Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III

Chapter 17

Chapter 173,695 wordsPublic domain

«Vous vous _fichez_ de nous, la bourgeoise, de nous demander ça, pour du sacré vin de pays. Croyez-vous que nous ne savons pas ce que ça vaut? Est-ce que vous nous prenez pour des recrues? Du _fichu_ vin à deux sous, n'avez-vous pas honte d'en demander six?--À deux sous, M. le soldat! il n'y a pas de vin à deux sous ici, répond l'hôtesse. D'abord le vin en vaut trois dans le vignoble: ajoutez à cela les frais pour le monter jusqu'ici, et puis les droits du roi...--Les droits du roi! reprend le soldat; les droits du roi! Elle est bonne, avec son roi, la sorcière! Les droits du roi! est-ce qu'il y a un roi? est-ce que la Convention ne l'a pas supprimé, ton roi? les droits du roi! tu m'as tout l'air d'une aristocrate, avec tes droits du roi! tu mériterais bien que nous _fichissions_ le feu à ta _fichue_ baraque... et ça ne sera pas long encore», ajouta-t-il en passant tout à coup du conditionnel au positif, et se saisissant d'un tison.

Nous crûmes alors devoir intervenir dans une querelle qui s'échauffait par trop. Nous représentâmes à ce républicain que cette bonne femme n'avait pas tout-à-fait tort; qu'elle était sujette du roi de Sardaigne sur le territoire duquel nous nous trouvions; qu'elle devait lui payer l'impôt comme en France on le payait à la république, et qu'elle ne pourrait pas le payer si on lui prenait son vin à si bas prix; que ce roi, depuis que nous l'avions battu, était devenu notre ami, notre bon ami, notre meilleur ami, et qu'en conséquence nous devions traiter ses sujets comme nos amis.--Nous ne sommes donc plus en France, citoyen?--Vous êtes ici chez le roi des marmottes.--Chez le roi des marmottes! J'aurais dû m'en douter à la figure de cette vieille. Chez le roi des marmottes! c'est différent.» Et payant le prix contesté: «Voilà pour le roi des marmottes. À la santé du roi des marmottes», dit-il à ses camarades en leur versant une dernière rasade. Et puis ils se remirent gaiement en route, en criant: «Vive le roi des marmottes!»

Si le hasard ne nous avait pas amenés là, le cabaret était flambé.

Le surlendemain nous arrivâmes à Lyon où nous logeâmes au milieu des ruines de la place Bellecourt. Mon camarade m'ayant quitté pour se rendre sans délai auprès de sa mère, et mon intention étant de faire quelque séjour en cette ville, j'acceptai une chambre chez Buffaut, qui dirigeait alors près du faubourg de la Guillotière une manufacture appartenant à sa famille, et où sa femme et les deux soeurs de sa femme, c'est-à-dire trois des filles de Mme de Bonneuil, se trouvaient réunies pour le moment.

Il était convenu que nous ne retournerions à Paris qu'avec Regnauld. Il se passa encore un mois avant qu'il pût quitter l'Italie: ce mois s'écoula de la manière la plus douce pour nous tous peut-être, pour moi sûrement. Je retrouvai là ma vie de Saint-Leu. Me réunissant à la société aux heures des repas, et donnant à la promenade et au travail, pour moi c'est tout un, l'intervalle du déjeuner au dîner qui n'avait lieu qu'à la nuit, je repris pour ne plus la quitter ma tragédie des _Vénitiens_, et la tête toute pleine des observations et des impressions que je venais de recueillir sur les lieux, j'eus peu de peine à l'achever.

La saison, quoique nous fussions en novembre, était belle encore. Je passais régulièrement six heures de la journée dans la campagne, suivant le cours du Rhône, et jouissant tout à la fois et des tableaux que se créait mon imagination, et de ceux que la contrée développait sous mes yeux, et des scènes que le hasard me faisait rencontrer.

En voici une qui mériterait d'être dessinée. Dans une des prairies qui bordent le fleuve, une petite fille et un petit garçon gardaient les moutons. La fille pouvait avoir dix ans, le garçon douze. Gentils, bien faits sous leurs habits grossiers qu'ils ne portaient pas sans quelque grâce, ils semblaient s'en apercevoir mutuellement, car ils ne pouvaient se quitter. Je les retrouvais toujours ensemble, mais toujours jouant; les attentions du petit pâtre pour sa compagne étaient sensibles: il imaginait mille moyens pour l'amuser, et il y réussissait; des éclats du rire le plus franc me le prouvaient chaque fois que je passais.

Un jour je m'étonnai de voir la petite fille, que les plis du terrain me cachaient à moitié, courir avec tant de rapidité, que le petit garçon avait peine à la suivre. D'où lui venait cette vitesse? qui la lui imprimait? deux béliers sur lesquels son camarade l'avait assise et qu'il gouvernait à l'aide d'une corde attachée à leurs cornes. Je n'ai rien vu de plus gracieux que l'attitude de ces deux enfans, rien de plus naïf que l'expression de ces deux figures. La satisfaction de l'une, la sollicitude de l'autre, tout cela est plus facile à imaginer qu'à rendre: c'étaient Daphnis et Chloé sous la bure, c'étaient leurs jeux, c'étaient leurs amours peut-être; il faudrait la plume d'Amyot pour les traduire, le pinceau de Gérard pour les peindre.

Les auteurs traitent souvent leurs amis comme les apothicaires leurs chiens: c'est sur eux qu'ils font l'essai de leurs drogues. À mesure que j'avançais dans ma tragédie, je donnais communication de mon travail à la société dans l'intimité de laquelle je vivais. Ces dames furent moins étonnées que je ne le croyais des innovations que je m'étais permises en traitant un sujet où les intérêts de famille sont si intimement liés à l'intérêt de l'État, et qui n'appartenant pas aux temps héroïques, me semblait ne pas comporter l'emphase tragique. Le ton simple que j'ai cru devoir prendre leur paraissait d'autant plus convenable, qu'il n'exclut pas la noblesse et qu'il est celui du pathétique. Les malheurs de mes deux amans leur inspirèrent un intérêt qui s'accrut jusqu'à la fin du cinquième acte. Mais quand, arrivé au dénoûment, je leur annonçai qu'il serait funeste aux amours qui les avaient tant intéressées, elles se récrièrent tout d'une voix contre cette catastrophe qui, disaient-elles, ne serait pas supportable. Je me rendis; je leur accordai la grâce de Blanche et celle de Montcassin, acte de faiblesse qui heureusement n'était pas irrévocable.

Autre anecdote qui se rapporte à la même tragédie. Mme Buffaut était enceinte alors. Persuadée qu'elle accoucherait d'une fille, elle cherchait quel nom elle lui donnerait, tout en travaillant à sa layette. Lasse des noms de la Fable et des noms de roman, elle en voulait un qui, le prît-on dans le calendrier, fût simple sans être commun. «Appelez-la _Blanche_, lui dis-je.--Vous avez raison.--Mais n'est-ce pas se hasarder un peu? reprend son mari.--Et pourquoi?--Si ta fille était brune, tu ne lui aurais donné qu'un sobriquet.»

L'observation était juste: à nommer sa fille, _Aimée_, _Amable_, _Modeste_ ou _Prudence_, ou _Constance_, on court en effet des risques. Que de noms gracieux, à ne considérer que les sujets qui les portent, ne sont que des antiphrases! Mme Buffaut, quoiqu'elle entende quelquefois raison, n'en démordit pas. Sa fille future fut appelée _Blanche_. Celle-là n'a pas donné un démenti à son nom. C'est Mme de _Sampayo_.

Sa soeur, Mme de Cubières, avait déjà deux ans. Je l'entends encore chantant de sa voix enfantine:

Les pantins d'Saint-Ouen, d'Saint-Cloud, Dans' bien mieux qu'ceux d'la Villette. Les pantins d'Saint-Ouen, d'Saint-Cloud, Dans' bien mieux que ceux d'chez nous.

C'était sa chanson favorite; et comme elle la répétait souvent pendant que je mettais ma tragédie au net, il m'est arrivé plus d'une fois d'en intercaler des passages dans mes tirades. Je n'imaginais pas alors que cet enfant prendrait rang un jour parmi nos meilleurs romanciers, qu'après s'être placée dès son début par _Marguerite Aimon_, au niveau de l'auteur des lettres de miss _Fanny Butler_, elle s'élèverait à la hauteur de celui d'_Amélie Mansfield_ par deux ouvrages où l'esprit d'observation est allié au tact le plus délicat et à la sensibilité la plus profonde, et qui, dès qu'elle croira convenable de les publier, fixeront sa place entre les auteurs qui ont le plus illustré ce genre de littérature.

Ainsi s'écoula pour moi le mois de novembre, au milieu des affections les plus douces et des plus douces occupations.

Vers le milieu d'octobre, la paix de Campo-Formio avait été conclue enfin; j'en félicitai le signataire par les vers suivans:

AU GÉNÉRAL BONAPARTE.

Aucune gloire désormais Ne vous sera donc étrangère; Et vous savez faire la paix Comme vous avez fait la guerre.

Autant que l'intrépidité Qui vengea l'honneur de la France, J'admire au moins cette prudence Qui lui rend sa tranquillité;

Qui dans le chemin des conquêtes A su s'arrêter à propos, Et préférer notre repos À tant de palmes toutes prêtes.

L'art des illustres meurtriers A son prix au temps où nous sommes. J'en conviens, mais les grands guerriers Ne sont pas toujours de grands hommes.

L'olivier, au front de Pallas Votre modèle et votre emblème, Avec le laurier des combats Ne formaient qu'un seul diadème.

Ceignez ces feuillages rivaux Que vous décernent les suffrages De la déesse des héros; C'était aussi celle des sages.

Si la valeur, l'humanité, Sont les vrais titres à la gloire, Chaque page de votre histoire Contient votre immortalité.

Ces vers, qui furent publiés par tous les journaux du temps, plurent moins peut-être au négociateur qu'ils ne déplurent au guerrier. Je suis d'autant porté à le croire, qu'il ne m'en a jamais parlé.

Regnauld étant venu nous rejoindre au commencement de décembre, nous partîmes tous peu de jours après pour Paris, tous, y compris Mme Buffaut, qui voulait y passer l'hiver avec ses soeurs, et voulait voir aussi la _Psyché_ que Gérard venait d'exposer au Salon, modèle qu'elle étudia si bien, qu'elle en reproduisit une copie dans cette _Blanche_, qui ne vit le jour que cinq mois après.

CHAPITRE VIII.

Supplément à l'histoire des institutions et des usages révolutionnaires.--Cultes et idoles qui se succédèrent pendant la terreur.--Marat.--Lepelletier.--La déesse de la Raison.--La femme Momoro.--Mlle Aubri.--L'Être-Suprême.--La théophilantropie.--Des fêtes publiques soit annuelles, soit éventuelles.--Translation des cendres de J. J. Rousseau au Panthéon.--Anecdote.--Le décadi à quoi consacré.--Des actes de l'état civil; célébration des fêtes morales.--Modes.--Costumes des différens partis.--Costume républicain dessiné par David et porté par Talma.--Anecdote.

Nous approchons de l'époque où une nouvelle révolution va, sinon mettre un terme aux convulsions de la société française, la reconstituer du moins dans des formes plus compatibles avec ses anciennes habitudes. Avant de terminer ce volume, achevons de faire connaître les moeurs que les réformateurs s'étaient efforcés de substituer à celles que la terreur avait fait disparaître, mais qu'elle n'avait pas détruites; nous complèterons ainsi la tâche que nous nous sommes surtout imposée en recueillant nos _Souvenirs_, celle de donner une idée précise de cette partie de l'histoire de la société française pendant la période révolutionnaire; elle est moins connue que les faits.

Une société ne saurait se passer de religion; elle ne saurait non plus se passer de culte.

C'est par la pratique des vertus, c'est par des actes de bienfaisance, plus que par des démonstrations extérieures, que les esprits d'un ordre élevé honorent l'auteur de tout bien, l'être créateur et conservateur, le Dieu très-grand et très-bon, le Dieu de Moïse, de Socrate et de Fénélon; mais ce culte dénué d'ostentation, et qui consiste surtout dans des oeuvres secrètes, ne suffit pas à la multitude; de même qu'il faut matérialiser Dieu pour qu'elle le comprenne, il faut matérialiser la religion pour qu'elle la conçoive. C'est à ses sens qu'il faut parler pour convaincre son intelligence. De même qu'il existe en elle une somme de crédulité qui veut des idoles, des superstitions, il existe en elle une somme de curiosité qui veut des démonstrations extérieures, des chants, des cloches, des cérémonies, des processions, une liturgie enfin, religion qu'elle croit concevoir parce qu'elle la voit, et qui lui semble prouvée parce que ses yeux la lui montrent.

De plus, s'il faut une pâture à la crédulité du vulgaire, ne faut-il pas aussi une occupation aux loisirs du peuple? La clôture des églises et des temples avait pour la tranquillité publique plus d'un inconvénient. Des désordres graves résultèrent du désoeuvrement où elle jetait dans les jours de repos la classe ouvrière, pour laquelle le service paroissial était un plaisir. Ceux qu'elle lui substitua furent quelquefois moins innocens.

Les gouvernemens qui se succédèrent pendant les dix terribles années dont on retrace ici les extravagances; les tyrannies les plus absurdes même reconnurent ces inconvéniens et tentèrent d'y parer, en offrant à la crédulité publique des simulacres de divinités, des parodies de solennités religieuses; suppléant par un paganisme sans grâce le christianisme que proscrivait la plus stupide intolérance.

Les effigies de Marat et de Lepelletier remplacèrent d'abord l'image du Christ; et comme les noms du _Père et du Fils_ sont rappelés dans toutes les prières du chrétien, les noms de _Marat_ et de _Lepelletier_, qui eurent leurs dévots, furent insérés dans les formules que les présidens des clubs révolutionnaires adressaient aux visiteurs étrangers en leur donnant l'accolade fraternelle. C'était aux noms de _Marat_ et de _Lepelletier_ qu'on les avait salués: c'était aux noms de _Marat_ et de _Lepelletier_ qu'ils rendaient la politesse.

On honorait ces martyrs du culte de dulie, bien qu'ils n'eussent pas fait de miracles. Si grands saints qu'ils fussent, ce n'étaient cependant pas des divinités; or la populace voulait une divinité. On lui donna la RAISON pour idole, faute de mieux. Celle-là avait du moins un des attributs divins, celui de faire parler de soi partout et de ne se montrer nulle part.

Elle se manifestait toutefois aux sens. Travestie en _Raison_, la première femme venue, pour peu qu'elle fût complaisante et passablement tournée, était intronisée sous ce nom, soit sur un autel où on l'encensait, soit sur un brancard où on la promenait. Pieds nus, bras nus, la tête ornée du seul diadème qui osât alors se montrer en France, elle recevait les hommages des mortels, excepté toutefois de ceux qui, n'oubliant pas qu'elle était leur voisine ou leur commère, la désignaient par des noms qui n'étaient ni moraux ni poétiques. La femme de _Momoro_ l'imprimeur[48] débuta la première dans ce rôle auquel la nature ne l'avait pas appelée, autant que j'en ai pu juger en 1800, quand elle vint réclamer dans mes bureaux[49], en qualité de ci-devant divinité, son traitement de réforme, ou sa pension de retraite. Elle me parut difforme, grossière et passée comme le régime qu'elle représentait.

Plus d'une personne lui succéda dans les honneurs divins. Entre celles qui parurent y avoir du moins les droits de la beauté, on remarqua Mlle _Aubri_, belle et bonne fille, qui représentait aussi la Gloire dans les dénoûmens à l'Opéra. Ce dernier rôle lui profita moins que celui de la Raison; elle s'y cassa le cou[50]. La gloire a ses dangers, de quelque façon qu'on l'entende.

Le respect qu'on portait à des déesses qui, semblables à celles de la fable, s'humanisaient quelquefois avec leurs adorateurs, s'usa bientôt. Comme ce paysan qui ne pouvait croire à la vertu d'un saint qu'il avait vu poirier, le peuple ne pouvait croire à des divinités sur la nature desquelles il avait tant de certitudes.

À ces déesses, inventées par Chaumette, Robespierre substitua son _Être-Suprême_, être qui, dépouillé de tout symbole, se présentait sous la forme la plus abstraite. Je crois qu'en cela ce politique fit une faute; mais je suis certain qu'il en fit une plus grande en s'attribuant, lors de l'inauguration du nouveau culte, les fonctions de souverain pontife. N'était-ce pas donner à penser qu'il avait intention d'unir le sacerdoce à l'empire, et de se faire pape en France où il était déjà dictateur? Que telle ait été ou non son ambition, cette démonstration le perdit. Il est heureux qu'il ait voulu être prophète en son pays.

Ce culte populaire qu'il cherchait, aucun des réformateurs de l'époque ne l'a trouvé. L'apostolat de Laréveillère-Lépeaux ne fut guère plus heureux que celui de Maximilien Robespierre, bien qu'il ait fini moins sérieusement. Les _théophilantropes_ n'eurent tout juste que le temps d'être ridicules. Plus ennuyée qu'édifiée de ce culte sans pompe, la populace traita ces sacristains en houppelandes comme elle a traité depuis les _Saint-Simoniens_ qui, dans leur philantropie, sont moins philantropes peut-être. Les _théophilantropes_ se croyaient respectables parce qu'ils étaient maussades, et graves parce qu'ils étaient ennuyeux. Les sifflets, les poires molles et les pommes cuites en firent justice à travers les vitres de Saint-Méry. Quelque affamé de religion que fût le peuple, il ne put goûter la cuisine de ces bons apôtres.

Que voulait-il? autre chose que ce qu'on lui servait, sans vouloir ce qu'on lui avait ôté. L'apostasie des prêtres avait discrédité l'ancienne religion; le peuple n'était plus chrétien; mais il ne voulait pas être païen, et il ne pouvait pas être philosophe. Il fallait amuser cet enfant avide de spectacles et incapable de réflexion. On le régala de fêtes publiques; à tout propos on en inventait. Une victoire, un supplice, une apothéose, un sujet de deuil ou d'allégresse, tout devenait l'occasion d'une solennité. Les factions s'emparaient tour à tour de ce moyen d'influence. Les amis de l'ordre avaient célébré par une fête le patriotisme du maire d'Étampes, qui s'était fait tuer en réclamant respect pour la loi; les amis du désordre célébrèrent par une fête la révolte du régiment de Châteauvieux; et tout cela à la grande satisfaction de la multitude pour qui ces pompes, qui défilaient sur le boulevard, remplaçaient les processions de Saint-Roch et de Saint-Eustache.

On occupait par ce moyen l'imagination du peuple, et on l'occupait des intérêts actuels.

Ces fêtes avaient le caractère de l'événement auquel elles se rattachaient. Celle du 14 juillet 1793 semblait avoir été ordonnée par des cannibales. L'arc, élevé au milieu d'une voie triomphale dont les colonnes occupaient le boulevard italien, était orné de bas-reliefs peints qui retraçaient les massacres du 6 octobre et du 10 août, et de trophées, modelés en pâte de carton, où se groupaient les dépouilles des gardes-du-corps, surmontées des têtes de ces malheureux auxquelles on avait laissé leurs cadenettes ou leurs queues, de peur qu'on ne les reconnût pas. J'en parle pour l'avoir vu.

Somptueuses à Paris et dans les grandes villes, dans les petites ces fêtes se ressentaient de la pénurie locale. À Saint-Germain-en-Laye, par exemple, où à l'instar de la capitale on célébra par une cérémonie de ce genre la reprise de Toulon, faute d'artillerie on remplaça par des tuyaux de poêle les canons reconquis sur les Anglais, et les conventionnels Beauvais et Moyse Bayle, que cette victoire avait tirés des cachots où les insurgés les tenaient enfermés, furent représentés par deux invalides bien maigres qui se traînaient en robe de chambre et en pantoufles au milieu des représentans de l'armée libératrice, figurée par les bisets du lieu; notez que pour avoir l'air d'avoir pâti ils s'étaient jauni et grimé la figure comme l'acteur qui joue le rôle de Géronte dans le _Légataire universel_.

La fête de Jean-Jacques Rousseau, car il eut sa fête comme Voltaire, la fête de Jean-Jacques Rousseau, au lieu de ce belliqueux caractère, eut un caractère quasi-pastoral. C'était après la révolution de thermidor; la disposition des esprits était changée. La Convention s'efforçait de se réconcilier avec l'humanité: cette intention se manifesta dans la solennité dont ce philantrope fut l'objet, je ne sais trop à quel propos, ses cendres étant déjà dans le Panthéon. _La famille de Voltaire_, devenue celle de Rousseau[51], quoique ces philosophes ne fussent pas cousins, ayant été requise d'accompagner le cortége, je me réunis à elle pour remplir ce pieux devoir. Dans cette famille, à laquelle s'était affilié quiconque avait tourné une phrase ou aligné deux vers, se trouvaient des personnes d'opinions assez différentes. Hoffman, Sedaine et le vicomte de Ségur, tout récemment sorti de prison, marchaient ainsi que moi avec le citoyen Baudrais, le chevalier de Piis ou tel autre écrivain non moins révolutionnaire, à la suite de Thérèse Levasseur, qu'entourait un groupe de nourrices, derrière le char qui promenait le long des ruisseaux de Paris _l'île des peupliers_ au milieu de laquelle s'élevait un sarcophage.

La cérémonie faite, je ne sais quel membre de _la famille_ proposa de ne point se séparer, et d'achever par un banquet fraternel une journée si heureusement commencée. Quinze ou vingt personnes acceptent et se rendent chez Beauvilliers. Tout alla d'abord pour le mieux; on ne tarissait pas en éloges sur la solennité, sur la cuisine qui avait bien aussi son mérite, et sur le vin qu'on n'épargnait pas; on s'accordait sur tout enfin, quand, sur la proposition de boire à la réconciliation générale, le vicomte, qui pendant dix-huit mois de réclusion avait conçu quelque rancune contre les terroristes, s'exprimant sur leur compte avec une franchise des plus énergiques, déclara n'avoir pas soif. Le citoyen Baudrais, qui n'avait pas soif non plus, n'exprima pas avec plus de modération la haine qu'il conservait aux aristocrates: voeux émis de part et d'autre pour l'entier et prompt anéantissement de la faction opposée. Bref, ce banquet fraternel allait finir comme celui des Centaures et des Lapithes, et fournir au restaurateur l'occasion de renouveler sa vaisselle, si nous n'eussions tranché court à la dispute, en levant la séance avant le café. On s'était promis cependant tolérance réciproque. Cette scène, qui fit trembler quelques uns de nos convives, me fit rire: elle avait au fait son côté plaisant, et j'en avais vu de plus sérieuses.

Rappelons, à l'occasion de l'apothéose de Rousseau, que le même honneur fut décerné quelque temps après à la charogne, c'est le mot propre, à la charogne de Marat; il est vrai qu'elle ne fit guère que traverser le Panthéon pour aller se mêler quelques mois après aux immondices de l'égout Montmartre. Mais par quelle étrange politique lui permit-on de passer par-là?

Deux polissons aussi ont été admis dans ce temple ouvert à l'héroïsme par _la patrie reconnaissante_: _Barra_ et _Viala_ y entrèrent en vertu d'un décret solennel. Tous deux avaient été tués par les insurgés du Midi, l'un pour avoir battu héroïquement du tambour dans le poulailler d'une commune révoltée; l'autre en punition d'une espièglerie encore plus héroïque. Présentant à nu son dos à l'ennemi qui était de l'autre côté de la Durance, ce gamin reçut dans la tête une balle qui ne pouvait pas l'atteindre au visage.

Ces décrets avaient été rendus sur la proposition de Robespierre, dont la politique envieuse aimait mieux ouvrir le Panthéon à des petits garçons qu'à de grands hommes.

Les grandes époques de la révolution, telles que le 14 juillet et le 10 août, étaient célébrées par des anniversaires. Le 21 janvier aussi fut six ans de suite un jour de solennité. Le rayer de la liste des fêtes nationales fut un des premiers actes du consulat de Bonaparte.