Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV
Chapter 15
Cet homme était Musson. Lui refuser une place dans le tableau des moeurs parisiennes, à cette époque, serait y laisser un vide.
«La société, ai-je dit dans l'éloge de Picard, était atteinte alors d'une manie assez singulière. Pour satisfaire à je ne sais quel besoin qui s'était emparé des esprits, d'autant plus avides de plaisir qu'ils en avaient été absolument sevrés pendant l'effroyable période à laquelle on venait d'échapper; pour regagner le temps perdu, et en compensation d'un si long deuil, on croyait ne pas pouvoir trop se divertir: de là l'usage assez commun d'appeler dans les fêtes que l'on se prodiguait réciproquement, et où l'on accumulait tous les genres d'amusemens, certains personnages dont le métier était de se jouer de la bonhomie du convive qu'on leur livrait, et de le couvrir de ridicule dans la maison où il avait été attiré par des démonstrations d'estime et d'amitié, et quelquefois même dans sa propre maison qu'il avait cru n'ouvrir qu'à des amis.»
Ces personnages se nommaient des _mystificateurs_.
Aucun mystificateur n'a porté plus loin que Musson le talent, ou plutôt l'art (en parlant de lui, c'est le mot), l'art de mystifier; aucun n'a reproduit la nature avec plus de fidélité. Cela explique comment les hommes les plus fins s'y laissaient abuser et le remerciaient de les avoir abusés: la crédulité qu'il obtenait ne blessait au fait nullement l'amour-propre; on ne pouvait pas plus se fâcher de l'avoir pris pour ce qu'il se donnait, qu'on ne peut se fâcher de s'être laissé entraîner aux illusions du théâtre: c'était à une comédie bien jouée qu'on venait d'assister.
Il changeait souvent de rôle: tantôt maire d'une petite ville, tantôt architecte, tantôt chanoine, tantôt commerçant; mais quel que fût le rôle qu'il adoptât, il n'en sortait de la soirée. Ses manières, ses discours, ses souvenirs, ses craintes, ses espérances se rattachaient tous à cette profession: la sphère de ses idées, l'étendue de son intelligence n'allait pas au-delà. Sa politique ne s'appliquait qu'à cela, et c'est du peu d'harmonie qui se trouvait entre ses intérêts privés et les intérêts de la chose publique qu'il tirait ses effets les plus comiques.
Un jour qu'il se donnait pour un homme de lettres, et qu'en cette qualité il se déchaînait contre le régime dont la révolution avait fait justice, et contre le duc de La Vrillière particulièrement, qu'il appelait homme sans conscience; comme on lui demandait ce qu'il avait à reprocher à ce ministre? «Écoutez, répondit-il, je faisais de jolis romans, mais ils ne se vendaient pas. Ne sachant comment vivre, et à plus forte raison comment payer mon terme, j'imaginai de me faire mettre à la Bastille. Là, me disais-je, on est logé, chauffé, nourri et bien nourri aux frais du roi, et puis cela donne de l'importance. Faisons-nous mettre à la Bastille. Je compose à cet effet contre Mme Du Barri une satire. Elle était écrite de la bonne encre, cette satire-là! Elle fait du bruit: M. de La Vrillière en entend parler. Dès le lendemain de la publication, un exempt de police se présente chez moi avec une lettre de cachet. «_De la part du roi_, me dit-il en me faisant monter dans un fiacre, suivez-moi.» J'étais au comble de mes voeux. Je saluai d'un air fier les voisins attroupés pour me voir partir; je me voyais à la Bastille, quand il crie au cocher: «À Bicêtre!» Y a-t-il conscience? je le demande; et encore m'a-t-on fait payer le fiacre!»
Musson était merveilleusement servi par son physique, par la bonhomie qui caractérisait sa figure, par sa conformation un peu lourde, par son oeil éteint qui ne s'animait que lorsqu'il avait rencontré quelque balourdise bien conditionnée, et même par ses cheveux qui, non moins blanchis par le temps que par la poudre, ne permettaient pas de croire qu'arrivé à un âge qui commande la gravité, il pût prétendre à un genre de succès qui ne vous concilie pas absolument le respect.
Chose assez singulière, c'est que cet homme si divertissant dans un personnage emprunté, n'était rien moins qu'amusant quand il restait dans le sien. Son esprit, si fécond en traits de tous les genres quand il faisait parler les autres, était d'une stérilité absolue quand il parlait pour son compte. Terne, lourd, commun quand il était lui, il sentait aussitôt le besoin de cesser de l'être, et s'égayait aux dépens du premier venu. Un jour de carnaval on le surprit se promenant gravement sur le boulevard une queue de lapin attachée à une basque de son habit, et cela pour attraper non seulement les polissons qui le saluaient de leurs complimens accoutumés, mais aussi le passant charitable qui croyait devoir lui donner un avertissement qu'il repoussait et avec qui il engageait à cette occasion une querelle tout-à-fait plaisante.
Une autre fois, sur le boulevard encore, s'amusant de la bonté d'un provincial aux soins duquel il s'était fait confier, et qui le prenait pour un imbécile dont la manie était de se croire un enfant, s'arrêtant à toutes les boutiques et demandant dans la langue de l'enfance tout ce qu'il voyait, il se fit acheter par lui des gâteaux, un pantin, et quand la foule que cette singulière farce avait réunie fut assez nombreuse, se mettant tout à coup à trépigner, il exigea de son mentor la complaisance la plus grande qu'un marmot puisse obtenir de sa bonne. Heureusement pour le mystifié, Lenoir qui lui avait confié cette singulière tutelle, et qui observait de loin cette scène, vint-il le tirer d'embarras, sans toutefois le désabuser.
Pas de bonne fête sans Musson. Sa vie s'écoula tout entière dans les plaisirs qui entourent la richesse et dans la pauvreté qu'il retrouvait chez lui. Il était peintre; mais il s'en fallait de beaucoup qu'il eût autant de talent pour peindre l'homme physique que l'homme moral, ou plutôt au physique comme au moral il ne pouvait le peindre qu'en caricature. Aussi ne lui faisait-on faire de portraits que pour avoir occasion de le payer de ses facéties, et on ne les lui payait pas souvent.
Il mourut d'accident à un âge fort avancé. Comme il sortait fort tard d'une maison où il avait passé la soirée, le timon d'un fiacre le renversa. Il conserva jusqu'à son dernier moment le don de faire rire tout le monde, et le don de rire de tout. C'était Diogène, au cynisme près: c'était un vrai philosophe.
Musson n'est pas le seul peintre en qui cette double faculté d'imiter se soit trouvée réunie. Il y a entre l'une et l'autre une secrète analogie. Bellecour les possédait; et ne sont-elles pas réunies aujourd'hui au degré le plus éminent dans Henri Monnier?
De la faculté d'imiter à celle de contrefaire, il n'y a qu'un pas. En étudiant les perfections d'un objet, on découvre aisément ses défectuosités. Rien de moins étonnant que de voir une même main dessiner la caricature du modèle dont elle a reproduit les beautés. David aurait pu le faire; mais il s'en est gardé, et il a bien fait. Un de ses plus brillans élèves, Girodet, a fait le contraire; il a eu tort, et d'autant plus, qu'ôtant à la caricature ce qu'elle a de gai, il en a fait l'expression de la satire la plus cruelle: la plume de Juvénal n'a pas écrit une page plus virulente que celle que Girodet a tracée avec son pinceau; c'est une tache dans sa vie. Si grand que fût le tort qui provoquait sa colère, le tort d'une femme qui n'avait pas attaché à un portrait sorti de ses mains le prix qu'il croyait lui être dû, qu'était-ce, comparativement à la vengeance qu'il tirait de cette injustice, en faisant du modèle qu'il croyait avoir flatté le centre de l'allégorie la plus outrageante?
S'il est difficile de concevoir qu'un artiste ait été entraîné dans un pareil écart par son ressentiment, à plus forte raison ne concevra-t-on pas qu'un jury d'artistes, sans l'agrément duquel aucun tableau ne pouvait être exposé au Louvre, ait autorisé l'exposition de celui-là. Prétendant n'avoir pas le droit d'y entendre malice, il permit que cette révoltante parodie fût placée dans le lieu même que le portrait auquel elle faisait allusion avait occupé. Pour mettre un terme aux querelles que ce tableau provoquait, la police le fit enlever au bout de trois jours. L'on comprenait la liberté dans ce temps-là à peu près comme on la comprend dans ce temps-ci.
À ce même Salon où fut exposé le _Marcus Sextus_ qui révéla dans Guérin un émule de Gérard, un petit, un très-petit tableau de Demarne, avait frappé mon attention: c'était une de ces compositions heureuses qui tirent leur effet de leur simplicité même; une de ces compositions qui au premier aspect semblent ne porter que sur une idée, et autour desquelles une foule d'idées viennent bientôt se grouper; compositions dont votre attention ne peut plus se détacher, et qui vous émeuvent d'autant plus que vous les contemplez plus long-temps.
Je ne vis d'abord dans ce tableau, qui représentait une plage battue par une mer encore agitée, qu'un personnage, c'était un chien hurlant devant un chapeau. Ce chien était un barbet, ce chapeau celui d'un matelot. L'attitude et l'expression de ce pauvre animal était si vraie que je l'entendais en le voyant. J'espérais qu'après tout son malheur n'était pas irréparable, que les flots avaient pu ou pourraient rejeter sur un autre point l'ami dont ils lui avaient rendu la dépouille; je cherchais sur le rivage l'endroit où ce pauvre homme allait aborder: j'en découvre un dans le lointain. Mais une troupe de sauvages assis autour d'un grand feu y faisait les apprêts d'un horrible festin!
Au doux attendrissement que j'éprouvais, succéda tout à coup un sentiment insupportable, un véritable désespoir. Je m'éloignai brusquement, mais je revins bientôt rappelé par le barbet, et reportant mes regards sur la partie mélancolique de cette double scène, je tâchai de ne voir que lui. Si ce tableau m'eût appartenu, je n'y aurais pas souffert d'autre figure.
Ce barbet-là est probablement celui qui a suivi depuis le convoi du pauvre.
Comme je parlais de cette composition avec un sentiment analogue à l'émotion qu'elle m'avait causée, et que j'avais exprimé le regret de ne pouvoir l'acheter, Lenoir et plusieurs de mes amis, au nombre desquels était ce pauvre Regnauld, et M. Collot aussi, je crois, eurent l'idée de se cotiser pour me le donner: mais le tableau n'était plus à vendre. Je ne sus ce fait que long-temps après; on conçoit si j'en fus touché. L'intention, cette fois, fut réputée pour le fait. Grâce à elle, c'est avec un double plaisir que je revois _le Chien du Matelot_, et j'ai ce plaisir souvent: on a tant multiplié les copies de cette naïve production.
Cependant mes ressources pécuniaires diminuaient. Le directeur du Théâtre Français, homme d'honneur qui m'avait promis de ne me pas payer, me tenait parole. Mes économies s'épuisaient, mes louis étaient presque tous convertis en papier; un des fondateurs du journal intitulé _le Propagateur_, m'ayant proposé sur ces entrefaites de me charger moyennant un traitement fort honnête de l'article _théâtre_ dans cette feuille, j'acceptai. Je ne parle de ce fait que parce qu'une circonstance assez plaisante s'y rattache.
En ce temps-là, comme en celui-ci, la littérature était d'un bien faible intérêt pour les esprits dominés par des intérêts politiques. La politique, en conséquence, envahissait tout le journal, et si courts que fussent mes articles, j'avais toutes les peines du monde à les y faire entrer sans amputations. Je tenais à payer largement mon contingent: qu'imaginé-je à cet effet? Comme au bas de la feuille était un feuilleton destiné à recevoir les annonces, je demandai que deux fois par décade (nom qu'on donnait alors aux divisions du mois) le commerce cédât sa place à la littérature; ce que j'obtins. La méthode ayant paru commode, d'autres journaux, et particulièrement le _Journal des Débats_, prirent modèle sur le nôtre, et bientôt chaque feuille eut son feuilleton littéraire. Je puis donc me vanter d'être le créateur des feuilletons; mais cette gloire m'a coûté cher. Comme Danton qui fut condamné par le tribunal qu'il avait institué, ou, si l'on veut, comme Montfaucon qui fut accroché aux fourches patibulaires qu'il avait restaurées, victime de mon invention, ne suis-je pas le premier littérateur qui ait été exécuté dans le feuilleton devenu libelle dès le lendemain de sa naissance, sous la plume de Geoffroy?
La création de l'Institut avait remis en honneur les sociétés savantes et littéraires. Au premier rang de celles que la mode fit éclore est la _Société philotechnique_, association libre où les arts, les sciences et les lettres ont aussi leurs représentans. Plusieurs membres de la Société-Modèle, tels que Lacépède et Sélis, y étaient affiliés. Se mettre en rapport avec eux était pour moi d'un double avantage: à l'agrément que je pouvais retirer de leur commerce se joignait l'espérance de m'assurer leur suffrage, si jamais j'étais porté sur la liste des candidats de l'Institut, où les nominations se faisaient alors par toutes les classes assemblées, quelle que fût la classe à laquelle appartînt le fauteuil vacant. J'acceptai donc avec empressement la proposition qu'on me fit de me présenter à la Société philotechnique, et sous tous les rapports je n'ai qu'à me féliciter d'y avoir été admis.
Cette Société, comme l'Institut, avait des séances particulières et des séances publiques. Ses séances publiques ne différaient de celles de l'Institut qu'en ce qu'elles étaient égayées par l'exécution de quelques morceaux de musique: quant aux séances particulières, même gravité. Elles n'avaient cependant pas tout-à-fait la solennité d'une séance académique; on y dissertait moins qu'on n'y conversait, mais cela n'en était pas plus mal. Le plus parfait accord régnait entre ses membres que ne divisait aucune prétention, et qui, bien que l'égalité de mérite n'existât pas plus chez eux qu'ailleurs, vivaient entre eux sur le pied d'une égalité qu'un banquet fraternel restaurait tous les mois.
Arriva enfin le moment où les liaisons que je formai là devaient me devenir utiles dans des intérêts plus graves que ceux du plaisir, et servir ma plus haute ou plutôt ma seule ambition.
Guillet le Blanc, auteur d'une tragédie des _Druides_, à qui la prohibition dont elle avait été frappée donna quelque célébrité, auteur d'un _Manco Capac_ qui n'est guère connu que par des vers ridicules, et auteur aussi d'une traduction de Lucrèce, _De naturâ rerum_, qui n'est pas connue du tout, _le Blanc Guillet_, dis-je, vint à mourir. Il laissait une place vacante à l'Institut dans la section de poésie. Porté par cette section au nombre des trois candidats entre lesquels le corps entier devait choisir, mes confrères de la Société philotechnique ne me furent pas inutiles pour l'élection définitive. Le bon Sélis, surtout qui m'avait pris en gré sans me connaître, et peut-être parce qu'il ne me connaissait pas, avait commencé la première conversation que nous eûmes, en me disant: _Je veux que vous soyez des nôtres_: il me tint ou plutôt il se tint parole. Je fus nommé. Je dus m'estimer doublement heureux, car j'avais Parny et Le Mercier pour concurrens. Je désirais cet honneur plus que je ne l'espérais. Aussi ne puis-je exprimer la joie que me donna cette préférence inespérée: elle me flattait d'autant plus que je ne l'avais pas sollicitée. C'est dans la plus stricte acception du terme que je le dis. Après la joie que me donna le succès de mon _Marius_, c'est la plus vive que j'aie rencontrée, dans la carrière des lettres, s'entend.
Dans l'explication que j'avais eue avec le général Dufalga à Malte: «Si vous étiez de l'Institut, m'avait-il dit, on vous traiterait comme Monge et Berthollet qui sont de l'Institut.» Ce à quoi j'avais répondu: «J'irai donc me faire recevoir de l'Institut.» Me rappelant ce propos après mon élection: «Je puis aller rejoindre l'expédition d'Égypte, dis-je à Regnauld qui était revenu de Malte et m'avait servi en cette occasion avec toute son activité; j'ai mon rang marqué à présent.--Je pense que vous ne vous presserez pas de l'aller prendre», me répondit-il.
À propos d'Institut, il est dans le caractère français de tout parodier. Parodiant cette grande institution, les parodistes de l'époque, Barré, Radet, Despréaux et autres, avaient formé une _Société des bêtes_. Dans ces réunions les adeptes ne pouvaient rien dire qui eût apparence de sens ou du moins de raison. Cette loi, qui avait l'amusement pour but, produisit un effet tout contraire.
Les honneurs couraient après moi. Élu à l'unanimité membre de cette autre académie, je le dis sans amour-propre, je n'ai pas pu y siéger trois fois. Rien d'ennuyeux comme ses séances. Il en est de la bêtise comme de l'esprit, la prétention en fait de la sottise, et la sottise n'est pas toujours gaie.
CHAPITRE II.
Des sciences, des arts et des lettres pendant la révolution, et de son influence sur leurs développemens.--Du Théâtre-Français en général, et particulièrement de Molé.
Quelques considérations sur cette partie de l'histoire de l'esprit français pendant la révolution me semblent nécessaires au complément de la récapitulation que j'ai entreprise. Un chapitre donc sur cet objet.
Poussées depuis quelque temps par des hommes supérieurs dans des routes nouvelles, les sciences étaient en progrès lorsque la crise de 1789 vint donner une nouvelle activité au génie humain. Dans le conflit qui divisait la société française, dans cette guerre que les nouveaux intérêts livraient aux intérêts anciens, les savans ne sont pas demeurés neutres; cependant la passion avec laquelle la plupart prirent parti dans cette grande querelle ne fit pas diversion à leurs travaux. En épousant des opinions politiques, ils ne firent pas divorce avec les sciences qu'ils affectionnaient; bien plus, ils les cultivèrent avec une ardeur accrue par l'espérance d'en faire des appuis à la cause qu'ils embrassaient. Comme Archimède, aveugles et sourds en apparence au milieu des scènes turbulentes dont ils étaient entourés, et s'isolant dans la patrie pour la mieux servir, c'est à pourvoir aux besoins toujours renaissans et toujours croissans que cette crise si compliquée dans ses effets créait à l'Etat, qu'ils appliquaient l'effort de toutes leurs facultés.
Que de reconnaissance la France ne leur doit-elle pas! Les Berthollet, les Monge, les Fourcroi, les Chaptal, n'ont peut-être pas eu moins de part aux triomphes de nos armes que les militaires qui ont employé avec tant d'habileté pour notre défense les nouveaux moyens de destruction que l'activité de nos fabriques fournissait à nos inépuisables arsenaux.
Quelques savans avaient même conservé un tel sang-froid au milieu de ces circonstances terribles, que, soumettant au calcul leurs résultats, comme on y soumet celui d'une guerre, ou d'une contagion, ou de tout autre fléau, ils en raisonnaient comme d'un fait absolument étranger à leur siècle. «_Z'ai_ fait, disait un mathématicien qui substituait toujours le _z_ au _j_, et au _ch_ le _s, z'ai_ fait le relevé des états de mortalité des années 1793 et 1794; eh bien! comparaison faite de ce relevé avec celui des années précédentes, _ze_ n'ai pas vu entre eux une grande différence depuis l'établissement du tribunal révolutionnaire. Défalquons du nombre des condamnés ceux qui seraient morts de vieillesse, de maladie ou d'accident, et vous verrez que l'influence de ce tribunal sur la mortalité se réduit presqu'à rien.»
L'homme qui parlait ainsi a pu continuer ses travaux pendant les années en question. S'il n'était très-sensible, c'était toutefois un fort bonhomme. Personne n'en doutera quand j'aurai nommé Lagrange.
Peut-être dira-t-on le contraire d'un homme qui, au sujet du même tribunal révolutionnaire, devant moi, peu de jours après l'exécution de Camille Desmoulins, disait en soupirant: «_On ne fait pas la moisson sans faucher quelques fleurs_.» C'est dans ce madrigal qu'il y a de la cruauté. Il n'appartient pas toutefois à un savant, mais à un chansonnier, ce qui n'est pas absolument la même chose; il appartient à l'auteur _du Congrès des rois_, opéra _comico-politico-satirique_[23], qu'on représentait alors au théâtre de la rue Favart, ouvrage d'un nommé Artaud, qu'il ne faut pas confondre avec le traducteur du Dante et le commentateur de Machiavel, homme honorable à tous les titres.
Lagrange, sans excuser le fait, n'y voyait qu'un problème de statistique. La nature de son esprit le portait à ne juger des choses que dans leurs rapports avec la science. Napoléon, qui aimait qu'on crût en Dieu, lui demandant un jour ce qu'il pensait de Dieu: «_Zolie_ hypothèse! elle explique bien des _soses_», répondit le mathématicien[24].
Si la révolution eut quelques obligations aux savans, les savans doivent aussi quelque reconnaissance à la révolution. Exceptons-en un envers qui elle fut atroce et absurde, et c'était non seulement le plus illustre, mais le plus utile de tous, exceptons-en Lavoisier: ne sont-ils pas arrivés tous, par elle, aux honneurs et à la fortune?
Les arts non plus n'ont pas eu à se plaindre de la révolution. La cause en est simple: c'est qu'elle n'a jamais eu à se plaindre d'eux, c'est qu'elle n'avait pas lieu de les craindre. Quel mal pouvaient lui faire la peinture, la sculpture? Un tableau, une statue parlent à tous les yeux, il est vrai; mais encore les idées qu'expriment une statue, un tableau, ne peuvent exercer de l'influence sur la multitude qu'autant qu'elles lui sont offertes par l'exposition des originaux, ou que ces statues et ces tableaux sont multipliés par des copies. Or le gouvernement révolutionnaire n'était rien moins que tolérant sur cet article. Courtois d'ailleurs, si ce n'est libéral envers les artistes, qui pour la plupart le servaient par enthousiasme plus que par calcul, à défaut de travaux il leur prodiguait des éloges et des distinctions. Pour l'amour-propre cela équivaut presqu'à de l'argent. Ces encouragemens, au reste, n'ont pas été moins féconds que l'argent même. C'est pendant cette époque que Gérard, Girodet, Gros et Guérin, élèves de David, de Vincent et de Renaud, exposèrent les essais qui annoncèrent des rivaux à leurs maîtres, et des continuateurs à la gloire de l'école française, dont le caractère avait été régénéré surtout par le pinceau si correct et si chaud à qui elle doit les _Horaces_ et le _Brutus_.
D'habiles sculpteurs cependant achevaient, poursuivaient ou commençaient leur carrière. Si Julien, Pajou, Houdon, touchaient à l'âge du repos, ils étaient dans toute l'activité de leur talent, Cartelier, Moette, Rolland, Espercieux[25], et ce Chaudet si habile à faire penser, à faire pleurer le marbre, à qui l'antiquité même n'a pas prêté une expression plus naïve.
Par une cause à peu près semblable, cette époque ne fut pas moins favorable à la musique qu'elle ne redoutait pas non plus. N'exprimant rien d'elle-même, et n'étant que le commentaire d'une pensée ou d'un sentiment, c'est du thème auquel on l'applique et à qui elle prête quelquefois une expression si vive, si puissante, que la musique tire sa valeur positive. Il suffit, pour se la rendre utile, de lui fournir ce thème. La révolution n'y vit donc qu'un utile auxiliaire. Aussi l'a-t-elle associée à ses exploits politiques comme à ses exploits militaires, et à ses solennités comme à ses conquêtes; aussi la faisait-elle marcher en tête des colonnes qui traversaient Paris pour renverser le pouvoir dominant, comme en tête des bataillons qui traversaient l'Europe dans tous les sens, et devant lesquels s'ouvrirent toutes les capitales: est-il au monde un écho qui n'ait répété les refrains de la _Marseillaise_ et du _Chant du Départ?_