dans cette constitution. Le consul civil n'eût pas été difficile à trouver; quant au grand électeur, chacun l'a nommé. La mort de Joubert fit tout ajourner.
Quelques mois plus tard ces désignations furent reproduites dans une constitution nouvelle; mais elles s'appliquèrent à des institutions qui fortifièrent un pouvoir d'une tout autre nature, le pouvoir même que ces institutions avaient dû modifier. Bonaparte, trouvant cette organisation toute faite, l'appropria à son gouvernement, en la faisant plier à ses intérêts, comme un habit fait pour autrui qu'on ajuste à sa taille.
Accablé de revers, le gouvernement directorial s'écroulait donc sous le poids de la haine et du mépris, quand immédiatement après la victoire d'Aboukir, apprenant l'état où se trouvait la France, Bonaparte prit la résolution d'y revenir[29]. Mais pendant les cinquante jours qu'il mit à traverser la Méditerranée, la victoire revenait à nos étendards. La brutale présomption de Suvarow se brisait contre le génie et l'audace de Masséna, et en Hollande l'impéritie du duc d'Yorck battu deux fois, quoiqu'avec des forces supérieures, capitulait avec la fortune de Brune.
La nouvelle du retour de Bonaparte fut reçue néanmoins comme si la France ne pouvait être sauvée que par lui: le souvenir de ses exploits passés éclipsant des victoires toutes récentes, il fut accueilli en France comme un sauveur; il fut reçu à Paris en triomphateur.
Il ne se trompa point sur les sentimens qu'exprimaient les acclamations qui s'étaient élevées sur son passage depuis Fréjus jusqu'à la capitale. C'était surtout contre les ennemis du dedans que la population tout entière lui demandait son appui. Ce qu'il n'avait pas cru devoir faire avant son départ pour l'Égypte, on le sommait de le faire à son retour, que cette résolution justifiait.
N'imaginant pas que la consigne sanitaire pût avoir des complaisances même pour lui, et calculant sa marche d'après les probabilités générales, je ne m'attendais pas à le revoir avant trois semaines, quand j'appris par la voix publique qu'il était arrivé dans sa maison rue de la Victoire. J'v courus. Je l'embrassai si cordialement que, malgré son sang-froid, il ne put s'empêcher de répondre par un témoignage pareil à ce témoignage d'affection. Puis, en souriant: «Eh bien! monsieur le _déserteur_, qu'êtes-vous donc venu chercher à Paris?--Moins de gloire que vous, général, mais enfin un succès»; et je lui remis un exemplaire des _Vénitiens_. «Vous trouverez là, ajoutai-je, une lettre que je vous ai adressée dans le désert, et que vous pourriez bien n'avoir pas reçue. Ayez la bonté de la lire. Vous y verrez quels ont été mes sentimens.--Je ne l'ai pas reçue en effet. Je la lirai dès ce soir. Venez déjeuner demain à la Malmaison. Vous trouverez ici une voiture qui vous conduira. Nous partons à dix heures précises.»
Dix heures! c'était alors matin pour moi. Je n'allai pas à la Malmaison, mais je me promettais d'aller voir le général à son retour, qui devait avoir lieu le lendemain. Le lendemain, dès le matin, on me remit un billet contenant ce qui suit, et qu'apportait un gendarme dont l'apparition ne laissa pas de jeter quelque effroi dans ma maison:
«Le président du Directoire invite le citoyen Arnault à venir dîner aujourd'hui au Luxembourg à six heures. Il y trouvera quelqu'un de sa connaissance. Le président du Directoire compte sur le citoyen Arnault, et lui renouvelle l'assurance de son attachement.
«GOHIER.»