Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III
Chapter 20
Général, je suis ici depuis quelques jours. Je n'ai pas voulu vous écrire avant d'avoir eu le temps de bien connaître les véritables dispositions de la cour de Naples à notre égard: elles ne sont rien moins que bienveillantes; cela se manifeste jusque dans les plus petites circonstances.
Je débarquai d'abord à Otrante. Muni d'une patente du consul de Naples, laquelle constatait que les îles étaient exemptes de toute contagion, je croyais qu'on m'accorderait la pratique sans difficulté. Je m'abusais. Le bureau de santé me déclara que je ne pourrais communiquer avec la terre qu'après avoir fait une quarantaine dont la durée serait déterminée par le ministère napolitain, à qui on allait en écrire. La contagion que l'on craignait n'était pas celle dont j'étais reconnu exempt. Voyant qu'il me fallait attendre au lazaret la réponse de Naples, et le lazaret d'Otrante étant plus épouvantable qu'une prison, je me suis fait transporter à Brindisi, où l'on vient d'en construire un qui est fort propre et fort élégant. Il a servi de palais à la cour de Naples pendant le séjour que le roi a fait dans cette ville il y a quelques mois.
Arrivé là, j'ai dépêché au général Canclaux, notre ambassadeur, un exprès, qui, dix jours après, m'a rapporté le passeport et les permissions dont j'avais besoin pour me rendre à Naples en poste.
En qualité de commissaire du gouvernement français, j'étais recommandé à tous les gouverneurs des villes, et particulièrement à M. Marulli, qui a été envoyé dans ces provinces avec une petite armée, pour les purger des brigands dont elles sont infestées. Ce général m'a fort bien reçu, et m'a délivré un ordre pour avoir des escortes. Passé Barletta, il a fallu toutefois s'en passer: c'est là pourtant qu'elles sont vraiment nécessaires. On ne traverse pas les Apennins tranquillement, même en plein jour. Nous les avons traversés de nuit sans faire de mauvaises rencontres. Votre fortune nous protégeait.
Il faisait jour encore quand je suis passé près de Cannes. En voyant les bords de l'Aufide et cette plaine à jamais signalée par la victoire, ce n'était pas à Annibal seulement que je pensais.
Je ne dois pas oublier de vous dire, général, qu'à Monopoli, j'ai été obligé de m'arrêter six heures pour faire raccommoder ma voiture, qui s'était rompue contre les débris de la _voie Appienne_, sur lesquels nous avons roulé un moment. Le gouverneur de la ville a voulu que je quittasse l'auberge, et que je vinsse passer chez lui le temps qu'exigeait la réparation. Il m'a fallu même, bon gré mal gré, y accepter à souper; mais ces civilités n'avaient rien d'affectueux; et comme les habitans regardaient avec une curiosité mêlée de quelque admiration le seul Français qui, depuis vos victoires, ait traversé la Pouille, je pense qu'on usait de ce procédé surtout pour m'empêcher d'entrer en communication avec ces bonnes gens, et que la politique y avait autant de part que la politesse.
Les esprits, en effet, sont très-favorablement disposés pour nous dans ces contrées. À Venosa, pendant que je changeais de chevaux, des bourgeois, sachant que j'étais envoyé par le général Bonaparte, sont venus me complimenter, m'ont forcé d'accepter des rafraîchissemens, et ne m'ont laissé partir qu'après avoir fait tous les voeux possibles pour que mon voyage fut heureux.
Il l'a été. Après trois jours de fatigues, je suis arrivé dans la capitale. Je loge au bord de la mer, dans un hôtel tenu par un Français. De là ma vue embrasse le golfe dans toute son étendue. À ma gauche le Vésuve et Herculanum, à ma droite le Pausilippe et le tombeau de Virgile, devant moi l'île de Caprée et les ruines du palais de Tibère: voilà le spectacle qui s'est offert à mes yeux au lever du soleil, quand j'ai ouvert ma fenêtre pour contempler Naples, où j'étais entré de nuit.
Mon premier soin a été d'aller rendre visite à notre ambassadeur. C'est un homme recommandable à plus d'un titre. Personne ne sait mieux que vous, général, ce qu'il vaut comme militaire; mais a-t-il autant de valeur comme diplomate? Monge paraît en douter. Des manières distinguées, de la droiture d'esprit, sont sans doute des qualités précieuses dans un homme chargé des fonctions qu'il remplit ici; mais a-t-il assez de pénétration pour démêler, à travers leurs démonstrations, les dispositions des gens auxquels il a affaire? Le vieil Acton est un ministre bien rusé, pour ne pas dire plus. La reine n'est notre amie que de nom, et le roi, qui nous hait moins, est nul.
Il est évident pour tout le monde, notre ambassadeur excepté, que, forcée de recevoir un envoyé de la république française, la cour de Naples s'étudie à contre-balancer, par la condition subalterne où elle s'efforce de le maintenir, l'effet que sa présence ici pourrait produire sur le peuple, qui n'est pas si indifférent qu'on le dit à la liberté. Toutes les prévenances sont pour le ministre d'Angleterre. On ne laisse guère à celui de France que ce qu'on ne peut pas lui ôter; et, chose singulière, il semble ne pas s'en offenser; il semble même plus occupé de complaire à la cour de Naples que de contenter le gouvernement de Paris. Tiendrait-il plus à sa place qu'à l'honneur de sa place?
Au reste, si l'ambassadeur manque d'énergie, on ne peut faire ce reproche au secrétaire de légation; peut-être celui-là pècherait-il par l'excès contraire. Le citoyen Trouvé, qui remplit ce poste, où il a été porté sur la proposition du directeur Laréveillère-Lépeaux, est un des républicains les plus fermes et les plus chauds qu'on puisse rencontrer. Soit comme journaliste, soit comme poëte, il n'a consacré sa plume qu'à la liberté. Comme journaliste, il a rédigé _le Moniteur_ pendant plusieurs années; et comme poëte, il a composé une tragédie sur la mort d'_Ancastroëm_, et une autre tragédie sur la mort de _Pausanias_. Voilà ce qu'on peut appeler des tragédies républicaines! Dans la dernière, il fait allusion à la tyrannie de Robespierre, quoique celui-ci n'ait jamais tiré une épée. N'importe. S'il n'y a pas parité de condition entre ces deux tyrans, du moins y a-t-il parité de situation. Cela ne suffit-il pas? Les rois n'ont pas d'ennemi plus implacable que le citoyen Trouvé. Il est fait pour aller très-loin, si la république se consolide bien entendu; car il lui serait impossible de s'arranger de tout autre gouvernement. Sans être aussi grand républicain que lui, général, je me crois tout aussi bon Français, et je vous réponds de soutenir en toute occasion l'honneur de ce nom, que vous avez tant agrandi.
Le citoyen Kreutzer, qui a été envoyé dans ce royaume par la commission des arts pour visiter les établissemens de musique et faire des acquisitions dans le but de compléter la bibliothèque du Conservatoire de Paris, doit retourner au premier jour à Rome. Je le chargerai d'une lettre, qui sera le complément de celle-ci, et contiendra les observations qu'un plus long séjour dans cette ville me permettra de vous communiquer avec plus de confiance.
Agréez, général, l'expression de mon respect et de mon dévouement.
ARNAULT. ]
[24: Suétone, _in vita Vespasiani_.]
[25: Nelson.]
[26: Cette lettre dont j'ai perdu la copie ne peut se retrouver que dans les archives du ministère des relations extérieures, à qui le général en chef la renvoya, comme le constate la lettre suivante:
AU MINISTRE DES RELATIONS EXTÉRIEURES.
Passeriano, le 27 fructidor an V.
Je vous envoie, citoyen ministre, une lettre que je reçois du citoyen Arnault. La cour de Naples est gouvernée par Acton. Acton a appris l'art de gouverner sous Léopold à Florence, et Léopold avait pour principe d'envoyer des espions dans toutes les maisons pour savoir ce qui s'y passait.
Je crois qu'une petite lettre de vous à Canclaux, pour l'engager à montrer un peu plus de dignité, et une plainte à Acton sur ce que les négocians français ne sont pas traités avec égard, ne feraient pas un mauvais effet.
BONAPARTE.
(_Extrait de la correspondance de l'armée d'Italie_.)]
[27: _Ranieri Calsabigi_, poëte dramatique, consacra, comme Apostolo-Zeno et comme Métastase, son talent à la scène lyrique. Il a composé, sous le titre d'_azione teatrale_, de _dramma_ ou de _tragedia per musica_, six ouvrages pour le théâtre italien: _Orfeo e Euridice_, _Alceste_, _Paride e Elena_, _le Danaidi_, _Elvira_, _Elfrida_.
Ces diverses pièces ont servi de thème aux plus grands compositeurs du dix-huitième siècle, et plusieurs d'entre elles ont été adaptées au théâtre de notre opéra. Tels sont _Orphée_ et _Alceste_, opéras composés d'abord sur des paroles italiennes par Gluck, qui a mis aussi en musique le _Paride_. La tragédie des _Danaïdes_, où _Salieri_ se montre tour à tour rival de Gluck et de Sacchini, est calquée sur les _Danaidi_ de _Calsabigi_.
L'_Elvira_ et l'_Elfrida_ avaient été faites pour Paësiello. Je ne connais que le dernier de ces deux opéras. J'ai entendu peu de musique aussi mélodieuse et aussi touchante que celle de l'_Elfrida_; et je n'en ai pas entendu de plus simple.
_Calsabigi_ mérite la place honorable qu'il occupe parmi les auteurs lyriques. Habilement coupés, ses drames sont écrits avec la mollesse que réclame le genre, sans manquer toutefois d'énergie quand la situation l'exige; son style est élégant et pur.
Nourri des modèles que nous ont laissés les anciens, et simple comme eux dans ses compositions, ce poëte reproduit souvent avec succès leurs traits les plus heureux. On reconnaît quelque chose d'Horace dans ces vers d'_Elfrida_.
Di furor per me s'accenda, Arda il volto de' tiranni; Alle pene ed agli affanni Mi condanni il mondo il ciel: Frema il mar, tremi la terra, È tranquilla un' alma forte: Non vacilla in faccia a morte Core intrepido e fedel.
Ces stances par lesquelles Orphée déplore la mort d'Eurydice méritent aussi d'être citées.
I.
Chiamo il mio ben cosi Quando si monstra il di Quando s'asconde. Ma oh vano il mio dolor! L'idolo del mio cor Non mi risponde.
II.
Cerco il mio ben cosi, In queste ove mori Funeste sponde. Ma, sola al mio dolor Perchè connobe amor L'eco risponde.
III.
Piango il mio ben cosi Se il sol indora il di Se va nell' onde. Pietoso al pianto mio Va mormorando il rio E mi risponde.
C'est sur ces vers, inspirés par Virgile et parodiés par M. Molines, que Gluck a soupiré l'air: _Objet de mon amour_, air qui ne saurait vieillir pas plus que le coeur humain.
_Calsabigi_ était déjà mort quand j'arrivai à Naples. On a recueilli en deux volumes ses oeuvres, qui renferment, indépendamment de ses ouvrages dramatiques, quelques dissertations judicieuses.]
[28: Je retrouve dans mes paperasses la dissertation suivante dont les principaux documens m'ont été fournis par le chevalier _De Angely_, Napolitain recommandable à plus d'un titre, et versé dans tous les genres d'érudition; qu'on me permette de la reproduire dans la forme sous laquelle elle a été publiée dans un journal étranger:
SUR POLICHINELLE.
Tout le monde connaît Polichinelle, on sait qu'il vit, mais c'est tout; on ne s'inquiète guère d'en savoir davantage. Son histoire mérite pourtant qu'on s'en occupe. Quand un individu fixe sur lui l'attention, et à plus forte raison l'admiration publique, il n'est pas indifférent de savoir d'où il vient et de quels parens il sort, soit pour le louer d'avoir soutenu l'honneur d'une race illustre, soit pour le féliciter d'avoir appelé la gloire sur une famille ignorée avant lui.
Polichinelle est d'origine napolitaine, je le savais; mais j'ignorais à quelle province il appartenait, et à quelle époque il était apparu pour la première fois sur la scène du monde. J'avais consulté Bayle, Moréri, Montfoncon, le nobiliaire du père Anselme, le dictionnaire de la Fable, le dictionnaire de la Bible, la Biographie universelle, peine inutile! Mes recherches sur cet objet ne me conduisaient à rien. De guerre lasse, je me disposais à sortir de la bibliothèque royale où cet intérêt m'avait conduit, quand un personnage dont la physionomie sérieuse portait cependant je ne sais quel caractère de malice, et qui prenait des notes à côté de moi, m'adressa une question, à quel propos? n'importe. Remarquant que cet homme, qui ne prononce pas aussi correctement qu'il s'exprime, avait un certain accent étranger, l'accent italien, et lui ayant entendu dire qu'il était de l'académie _des Arcades de Rome_, je présumai qu'il pourrait me donner satisfaction sur l'objet qui m'occupait; je ne me trompais pas.
«--L'origine de Polichinelle, me répond-il, est plus ancienne que celle des plus nobles familles de l'Europe, et elle se prouve par des monumens plus authentiques encore que ceux dont celles-ci se prévalent.
«Les érudits ne sont pourtant pas tous d'accord sur ce point, tout incontestable qu'il me paraisse. Exposons leur opinion avant de vous donner la mienne.
«Vous avez sans doute entendu parler de l'abbé Galiani qui fut homme d'esprit, quoique érudit, ou érudit, quoique homme d'esprit. Il est du nombre de ceux qui prétendent que Polichinelle n'est qu'un homme nouveau. Dans un ouvrage très-original, qui a pour titre _del Dialetto Napolitano_, du patois napolitain, ce docte veut que Polichinelle, dont c'est la langue primitive, ne soit qu'un paysan qui pendant les vendanges parcourait les environs de Nola avec une troupe de paysans ivres comme lui, divertissant les passans par ses quolibets et par ses bouffonneries. Ainsi la farce et la tragédie auraient la même origine, et Polichinelle aurait commencé comme Eschyle.
«Il y a bien quelque chose de vrai là-dedans quant au fait; mais quant à l'époque il y a erreur. Que de siècles cette opinion n'enlève-t-elle pas à l'antiquité de Polichinelle qui, si elle s'accréditait, pourrait à peine entrer dans un chapitre noble d'Allemagne!
«Les philosophes du dernier siècle, avec lesquels Galiani était intimement lié, avaient introduit dans la critique de l'histoire un scepticisme qui en détruisait le merveilleux. Polichinelle n'est pas le seul personnage important à qui cette manie, introduite par Bayle et propagée par Voltaire, ait porté préjudice, et puis il n'est pas rare de voir un homme d'esprit se faire le défenseur d'un paradoxe dans l'unique intention de briller.
«Nous fondant sur des preuves irréfragables, nous défendrons, nous, les droits que le caprice d'un abbé conteste à Polichinelle, et nous espérons nous en tirer à notre honneur.
«Le Polichinelle napolitain, mon cher Monsieur, descend en droite ligne d'un histrion antique connu sous le nom de _Mimus Albus_, l'histrion blanc, nom qu'il tenait de son costume qui, jadis, comme aujourd'hui en Italie, était aussi blanc que l'habit de votre Gille.
«En 1797, dans une fouille faite à Rome près de l'Esquilin, on trouva une statue de bronze représentant un ancien mime masqué, qui avait, disent les archéologues, _in utroque oris angulo sannæ_, aux deux coins de la bouche des grelots _seu globuli argentei_, ou des globules d'argent; de plus il était _gibbus in pectore et in dorso_, bossu par devant et par derrière, _in pedibusque socci_, et il était chaussé d'un brodequin.
«Aux bosses près, que n'a pas conservées notre Polichinelle (c'est un Napolitain qui parle), n'est-ce pas là son portrait physique? On retrouve aussi son portrait moral dans celui qu'Apulée fait du même personnage _in Apologia_, dans son Apologie; il l'y appelle _maccum_, mot qui au sens de Juste Lipse, jadis professeur à Louvain, signifie _bardum_, un balourd, _fatuum_, un sot, _stolidum_, un imbécile. Nos Polichinelles modernes sont-ils autre chose?
«Le _Mimus Albus_ jouait un rôle important dans les _Atellanes_, espèce de comédie particulière aux anciens Romains, et qui était pour eux ce que sont pour vous les _farces_. Ses fonctions dans les _Atellanes_ étaient de faire rire les spectateurs par sa mise ridicule, ses grimaces, ses contorsions et ses saillies, tantôt licencieuses et tantôt satiriques. _Homines absurdo habitu oris, et reliqui corporis cachinnos à naturâ excitantes_. Il était originaire d'Atella, ville du pays des Osques, laquelle était placée entre Naples et Capoue, et qui se vantait d'avoir été le berceau des Atellanes. Or cette ville, qui existe encore, se trouve dans le voisinage d'Acerra, patrie du Polichinelle moderne. N'est-il pas évident que celui-ci n'est que le _Mimus Albus_ ressuscité?
«--Sans contredit, _signor_, répondis-je à cet académicien. Mais comment le _Mimus Albus_, l'histrion blanc, a-t-il reçu le nom de Polichinelle? Cette question me semble un peu plus difficile à résoudre que la première.
«--Point du tout, me répliqua l'historiographe de Polichinelle: l'étymologie du nom de Polichinelle, que nous appelons _Pullicinella_, n'est pas plus difficile à trouver que la généalogie de sa personne; j'espère vous en convaincre.
«Mais poursuivons. J'ai omis de citer à l'appui de mon opinion sur l'origine de Polichinelle une assertion de M. Schlégel qui, dans la circonstance, peut faire autorité, puisqu'il ne s'agit pas ici de goût. Notez qu'il affirme, dans son Cours de littérature, avoir vu sur quelques uns de ces _vases campaniens_, plus connus sous la fausse dénomination de _vases étrusques_, des figures grotesques et masquées, portant des pantalons à larges plis, et une veste à manches, ce qui leur compose un habillement tout-à-fait étranger aux Grecs et aux Romains. N'est-ce pas là le costume du Polichinelle napolitain? Notez qu'il affirme aussi avoir trouvé dans les fresques de Pompeï la figure d'un mime antique parfaitement ressemblante au Polichinelle de nos jours.
«--D'après ces autorités, répondis-je, je tiens Polichinelle pour antique; mais il n'en peut pas être ainsi de son nom: ce nom n'est pas aussi vieux que sa personne. Polichinelle ne peut pas être un nom latin.
«--C'est ce qui vous trompe, me repartit l'Arcadien. Ce nom est latin, très-latin, tout aussi latin que le nom par lequel Horace et Virgile désignaient un poulet.
«--Un poulet, m'écriai-je, s'appelait _pullus gallinaceus_ dans la langue du siècle d'Auguste, _in sterquilinio dum quærit escam pullus gallinaceus_, dit le fabuliste. Or, je ne vois guère plus de rapport entre _pullus gallinaceus_ et _pullicinella_ qu'entre _Alfana_ et _equus_, que des étymologistes font dériver l'un de l'autre.
«--Distinguons, répliqua le savant; le poulet s'appelait aussi en latin _pullicenus_, dans la langue du siècle de Dioclétien, si ce n'est dans celle du siècle d'Auguste. Lampride dit en parlant de la passion d'Alexandre Sévère pour les oiseaux, et elle était grande puisqu'il comptait vingt mille ramiers dans sa volière, indépendamment des paons, des faisans, des poules; des canards et des perdrix qu'il faisait élever; Lampride dit que pour que cette manie impériale ne fût pas onéreuse au public, ce prince y satisfaisait par la vente de ses oeufs, de ses poulets et de ses pigeonneaux: _ex ovis_ et _pullicionis_ et _pipineonibus_ (_Lamp. in vita Alex. Sev., cap. 41_). N'y a-t-il pas plus que de l'analogie entre _pullicenus_ et _pullicinella_? Ce dernier mot ne parait-il pas être un diminutif du premier? Aussi ces archéologues prétendent-ils que ce nom fut donné au _Mimus Albus_ en raison de la conformité de son nez saillant et crochu avec le bec des gallinacées.
«_Pullicinellæ speciatim excellant adunco prominenteque naso, rostrum pullorum imitante._
«Cette conformité est frappante surtout entre le nez de Polichinelle et le bec du dindon, _gallus Indicus_. Mais le dindon n'est connu que _depuis l'institution des jésuites_, dont la célébrité est bien plus jeune que celle de Polichinelle.
«Les mêmes archéologues affirment aussi que _pullicinella_ n'est qu'une traduction du mot _maccus_, qui signifiait dans le jargon des Osques ce que signifiait l'autre mot dans le jargon campanien, à qui le patois napolitain l'a emprunté. _Maccus in vetere linguá oscâ_ et _Pullicinella, vox italica ex dialecto Campaniæ deducta unum et idem sunt._
«--Je suis obligé d'en convenir, cette étymologie est tout-à-fait plausible. Le Polichinelle du midi est un vieux citoyen romain. Mais le Polichinelle du nord, si différent du vôtre par son costume, par sa taille et par sa figure, par sa face enluminée, par son habit bariolé, par ce chapeau à deux cornes, d'où sort une pyramide, et par sa double bosse, notre Polichinelle, dis-je, est-il autre chose qu'un badaud de Paris? L'invention de ce bouffon-là est évidemment moderne. Ne nous la contestez pas.
«--J'en suis au désespoir, reprit mon érudit, mais je ne puis même vous concéder l'honneur de l'avoir créé. Le type de votre Polichinelle ne se reconnaît-il pas dans la figure grotesque que M. Schlégel a découverte sur les murs de Pompeï? ne se reconnaît-il pas dans le personnage figuré sur le vase extrait des fouilles faites à l'Esquilin? Rappelez-vous que ce personnage est _gibbus in pectore et in dorso_, c'est-à-dire bossu par devant et par derrière, et qu'il portait à la bouche _in utroque oris angulo sannæ_, instrumens propres à accompagner ses bouffonneries, et qui pourraient bien avoir été remplacés chez le Polichinelle gaulois par cet instrument qui modifie si plaisamment sa voix, et qu'on appelle vulgairement _pratique_. La haute forme du chapeau de ce farceur ne rappelle-t-elle pas le bonnet phrygien que porte notre _Pullicinella_, et que portait le bouffon d'Atella? C'est ce bonnet dont vous avez élargi et relevé les bords en les galonnant ou les brodant avec du point de Hongrie.»
Cette démonstration me parut sans réplique.
Je ne suis pas de ceux qui prétendent que les modernes ont moins de génie que les anciens. Ils en ont autant qu'il en faut pour inventer Polichinelle et l'_Énéide_. Mais malheureusement cela était fait quand ils sont venus au monde. Il n'en est pas des arts comme des sciences, dont les progrès ne connaissent pas de limites. En matière d'art, on croit avoir inventé une chose quand on n'a fait que la retrouver. Nous ne créons pas, nous exhumons. La farce et la tragédie nous sont venues de l'antiquité dans le même tombereau. Il y a trois mille ans que la première épopée est sortie du cerveau d'Homère; trois mille deux cents que Palamède jouait aux échecs sous les murs de Pergame; le cheval de Troie a été fabriqué avant les joujous de Nuremberg, et le jeu d'oie lui-même est renouvelé des Grecs.
Polichinelle règne dans tous les pays civilisés, comme il a régné à toutes les époques de la civilisation. Il a des théâtres chez tous les peuples lettrés. Sous des habits et sous des noms différens il joue partout les mêmes farces. On en pourra juger par l'extrait suivant, que le prince _Plucher Muscau_ a donné d'une tragédie anglaise dont Polichinelle est le héros, et qui est évidemment traduite du répertoire de nos marionnettes. Nous faisons tous les jours assez d'emprunts au répertoire britannique, pour lui pardonner d'avoir usé une fois de représailles, y eût-il plus que compensation.
En Angleterre, Polichinelle s'appelle _Punch_, abréviation évidente du nom _Puncinella_ que les Napolitains lui donnent aussi.
«Quand la toile se lève (c'est le prince qui parle), on entend _Punch_ fredonner derrière la scène l'air français de Malborough, sur quoi il arrive en dansant, et fait connaître aux spectateurs, en vers burlesques, quelle espèce d'homme il est. Il se dit un bon luron qui aime à plaisanter, mais ne souffre point qu'on le plaisante, et qui n'est doux que vis-à-vis du beau sexe. Il dépense librement son argent, et n'a d'autre but dans le monde que de rire et de devenir aussi gras que possible. Il est hardi comme un page et grand séducteur de jeunes filles, amateur de la bonne chère quand sa bourse est remplie, et quand elle est vide, prêt à vivre, s'il le faut, de l'écorce des arbres; s'il meurt, eh bien! qu'importe? tout sera fini pour _Punch_.»