Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III

Chapter 19

Chapter 193,815 wordsPublic domain

L'occupation que me donne l'état de délabrement où sont toutes les parties de l'administration ne m'a pas empêché de faire des recherches relatives aux objets soumis à la confiscation; Je n'ai rien trouvé jusqu'à présent. Il n'y a aucun magasin appartenant aux puissances coalisées. Depuis plus d'un an, l'on n'a pas vu d'Anglais à Corfou. Le consul russe y est presque aussi misérable que le consul français, et ce n'est pas peu dire.

Je n'ai rien à ajouter pour le présent aux objets contenus dans cette lettre. Mon rapport sur les arts ne sera ni difficile ni long. Cette ville ne renferme qu'un monument élevé, dans la citadelle, au maréchal Schullembourg, qui la défendit contre les Turcs: c'est sa statue pédestre. Point de statue hors celle-là; point de tableau, point de bibliothèque: une salle de spectacle et pas d'imprimerie. La seule rareté que j'ai rencontrée est l'église de Saint-Spiridion: c'est une mine d'argent.

Le peuple est superstitieux et lâche. Le marchand de figues et le garçon boucher sont également armés: rien n'était plus commun que les assassinats; mais la corruption de l'ancien gouvernement porte à croire que leur multiplicité pouvait être également imputée aux gouvernans et aux gouvernés.

On trafiquait également de la mort et de la vie d'un homme avec le juge et l'assassin. Saint Spiridion, qui a fait encore un miracle il y a trois semaines, en opère encore, moins souvent toutefois qu'un autre saint, devant lequel tout le monde est à genoux ici: ce saint s'appelle _Denaro_ (l'argent).

Je dois aller voir au premier jour les fameux jardins d'Alcinoüs et la pierre sur laquelle lavait Nausicaa. Je ne sais si les princesses sont à la campagne, ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à la ville nous ne voyons guère que des blanchisseuses.

Je ne puis terminer, général, sans vous réitérer mes remercimens, et pour la mission dont vous m'avez honoré, et pour les relations où je suis avec les hommes estimables auxquels vous m'avez associé. Permettez-moi aussi de vous renouveler, ainsi qu'à Mme Bonaparte, l'assurance de ma reconnaissance et de mon entier dévouement.

ARNAULT.

_P. S._ Général, le général Gentili me charge de vous parler particulièrement de trois personnes: d'abord du citoyen d'Arbois, du service duquel il a beaucoup à se louer, et pour lequel il désire un grade dont il a joui il y a quatre ans, le grade d'adjudant-général. Cette faveur aplanirait d'ailleurs de petites difficultés qui s'élèvent, en fait de service, entre le commandant de la place, qui, comme chef de brigade, répugnerait à faire ses rapports au chef de l'état-major, qui n'est que chef de bataillon.

Les autres personnes sont le brave capitaine Bourdé, qui, par l'habileté de ses manoeuvres, a suppléé au bon vent qui nous a toujours manqué; et le consul français à Corfou, que sa détresse et les désagrémens qu'il a éprouvés de la part des Vénitiens rendent dignes de considération.]

[14:

AU GÉNÉRAL EN CHEF.

Corfou, le 23 messidor an V (11 juillet 1797).

Notre municipalité est installée depuis le 10 de ce mois; le choix que nous en avons fait a paru plaire à la majorité.

Nous avions pour but de contenter toutes les classes et tous les rites; et cependant à notre grand étonnement, cette précaution, qui devait assurer la tranquillité de l'île, l'a troublée hier pour quelques instans.

Un prêtre grec nous déclare tout à coup que les saints ou sacrés canons ne lui permettent pas de prendre une place dans le gouvernement: notez en passant que ce prêtre entretient _una ragazza_ (une fille). Il cite les conciles dans un court mémoire, et y joint sa démission. La municipalité, sur mon avis, l'accepte par respect pour la liberté de conscience; mais il en résulte que les Grecs, de ce qu'un de leurs prêtres ne croit pas pouvoir siéger à la municipalité, concluent que l'archevêque latin et les Juifs, à plus forte raison, doivent s'en retirer. Par une conséquence de nos principes, nous avions nommé deux Juifs dans la municipalité.

Les esprits fermentent; des gens, connus par leur turbulence, les excitent et répandent quelque argent. Hier, enfin, la municipalité se trouve investie ou plutôt assaillie dans le lieu de ses séances. Un mauvais sujet exige au nom du peuple, dans un mémoire signé de lui seul, l'expulsion des Juifs. La municipalité se tait; le président ne sait que dire. Les Grecs battent les Juifs: et les Juifs, qui ne sont pas Grecs, se sauvent.

On m'avertit de ce tumulte. J'y cours sans armes et accompagné de deux Français. Je n'ai jamais entendu des cris pareils: _Vivent les Français! point d'Hébreux!_ Nous marchons droit à la municipalité; cinq cents piaillards nous suivent. La municipalité était fermée et les membres dispersés. Il nous faut, en conséquence, rester seuls au milieu de cette populace forcenée, criant à tue-tête dans son jargon, et n'entendant pas un mot de notre langue.

Les séditieux demandaient non seulement que les Hébreux, _qui, à les entendre, sont des chiens_, fussent exclus du corps municipal, mais qu'il leur fût même prescrit de ne porter la cocarde qu'au bras.

J'essayai de répondre à cette requête par un beau discours, où j'expliquai que la liberté apportée par les Français était un bien commun à tous; qu'un Juif ne devait pas plus être un chien pour un Grec qu'un Grec pour un Latin. Un gros officier vénitien, qui prétendait parler le grec vulgaire, me traduisait pour l'utilité de la canaille; mais il me traduisait d'une manière si inintelligible, qu'on le comprenait moins encore que moi, et que je fus obligé de dire simplement que la municipalité allait se rassembler et répondrait.

Cinq cents hommes occupent la place. Une patrouille de cinq soldats paraît enfin! je leur ordonnai de diviser le rassemblement avec le plus de précaution possible, et dans le fait elle y avait réussi, quand cinquante grenadiers que j'avais requis vinrent s'emparer des postes.

Il fallait réunir la municipalité. Je parvins à déterrer un de ses membres, que je chargeai par écrit, sur sa responsabilité, de convoquer ses collègues sous une heure.

Cependant, le général Gentili, averti, descend sur la place, fait au peuple une harangue à la fois paternelle et militaire, promet protection à tous les bons citoyens, et menace de faire fusiller le premier qui manquera de respect aux officiers municipaux. On se tait; je cours chercher les Juifs, que je trouve cachés dans la forteresse; ils s'accrochent à mon bras, et me suivent plus morts que vifs, en m'assurant que tout est écrit là-haut, et qu'on ne peut fuir sa destinée. J'invite la municipalité, rassemblée non sans peine, à tenir désormais une contenance plus digne des magistrats du peuple, à procéder sur l'heure à la nomination d'un comité de salut public, qui rechercherait les auteurs de la sédition, et à se confier dans la force des Français. Là commence la comédie. Tous les membres voulaient des gardes: l'un parce qu'il était Latin, l'autre parce qu'il était Grec, l'autre enfin parce qu'il était Juif. «S'il fallait, pour vous garder, autant de braves gens qu'il y a chez vous de poltrons, répondis-je à l'archevêque, qui voulait pour lui seul une division tout entière, l'armée d'Italie n'y suffirait pas; d'ailleurs vous n'êtes pas Juif.» Il convint du fait, et n'en fut pas moins présenter sa requête à Gentili, qui le reçut à peu près comme moi.

Telle est, général, l'histoire de cette grande journée. Un des principaux instigateurs du trouble est arrêté; il a paru fort étonné qu'un gentilhomme fût mis au cachot. Cet homme, nommé Danieli, est le chef d'une famille connue par son insolence et ses vexations, et qui se faisait fort de son crédit auprès de l'ancien gouvernement.

Le général Gentili a fait publier une proclamation dans laquelle il rappelle ce qu'il promettait dans la première, et déclare qu'il maintiendra de toute sa force la validité du contrat passé entre le peuple corfiote et nous le jour de notre arrivée. Tout est calme aujourd'hui, et nous espérons que ce mouvement sera le dernier. Ce peuple est aussi lâche qu'ignorant.

Je remplis auprès du corps municipal l'office de commissaire du gouvernement; je le redresse toutes les fois qu'il veut s'écarter de la ligne. Le secrétaire me donne tous les jours copie du procès-verbal de la séance.

J'espère, général, que vous approuverez la conduite que j'ai tenue dans cette circonstance, et que vous voudrez bien nous faire connaître au plus tôt vos intentions sur la destinée de Corfou. Nous ne savons si nous sommes chez des Vénitiens ou chez des Français.

Veuillez aussi, général, me faire connaître votre décision relativement au projet dont je vous ai fait part. Les besoins augmentent tous les jours, et nos ressources à Zante et à Céphalonie sont aussi nulles qu'à Corfou. Toutes les caisses sont vides.

J'ai prié Leclerc de vous présenter une requête en mon nom. La difficulté du voyage de Grèce me ferait préférer de revenir près de vous par l'Italie méridionale. Nous ne sommes qu'à vingt-cinq lieues d'Otrante. Si je pouvais vous être de quelque utilité à Naples, ce serait avec un double plaisir que je ferais ce voyage.

Mon séjour ici n'est plus d'une grande utilité, et je n'aurai plus rien à faire dans les îles du Levant quand j'aurai vu Zante et Céphalonie. Me procurer les moyens de voir le tombeau de Virgile, dont j'ai vu le berceau, serait vous créer de nouveaux droits à ma reconnaissance, qui pourtant ne peut pas être augmentée.

ARNAULT. ]

[15:

AU GÉNÉRAL EN CHEF.

Corfou, le 11 thermidor an V (29 juillet 1797).

Général, les principes d'insurrection qui s'étaient manifestés dans l'île sont tout-à-fait étouffés. Il est probable que le clergé grec, qui les avait provoqués, ne reviendra plus à la charge. Nous avons montré assez de sagacité pour qu'il ne recoure plus à des ruses qui désormais ne seraient pas impunies, et les agens qu'il a compromis, si téméraires ou si stupides qu'ils puissent être, ont vu le danger de trop près pour s'y exposer de nouveau.

Le prétexte de l'insurrection, qui devait soulever l'île tout entière, était que nous avions l'intention de nous emparer du trésor de saint Spiridion, saint dont Corfou possède les reliques, et dont la chapelle est ornée d'_ex-voto_ du plus grand prix, qui lui sont envoyés par les chrétiens, ou, si vous voulez, par les schismatiques grecs, non seulement de tous les points de la Turquie, mais du fond même de la Russie.

Le clergé grec, qui, par suite de la conformité de croyance, est très-porté pour la Russie, et voudrait voir les îles passer sous la protection de l'autocrate, avait imaginé, pour soulever la population contre nous, de répandre le bruit que le _corps-de-garde_, qu'à sa demande expresse j'avais fait placer à côté de l'église de Saint-Spiridion, pour en protéger le trésor, n'était là que pour enlever ce même trésor. Le massacre ou tout au moins l'expulsion des Français devait prévenir cette spoliation.

Instruit à temps de cette perfidie, je fis arrêter les propagateurs de ces nouvelles, qui se débitaient même en notre présence, dans les cafés, à la faveur d'un jargon que nous n'entendons pas. De plus je fis venir les desservans de la chapelle de Saint-Spiridion, auteurs de la calomnie, et j'exigeai d'eux une déclaration qui a été affichée et publiée dans la ville et dans toutes les parties de l'île.

Cette mesure, jointe à la fermeté que nous avons déployée, a tout calmé. Les complots se sont évanouis en fumée, et les Grecs, qui voient que les plus forts sont aussi les plus fins, n'y reviendront plus.

Le général Gentili est dans l'intention de profiter de la tranquillité qui règne dans l'île pour se rendre à Butrinto, où il doit avoir une entrevue avec Ali, pacha de Janina, et lier avec lui des rapports plus étroits. Cela ne nous sera pas d'une faible utilité. C'est de chez Ali que nous avons tiré jusqu'à présent l'approvisionnement de notre flotte. Il ne réclame pas d'argent: une corvette et de la poudre en échange des boeufs qu'il nous a fournis et des denrées qu'il nous fera fournir, voilà ce qu'il voudrait.

Le général doit aller ensuite visiter les établissemens que nous possédons sur le continent, tels que Prevesa, Vonizza, Santa-Maura. Il visitera aussi les îles de Zante, Céphalonie, et poussera peut-être jusqu'à Cerigo.

Il persistait à vouloir qu'en son absence je me chargeasse du gouvernement général de Corfou. Cela est-il possible, général? Vous connaissez l'esprit militaire. Des militaires obéiront-ils volontiers à un agent civil? Accepter cette commission, ne serait-ce pas, en me compromettant, compromettre les intérêts de l'expédition?

Chargé par vous d'organiser le gouvernement des îles ioniennes, je l'ai fait le mieux que j'ai pu. La constitution que je leur ai donnée n'est pas plus mauvaise qu'une autre, si elle n'est pas meilleure. Ma tâche est remplie. J'ai donc insisté pour que le général Gentili ne mît pas mon dévouement à une plus dangereuse épreuve, et me permît de retourner auprès de vous.

Je profiterai du départ de _la Junon_, qui va croiser dans l'Adriatique. Elle me descendra à Otrante, d'où je me rendrai à Naples.

Permettez-moi de suivre l'exemple de Lycurgue, homme de sens, qui aimait mieux donner des lois que de les faire exécuter. Dès qu'il faut gouverner, j'abdique.

Veuillez agréer l'hommage de mon respectueux dévouement.

ARNAULT. ]

[16: Il se nommait Vidiman.]

[17: Voici la traduction de cette lettre, dont l'original est en italien.

AU COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT FRANÇAIS PRÈS LES ÎLES DU LEVANT,

_Le secrétaire du comité de salut public de la municipalité de Corfou_.

Citoyen, Élisabeth Caime Nouhiera, demeurant dans la vieille forteresse, s'étant présentée à l'église de Saint-Spiridion pour faire l'offrande d'un cierge: «Ma chère, lui dit le sacristain à qui elle le remit, gardez cela, tout est perdu. Les Français sont venus hier peser ici l'argenterie de l'église; demain, ils l'emporteront.» Cette femme, affligée et effrayée, répète ce propos à qui veut l'entendre.

Je crois devoir vous avertir en outre, citoyen, que les desservans du saint sont en possession de celle des clefs de la châsse qui était entre les mains du baile, et qui devrait être remise à la municipalité.

Salut et fraternité.

Des bureaux du comité, le 3 thermidor, an 1er de la liberté corcyréenne.

Loverdo.

J'ignore si le signataire de cette lettre est l'officier général inscrit encore aujourd'hui sous ce nom sur l'état de l'armée française.]

[18: _M. de Lalande_. Presque aussi célèbre comme astronome que comme athée, c'était le savant le plus laid de son siècle. Peut-être est-ce à l'humeur que cela lui donnait qu'on doit attribuer son athéisme. Si violente que fut sa rancune contre Dieu, il faut convenir qu'elle était motivée. Comme il la manifestait en toute occasion, et qu'un jour, dans une société illustre, une querelle des plus vives s'était engagée à ce propos entre lui et Delille de Salle, qui tenait pour l'opinion opposée et appelait Dieu son _auguste client_, un confrère d'opinion neutre demanda qu'on mit fin à ces débats en décidant que, dans cette société, _il ne serait plus question de Dieu, soit en bien soit en mal_.

_M. de Lalande_ était d'ailleurs digne d'estime; la science lui a des obligations tant pour les travaux qu'il a faits que pour ceux qu'il a fait faire. Il a fondé un prix annuel pour l'auteur de l'_observation la plus intéressante_, ou du _Mémoire le plus utile aux progrès de l'astronomie_.

Il mangeait les araignées, mais il secourait les hommes; et tous les ans, à la semaine sainte, il se faisait lire la _Passion_, qu'il n'entendait pas sans un profond attendrissement.

On croit que c'est à son sujet que fut composé le quatrain suivant:

Un jour qu'il avait du courage, Jérôme, en voyant son portrait, Disait: Dieu doit être bien laid, Si l'homme est fait à son image. ]

[19:

AU GÉNÉRAL EN CHEF.

Corfou, le 28 messidor an V (16 juillet 1797).

Tout est tranquille depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire. Les chefs du seul mouvement qui ait eu lieu ici sont encore en prison: ils en sortiront après avoir passé à une commission militaire, qui n'attend que le rapport pour commencer.

Nous plantons aujourd'hui l'arbre de la liberté. Le pavillon tricolore remplacera partout le lion, que l'on doit brûler solennellement sur la grande place.

Le peuple montre la plus grande joie et un véritable attachement pour les Français.

Je vous ai fait part, dans ma correspondance, de l'état de dénûment où nous nous trouvions. Nous ne saurions où donner de la tête, si la municipalité de Venise, ou plutôt la Providence, ne nous avait envoyé quelques secours. Une somme médiocre, destinée à l'acquittement d'une dette, se verse en ce moment, par ordre du général Gentili, dans la caisse de l'armée; mais cette ressource n'est que précaire. L'escadre de l'amiral Bruéys, qui croit devoir attendre de nouveaux ordres dans la rade de Corfou, nous ronge et nous jettera incessamment dans un embarras pire que celui dont nous avons cru un moment sortir. Veuillez donc, général, vous occuper de nos besoins, et vous rappeler que c'est de la terre ferme seulement que nous pouvons tirer nos ressources.

J'ai fait, il y a trois jours, une descente sur les côtes de l'Épire. Les Vénitiens avaient un petit établissement près des ruines de l'ancienne Buthrote, que j'ai parcourues dans tous les sens. Si ces ruines sont peu précieuses, au moins ont-elles le mérite d'être environnées d'un lac d'eau douce, dont la pêche appartient au gouvernement, et est affermée à son profit. Les Albanais, anciens sujets des Vénitiens, sont venus s'offrir aux Français; et, ce qui nous a paru plus plaisant encore, les Albanais, sujets des Turcs, et des Turcs mêmes, nous ont pressés de les adjoindre à la république. La Morée tout entière est dans cette disposition.

Je compte, avant de partir de Corfou, faire une tournée dans l'île, et la parcourir dans tous les points. Veuillez, général, faire droit à ma première requête, et me mettre à même de vous présenter incessamment mon journal et les nouvelles assurances d'une reconnaissance qui ne finira qu'avec ma vie.

ARNAULT. ]

[20:

AU GÉNÉRAL EN CHEF.

Corfou, le 3 thermidor an V (21 juillet 1797).

D'après l'évaluation faite des fonds versés par les commissaires vénitiens dans la caisse de la division, le général Gentili a eu à disposer de la somme de sept cent mille francs à peu près.

Voici l'emploi que l'on en a fait par son ordre.

Une somme de trois cent soixante mille francs a été mise d'abord à la disposition des administrateurs des vivres, sauf à eux à en compter. Cette somme fait face à l'arriéré, et assure pour deux mois la subsistance de l'armée et de la division maritime attachée particulièrement à l'expédition.

Eu égard à la nécessité où la flotte de Toulon se trouvait d'attendre ici vos ordres définitifs, le général, forcé de fermer les magasins de terre aux marins qui nous dévoraient, a mis entre les mains du contre-amiral une somme de cinquante mille fr., dont ce dernier s'est rendu comptable.

Une autre somme de cent soixante-dix mille francs est mise en réserve pour payer pendant deux mois les troupes françaises et vénitiennes. Soixante mille francs de plus sont destinés à faire face aux dépenses extraordinaires, à celles des hôpitaux, et aux besoins particuliers du général. Le reste s'emploie dans ce moment à la liquidation de la dette vénitienne. Un comité, composé de Français et des commissaires vénitiens, examine les titres des créances, qui sont acquittées par le payeur sur les ordonnances du général. Les matelots et les soldats sont exactement payés. Quant aux officiers de mer, l'on a arrêté qu'on s'acquitterait avec eux en traites sur Venise, qui est encore redevable envers cette île d'une somme de trois mille sequins.

Ces mesures, agréables au peuple autant qu'avantageuses à l'armée, ne contribuent pas peu à consolider la tranquillité dont nous jouissons. Les hommes les moins éclairés, les villageois, classe plus opiniâtrement attachée à l'ancien gouvernement, qui pourtant pesait plus particulièrement sur elle, commencent à reconnaître les avantages du nouveau. Le scrupule avec lequel nous observons tous les engagemens contractés par notre première proclamation, la conduite des chefs et des subalternes, l'administration réellement paternelle du général, nous concilient tous les esprits, et nos ennemis sont en si petit nombre qu'ils ne peuvent ni se cacher dans la foule ni nous nuire.

Le voeu général appelle ici le gouvernement français. Je crois, dans le fait, général, qu'il serait aussi avantageux pour la France de s'acquérir les îles, qu'avantageux pour les îles d'être protégées par les Français. Le commerce réciproque y gagnerait. Nous nous assurerions la propriété de l'Adriatique et la domination de l'Archipel, et le négoce du Levant ne serait plus exposé aux pirateries des Barbaresques et des Turcs, contre lesquels les habitans des îles n'espèrent aucune protection de la république vénitienne.

La municipalité marche à merveille; elle est instituée de manière à ne pouvoir faire le mal et à l'empêcher. Les tribunaux rendent la justice d'après les nouvelles formes: ils ne désemplissent pas. Les sectateurs des différens cultes vivent, si ce n'est en bonne intelligence, du moins sans querelles.

Je crois, vu l'état des choses, pouvoir regarder ma présence ici comme inutile. Ma santé s'altère, général, et je sens que je ne supporterais pas impunément plus long-temps l'extrême chaleur à laquelle nous sommes exposés. J'ai prié le général Gentili de me permettre de retourner auprès de vous. Je pars au premier jour, pour Naples, où je séjournerai quelque temps; je me rendrai de là à Rome, puis à Florence. Je continuerai à vous instruire exactement de tout ce que je croirai digne de votre attention, et à m'occuper de la recherche de tous les objets utiles aux arts, recherche vaine jusqu'ici.

J'espère que mon journal, qui jusqu'à présent n'est qu'un procès-verbal fort sec, s'enrichira à mesure que je m'approcherai de l'ancienne capitale du monde.

Le général Gentili, dont je ne puis trop me louer, voudrait me charger du gouvernement de l'île pendant son voyage à Céphalonie; mais cette tâche excède ma mission et mes forces. Je l'ai prié de confier l'autorité à des mains plus habiles, et de ne pas retarder si tristement le bonheur que j'aurai à parcourir cette terre des héros, où l'on n'en connaît plus qu'un; à admirer cette Rome que vous n'avez pas voulu prendre, et ce Capitole où vous n'avez pas daigné monter.

ARNAULT. ]

[21: _Gissante_, du latin _jacens_. Ce mot, dont la prononciation rappelle l'étymologie, s'écrit pourtant avec une seule _s_, à laquelle on doit donner la valeur d'une _s_ double, bien que placée entre deux voyelles, cette _s_ doive avoir la valeur d'un _z_; aussi nombre de gens la lui donnent-ils. Si des Français s'y trompent, comment des étrangers ne s'y tromperaient-ils pas? Pour trancher cours à ces difficultés, nous avons cru devoir écrire _gissante_ comme on écrit _gissement_, autre dérivé du verbe _gir_, dérivé de _jacere_. En cela nous satisfaisons à tous les intérêts, sans même nous permettre une innovation. _Gissant_ s'écrivait jadis comme nous l'écrivons ici; témoin l'épitaphe d'Antoine de Bourbon, père de notre Henri IV, père qui ne valait pas son fils. Ce prince, déconsidéré par son indécision, mourut d'une blessure qu'il reçut au siége de Rouen pendant qu'il _s'amusait_, comme dit Sganarelle, _à expulser le superflu de la boisson_. Un poëte du temps composa ce distique, qui rappelle cette circonstance peu héroïque:

Ami Français, le prince ici _gissant_ Vécut sans gloire et mourut en...

Nous nous prévalons de l'exemple de Jean-Jacques pour achever ce vers, qui rime aussi richement que possible avec celui qui le précède. Nous invitons les lexicographes à ne pas oublier cet exemple; il est de quelque autorité dans la question.]

[22: De guide.]

[23:

AU GÉNÉRAL EN CHEF.

Naples, le 2 fructidor an V (19 août 1797).