Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III

Chapter 4

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L'aspect de cette ville, que semble porter la mer, devient plus étonnant à mesure qu'on s'en approche. Environné par les flots qui viennent battre contre sa ceinture de pierre, ce groupe d'îles sans rivages et sans végétation, sur lesquels domine une forêt de clochers, ressemble assez à une flotte à l'ancre, pour qui voit Venise des lagunes. Pour qui la parcourt, c'est un spectacle encore plus merveilleux que cette agglomération de palais de marbre et de monumens magnifiques, entre lesquels fourmille une population si active, et cela sur des bancs de gravier qui long-temps ne furent disputés aux oiseaux de mer que par quelques misérables pécheurs.

All' Adria in seno Un popolo d'Eroi saduna, e cangia In asilo di pace L'instabile elemento. Con cento ponti e cento Le sparse isole unisce: Colle moli impedisce All' Ocean la libertà dell' onde. E intanto su le sponde Stupido resta il pellegrin, che vede Di marmi adorne, e gravi Sorger le mura, ove ondeggiar le navi.

Métastase, Ezio, att. I°.

Entré dans le grand canal, comme je n'avais pas d'auberge de prédilection, je me laissais conduire par le gondolier à celle qu'il affectionnait, à celle où descendit Théodore, _di corsica il re posticio_, et où Candide soupa avec six têtes découronnées, à _l'Aigle impériale_ enfin, quand du fond d'une gondole qui nous croise je m'entends appeler par mon nom.

C'était un associé de Lenoir, un de mes amis de Marseille. Le croyant occupé d'affaires à Milan, où je l'avais retrouvé, je ne fus pas peu surpris de le rencontrer à Venise: il y était arrivé la veille. Comme il était attaché à une des administrations de l'armée, on lui avait assigné un logement au palais Justiniani. «Ne nous séparons pas, me dit-il; je suis là chez un bon abbé à qui je ne cause pas grand embarras. Il ne refusera pas de mettre à notre disposition une chambre de plus dans ce vaste édifice dont il n'occupe pas le quart, et où on pourrait lui envoyer des hôtes plus incommodes que nous.» En effet, il n'acceptait là que l'hospitalité nue. Quelques instances qu'on lui eût faites, il avait refusé d'y prendre autre chose qu'un verre de vin de Chypre.

Me félicitant du hasard qui me rendait un ami dans une ville où je ne me croyais connu de personne, je me laissai mener chez l'_abbate_ Justiniani, qui demeurait sur le grand canal, non loin du Rialto, en face du palais Contarini, et à sa prière j'y pris domicile. Les amis de mon ami furent les miens dès le jour même. Il me fallut absolument accepter à dîner chez M. Pavy, négociant de Lyon. Comme celui-là était établi à Venise depuis long-temps, depuis la prise de Lyon peut-être, ce que je ne songeai pas à lui demander, il me mit, tout en dînant, au courant des usages, si bien qu'en sortant de table je savais déjà quel emploi je devais faire de ma soirée.

Le général Baraguey-d'Hilliers, que je n'avais pas revu depuis la partie de chasse de Gentilly, commandait à Venise. J'avais été le voir; il ne m'avait pas reçu comme un chien[4], bien mieux, il m'avait invité à dîner pour le lendemain dans une campagne délicieuse qu'il occupait en terre ferme. Instruit par lui que l'expédition ne pouvait pas être prête avant dix jours, et sans affaires pour le moment, je résolus d'employer tout ce temps à mes plaisirs.

Les plus vifs même aujourd'hui pour moi sont ceux du théâtre. Dès le soir, sans songer que j'avais passé deux nuits à peu près sans dormir, je courus au théâtre de la _Fenice_, où l'on donnait, pour la dernière fois, les _Orazi_ de Cimarosa. Soit par suite de la fatigue dont je me ressentais encore, soit parce que le caractère prêté dans cet opéra par le compositeur aux héros de la vieille Rome, contrariait par trop celui qui leur est donné par Corneille, cet ouvrage me plut peu; je fus même insensible à la mélodie de certains morceaux qui, abstraction faite de la couleur historique, m'ont charmé depuis.

Je crois, au reste, que l'_opéra seria_ n'est pas le genre auquel le génie de Cimarosa s'appliquait le plus heureusement: plus gracieux que pathétique, plus spirituel que sublime, c'est vers la comédie que ce génie le portait. Dans l'_opéra seria_, il faisait quelquefois aussi bien que les autres; dans l'_opéra buffa_, personne ne faisait mieux que lui.

Une bizarrerie, de laquelle on n'avait pas songé à me prévenir, dut aussi contribuer au peu d'effet que cette représentation produisit sur moi. En Italie alors, des imberbes étaient en possession des rôles les plus virils, des rôles qui, sur la scène lyrique, sont aujourd'hui la propriété des femmes: un héros de ce genre, ou plutôt un héros qui n'était d'aucun genre, représentait Horace, personnage que nous avons vu jouer à Mme Sessi sur notre théâtre de Paris, où Crescentini, Mme Pasta et Mme Malibran se sont succédé dans le rôle du tendre Roméo, que je n'ai jamais vu jouer non plus par un homme.

Dès le surlendemain, une troupe nouvelle prit possession de la _Fenice_. Les _Horaces_ de Cimarosa firent place à un opéra de Zingarelli. Ce n'était pas Corneille, mais Racine que l'auteur du _libretto_ mettait à contribution dans ce _Mithridate_, copie du nôtre, au sublime près. La musique n'y compensait pas tout-à-fait le dommage que le poème avait éprouvé; elle m'a laissé pourtant d'assez doux souvenirs. Je retournai plusieurs fois l'entendre: cela me semble absolument nécessaire à qui veut prononcer en connaissance de cause sur la valeur d'une grande composition musicale. Peut-on se flatter d'en pouvoir apprécier toutes les intentions, d'en juger toutes les beautés, dans une seule audition? Les opéras que je revois avec le plus de plaisir ne sont pas ceux que j'ai compris le plus facilement. À la première représentation, l'_Otello_ de Rossini m'avait paru plus brillant, plus bruyant même qu'expressif, et le _Freischütz_ de Weber plus bizarre qu'original. Que de fois ne m'a-t-il pas fallu revenir au _Don Giovanni_, pour découvrir toutes les richesses entassées par Mozart dans cette sublime oeuvre, dans ce trésor inépuisable de mélodie et d'harmonie? C'est à force de les entendre que j'ai compris ces chefs-d'oeuvre, où chaque nouvelle exécution me fait découvrir de nouvelles beautés.

Le Mithridate était représenté aussi par un héros façonné à la manière de l'Horace; l'un n'était pas plus masculin que l'autre. On m'en vit moins rire toutefois, non que je commençasse à me prêter à l'illusion, mais parce que je crus devoir montrer quelque condescendance pour l'usage. Cette condescendance n'alla pas pourtant jusqu'à me faire garder mon sérieux, quand après avoir chanté avec beaucoup d'expression son dernier air, le roi de Pont qui s'était poignardé, ressuscitant à la voix du parterre, se relève, salue, recommence son air, se poignarde de nouveau, tombe et se relève encore pour répondre par de nouvelles salutations aux nouveaux témoignages d'admiration qu'on ne se lassait pas de lui prodiguer.

Il y a sept ou huit théâtres à Venise. Celui de _San Chrisostome_ aussi était occupé par une troupe d'_opera seria_, qui représentait la _Mérope_ de Nazolini: je n'y allai qu'une fois, quoique la _prima donna_ de cette troupe fût supérieure à celle de l'autre; c'était la célèbre _Billington_. Il n'y avait pas alors en Europe de gosier plus souple que celui de cette anglaise, pas de virtuose plus habile à exécuter ces _sonate di Gola_, que les compositeurs commençaient à jeter dans leurs opéras; elle surmontait avec une facilité singulière les difficultés les plus grandes, mais elle abusait de cette facilité. Son talent m'étonna plus qu'il ne me charma.

À _San Samuel_ on jouait l'_opera buffa_. Les pièces en vogue alors étaient le _Secreto_ de Mayer, et _gli Nemici generosi_ de Cimarosa, ouvrages charmans. Ce n'est pas sans un surcroît de plaisir que, dans une de ces pièces, je reconnus ce bon Rafanelli, le Préville de l'Opéra-Italien; là aussi je fis connaissance avec le talent inégal, mais si étonnant quelquefois, de la Strinasacchi, que depuis nous avons tant applaudie, pas tous les jours pourtant, au théâtre de la rue Chantereine, alors rue de la Victoire.

La douce vie pour quelqu'un qui aimait à vivre et qui en avait le temps, que celle qu'on menait alors à Venise! pas de plus molles habitudes, même en Orient! Entouré de toutes les douces jouissances que peuvent donner les arts, on n'y connaissait d'autre lassitude que celle de jouir, que celle qu'on peut prendre dans les gondoles, canapés ambulans, qui, tout en vous berçant au refrain d'une barcarole, vous transportent d'un plaisir à un autre pendant le plaisir même.

La place Saint-Marc est le soir pour Venise ce qu'est le soir pour Paris le boulevard Italien, le rendez-vous des promeneurs. Dès que la chaleur était tombée, là, devant les cafés, sur plusieurs rangées de chaises, se réunissait l'élite de la société, qui, tout en prenant des rafraîchissemens, se faisait spectacle à elle-même. À neuf heures, on sortait du café pour aller au théâtre, d'où l'on sortait à minuit pour revenir au café où l'on restait jusqu'à la fin de la nuit. La nuit est vraiment le temps de l'activité à Venise et dans toutes les villes d'Italie. Sous un ciel dont les ardeurs sont insupportables, le jour est le temps du repos: ce n'est guère avant quatre heures après midi que commence à circuler cette population, qui ne se couche qu'à l'heure où se lève la population du nord.

Ces moeurs indolentes et voluptueuses ne doivent pas être entièrement imputées au climat; il faut y voir aussi l'influence de l'ancien gouvernement vénitien. Ne permettant pas qu'on s'occupât de politique, il rendait en licence au peuple ce qu'il lui enlevait en liberté, et lui permettait même des vices en échange des vertus qu'il lui interdisait, ou qu'il punissait plus cruellement qu'ailleurs on ne punit des crimes.

Cette politique ne déplaisait pas aux courtisanes, qu'autrefois on avait exilées. Comme les conséquences de cette mesure avaient perverti les moeurs au lieu de les épurer, se relâchant de sa rigueur, non seulement le gouvernement rappela ces dames, mais il leur assigna, avec des fonds pour leur entretien, des maisons spéciales qu'on appelait _case rampane_. Effrayés surtout de la propagation d'une certaine aberration de goût que l'absence de ces femmes avait provoquée chez les jeunes gens, les pères de la patrie, pour remettre en crédit l'amour honnête, décrétèrent qu'il fallait remettre même en honneur les femmes qui n'étaient pas honnêtes, et à cet effet ils convinrent, dit Hamelot de la Houssaie, de se montrer en public avec les _signore_. Quelles étaient les moeurs d'un peuple où les sages croyaient un tel exemple utile à la régénération des moeurs!

Pendant mon séjour à Venise, j'employai ainsi toutes mes soirées. Quant aux matinées, car il y en avait même là pour les Français dont l'activité ne pouvait se résigner à rester oisive la moitié du jour, quant aux matinées, je les employais à parcourir la ville, et à visiter les monumens dans un intérêt auquel la politique n'était pas étrangère.

CHAPITRE V.

Palais Saint-Marc.--Salle de l'inquisition d'État.--Le général Gentili.--Julien et Matera.--Départ de l'expédition.

Les circonstances favorisaient ma curiosité. Avec l'ancien gouvernement étaient tombés les verrous qui fermaient les portes du palais Saint-Marc. Je pus donc voir et revoir ce que l'oeil d'un étranger n'avait jamais vu deux fois, et ce que la plume n'avait pas encore osé décrire. Je n'entends pas parler de l'enceinte magnifique où délibérait le grand conseil, des salles où s'assemblaient le conseil des dix et d'autres tribunaux, mais de celle où le conseil des trois tenait ses terribles assises, et rendait ses arrêts mystérieux. Là, plus de cette pompe qui recouvre d'or, de sculptures et de tableaux les parois et les plafonds des autres parties du palais; des murs nus, trois fauteuils de cuir noir placés sur une estrade de bois de chêne pour les juges; dans le parquet, une table de même bois et un siége de même étoffe pour le greffier; au milieu du parquet, une sellette pour l'accusé; du côté opposé à une porte qui communique avec le palais, et dans un des angles de la pièce, un rideau d'étoffe sombre masquant une porte qui, par un long corridor, communique avec les prisons; voilà tout ce qui s'offrit à mes regards dans ce local célèbre. Je n'y trouvai pas ces tentures noires dont il devait être tapissé, d'après ce que m'avait dit mon ami Denon qui n'en parlait que par tradition; je ne trouvai pas non plus dans l'espèce de tambour que recouvrait le rideau funeste les instrumens de torture qui arrachaient des aveux aux accusés trop discrets à l'interrogatoire, et le tourniquet fatal à l'aide duquel les jugemens du tribunal s'exécutaient à l'instant même où ils étaient prononcés.

Avait-on fait disparaître cette horrible partie du mobilier inquisitorial, ou n'avait-il existé que dans l'imagination des narrateurs? Mais bien qu'aucun objet n'y révoltât les yeux, bien qu'aucune voix n'y affligeât les oreilles, les souvenirs que réveille le nom seul du tribunal qui siégea là pendant plus de cinq siècles n'en faisaient pas moins pour moi un lieu formidable.

De là, je passai dans des lieux plus formidables encore. Je descendis dans les cachots appelés _Pozzi_ (les puits), cachots établis au-dessous du niveau de la mer dans les fondations du palais ducal.

L'air pénètre à peine dans ces tombeaux où le jour ne pénétra jamais. Sept pieds de long, cinq pieds de large, telle est à peu près leur dimension; un bois de lit, tel est leur ameublement. Pour garantir le prisonnier de l'humidité qui suinte éternellement à travers les murs, on les avait recouverts en planches de chêne. Mais ces planches pouvaient-elles le protéger? Pénétrées et amollies par la moiteur, elles étaient réduites en une espèce de pâte noire qui cédait sous les doigts et en conservait l'empreinte. J'en détachai un débris que j'emportai. Exposé au grand air, il se sécha, et ressemblait alors à un morceau de charbon. Une dame vénitienne, Mme Michieli, à qui je le montrai, et qui, bien que nièce du doge détrôné, applaudissait plus que personne à la ruine de l'aristocratie, me le demanda comme un témoignage de la cruauté du gouvernement déchu.

Il me semblait qu'on ne pouvait pas vivre six semaines dans ces cachots. Les Français, à leur arrivée, y trouvèrent pourtant deux prisonniers qui gémissaient là, l'un depuis dix-sept ans, et l'autre depuis trente ans, sans savoir pourquoi.

Sous les toits du même palais, sont d'autres prisons, _i Piombi_ (les plombs), où les détenus étaient exposés à un supplice d'un genre tout contraire. L'action continuelle du soleil faisait de ces chambres étroites et basses de véritables fournaises.

Le palais Saint-Marc abonde en richesses de tous les genres. Les arts semblent s'être épuisés à le décorer; le Tintoret, le Titien, Paul Véronèse, le Bassan, les deux Palma, ont peint les tableaux immenses qui tapissent ses murs et ses voûtes.

Je n'en ferai pas la description; ce n'est pas un itinéraire que j'écris ici. Je dirai seulement que, dans le palais Saint-Marc comme dans celui de Versailles, ce sont les faits les plus glorieux pour l'État que les peintres s'appliquaient à retracer. La salle dite du _Squitinio_, peinte en grande partie par Véronèse, est un résumé de l'histoire de la république, comme la grande galerie de Versailles est un résumé de l'histoire de Louis XIV.

Autour de cette vaste enceinte, sont représentés les papes venant chercher un asile dans Venise, les empereurs sollicitant son alliance, acceptant sa médiation, ses flottes conquérant les îles, ses armées escaladant les remparts, des victoires sur terre, des victoires sur mer, et au point dominant de la voûte ou plutôt du plafond, comme du haut de l'empyrée, la république de Venise, sous la figure d'une belle femme, souriant au spectacle de sa gloire et de sa prospérité.

Autour de cette salle se développe, à l'instar d'une frise, une série de portraits représentant les doges qui ont régné depuis l'institution de cette dignité jusqu'à sa destruction, c'est-à-dire depuis Luc Anafeste, élu en 697, jusqu'à Manini que les Français détrônèrent en 1797, ce qui forme juste une période de onze cents ans. Il est à remarquer que le portrait de ce dernier occupait la seule place qui restât à remplir lors de son élection, de sorte qu'il n'en restait plus pour son successeur; singulier présage! À son rang, dans un cadre sur lequel semblait être tiré un voile funèbre, on lisait en caractères rouges: _Locus Marini Falieri decapitati pro criminibus_, place de Marin Falier, décapité pour ses crimes. Quelle leçon pour ses successeurs!

Cédant aux gens de l'art le droit d'analyser les titres des maîtres de l'école vénitienne à l'admiration publique, je ne me permettrai pas de leur assigner leur rang; je dirai toutefois que si le Titien m'a ravi par l'énergie de son dessin et par l'éclat de ses couleurs, Paul Véronèse ne m'a pas moins surpris par la vérité des siennes et par la simplicité de ses compositions. Moins brillant qu'eux, le Tintoret m'a paru avoir une capacité de conception supérieure encore à la leur. On n'en saurait disconvenir en voyant son tableau du Paradis, où l'on ne compte pas moins de quatorze cents têtes; ce que je répète, au reste, sur la foi d'autrui, car je n'ai pas entrepris ce dénombrement. Je ne crois pas qu'il y ait plus de faces humaines dans le _Jugement dernier_ de Michel-Ange, conception à laquelle je ne prétends pas néanmoins comparer celle-ci; conception bien autrement animée: tout est en action dans le _Jugement dernier_, et cette action se communique au plus froid des spectateurs. Tout est en repos, tout est calme dans le Paradis, et ce calme vous gagne.

Les fortes émotions naissent des situations fortes: voilà pourquoi, dans les arts, la représentation du bonheur ennuie à la longue; voilà pourquoi on lui préfère la fatigue qu'excite le spectacle d'une grande infortune. C'est par son _Enfer_ que le Dante est connu; on le relit dix fois, vingt fois, cent fois: que de gens n'ont pas lu deux fois son _Paradis_!

Parmi les tableaux de Palma (le jeune), il en est deux qui frappèrent mon attention. L'un représente, autant que je puis m'en souvenir, les Nations dans l'attente du Jugement dernier. Je ne me rappelle pas trop si le Souverain-Juge a pris place sur son tribunal, mais je me rappelle très-bien que déjà les ministres de ses volontés remplissent leurs fonctions, que les anges sont en l'air, et qu'au son de la trompette les humains se sont rassemblés au pied du trône. Dans la foule se trouve une jeune femme, belle comme un ange, fraîche comme une nymphe; on voit bien qu'elle n'est pas tout-à-fait innocente, et que ce n'est pas sans quelque inquiétude qu'elle voit approcher l'heure que le juste lui-même ne verra pas venir sans trembler; mais son regard tout à la fois tendre et suppliant est rempli d'un charme si particulier, qu'on sent qu'il lui obtiendra grâce devant celui qui a fait grâce à Madeleine, et que déjà _remittuntur ei peccata multa, quia dilexit multùm_. (Év. selon saint Luc, c.v.)

Dans l'autre tableau, on ne retrouve pas la même indulgence chez celui qui rend à chacun selon ses oeuvres. Le jugement a été prononcé, il s'exécute. Les boucs sont séparés des brebis; l'enfer ouvert attend sa proie: déjà les diables s'en sont saisis. Dans les griffes de l'un d'eux se retrouve la pécheresse, moins fraîche peut-être, mais toujours belle, mais toujours séduisante: c'est pour sa coquetterie, évidemment, que la pauvrette est damnée; car tout en subissant la peine de son péché, elle y retombe. Tout suppliant qu'il soit, le regard qu'elle adresse à l'Ange de ténèbres porte éminemment le caractère de l'agacerie et de la séduction: le diable ailleurs séduit la femme, ici c'est la femme qui séduit le diable.

Voici l'explication de ce double fait. La seigneurie avait, dit-on, commandé au peintre deux tableaux sur ces sujets. Heureux alors, Palma plaça dans le premier la femme qu'il aimait, la femme dont il se croyait aimé, et la peignit resplendissante de tous les charmes qui l'avaient séduit, charmes dignes du Paradis; mais le tableau à peine fini, et l'autre à peine commencé, le bonheur du peintre s'étant évanoui avec la fidélité de sa maîtresse, pour la punir des tortures qu'elle lui causait, l'artiste la condamna aux tortures éternelles, l'immortalisant par sa vengeance comme il l'avait immortalisée par sa tendresse.

L'église Ducale, _la chiesa Ducale_, qui touche au palais Saint-Marc, renferme aussi des richesses innombrables et inestimables. C'est d'elles, plus que de son architecture, qu'elle tient son prix. Les matières les plus précieuses y ont été prodiguées pour son embellissement. Dépouilles de l'Attique, des colonnes d'albâtre fleuri y soutiennent le tabernacle; les murs, le sol, la voûte sont incrustés de mosaïques magnifiques: mais ces objets de l'admiration des voyageurs ont bien moins de prix pour les Vénitiens que le sarcophage qui contient le corps de saint Marc.

Cette précieuse relique appartenait jadis à l'église d'Alexandrie d'Égypte. Elle fut apportée de là à Venise par des marchands vénitiens qui s'en emparèrent en substituant dans le tombeau qui la renfermait, au corps de saint Marc, celui de saint Claude, saint moins recommandable, quoiqu'il ait son mérite. Pour empêcher les douaniers musulmans de visiter à la sortie le panier dans lequel ce trésor était enfermé, nos pieux contrebandiers l'avaient recouvert d'une échinée de porc, chair pour laquelle les Musulmans ont une horreur invincible; et, pris pour ce qu'il n'était pas, grâce à cette fraude ingénieuse, saint Marc échappa à leur surveillance, et fut transporté à Venise. Au débarqué, proclamé patron de la république par le peuple et par le sénat, il fut logé dans une église que Justinien Participatio fit bâtir à ses frais: c'est l'église Ducale. Cela se passait en 827.

Indépendamment des objets dont je viens de parler, on retrouve à Venise plusieurs dépouilles de la Grèce. Les colonnes qui se dressent sur la _Piacetta_ viennent de Constantinople, ainsi que les quatre chevaux qui piaffent sur le portique de Saint-Marc, où ils sont revenus après avoir été piaffer à Paris pendant quinze ans devant les Tuileries. Les lions de marbre qui sont assis à la porte de l'arsenal, gardaient jadis l'entrée du Pyrée d'où ils ont été enlevés par Morosini le Péloponésiaque; mais il s'en faut de beaucoup qu'ils vaillent les chevaux de Corinthe, car c'est à cette ville qu'avaient été originairement enlevés les quadrupèdes d'airain dont je viens de parler. Les lions de l'arsenal sont plutôt des monumens de la gloire vénitienne que de l'habileté athénienne. Si c'étaient des chefs-d'oeuvre de l'art, il faut que la main de la guerre et celle du temps les aient bien endommagés, car ce ne sont plus que des blocs à peu près aussi informes que les lions qu'on voit sur le devant des boutiques de certains faïenciers.

L'arsenal de Venise forme dans la ville une ville à part. Là se construisaient, s'armaient et se retiraient ces flottes qui pendant tant de siècles dominèrent l'Archipel et transportèrent en Europe les productions de l'Orient. On y armait pour lors les faibles et derniers restes de cette marine qui, devenue française, devait conduire dans des colonies qui avaient cessé d'être vénitiennes l'expédition dont je faisais partie.