Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III

Chapter 21

Chapter 213,870 wordsPublic domain

Après ce monologue, il appelle _Judy_, sa jeune épouse, qui fait semblant de ne pas l'entendre, et finit par lui envoyer son chien. _Punch_ caresse l'animal; mais celui-ci, dans son humeur hargneuse, le mord au nez et ne veut point lâcher prise, jusqu'à ce qu'enfin, après une bataille bouffonne et plusieurs plaisanteries un peu fortes de _Punch_, celui-ci parvient à se délivrer du chien, qu'il châtie comme il le mérite.

Pendant ce vacarme, l'ami de la maison, _Scaramouche_ arrive avec un grand fouet, et demande à _Punch_ pourquoi il s'est permis de rosser le chien favori de _Judy_, qui ne mord jamais personne. «Pas plus que moi je ne rosse les chiens, reprend _Punch_. Mais, poursuit-il, que tenez-vous là à la main, mon cher _Scaramouche_?--Oh! rien qu'un violon: auriez-vous envie d'en essayer le ton? Venez par ici, et écoutez ce superbe instrument.--Merci, merci, mon cher _Scaramouche_; je distingue les sons parfaitement de loin.» _Scaramouche_ ne se laisse pourtant pas rabrouer, et se mettant à danser et à chanter, il fait claquer son fouet en guise d'accompagnement, puis passant devant _Punch_, il lui en lance comme par mégarde un grand coup dans la figure. _Punch_ fait semblant de ne pas s'en apercevoir; et commençant aussi à danser de son côté, il saisit un moment favorable pour arracher le fouet des mains de _Scaramouche_, et lui donne, pour commencer, un coup si bien appliqué avec le manche, qu'il lui abat la tête. «Ah! ah! s'écrie-t-il en riant, as-tu entendu le violon, mon bon _Scaramouche_? et que penses-tu du son? tant que tu vivras tu n'en entendras pas de plus beau... Mais que fait ma _Judy_, ma douce _Judy_? pourquoi ne viens-tu pas?»

En attendant, _Punch_ a caché le corps de _Scaramouche_ derrière un rideau, et bientôt on voit paraître _Judy_, véritable contre-partie femelle de son mari, avec autant de bosses que lui et un nez plus monstrueux encore. Suit une scène comique de tendresse, après laquelle _Punch_ demande à voir son enfant. _Judy_ sort pour le chercher, et _Punch_, dans un second monologue, s'extasie sur le bonheur dont il jouit comme époux et comme père. Aussitôt que le petit monstre est arrivé, les parens ne se sentent pas de joie, et lui prodiguent les plus doux noms et les plus tendres caresses. _Judy_ sort et laisse le nourrisson dans les bras de son père, qui veut imiter la nourrice et jouer avec l'enfant; mais comme il s'y prend d'une manière fort maladroite, celui-ci se met à crier comme un possédé. _Punch_ cherche d'abord à le calmer, puis il s'impatiente, le frappe, et l'enfant, comme de raison, n'en crie que plus fort; il finit même par faire une incongruité dans la main de son père, qui, furieux, le jette par la fenêtre d'où le petit malheureux vient se casser le cou dans la rue. _Punch_ se penche en avant pour le regarder, fait quelques grimaces, puis se met à rire et chante en dansant:

Dodo, l'enfant do; Va-t'en, petit saligot; En faire un autre est aisé, Le moule n'est pas brisé.

_Judy_ revient, et demande où est son enfant: «Il est allé dormir», reprend _Punch_ avec le plus grand sang-froid. Mais à force d'être questionné, il avoue que pendant qu'il jouait avec lui l'enfant est tombé par la fenêtre. _Judy_ au désespoir s'arrache les cheveux et accable son mari des reproches les plus amers. C'est en vain qu'il la cajole; elle ne veut pas l'écouter, et sort en lui faisant les plus terribles menaces. _Punch_ se tient les côtes à force de rire, danse comme un fou, et bat la mesure avec la tête contre le mur, en chantant:

Qu'elle est folle en son chagrin! Que de bruit pour un bambin! Ah! je saurai, sur mon âme, Bien morigéner ma femme.

_Judy_ revient avec un manche à balai, et tombe sur _Punch_ à bras raccourcis. Il commence par lui parler avec douceur; il promet de ne plus jamais jeter d'enfans par la fenêtre, et la prie de ne pas prendre la plaisanterie si fort au sérieux; mais quand il voit que rien n'y fait, il perd patience et finit comme avec _Scaramouche_, par tuer _Judy_. «Maintenant, dit-il de l'air le plus amical, notre querelle est terminée, ma chère _Judy_; si tu es contente, je le suis aussi: allons, relève-toi, bonne _Judy_: ne fais pas la sotte: c'est encore là une de tes simagrées. Quoi! tu ne veux pas te relever? eh bien! va donc retrouver ton enfant», et il la jette par la fenêtre.

Il ne se donne pas même la peine de regarder après elle, et, poussant un de ses grands éclats de rire, il s'écrie: «C'est une bonne fortune que de perdre une femme; on est bien fou de la garder, quand on peut s'en débarrasser à l'aide d'un couteau ou d'un bâton, et puis la jeter à la mer.»

Au second acte nous trouvons _Punch_ en partie fine avec sa maîtresse _Polly_, à qui il ne fait pas la cour d'une manière très-décente, et à qui il assure qu'elle seule peut le rendre heureux, ajoutant que s'il avait autant de femmes que Salomon, il les tuerait toutes par amour pour elle. Un ami de _Polly_ vient lui faire une visite. Il ne le tue pas, mais il se moque de lui; et comme il s'ennuie et que le temps est beau, il déclare qu'il veut en profiter pour faire une promenade à cheval.

On amène un étalon fougueux sur lequel il caracole pendant quelques minutes d'une manière ridicule, mais qui, à force de ruer, finit par le jeter par terre. Il crie au secours, et son ami le _docteur_, qui par le plus heureux hasard vient précisément à passer, accourt à son aide. _Punch_ est couché presque sans vie, et gémit d'une manière terrible. Le _docteur_ s'efforce de le consoler; il lui tâte le pouls, et lui dit: «Où êtes-vous blessé? Ici?--Non, plus bas.--À la poitrine?--Non, plus bas.--Vous êtes-vous cassé la jambe?--Non, plus haut.--Où donc?[29]» En ce moment, _Punch_ donne au docteur un grand coup sur une certaine partie du corps, se lève en riant, et se met à danser et à chanter cet impromptu:

C'était là que j'étais blessé; Mais ma guérison est entière: Sur le doux, gazon renversé, Pensez-vous que j'étais de verre?

Le _docteur_, furieux, se sauve, mais revient au bout d'un instant, avec sa grande canne à pomme d'or, et dit: «Tenez, mon cher _Punch_, je vous apporte une médecine excellente et qui ne convient qu'à vous.» Puis il fait aller sa canne sur les épaules de _Punch_ bien plus vigoureusement que la défunte _Judy_.

«Oh! là! là! s'écrie celui-ci; mille remercimens, je suis déjà parfaitement guéri. D'ailleurs, mon estomac ne supporte pas la médecine; elle me donne tout de suite mal à la tête et aux reins.--Oh! c'est seulement parce que la dose n'a pas été assez forte! interrompt le docteur: prenez-en encore un peu, et vous vous sentirez beaucoup mieux.--C'est ce que vous autres docteurs dites toujours; mais essayez-en un peu vous-même.--Nous autres docteurs ne prenons jamais nos propres médecines; quant à vous, il ne vous en faut plus que quelques doses.»

_Punch_ parait vaincu; il se laisse tomber et demande grâce; mais l'imprudent docteur se penchant sur lui, _Punch_, avec la promptitude de l'éclair, se jette dans ses bras, lutte avec lui, et finit par s'emparer de la canne, dont il se sert selon sa coutume.

«Maintenant, s'écrie-t-il, j'espère que vous voudrez aussi goûter un peu de votre merveilleuse médecine, mon cher docteur; un tout petit peu seulement, mon digne ami..., comme ceci... et comme cela... Ô mon Dieu! il me tue, s'écrie le docteur.--Cela ne vaut pas la peine d'en parler; c'est l'usage; les docteurs meurent toujours quand ils prennent leurs propres drogues. Allons, encore un coup, cette pillule sera la dernière.» En disant ceci, il lui enfonce la canne dans l'estomac en disant: «Sentez-vous le bon effet de cette médecine dans vos entrailles.» Le _docteur_ tombe mort, et _Punch_ dit en riant: «Mon bon ami, guérissez-vous si vous le pouvez», et il sort en dansant et en chantant.

La justice se réveille enfin, et envoie un constable pour arrêter _Punch_; il le trouve de la meilleure humeur du monde, et occupé à faire ce qu'il appelle de la musique avec une grosse cloche à boeufs.

«M. _Punch_, dit le constable, laissez là pour un moment la musique et le chant, car je viens pour vous faire déchanter.--Que diable êtes-vous donc, mon ami?--Ne me connaissez-vous pas?--Pas le moins du monde, et n'ai aucune envie de vous connaître.--Je suis le constable.--Et permettez-moi de vous demander qui vous a envoyé chercher?--C'est moi qui suis envoyé pour vous chercher.--Allons, je n'ai pas besoin de vous, je puis faire mes affaires tout seul. Je vous remercie bien.--Oui, mais par hasard le constable a besoin de vous.--Diantre! eh pourquoi donc, s'il vous plaît?--Oh! seulement pour vous faire pendre; vous avez tué Scaramouche, votre femme, votre enfant, le docteur!...--Que diantre cela vous fait-il? Si vous restez encore ici, il vous en arrivera tout autant.--Ne plaisantez pas, vous avez commis des meurtres, et voici le mandat d'amener.--Moi j'ai aussi un mandat pour vous, que je vais vous signifier tout à l'heure.»

Ici _Punch_ prend la cloche qu'il a tenue jusqu'alors cachée derrière lui, et frappe un coup si fort sur le derrière de la tête du constable, que celui-ci tombe mort. _Punch_ se sauve en faisant un entrechat et en chantant:

Tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se casse; Mais un joyeux luron de rien ne s'embarrasse.

L'exempt qui, après la mort du constable, est envoyé pour arrêter _Punch_, a le même sort que lui, et enfin le bourreau est obligé de se charger lui-même de l'expédition. Cette fois _Punch_ est pris par sa propre faute; car, sans y faire attention et sans voir le bourreau, il se jette lui-même dans ses bras. Pour la première fois cette rencontre semble l'abasourdir; il s'humilie et va jusqu'à faire la cour à _Jack Casch_: il l'appelle son vieil ami, et lui demande des nouvelles de son épouse mistriss _Casch_. Mais le bourreau lui fait bientôt comprendre que désormais il ne peut plus y avoir d'amitié entre eux; il tâche de lui faire sentir l'énormité de son crime en tuant tout le monde, et même sa femme et son enfant.--Quant à ceux-ci, dit _Punch_, ils étaient à moi, et chacun a le droit d'en user comme il lui plaît.--Et pourquoi avez-vous tué le pauvre docteur?--J'étais dans le cas de légitime défense, mon cher M. _Casch_, car il voulait me tuer.--Comment?--Oui, m'offrant de ses drogues.» Mais tous les prétextes ne servent de rien; trois à quatre valets de bourreau arrivent qui lient _Punch_ et l'entraînent dans la prison.

Dans la scène suivante nous le voyons dans le fond du théâtre, avançant la tête devant une grille de fer et se frottant le long nez contre les barreaux. Il est très-chagrin et très-fâché, ce qui ne l'empêche pas de chanter une chanson à sa façon pour passer le temps. M. _Casch_ et ses valets dressent une potence devant la prison. _Punch_ devient triste; mais au lieu, de se repentir, il n'éprouve qu'un accès d'amour pour sa _Polly_. En attendant, il ne tarde pas à reprendre courage, et débite même plusieurs bons mots sur la beauté de la potence, qu'il compare à un arbre que l'on a sans doute planté devant sa fenêtre pour lui procurer une agréable perspective: «Qu'il sera beau, ajoute-t-il, quand il commencera à porter des feuilles et des fruits!» Quelques hommes apportent une bière qu'ils déposent au pied de la potence. «Eh bien! qu'est-ce que cela veut dire? demande _Punch_. Ah! c'est sans doute la corbeille pour déposer le fruit de cet arbre.»

Dans l'intervalle, _Casch_ est revenu; il salue _Punch_ et ouvre la porte de la prison en lui disant poliment que tout est prêt, et qu'il n'attend que ses ordres. On pense bien que celui-ci n'est pas trop pressé d'accepter l'invitation. Après une assez longue discussion, _Casch_ s'écrie enfin: «Il faut que vous sortiez pour qu'on vous pende.--Vous ne serez pas assez cruel pour cela, dit _Punch_.--Pourquoi avez-vous été assez cruel pour tuer votre femme et votre enfant?--Mais cela n'est pas une raison pour que vous aussi soyez cruel et m'ôtiez la vie!» _Casch_ tire _Punch_ par les cheveux, et c'est en vain que celui-ci demande grâce et promet de se corriger. «Non, mon cher _Punch_, dit froidement _Casch_, ayez seulement la bonté de placer votre tête dans ce noeud coulant, et tout sera fini.»

_Punch_ feint de la maladresse et place toujours sa tête de travers. «Mon Dieu, s'écrie _Casch_, que vous êtes maladroit! Voici comment il faut s'y prendre.»

Le bourreau lui montre comment il faut faire. «Je comprends, dit _Punch_, et puis il faut tirer.» Aussitôt, serrant ferme le bourreau, il le pend lui-même et se cache derrière le mur. Cependant deux hommes arrivent pour enlever le pendu; et, convaincus que c'est le criminel, ils le mettent dans la bière et l'emportent pendant que _Punch_ rit dans sa barbe et danse de joie.

Mais le diable arrive en personne pour s'emparer de lui. C'est en vain que _Punch_ lui fait la très-juste observation qu'il est bien bête de vouloir emporter le meilleur ami qu'il ait sur la terre, le diable n'entend pas raison et étend sur lui ses longues griffes. Il paraît déjà sur le point de partir avec sa proie, comme jadis avec Faust; mais _Punch_ ne se laisse pas si facilement imposer. Il saisit courageusement son fouet meurtrier et défend sa peau même contre le diable. Une bataille terrible s'engage, et... qui se le serait imaginé! _Punch_, si souvent près de sa fin, reste vainqueur; il embroche le noir démon sur la pointe de son fouet, le lève en l'air, et, dansant joyeusement avec lui, il chante:

_Punch_ n'a plus désormais rien à craindre du sort; Il peut vivre content, puisque le diable est mort.

La demeure de _Punch_ est une boite placée sur quatre pieds, et décorée à l'intérieur d'une manière convenable. Ce théâtre se dresse en peu de secondes en tel lieu qu'on désire, et cache sous la draperie l'âme de _Punch_.

Ce spectacle, qui se joue tous les jours dans la rue, varie selon les talens de celui qui sert d'interprète à _Punch_ auprès du public. (_Extrait des Voyages du prince_ PLUCHER MUSCAU.)

Polichinelle se retrouve en Espagne, en Portugal et aussi en Allemagne. Empreint du caractère national, en Allemagne, où il s'appelle _Casparelle_, c'est un philosophe, un métaphysicien presque aussi profond que le docteur _Faust_ qui figure comme lui sur le théâtre des Marionnettes, si l'on en croit Mme de Staël.

En Portugal, Polichinelle conserve ses moeurs; mais c'est un inquisiteur qui là remplace le diable, dans les griffes duquel cette espèce de don Juan finit toujours par tomber, ainsi que le veut la morale.

Complétons cette notice par deux mots sur le Polichinelle en général. Appliquée à un sujet si intéressant, l'érudition ne saurait être fatigante.

Polichinelle est le type du laid. En fait de difformités, il doit être ce qu'est l'Apollon en fait de perfections; comme, en fait de gaucherie, ce qu'est Terpsichore en fait de grâce. Bossu par derrière et par devant, juché sur ses jambés de héron, armé des bras du singe, il doit se mouvoir avec cette raideur sans force, cette souplesse sans ressort qui caractérise le jeu d'un corps qui n'a pas en soi le principe du mouvement, et dont les membres, mis en action par des fils, et non par des nerfs, ne sont pas attachés au tronc par des articulations, mais par des chiffons.

Dans notre siècle, où tant de gens sont sortis de leur sphère, on a vu Polichinelle se produire sur le plus magnifique de nos théâtres, sur le théâtre de l'Opéra. Le danseur qui s'était chargé de ce rôle est un des hommes les plus merveilleux qui aient paru sur cette scène si féconde en merveilles. Il mettait à imiter la marionnette encore plus de fidélité que la marionnette n'en met à imiter l'homme. Il n'avait rien d'humain. À la nature de ses mouvemens et de ses chutes, on ne l'eût pas cru de chair et d'os, mais de coton et de carton: rien de plus savant que ses gestes et que ses attitudes, soit quand, adossé à la coulisse, il y semblait accroché plutôt qu'appuyé, soit quand, s'affaissant tout à coup sur lui-même, il semblait avoir été abandonné par la main ou par le clou qui le soutenait. Son visage était un vrai visage de bois; il faisait illusion à tel point que les enfans le prenaient pour une marionnette qui avait grandi.]

[29: Ceci est évidemment pris d'une tragédie de Shakespeare; dans _Henry V_, une vivandière donne des détails à peu près pareils de l'état où elle a trouvé sir John Falstaff.]

[30: _Sainte Catherine_. Au neuvième siècle, des moines trouvent au mont Sinaï un cadavre épargné par la corruption, effet que plus d'une cause naturelle peut produire. Cette momie est aussitôt proclamée vierge, martyre et sainte, sous le nom d'_Aicatarine_, ce qui veut dire _pure et sans tache_, et vite on lui bâtit une chapelle; mais il lui fallait une légende. Voici celle que lui a rédigée le cardinal Baronius, l'un des plus judicieux légendaires:

Catherine naquit, à Alexandrie d'une famille noble et même royale, puisque Ceste, son père, était tyran d'Alexandrie, qualité qui, au sens de _Simon Métaphraste_, l'un de ses pieux historiens, équivaut à celle de roi. Suivant Pierre _de natalibus_, ou tout bonnement Pierre _Noël_, autre historien de même espèce, une vision détermina Catherine à se faire baptiser. Ayant rêvé que la bonne Vierge la présentait à l'enfant Jésus, qui la repoussait parce qu'elle n'avait pas reçu le baptême, elle se hâta de recevoir ce sacrement, et, sans trop s'en douter, fit, comme on dit, d'une pierre deux coups, car elle reçut tout d'un temps le sacrement de mariage; l'enfant Jésus se montrant de nouveau à elle, la prit pour épouse en présence de sa mère et des anges, et en signe de ce mariage, auquel il ne manquait que le contrat, il lui mit au doigt un anneau qu'elle y retrouva à son réveil. Catherine avait un esprit très-pénétrant; elle étudia la théologie, et, qui plus est, la comprit: elle eut été en état d'argumenter en Sorbonne. Aussi dans Alexandrie, où les ergoteurs n'étaient pas rares, ergotait-elle avec le premier venu, comme de nos jours Mme de Krudner, de mystique mémoire, avec le premier qu'elle rencontrait. De là ses trois _colloques_ avec Maximin.

Maximin II commandait alors en Égypte. Païen comme l'avait été Constantin son collègue, il persécuta d'abord les chrétiens, en faveur desquels il finit aussi par donner un édit, quand il crut, comme l'autre, avoir intérêt à se les concilier. La fureur commence les persécutions, la politique les termine.

Avant d'en venir là, et dans le dessein de forcer les chrétiens à apostasier, Maximin ordonna un jour des sacrifices extraordinaires auxquels ses sujets eurent ordre d'assister sous peine de mort: lui-même, dans le temple de Sérapis, présidait à cette solennité. C'est à cette occasion que Catherine, qui a trois fois argumenté contre cet empereur, eut avec lui son premier _colloque_. Elle entreprit de lui prouver la supériorité du christianisme sur le paganisme. Maximin n'était pas un docteur. Fils d'un pâtre et pâtre lui-même, et puis soldat, il n'avait appris ni dans les étables, ni dans les camps, à raisonner _in modo et figura_. Mais comme il avait des gens qui pensaient ou parlaient pour lui, il mit Catherine aux prises avec eux. Ces théologiens suivant la cour n'étaient pas moins de cinquante. La jeune fille leur fit tête. Un ange était venu lui promettre la victoire; elle fut complète. Appuyée de l'autorité de Socrate, de Platon, d'Aristote et de la Sibylle, Catherine démontra si évidemment l'excellence du christianisme, que le doyen de la faculté s'avoua battu, et, qui plus est, converti. Les quarante-neuf autres docteurs s'étant rangés de l'avis du doyen, Maximin les fit tous jeter au feu; manière de répondre qui fut long-temps en usage. Le bûcher respecta le corps des docteurs après leur mort. C'est un miracle, sans doute. Un miracle qui les eut sauvés eût été encore plus concluant pour leur cause. L'auteur de la légende aurait bien dû y penser. Mais pense-t-on à tout?

Catherine avait proposé à l'empereur de se faire chrétien, si elle mettait les docteurs _a quia_, et l'empereur avait trouvé sa proposition fort impertinente; l'argumentatrice ne fut pourtant pas comprise dans _l'auto-da-fé_. Tout colère qu'il était, Maximin, de complexion fort amoureuse, s'était pris de belle passion pour elle pendant le _colloque_, disant comme Pyrrhus:

Brûlé de plus de feux que je n'en allumai.

Il proposa à Catherine de la prendre sur l'heure pour femme, quoiqu'il fût marié, et que les lois romaines, dont la sagesse autorisait le divorce, ne permissent pas la bigamie. Mais, ainsi que l'a prouvé le général Sarrazin[31], cela n'arrête pas un grand capitaine. Catherine qui, comme on l'a vu, était mariée aussi de son côté, rejeta la proposition de l'empereur. Celui-ci, pour l'attendrir, la livra aux bourreaux. La vierge, étendue sur le chevalet qui lui disloqua tous les membres, fut fouettée jusqu'au sang pendant deux heures avec des _scorpions_[32], et puis jetée dans un cul de basse-fosse, pour y mourir de faim. Cela fait, César, pour se distraire, alla faire un tour dans ses provinces.

Cependant sa femme, l'impératrice Faustine, eut une vision. Catherine la faisait asseoir auprès d'elle, et lui mettant une couronne sur la tête, elle lui disait: _Auguste, c'est mon époux qui vous donne cette couronne_. _Auguste_ voulut voir l'épouse de celui qui lui faisait ce cadeau-là, et pria Porphyre, capitaine de la garde impériale, de lui procurer ce plaisir. Porphyre le lui procura. Il l'introduisit auprès de Catherine, qui de ce cul de basse-fosse où elle avait été jetée toute rompue, tout écorchée, et où elle n'avait ni bu ni mangé, était sortie plus fraîche et plus grasse que jamais! En reconnaissance de tant de politesse, elle promit à l'impératrice et au capitaine, que ses paroles avaient convertis, qu'ils mourraient sous trois jours; ce qui arriva. Maximin, apprenant cette conversion, ne laissa pas échapper une si belle occasion de se mettre en règle. L'impératrice et le capitaine sont envoyés au martyre.

Une fois veuf, César comptait trouver moins de scrupules dans Catherine: mais elle n'était pas veuve, elle. Rien n'ayant pu ébranler sa fidélité, César, dans un mouvement d'humeur, lui fit couper la tête.

Ce ne fut qu'à la suite de leur troisième _colloque_ qu'il lui donna cette preuve de passion. Le second _colloque_, qui avait eu lieu immédiatement après le retour de cet empereur, et dans lequel il avait réitéré à Catherine l'offre de partager la couche impériale, avait eu aussi d'assez tristes conséquences. Maximin, qui ne négligeait rien pour en venir à ses fins, avait fait passer Catherine par les _oubliettes_; mais les roues, armées de rasoirs et de dards, l'eurent à peine touchée, que se brisant contre le corps qu'elles devaient déchirer, elles allèrent tuer de leurs éclats les bourreaux en épargnant l'empereur, dont ces pauvres gens exécutaient les ordres, ce qui, juridiquement parlant, laisse aussi quelque chose à désirer en ce miracle, à moins qu'il n'ait eu pour but de prouver ce grand principe, que l'inviolabilité du prince ne marche pas sans la responsabilité des ministres.

Catherine avait à peine dix-neuf ans lorsqu'elle se signalait par tant de merveilles. C'est le 25 décembre 307 qu'elle alla rejoindre son céleste époux. Elle ne fut pas plutôt à la noce, que les anges transportèrent son corps au mont Sinaï, où il fut retrouvé entier six cents ans après. Il y allaient de temps en temps faire de la musique, ainsi que l'attestent les chevaliers ou les moines qui se sont voués à la garde de cette sainte relique.

Quelques circonstances de cette fable peuvent être vraies. Maximin fut, dit-on, épris d'une Égyptienne remarquable par sa science et par sa beauté; mais cette femme se nommait _Dorothée_. Dans _Dorothée_ trouver _Catherine_, c'est trouver _Platon_ dans _Scaramouche_, mais la crédulité n'y regarde pas de si près.