Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III
Chapter 18
Depuis la promulgation du calendrier républicain, qui réduisit à trois par mois le nombre des jours de repos, le décadi remplaçait le dimanche; mais ce dimanche sans messe, sans vêpres et sans pain bénit ne satisfaisait pas aux exigences du peuple. Pour remplacer ces institutions et offrir un aliment à la curiosité de la foule inoccupée, on imagina de consacrer le décadi aux cérémonies qui antérieurement appelaient les familles dans les paroisses, dépositaires alors des registres de l'état civil. C'est ce jour-là seulement que se recevaient les déclarations de naissance, et que les mariages se contractaient au nom de la loi: cela donna au décadi une certaine importance.
Les deux témoins qui devaient certifier la condition de l'enfant se rendaient à cet effet à la municipalité avec les parens, et remplaçaient, bien qu'ils fussent tous deux du même sexe, le parrain et la marraine. Je me rappelle avoir été invité par un de mes confrères, M. Alexandre Duval, à remplir, à l'occasion de la naissance d'une de ses filles, cette fonction avec mon confrère Andrieux. Des circonstances imprévues ne me permirent pas, à mon grand regret, de remplir ce devoir qui m'eût fait compère d'un des hommes les plus estimables que je connaisse: tout était pourtant arrangé au mieux, Andrieux devait être la commère.
C'est dans ces cérémonies qu'on donnait un prénom aux enfans; plusieurs n'ont reçu à cette occasion que des sobriquets. Comme tout prénom paraissait excellent hors ceux qui étaient consignés dans le calendrier romain, les uns allaient en chercher dans le _Dictionnaire historique_, les autres dans le _Dictionnaire du parfait Jardinier_, que les rédacteurs du calendrier républicain avaient mis aussi à contribution. C'est comme cela que tel individu qui n'a jamais été baptisé s'appelle, sur son extrait de baptême, _carotte_ ou _Scévola_, _Brutus_ ou _chou-fleur_. Le ridicule se mêlait parfois à l'atroce dans ces temps-là où l'on s'ingéniait à régulariser le désordre, et où les novateurs travestissaient ce qu'ils croyaient remplacer.
Le gouvernement directorial, mettant à exécution ce qu'avait conçu Robespierre, institua de plus, pour chaque décadi, une fête relative à une vertu morale, et fit composer pour chacune de ces fêtes, en l'honneur de la vertu du jour, par les poëtes alors en réputation, une hymne que les plus grands compositeurs furent chargés de mettre en musique. Colportées et _serinées_ dans toute la république par des turlutaines et des orgues de Barbarie fabriquées aux frais de l'État, ces hymnes devaient tenir lieu de vêpres et de complies.
Les sermons ne manquaient pas plus que l'office à ces jours-là. Des instructions rédigées dans le but d'éclairer les citoyens sur leurs droits, remplaçaient le prône, et la lecture des principaux faits de la révolution la lecture de l'Évangile: c'était bien imaginé. Mais comme tout cela se débitait en français, cela eut peu de succès: le peuple n'écoute guère que ce qu'il ne comprend pas.
La manie de tout réformer s'étendit jusque sur les modes. Les femmes, quant à cet article, se réglaient, ainsi que je l'ai dit, sur les costumes de théâtre; les hommes s'en rapprochèrent moins. Le pantalon collant, les demi-bottes, le gilet à larges revers, un frac ou une courte redingote, telle était la toilette de l'homme qui n'affichait aucune opinion. Mais cette mode était exagérée par les jeunes gens de partis; les réactionnaires portaient, avec des habits très-lâches auxquels ils adaptaient des collets de velours vert ou noir, des culottes attachées au-dessous du genou avec des touffes de cordons, et ils surchargeaient leur chevelure, à faces pendantes et à chignons tressés, de pommade de senteur et de poudre odorante, d'où leur vint le nom de _muscadins_.
Les jacobins, au contraire, à l'exemple des puritains d'Angleterre, affectaient dans leur costume la plus grande simplicité, lors même qu'ils se permettaient d'être propres; ils portaient sur le gilet et le pantalon, en guise d'habit, une veste sans basques qu'on appelait _carmagnole_, et par-dessus tout cela une houppelande d'étoffe grossière; enfin ils couronnaient leurs cheveux longs, gras et non poudrés, d'un bonnet à poil.
David, à qui la législation de cette partie avait été abandonnée, ou qui se l'était attribuée, avait essayé, dès 1792, de nous donner un costume national. Par-dessus le pantalon et le gilet, il avait ajusté un habit court croisant sur les cuisses qu'il recouvrait, comme la tunique romaine, et il y avait ajouté un manteau; tout élégante qu'elle était, cette mode ne prit pas. En vain Talma qui, dans la circonstance, s'était prêté à lui servir de mannequin, se promenait-il dans cet accoutrement, complété par une toque à aigrette de trois couleurs, et que relevaient les grâces de sa jeunesse, la régularité de ses traits et la noblesse répandue dans toute sa personne; on le regarda sans songer à l'imiter. Je me trompe: Baptiste cadet, qui, en son temps, fut joli garçon aussi, se risqua à endosser ce costume. Il ne le porta pas long-temps. La moindre chose irritait alors l'inquiétude du peuple. «Comme nous traversions le Palais-Royal, le peuple, nous voyant ainsi fagotés, me disait Talma, nous prit pour des étrangers, pour des Autrichiens, pour des Turcs, pour des _espions déguisés_. On nous avait entourés, et l'on nous jetait dans le bassin du jardin, si le commandant d'une patrouille qui survint fort à propos, nous tirant des mains des patriotes, ne nous eût sauvés, en promettant sur son honneur que le commissaire chez qui l'on nous conduisit ferait de nous bonne et prompte justice. Le peuple, qui avait descendu la lanterne, attendait encore l'effet de cette promesse trois heures après qu'on la lui avait faite; mais nous étions sortis de là en uniformes de garde nationale. Ce costume, que j'ai cédé à la direction de notre théâtre, ajoutait Talma, habille depuis ce jour-là un des comparses dans _Robert chef de brigands_.»
À quelques modifications près, c'est l'habit qui fut adopté en 1795 pour les membres des deux conseils législatifs; c'est ce froc que, le 19 brumaire, ils jetèrent aux orties du parc de Saint-Cloud.
NOTES.
[1: Voir la _Vie politique et militaire de Napoléon_.]
[2: Voir, au sujet des récits fantastiques improvisés par le général Bonaparte, la note (_b_) du premier volume, au sujet d'un conte intitulé _Julio_, qui lui est attribué par l'éditeur des Mémoires de M. _Bourrienne_.]
[3: Voici le texte de ces instructions dont je possède encore l'original:
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
LIBERTÉ, ÉGALITÉ.
Au quartier-général de Montebello, le 8 prairial an V de la république une et indivisible.
BONAPARTE, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE,
AU CITOYEN ARNAULT.
«Vous voudrez bien, citoyen, vous rendre dans le plus court délai possible à Venise, où vous vous embarquerez avec le général Gentili pour les îles du Levant. Vous jouirez des rations et du traitement de chef de brigade.
«Vous serez spécialement chargé:
«1° De la recherche des objets relatifs aux sciences et aux arts qui pourraient mériter une attention particulière;
«2° D'aider le général Gentili et les commissaires envoyés par la municipalité de Venise dans les mesures de gouvernement relatives aux îles du Levant;
«3° De veiller aux intérêts de la république, soit dans la confiscation des marchandises appartenant aux Anglais et aux Russes, soit aux prises qui pourraient être faites des vaisseaux de guerre montés par les gens de l'ancien gouvernement de Venise.
«Vous aurez soin de tenir un journal de toutes les opérations relatives à l'expédition dont vous faites partie, de m'écrire exactement dans toutes les occasions qui se présenteront, et surtout de m'envoyer une description politique, géographique et commerciale des îles du Levant vénitiennes.
«Vous vous entendrez, du reste, avec le général Gentili; vous vous présenterez à l'état-major, qui vous fera donner la gratification de campagne de chef de brigade et vos frais de poste jusqu'à Venise.
«BONAPARTE.» ]
[4: Voir le chap. Ier du IIe vol., page 21].
[5: LE BUCENTAURE. «On ignore, dit mon très-cher et très-regrettable confrère PIERRE DARU[6], je le désigne par les noms qu'il aimait à prendre en tête de ses ouvrages; on ignore, dit-il, l'étymologie de ce nom. Les uns le font dériver de la particule augmentative _bu_ et de _Centaure_, qui était le nom d'un vaisseau fameux dans l'antiquité; d'autres y reconnaissent le vaisseau d'Énée, qui portait le nom de _bis Taurus_; d'autres enfin ont cru que _Bucentaurum_ n'était que la corruption de _Ducentaurum_, c'est-à-dire bâtiment à deux cents rameurs.»
C'était pour faire un acte de souveraineté que tous les ans, le jour de l'Ascension, le doge, entouré de toute la noblesse, sortait du port de Venise sur le _Bucentaure_, et s'avançait jusqu'à la passe du Lido, où il jetait dans la mer un anneau béni, en prononçant ces paroles: _Desponsamus te, mare, in signum veri perpetuique dominii_. (Mer, nous t'épousons en signe de souveraineté positive et perpétuelle.) Mariage qui, dit je crois Voltaire, comme celui d'Arlequin, n'était qu'à moitié fait, vu qu'il y manquait le consentement de la future; mariage dont les ambassadeurs de tous les souverains, et le nonce du pape lui-même, en assistant à cette cérémonie, semblaient toutefois reconnaître la validité, observe judicieusement PIERRE DARU.
Cette prise de possession, dans des formes pareilles, était une conséquence des paroles que, dans sa gratitude, le pape Alexandre III, qui avait trouvé un refuge à Venise, avait adressées au doge: «_Que la mer vous soit soumise comme l'épouse l'est à son époux_», lui avait-il dit en lui donnant un anneau. Le sénat de Venise prit le pape au mot, et les noces se firent. Tous les successeurs d'Alexandre ne reconnurent pas toutefois la légitimité de ce mariage. Jules II demanda même un jour à l'ambassadeur de Venise où était inscrit le contrat qui dotait la république de la propriété du golfe Adriatique? «Il est au dos de la donation du domaine de saint Pierre, faite au pape Sylvestre par Constantin», répondit Jérôme Donato.]
[6: Lisez le comte, si vous voulez.]
[7: Le _Rialto_.]
[8:
AU GÉNÉRAL EN CHEF.
Venise, le 17 prairial an V (5 juin 1797.)
Jaloux de remplir vos intentions, j'ai cru devoir attendre la célébration de la fête qui a eu lieu hier pour vous faire part de mon opinion sur la situation des esprits à Venise. Si, dans cette occasion, l'homme public se fait un rôle, le peuple du moins fait-il franchement le sien: lui seul se montre à découvert; et c'est lui particulièrement que je voulais étudier.
Il ne prend aucune part active à ce qui se passe ici. Il a vu tomber les lions sans donner aucune marque de joie; et, dans un peuple aussi mou, cela n'équivaut-il pas à des marques de tristesse?
L'appareil de la fête, la destruction des attributs de l'ancien gouvernement, la combustion du Livre-d'Or et des ornemens ducaux, n'ont excité en lui aucun enthousiasme: quelques cris se faisaient bien entendre de temps en temps, mais encore n'étaient-ils prononcés que par le petit nombre, parmi des spectateurs d'ailleurs peu nombreux.
Le sentiment le plus général dans les individus de toutes les classes est l'inquiétude.
L'insuffisance du gouvernement provisoire est même avouée par lui. La municipalité, faible et divisée, ne se regarde pas comme suffisamment constituée, et ses opérations se ressentent de ce défaut de confiance; composée d'un grand nombre d'hommes timides et de quelques hommes trop hardis, elle donne peu à espérer, et beaucoup à craindre; livrée à elle-même, elle passerait facilement de son inaction actuelle au plus terrible abus de l'autorité révolutionnaire.
Toutes les espérances se tournent vers vous, général. Grands ou petits, tous vous appellent: vous seul devez décider du sort de l'État, et mettre un terme aux prétentions secrètes des différens partis.
Quelques mots relatifs à l'esprit dans lequel avait été disposée la fête ne seront peut-être pas déplacés ici. J'ai vu avec plaisir qu'en exposant au peuple les bienfaits de la révolution vénitienne, on ne lui laissait pas oublier que c'était à l'énergie française qu'il en était redevable. Les monumens de l'aristocratie ont été consacrés à la reconnaissance comme à la liberté.
Sur l'une des colonnes de Saint-Marc, parée des couleurs françaises, se lisait cette inscription: _Agli Francesi regeneratori dell' Italia, Venezia riconoscente_; et sur le revers, _Bonaparte_. Sur l'autre colonne, un crêpe funèbre surmontait cette autre inscription: _All' ombre delle vittime dell' oligarchia, Venezia dolente_; et de l'autre, _Laugier_[9].
Ces deux colonnes, conquises par les Vénitiens quand, d'accord avec les Français, ils s'emparèrent de Constantinople, me rappellent qu'elles furent accompagnées de quatre chevaux, grecs d'origine, et successivement romains et vénitiens par droit de conquête. Ces chevaux sont placés sur le portail de l'église ducale; les Français n'ont-ils pas quelque droit à les revendiquer, ou du moins de les accepter de la reconnaissance vénitienne? Ne serait-il pas raisonnable aussi de les faire accompagner par les lions que Morosini fit enlever au Pirée? Paris ne peut pas refuser un asile à ces pauvres proscrits, plus recommandables pourtant par leur antiquité que par leur beauté.
Je ne finirai pas cette lettre, général, sans vous parler de notre expédition. On s'occupe activement de tous les préparatifs; le général Gentili presse et travaille sans relâche. On dit dans ce moment que la flottille, commandée par le capitaine Bourdé, est à la vue du port. Cette arrivée inespérée hâterait sans doute notre départ; mais nous n'avons pas encore de certitude. Je recueille, en attendant le moment de l'embarquement, toutes les instructions qui peuvent m'être utiles dans la mission que vous m'avez confiée. J'ai trouvé quelques livres; mais la circonspection des anciens écrivains nous prive d'une partie des ressources que nous devrions y trouver. J'ai été assez heureux pour mettre la main sur le seul Anacharsis qui fût peut-être ici. Je fais chercher Homère, que je veux accoler à l'Ossian de Cesarotti, dont je me suis déjà pourvu. J'ai fait enfin la rencontre d'un homme instruit, qui voyageait en Italie par mission de l'Académie des sciences; il sera probablement attaché à l'expédition comme médecin. Sous ce rapport et sous celui de savant dans plus d'une partie, il nous sera d'une grande utilité; il se nomme _Lasteyrie_.
Croyez, général, que je saisirai toutes les occasions de justifier, par mon zèle, la confiance dont vous m'honorez; croyez aussi à ma profonde reconnaissance: elle vous est aussi justement acquise que l'admiration de l'Europe au vainqueur de l'Italie.
ARNAULT.
AU GÉNÉRAL EN CHEF.
Venise, le 19 prairial an V (7 juin 1797.)
Tout se dispose pour le départ; l'arrivée du capitaine Bourdé a levé la majeure partie des obstacles; l'article seul des vivres nous arrête encore. La municipalité de Venise et les fournisseurs ont eu toutes les peines du monde à se mettre en mouvement. Las de tant de lenteurs, le général Baraguey-d'Hilliers a montré les dents: dès lors tout a marché.
J'ai rédigé, de concert avec le brave général Gentili, la proclamation que nous répandrons en débarquant; j'ai tâché d'y réunir un peu d'élévation à beaucoup de simplicité. Les Grecs auxquels nous avons affaire ne sont pas des Euripides ou des Platons: on les dit fort simples sous quelques rapports, si doubles qu'ils soient par caractère.
Les Vénitiens qui servent sur la flotte montrent la meilleure volonté, ils ne désirent rien plus que d'être commandés par des Français; et peut-être, général, serait-il possible de se les attacher tout-à-fait en les mettant à la solde française. Cette mesure, que le général Gentili voudrait étendre à tous les matelots des pays alliés et de Malte même, donnerait le moyen de remonter promptement la marine de la Méditerranée.
Je n'ai rien de nouveau à vous mander sur l'esprit public: il s'est montré, dans les deux fêtes qui ont suivi la première, tel qu'il avait paru d'abord. Les républicains sont dans la haute classe: c'est ce que mon admission dans quelques maisons nobles m'a mis à même de juger. J'ai trouvé beaucoup de lumières, beaucoup de philosophie dans plusieurs individus de cette société: je regrette que mon prochain départ ne me permette pas de les connaître plus à fond. On trouverait en eux de grandes ressources s'il était question de donner une constitution particulière au peuple vénitien, qu'ils connaissent parfaitement: l'ex-provéditeur Battaïa est un de ceux dont je veux parler.
Je finis cette lettre chez le général Baraguey-d'Hilliers, où se trouve le général Gentili. Le départ est définitivement fixé à après-demain; d'ici à cette époque, si je remarquais quelque chose qui fût digne de votre attention, je m'empresserais de vous en instruire.
Agréez l'assurance de ma reconnaissance et de mon dévouement comme Français.
ARNAULT. ]
[9: Capitaine d'un bâtiment dont l'équipage venait d'être massacré dans le port de Venise.]
[10:
AU GÉNÉRAL EN CHEF.
À bord de _la Sensible_, le 25 prairial an V (13 juin 1797.)
Les nouvelles de l'Istrie, que le général Baraguey-d'Hilliers vient de me communiquer, déterminent le général Gentili à mettre à la voile sans délai. Vous serez surpris sans doute qu'il se soit écoulé trois jours entre notre départ et notre embarquement: la lenteur avec laquelle les provisions ont été délivrées en est l'unique cause.
La mauvaise volonté des Vénitiens perce de toutes parts. Rien de ce qui était nécessaire n'avait été fourni; l'on n'en répondait pas moins aux demandes des différens officiers que tout était livré et qu'il y avait défense de rien faire de plus pour l'expédition. Voulait-on remonter à la source de cette défense, tous les comités la désavouaient, et l'on en était pour le temps perdu. Ce n'est qu'en parlant vertement, qu'en menaçant même, que le général Baraguey-d'Hilliers est parvenu à arracher les moyens insuffisans avec lesquels nous partons. On serait tenté de conclure, en rapprochant la conduite des Vénitiens et celle de l'empereur, qu'il y a intelligence secrète entre eux, et que notre expédition pourra devenir moins facile qu'elle ne le paraissait d'abord. Comptez néanmoins sur le zèle des troupes et sur l'activité prudente de celui qui les commande.
La conduite du vice-amiral Tomasi[11], sur le vaisseau duquel est monté Gentili, est à peine convenable. Il n'a pas eu honte de laisser notre vieux général passer la nuit sur une planche comme un mousse, sans lui offrir ni lit ni vivres. Il ne lui a rendu aucun honneur. Vous présumez qu'il a été fortement relevé. D'Arbois[12] s'est plaint à Gondolmer, et, depuis les ordres nouveaux de l'amiral vénitien, le vice-amiral met autant de platitude dans sa conduite qu'il y avait mis d'abord d'insolence. Ces Messieurs comptaient prendre le commandement.
«Je ne recevrai l'ordre que de _la Gloria_», disait au capitaine Bourdé le commandant de _l'Éole_. «Et votre commandant le recevra de moi», répondit sèchement Bourdé.
Je dois, avant de terminer cette lettre, vous représenter, général, que les moyens pécuniaires donnés au chef de l'expédition ne sont rien moins que suffisans. Il ne peut disposer que de mille écus, et vous savez qu'il doit établir une correspondance entre l'Italie, la Turquie et les îles.
Je n'ai rien à ajouter à ceci. Je tiens un journal exact de tout ce qui concerne l'expédition: cette lettre en est l'extrait. Comptez, général, sur mon exactitude comme sur mon éternelle reconnaissance.
ARNAULT. ]
[11: Capitaine de vaisseau marchand, élevé tout récemment au rang d'officier général dans la marine militaire.]
[12: Chef de l'état-major de l'expédition.]
[13:
AU GÉNÉRAL EN CHEF.
Corfou, le 17 messidor an V (5 juillet 1797.)
Nous sommes arrivés dans l'île le 9 messidor. Votre renommée avait aplani tous les obstacles. Le peuple, qu'on avait cherché à épouvanter, nous a reçus d'abord avec le silence de l'inquiétude; les cris de joie se sont bientôt fait entendre lorsque notre proclamation a fait connaître nos principes et l'esprit de notre mission.
Les Grecs ont facilement senti qu'ils gagnaient tout à notre arrivée. Soixante mille individus, asservis par une centaine de tyrans, avaient besoin que nous vinssions du bout du monde les instruire de leurs droits et les avertir de leur force. Aujourd'hui qu'ils les connaissent, tout ce qui n'est pas vénitien abhorre non seulement l'ancien gouvernement, mais même tout rapport avec la métropole: dites un mot, cette île est française.
Le général Gentili s'occupe en ce moment de la création d'un gouvernement provisoire: il a eu la bonté de m'appeler pour l'aider dans ce travail. Le peu de connaissance que nous avons des individus m'a déterminé à proposer, pour diriger nos choix, une mesure que le général Gentili a adoptée. Nous demandons des listes de candidats aux hommes les plus éclairés et les mieux intentionnés. Les individus qui se trouvent portés sur le plus grand nombre de listes seront ceux que nous porterons à la municipalité.
Notre projet est aussi de ne composer les corps administratifs que de gens attachés par intérêt à la révolution, et d'y appeler les hommes de différens rites, en raison du rapport de ces rites avec la population.
Je ne crois pas qu'on puisse former plus d'une municipalité pour l'île; les moyens de correspondance ne seront pas même faciles avec l'arrondissement hors de Corfou. La chose la plus rare est de rencontrer ici un homme qui sache lire.
Le général Gentili vous a sans doute fait part, général, de l'embarras où nous jette la subsistance des troupes. Les réquisitions sont impossibles: les munitionnaires sont sans fonds; la caisse ne contient que la solde de l'armée pour deux mois.
L'on a passé un marché avec un Juif de ce pays, qui s'engage à nous alimenter pour trois mois; mais une des clauses de ce marché porte une avance considérable de notre part sous un terme très-prochain.
C'est en vain que l'on a voulu recourir aux caisses publiques: non seulement nous n'y trouvons rien, mais les fermiers sont en avance avec l'ancien gouvernement.
Le général a préalablement ordonné que les versemens fussent faits dorénavant à la caisse de l'armée, mois par mois. Mais nos besoins sont de tous les jours, et cette mesure ne procurera que des recouvremens insuffisans.
Ce n'est pas, général, que cette île n'offre des ressources considérables; mais les entraves que les Vénitiens mettaient au commerce de l'huile, qui devait avant tout être portée à Venise, privaient Corfou de la majeure partie du produit de la vente de cette denrée. Elle était soumise à double droit: à un droit de sortie, d'abord perçu à Corfou par une douane qui constatait la quantité exportée par chaque bâtiment; et à un autre droit de sortie, dont l'exportation de l'huile en terre ferme était grevée à Venise, qui seule avait le droit de commercer librement de cette marchandise.
Rendez aux habitans de Corfou la liberté absolue du commerce, en maintenant le droit de sortie qui se percevait ici, non seulement vous vous assurerez des moyens suffisans à la solde des troupes et au salaire des officiers publics, mais, de plus, vous enrichirez cette île de l'immense bénéfice que la métropole et quelques négocians retiraient de la seconde vente, au détriment de la colonie et du cultivateur. Cette opération, également avantageuse aux Français et aux habitans, semble être d'ailleurs la conséquence de la liberté, qui ne peut guère se concilier avec la dépendance injurieuse dans laquelle Venise tiendrait plus long-temps Corfou sous ce rapport.
Si vous adoptiez cette idée, général, la perception de ce droit serait sur-le-champ attribuée aux receveurs des autres impositions d'après les modes déjà existans.