Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III
Chapter 5
Parmi ces débris d'une grandeur à jamais effacée, se remarquait _le Bucentaure_, galère semblable à celle de Cléopâtre, galère sculptée et dorée dans toute son étendue, qui était immense, et dont tous les agrès étaient dorés aussi. C'est sur ce bâtiment qu'une fois l'an, non point à Pâques, mais à l'Ascension, le doge s'embarquait pour aller renouveler son mariage avec la mer, épouse qui lui avait fait plus d'une infidélité, et qui même était en divorce avec lui quand ce mariage, qui avait été béni au XIIe siècle par le pape Alexandre III, fut cassé au XVIIIe par le général Bonaparte. Le projet était alors d'envoyer ce trophée en France à la remorque de quelque frégate. Mais pensant que telle aventure pourrait, chemin faisant, lui faire changer de destination et le conduire en Angleterre, on trouva plus sage de le brûler. On dut retirer un trésor de ses cendres.
On n'en trouva pas un dans celles du livre d'or. Ce nobiliaire, à la combustion duquel j'assistai, ne produisit que de la fumée[5].
En me rendant d'un quartier dans un autre, j'ai parcouru toutes les sinuosités que décrit le grand canal à travers une masse d'édifices également magnifiques par la matière et par l'art qui l'employa. Coupé par un seul pont d'une seule arche[7] construit en marbre, le canal est bordé, dans toute sa longueur, de palais de marbre aussi. Ils portent pour la plupart le caractère de l'architecture italienne. Quelques uns cependant offrent l'empreinte d'un style différent, style à qui l'on doit les plus beaux monumens qui ont été construits entre l'époque où l'architecture abandonna le système des Grecs, et celle où prévalut le système de Palladio. On reconnaît aussi dans plusieurs constructions vénitiennes, comme dans le palais Saint-Marc, le style de l'architecture mauresque, dont les Vénitiens avaient contracté le goût par leurs fréquens rapports avec l'Orient. Ce mélange des magnificences de trois siècles différens donne à Venise une physionomie toute particulière.
Il n'y avait pas d'autre promenade alors à Venise que la grande place Saint-Marc et la petite, qui y est contiguë. Par son étendue et par l'architecture qui la décore, la grande place, autour de laquelle on peut circuler dans des galeries, me rappelait assez une de nos promenades les plus fréquentées. Sous le rapport de l'architecture, c'est le Palais-Royal, sans arbres, sans gazons, sans fleurs, sans eaux jaillissantes. Au bout est l'église Ducale.
La petite place, _la Piacetta_, ouverte du côté de la mer, semble être l'avant-cour du palais ducal, monument remarquable par son caractère, et qui ressemble moins à la résidence d'un prince chrétien qu'à celle d'un prince maure. Sur le côté de la place qui regarde la mer, se dressent deux grandes colonnes de marbre apportées de Constantinople au XIIe siècle. Sur l'une était perché ce lion ailé qui est venu à Paris boire à la fontaine des Invalides; sur l'autre se tenait ou se tient, comme saint Siméon stylite, non pas à cloche-pied pourtant, un guerrier qui, au rebours des guerriers de tous les siècles, tient sa lance de la main gauche, et de la droite son bouclier. Ce gaucher-là est saint Théodore.
Autour du palais sont plaqués plusieurs masques ou mascarons, à la bouche béante; je les aurais pris pour des ouvertures de boîtes établies par la poste aux lettres, si une inscription gravée sur une tablette de marbre, et placée au-dessus de chacune de ces bouches, ne m'eût indiqué leur véritable destination. C'est par ces bouches que les délateurs s'entretenaient avec les inquisiteurs d'État, ainsi que me l'apprirent ces deux mots: _Denunzie secrete_. L'espionnage et la délation étaient les principaux ressorts du gouvernement de Venise, qui, présent partout, n'était vu nulle part. Préoccupé comme je l'étais d'un sujet que je ne pouvais traiter convenablement sans bien connaître les moeurs civiles et politiques de la république la plus singulière qui ait existé, je ne voyais pas sans intérêt, quoiqu'en frémissant, les vestiges de ses anciennes institutions. Chaque promenade m'apportait le produit d'une étude.
Faisons encore un tour à la place Saint-Marc. C'était le _forum_ vénitien, le rendez-vous des oisifs, des promeneurs, des femmes galantes, des nouvellistes, des charlatans de toute espèce. Toutes les industries avaient des représentans au milieu de cet éternel carnaval, et l'on ne traversait pas la foule qui s'y presse sans avoir coudoyé une fille, un missionnaire, un arlequin, un filou ou un inquisiteur.
Au milieu des plaisirs, je sentais néanmoins qu'il me manquait quelque chose à Venise. Là, rien que de factice, hors la mer et le ciel, rien qui vous rappelle la nature. Vous êtes à Venise comme si vous étiez embarqué. Quand j'en sortis, il y avait trois semaines que je n'avais vu un arbre; je n'y avais même vu qu'un cheval qui, amené là par je ne sais quel hasard, passait sa tête à une fenêtre, et était là un objet de curiosité, comme chez nous un chameau.
Des courses de gondole sur le grand canal, et des illuminations, tels sont les amusemens que le gouvernement donnait au peuple les jours de réjouissances publiques. Ajoutez à cela quelquefois un feu d'artifice tiré en plein jour pour prévenir les accidens que pourraient occasionner les mouvemens de la foule resserrée entre tant de canaux. C'est un luxe dont on aurait bien pu faire l'économie.
Cependant les apprêts de l'expédition se poursuivaient. D'après des conférences que j'avais eues avec le général Gentili, j'avais rédigé en français et fait traduire en italien et en grec vulgaire les différentes pièces que nous voulions publier à notre arrivée; je les avais même fait imprimer, car on nous avait prévenu que nous ne trouverions pas d'imprimerie à Corfou; nulle part que ce soit, une république ou un monarque qui exerce le despotisme n'aime la presse. Digeon était venu me rejoindre; Villemanzy, par suite de sa bienveillance, m'ayant nommé payeur de l'expédition, je fis de cette place celle de mon soi-disant secrétaire, à qui j'en déléguai les émolumens.
Avant de partir, j'adressai au général en chef, conformément aux instructions que j'en avais reçues, plusieurs lettres relativement à tout ce qui m'avait frappé pendant mon séjour à Venise. C'est le complément du compte que je viens de rendre ici. On les trouvera dans les notes qui suivent ce volume[8].
Dans un des cafés où, après le spectacle, j'allais achever, ou si l'on veut commencer la journée, car minuit appartient autant à la veille qu'au lendemain, je liai amitié avec quelques officiers recommandables à plus d'un titre, et particulièrement avec _Julien_, aide de camp du général Bonaparte, qui l'avait envoyé à Venise pour hâter les apprêts de notre expédition, et avec _Matera_, Napolitain, qui avait pris du service dans notre armée par suite de son attachement pour les principes de notre révolution, en conséquence desquels il avait été contraint à fuir de son pays.
Jeunes tous les deux, ces militaires, qui se plaisaient peut-être par cela même qu'ils ne se ressemblaient pas, me divertissaient singulièrement par leur conversation. Elle n'était pas des plus graves, mais elle abondait en traits aussi plaisans qu'on peut en attendre de l'étourderie qui se permet tout et de la bonhomie qui ne s'offense de rien. Julien jouait avec Matera comme un écolier joue avec un jeune chien qui s'amuse de ce qu'on s'amuse de lui. Les scènes qu'improvisaient sans le savoir deux interlocuteurs d'esprit si différent valaient pour moi la plus piquante des comédies. Pas de trève à leurs saillies; pas de trève à leur rire, à ce rire que tout excite dans un âge où l'on ne voit que sujet de gaieté dans ce qui plus tard n'est que sujet de pitié. Rire pour eux c'était vivre, et ils se hâtaient de vivre; vivant plus en une heure que l'on ne vit en un jour, en un mois, en une année. Ils avaient raison. L'insouciance de l'avenir était instinct dans ces deux rieurs: ni l'un ni l'autre ne devait fournir une longue carrière. Deux ans s'étaient à peine écoulés, que Matera, rentré dans sa patrie à la suite de l'armée française, avait péri misérablement lorsque cette armée fut obligée d'évacuer sa conquête; et alors il y avait déjà un an que Julien avait été assassiné en Égypte par les Arabes. Je ne me rappelle pas sans tristesse leur gaieté, que je ne devais plus partager.
Le 13 juin, tous les apprêts étant terminés, bien que le vent ne fût pas très-favorable, nous nous embarquâmes. Ce ne fut pas sans quelques regrets que je dis adieu à Venise; mais je me consolai en pensant que cet adieu ne serait peut-être pas éternel. En effet j'y reviendrai avant de retourner en France.
LIVRE X.
DE MAI 1797, AU MOIS D'AOÛT MÊME ANNÉE.
CHAPITRE PREMIER.
Considérations sur la chute de la république vénitienne.--Trajet de Venise à Corfou.--Le capitaine Bourdé.--Le capitaine Standelet.--Arrivée des Français dans les îles Ioniennes.--Quel était alors l'état de l'administration de ces colonies.
Je n'ai pas pris l'engagement d'écrire l'histoire. Qu'on ne s'attende donc pas à trouver ici celle de la chute de la république de Venise. Pour raconter comment elle s'est opérée, il faudrait faire un livre. Si j'en ai le loisir, je n'en ai pas la volonté: j'ai peur des entreprises de longue haleine. Mais pour expliquer ce fait, c'est différent; quelques mots peuvent y suffire.
Cette catastrophe, inévitable peut-être dans le mouvement imprimé à l'Europe par la révolution française, a été surtout déterminée par la fausse politique du gouvernement vénitien.
Il avait été sage en refusant, avant l'invasion de nos troupes en Italie, de s'allier contre la France qu'il ne redoutait pas, avec l'Autriche qu'il redoutait; mais quand l'espace qui nous séparait des États Vénitiens eut été franchi par nos armées victorieuses, il fut bien malavisé de persister dans une neutralité qu'il n'avait pas les moyens de faire respecter.
Les Autrichiens qui, à travers ces États, allaient secourir leurs provinces attaquées, y amenèrent nécessairement la guerre en se retirant. Après leurs défaites en Lombardie, Venise pouvait-elle défendre contre les vainqueurs ce territoire qu'elle n'avait pas pu fermer aux vaincus? Les Français en conquirent successivement toutes les places en les prenant sur les Autrichiens.
Le sénat avait peut-être alors un moyen de prévenir la ruine de la république, c'était de s'allier avec le plus fort contre le plus faible. La crainte des principes français l'en empêcha. Il fit même le contraire en provoquant sous main dans ses provinces une révolte générale contre les Français, et en autorisant leur massacre en-deçà des Alpes, quand il crut leur armée compromise au-delà. À son retour, l'armée à laquelle il s'était montré hostile ne vit plus en lui qu'un ennemi, et le traita comme tel. N'était-ce pas de droit?
Au reste, l'aristocratie vénitienne fut renversée plus encore par les principes français que par les armées françaises, et cela montre du moins que ses appréhensions avaient été fondées; mais avec plus d'habileté, si elle n'avait pas pu sauver la forme de son gouvernement, ne pouvait-elle pas du moins conserver l'indépendance à la république de Venise?
Le sort des îles vénitiennes suivit celui de Venise. Le général de l'armée d'Italie s'empressa pour plus d'un motif d'en prendre possession; elles lui assuraient la propriété de l'Adriatique dont Corfou est la clé; elles ouvraient à notre flotte un port de plus dans la Méditerranée; elles nous livraient le complément de la marine de Saint-Marc dont nous n'avions trouvé à Venise que des débris, et dont le reste devait se trouver à Corfou où stationnait l'armée navale.
De plus, il fallait, en usant de vitesse, prévenir les puissances à qui ces îles convenaient; à Naples qui songeait à faire valoir sur elles de vieilles prétentions; à l'Angleterre qui ne tarderait guère à les convoiter; à la Russie qui avait déjà lié des intelligences avec les insulaires dont neuf dixièmes sont, ainsi qu'elle, de la communion grecque.
L'escadre mit à la voile le 13 juin 1797. Elle était composée de deux frégates françaises, _la Sensible_ et _l'Artémise_, de plusieurs vaisseaux vénitiens de diverses grandeurs, et même de galères. Vu l'urgence et vu le dépenaillement où se trouvait la marine ducale, on avait armé tout ce qui pouvait tenir la mer. Cette escadre portait quinze cents hommes. Les vaisseaux vénitiens étaient commandés par des officiers vénitiens qui, pour la plupart, devaient leur grade à la circonstance. L'un d'eux, capitaine marchand, qui portait le titre d'amiral depuis la révolution, prétendait en cette qualité commander la flottille; on ne lui contestait pas son titre, mais force lui fut néanmoins d'obéir à un simple capitaine de frégate français, qui commandait _la Sensible_, le capitaine Bourdé. La fermeté que celui-ci montra en cette occasion démontra si pleinement à ce pantalon[10] la vanité de ses prétentions qu'il n'osa plus les reproduire de toute la campagne. L'amiral vénitien conçut qu'il serait difficilement le maître là où il y avait quinze cents Français plus disposés à le jeter à la mer qu'à lui obéir.
La traversée fut longue, soit parce que le vent nous manqua souvent, soit parce que l'allure pesante des bâtimens de Saint-Marc secondait la mauvaise volonté du gouvernement provisoire qui les avait armés. Quand on va de conserve, c'est le train du plus mauvais marcheur qui règle celui du convoi.
J'étais à bord de _la Sensible_; je n'eus que lieu de m'en féliciter. Le capitaine Bourdé était un excellent homme. À l'instruction nécessaire aux gens de sa profession, il joignait celle qu'on acquiert par les voyages. De plus, il avait le goût de la littérature et se plaisait à en entendre parler. Ses conversations abrégèrent souvent pour moi l'ennui de la route. Il ne négligeait d'ailleurs aucun moyen de me la rendre agréable ou du moins supportable.
Un matin il m'éveille: «Voulez-vous voir une trombe?» me dit-il. En effet, il s'en formait une à l'horizon. Je la vis, tournoyant sur elle-même, se placer comme une colonne entre les nuages et la mer, et se dissoudre en quelques minutes. Heureusement ce terrible phénomène ne menaçait-il personne, et se manifestait-il à trois ou quatre lieues de nous.
Rien de désolant pour les passagers comme le calme plat. L'immobilité du pénon qui pend perpendiculairement à la verge à laquelle il est attaché, vous désespère. On aimerait mieux le voir agité par le vent contraire. Sur treize jours nous en passâmes huit au moins sans plus avancer qu'un vaisseau à l'ancre. Pour nous distraire alors, nous faisions mettre la chaloupe en mer, et l'on se visitait réciproquement. Dans une de ces visites, je fis connaissance avec le capitaine Standelet qui commandait _l'Artémise_; brave homme s'il en fut, vrai loup de mer. Rien ne le prouve comme le récit de ses aventures. En voici un échantillon.
Standelet est de Dunkerque. Il avait servi d'abord dans la marine marchande, et fait quantité de voyages sur des bâtimens de commerce. Il avait même, je crois, fait quelques courses comme corsaire. Quand la défection de la plupart des officiers de la marine royale laissa la majeure partie de nos vaisseaux sans commandans, Standelet fut nommé capitaine d'un petit bâtiment, d'un brick ou d'une corvette, je ne sais. Il s'était signalé dans plusieurs rencontres par une habileté égale à sa bravoure, et avait ramené plusieurs prises dans nos ports, quand attaqué par un bâtiment de force supérieure au sien, il est pris à son tour. On le conduisait avec deux de ses officiers à Plymouth, sur son propre bord. Ne se défiant pas de trois hommes, le lieutenant anglais qui commandait la prise, et dont l'équipage était aussi nombreux que la prudence l'exigeait, prenait le frais sur le pont avec deux de ses officiers. Le reste de son monde était dans l'entrepont. «Je me charge de celui-là, chargez-vous de ceux-ci», dit Standelet à ses hommes; et les trois Anglais sont jetés à la mer; puis, fermant l'écoutille, il s'empare de la manoeuvre, vire de bord, et gouverne sur France. Il y touchait, quand par malheur il rencontre un second vaisseau anglais. On s'aborde. Standelet se bat en désespéré, tue encore quelques soldats au roi George; mais, accablé par le nombre, et mis hors de combat par plusieurs coups de sabres qui lui coupèrent les nerfs du bras droit, il est fait prisonnier de nouveau, et remis dans le chemin de Plymouth. Arrivé là, il s'attendait à être traité avec la dernière rigueur. Les Anglais délivrés criaient vengeance; l'amirauté ne leur donna cependant pas satisfaction. Comme il était constant que le capitaine français n'avait pas engagé son honneur, «Pourquoi ne vous gardiez-vous pas?» leur répondit-on; et loin de maltraiter Standelet, on eut pour lui tous les égards que réclamaient ses blessures et que commandait son courage. Bien plus, après avoir reçu sa parole, on lui permit d'aller à Londres se faire traiter, et attendre qu'il fût échangé. Là, il fut l'objet de la curiosité publique comme il l'avait été à Plymouth. Chacun voulait voir un si brave homme. Il n'eût pas été plus honoré en France en y amenant sa prise, qu'il ne le fut en Angleterre, où il était amené prisonnier.
Le 16 juillet enfin, nous reconnûmes les côtes de Corfou.
Dès que nous fûmes entrés dans le canal qui sépare cette île de l'Épire, impatient de prendre terre, je me jetai dans une chaloupe. Le temps était superbe dans la plus riche acception du terme. Je ne puis oublier l'aspect que la nature offrait ce jour-là. Jamais l'azur du ciel ne m'avait paru si pur; jamais la mer ne s'était montrée à moi teinte d'un bleu aussi céleste. C'est ce jour-là que, pour la première fois, je compris le sens de _coeruleus_ que Virgile donne à l'Océan, qui jusqu'alors m'avait paru plus verdâtre que bleuâtre. D'où lui venait cette couleur si suave? Est-ce du ciel qu'il réfléchissait? L'illusion était si forte, que plusieurs fois je puisai de l'eau dans le creux de ma main pour m'assurer que cette eau n'était pas imprégnée d'une matière _cérulée_. Cette teinte d'indigo, elle ne la perdait pas, même dans le flot qui oscillait près des lames du cuivre rouge dont notre frégate était doublée.
J'eus dans ce court trajet un singulier camarade de voyage. C'était un de ces hommes qui trouvent une patrie partout, parce qu'ils n'ont pas de patrie réelle; c'était un de ces aventuriers que les tourmentes populaires naturalisent successivement dans tous les pays qu'ils viennent agiter, et qui, de bandits qu'ils étaient, deviennent en un moment, et pour un moment, des citoyens. Celui-là avait fortement contribué à la révolution de Venise, et son effroyable _libéralisme_ lui donnait une grande influence sur la multitude. Le nouveau gouvernement vénitien, qui voyait dans les services de cet homme le mal qu'il pouvait faire, s'était empressé de le récompenser. Il avait permis qu'il prît l'uniforme et les épaulettes de je ne sais quel grade, dans une légion qui n'existait pas; et, sous apparence de lui donner une mission de confiance, il l'avait envoyé à Corfou, certain que l'autorité française le mettrait à la raison, comme cela se fit.
On ne saurait se faire une idée exagérée de la férocité de ce Maltais, car il était né à Malte. Après nous avoir raconté quantité de prouesses dont la plus honorable eût mérité la corde, il en vint au chapitre des haines et de la vengeance, de _la vendetta_.
«J'avais juré de le tuer», dit-il avec une expression qui ne peut se rendre, en terminant le récit d'un démêlé qu'il avait eu avec un misérable de son espèce; «j'avais juré de le tuer! Voyez si j'ai tenu parole»; et tirant de sa poitrine un lambeau qui était suspendu à son cou par un cordon, comme un scapulaire: «Voilà tout ce qui reste de lui!» poursuivit-il en déchirant avec les dents ce lambeau de chair humaine. Ce misérable fit horreur même aux plus grossiers de nos matelots.
Quelques heures après nous arriva l'escadre. Le débarquement s'opéra sans difficulté. Le général Gentili prit, dans la citadelle, l'hôtel que le provéditeur général occupait. En qualité de commissaire du gouvernement, je fus installé dans le logement du provéditeur de terre.
Digeon y vint habiter avec moi: je fus d'autant plus heureux de l'avoir amené, qu'indépendamment d'un ami, je trouvai en lui un homme qui entendait parfaitement la comptabilité. Sans lui, je ne sais comment je me serais tiré de la mienne.
Je ne puis rien faire de mieux, pour donner une idée de l'état des choses à Corfou lors de notre arrivée, que de renvoyer le lecteur à la lettre où j'en rendis compte au général en chef. Il la trouvera à la fin de ce volume[13].
Le premier soin du général Gentili, après avoir assuré la subsistance de la troupe, fut d'organiser le gouvernement de l'île, opération à laquelle je devais concourir. Comme nous étions d'accord sur les principes, il s'en remit absolument à moi pour le reste.
Des despotismes, le plus dur, sans contredit, c'est celui des républiques. Celui de Saint-Marc, si pesant pour les provinces de terre ferme, l'était bien plus encore pour les îles. Pas d'autres lois là que le bon plaisir des provéditeurs, qui pouvaient tout ce que Verrès avait pu en Sicile. Point de frein pour leur cupidité, point de bornes à leurs exactions: tout y était pour eux un objet de trafic, tout, à commencer par la justice; tout y était taxé, l'impunité du crime à commettre comme la rémission du crime commis. En vain les anciennes lois avaient-elles soumis ces proconsuls à la surveillance de certains agens, qui, tous les cinq ans, allaient juger par eux-mêmes de l'état des choses, et recueillir sur les lieux les plaintes que les colons n'auraient pas pu faire parvenir à la métropole: ces nobles ne remplissaient pas toujours leur mission avec scrupule. Indulgens pour des fautes qu'ils avaient commises ou qu'ils pourraient commettre, ils passaient la rhubarbe dans l'espérance qu'on leur passerait le séné; et, pour l'ordinaire, moins sévères pour la faute que pour la manière dont elle avait été commise, ils ne dénonçaient que le scandale. Comme il était de notoriété publique qu'un noble n'était envoyé dans les îles que pour y faire sa fortune, il leur semblait injuste de le punir pour avoir rempli sa mission, pour peu qu'il l'eût fait décemment. L'art consistait à faire concorder, dans l'exploitation de sa place, la décence avec la cupidité, et aussi avec la célérité; car, ne pouvant pas rester plus de seize mois en place, il n'avait pas de temps à perdre: il lui fallait mettre les morceaux doubles.
«Comme ils ont peu de part aux biens dont ils ordonnent, Dans le champ du public largement ils moissonnent, Assurés que chacun leur pardonne aisément, Espérant après eux un pareil traitement.»
CORNEILLE, _Cinna_.
CHAPITRE II.
Organisation de l'administration de Corfou.--Émeutes, conspirations.--Pourquoi formées; comment déjouées.
Corfou se trouvait soustraite au joug de cette odieuse aristocratie; mais quel gouvernement substituer à celui des exacteurs vénitiens? En se laissant aller à l'impulsion de la révolution, on pouvait la placer sous une autre tyrannie, sous celle de la démagogie. Pour éviter cet inconvénient, le mieux était de faire pour les îles ce que le général Bonaparte avait fait pour la métropole, où l'autorité municipale avait remplacé celle du sénat, mais n'avait, en réalité, que l'administration de la ville où le général français gouvernait.
Il fut donc convenu qu'une municipalité serait formée à Corfou, à l'instar de celle de Venise, et qu'elle se composerait de citoyens domiciliés dans l'île, et connus par leurs lumières et leur droiture. Nous en déterminâmes le nombre à vingt-quatre. Pour populariser cette institution, dont les membres devaient être nommés par le général sur ma proposition, je pensai qu'il ne fallait pas faire ce choix sans avoir consulté l'opinion publique; et, pour la connaître sans convoquer aucune assemblée de quelque, nature que ce fût, voici comment je m'y pris.