Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III

Chapter 15

Chapter 153,783 wordsPublic domain

Nous arrivâmes sans malencontre à Viterbe le jour même de notre départ, à onze heures du soir. Comme nous ne lésinions pas, les postillons nous avaient menés lestement. On nous proposa de coucher. «Des chevaux, vite des chevaux, répondit Suchet.--_Presto, adesso, subito, excellenza_», répliqua le _staliere_ en courant à l'écurie. Une demi-heure se passe pourtant, et les chevaux ne paraissent point. Suchet de réitérer ses instances. Le valet de réitérer ses protestations. Les choses cependant n'en allaient pas plus vite. Ennuyé de cette lenteur, Suchet saute en bas de la voiture, et s'aperçoit que le cercle des oisifs que le bruit de notre arrivée avait attirés se divertissait de notre patience, et que le valet s'en divertissait aussi. Son sang-froid n'y tint pas. Tirant son sabre, il en administre avec le plat, bien entendu, au malavisé palefrenier une correction qui d'ordinaire en terre papale leur est administrée avec le bâton. Le procédé réussit. Aux cris de ce drôle, le postillon accourt avec ses chevaux; une minute suffit pour atteler; le fouet résonne. Le cercle qui s'était élargi à l'aspect de l'épée flamboyante, se sépare, et nous partons.

Comme s'il voulait regagner le temps perdu, le postillon met en partant ses chevaux au galop. Nous étions déjà hors de la ville, quand de fortes clameurs se font entendre derrière nous. Suchet s'aperçoit alors que la voiture de son frère ne suit pas la nôtre. Il était probable que la canaille de Viterbe, trop lâche pour nous attaquer quand nous étions réunis, prenait sa revanche sur le traînard. Ordre en conséquence au postillon de retourner sur ses pas; et déterminés à dégager notre ami ou à le venger, nous prenons nos armes.

«Voilà votre arme à vous, jeune homme», dit Suchet à son pupille en lui remettant le tromblon dont il a été déjà question, et dont il avait renouvelé l'amorce. À mesure que nous approchions de Viterbe, les clameurs augmentaient; nous rejoignons cependant notre camarade à peu de distance de la porte.

Ce que nous avions présumé était vrai. Déjà Viterbe nourrissait la haine qu'elle a fait éclater si violemment depuis contre les Français. C'est le pistolet à la main que Suchet le jeune s'était fait jour à travers la populace qui l'avait assailli dès que nous nous étions éloignés, et l'avait poursuivi jusque hors de la ville en lui jetant des pierres et en le chargeant d'injures et d'imprécations. Au bruit de notre marche rétrograde, elle disparut, et avec elle un danger encore plus grand, plus réel que celui que nous venions affronter. Je vous expliquerai cela quand nous serons à Padoue.

Je ne sais si à Montefiascone le service de la poste se fit plus lestement. Comme nous nous arrêtâmes pour souper, nous fûmes moins pressés et moins pressans. Nous goûtâmes le vin du pays. Il nous parut meilleur que celui de Surêne, mais non que celui d'Épernay. Nous nous trouvions là dans le diocèse d'un de mes amis. J'eus un moment la fantaisie d'aller faire visite à Monseigneur; c'était l'abbé, ou plutôt le cardinal Maury. Mes camarades m'auraient accompagné volontiers; mais à deux heures du matin est-on bien sûr de ne pas contrarier, je ne dis pas la personne, mais l'homme avec qui l'on va renouveler connaissance? Son Éminence, à qui je parlai depuis de cette velléité, me dit que j'avais eu grand tort de n'y pas céder.

Au fait, Maury était bon diable. «Des Français! prières, sommeil, j'aurais tout interrompu pour les recevoir. J'étais si altéré de voir des Français!» disait-il avec un accent qui ne permettait pas de douter de sa sincérité: «Vous pouvez m'en croire, ajoutait-il; je ne mens qu'en chaire.» Je me contentai de proposer sa santé aux convives, qui la portèrent de bon coeur.

Je ne décrirai pas les bords du lac de Bolsena. Je ne l'ai pas vu; mais pendant toute la nuit j'ai senti la fraîcheur de ses émanations. Je ne conçois pas que nous ayons traversé impunément cette zone glaciale et brumeuse. Nous avions grand besoin d'être réchauffés quand nous arrivâmes au relai. Ce qu'un feu de fagots n'avait fait qu'à demi, le soleil toscan l'acheva pendant que nous gravissions la montagne de Radicofani.

Nous nous arrêtâmes quelques instans à Sienne, non pas pour nous reposer. Là aussi je vis de belles choses; des fresques, des mosaïques, des statues qui me parurent aussi parfaites que tout ce que j'avais vu ailleurs. La place publique de cette ville attira mon attention par la singularité de sa forme. Si ma mémoire ne me trompe pas, c'est une espèce d'amphithéâtre creusé en bassin, un arc qui va en se rétrécissant à mesure qu'il se rapproche de la corde. C'est un _forum_ modèle: de la maison commune qui domine sur cette place, le tribun du jour devait facilement se faire entendre du peuple au temps où Sienne était en république. Au milieu est une fontaine ornée des trois Vertus théologales, tandis que dans la sacristie est un groupe représentant les trois Grâces. Si l'adjectif doit s'accorder avec le substantif, il y a là, ce me semble, un double solécisme. La chose n'est pas très-catholique, mais en Italie les arts sont idolâtres.

Avant la chute du jour nous entrions à Florence où nous logeâmes chez Piot, à je ne sais quel Aigle, car rien n'est plus à la mode dans cette ville que ces oiseaux-là. Il y en a de toutes les formes et de toutes les couleurs.

Dès le lendemain matin nous nous présentâmes chez le ministre de France. C'était alors le bon, l'honnête citoyen Cacaut, homme d'un esprit droit et d'un caractère sage et conciliant, et sous sa simplicité apparente diplomate assez rusé. Peut-être se montrait-il presque aussi prudent que le militaire qui nous représentait à Naples; mais au moins était-ce dans un motif tout-à-fait opposé à celui qui réglait la politique du général Canclaux, et ne faisait-il qu'à l'intérêt de la France les concessions que l'autre faisait à l'intérêt de sa conservation. Quoiqu'en Italie le mot Cacaut ne commande pas absolument le respect[46], le citoyen Cacaut y jouissait d'une véritable considération.

Il nous accueillit avec cordialité. Je lui remis la missive du ministre _gallo-napolitain_, et puis une lettre de Joseph. L'effet de l'une contre-balança évidemment l'effet de l'autre; car après avoir lu la dernière, sa figure reprit sa sérénité, que la lecture de la première avait tant soit peu altérée.

Quelque désir que nous eussions de ne pas aliéner notre liberté, il fallut accepter sa table pendant les trois ou quatre jours que nous comptions passer à Florence, et nous laisser présenter au marquis de Manfredini, premier ministre du grand-duc, ou plutôt son ministre unique. La réception gracieuse dont nous honora Son Excellence servit de règle probablement à la haute société, car nous fûmes invités à venir passer la soirée au Casin des nobles, tout républicains que nous étions.

Nous y allâmes ainsi que la politesse l'exigeait; mais ce ne fut qu'après l'opéra. Depuis mon départ de Naples, je n'avais pas entendu d'autres chanteurs que ceux du pape, pas vu d'autres acteurs que des marionnettes. On donnait à _la Pergola_, le premier des théâtres lyriques de Florence, l'_Alzira_ de Nazolini. J'y courus, non pas seul, car mes camarades aussi étaient impatiens d'entendre des virtuoses sans rabats.

Nous n'eûmes pas lieu de regretter l'emploi de notre temps. Sans être un ouvrage du premier ordre, l'opera n'était pas mauvais; il était d'ailleurs chanté à merveille par la Bertinoti, une des cantatrices les plus gracieuses et des actrices les plus jolies que j'aie vues en Italie, et par Crescentini, l'un des chanteurs les plus parfaits qui soient sortis des écoles et des manufactures italiennes.

Deux noms règnent à Florence: celui de Médicis et celui de Michel-Ange, protecteurs, protégé, qu'immortalisent les mêmes monumens. Nous ne négligeâmes pas de porter à ces chefs-d'oeuvre le tribut de notre admiration. Je ne crois pas nécessaire de rendre compte de ce que j'ai vu dans la galerie et dans la tribune. Dessinés dans la mémoire de quiconque n'est pas absolument étranger aux arts, la _Vénus_, le _Faune_, les _Lutteurs_, sont décrits dès qu'on les nomme; ainsi en est-il de la _Famille de Niobé_, tragédie en marbre, série de scènes aussi pathétiques, aussi terribles, aussi parfaites qu'aucune de celles qu'ait produites le génie antique.

Plutôt suggérées par le gouvernement qu'inspirées par une bienveillance spontanée, les prévenances du Casin des nobles n'exprimaient pas leurs véritables sentimens. Pendant le peu de jours que nous passâmes à Florence, nous eûmes occasion de reconnaître que là aussi on voyait impatiemment tout ce qui rappelait la gloire française.

Des promenades dont cette ville est entourée, la plus belle et la plus fréquentée est celle qu'on appelle les _Caccine_. Comme nos Champs-Élysées, comme notre bois de Boulogne, c'est le rendez-vous de la plus brillante partie de la population, le rendez-vous des oisifs à pied, à cheval, en voiture, le rendez-vous de quiconque veut voir ou veut être vu. En sortant de chez le bonhomme Cacaut, un soir nous y allâmes faire un tour avant le spectacle. Quelle fut notre surprise de voir à la tête et à la queue de plusieurs chevaux des cocardes pareilles à celles que nous portions, à celle que portait le vainqueur de l'Italie, des cocardes tricolores!

Indignés de tant d'insolence, nous nous consultions sur ce que nous devions faire, quand une calèche, remarquable par son élégance et par la beauté des chevaux qui la tiraient et qui se pavanaient aussi sous nos couleurs, passe à côté de nous.

Je n'y pus pas tenir. «L'ami! criai-je au cocher, tout en lui montrant notre cocarde, pourquoi mettre aux oreilles de vos chevaux ce que nous portons aux nôtres?--Parce que tel est le goût de mon maître, répondit-il en ricanant.--Votre maître a là un goût tant soit peu dangereux.--Et pourquoi, s'il vous plaît?--Parce que cela compromet les oreilles de ses chevaux et les siennes, et les vôtres aussi.»

Notre voiture cependant s'était arrêtée. Nous descendons, résolus de demander raison de cet outrage au maître de la calèche, lequel pendant ce colloque se tenait coi. «Nous te servirons de second», me disait Suchet qui croyait devoir me céder l'honneur de mettre à fin l'aventure que j'aurais dû lui laisser commencer. Mais pendant que nous mettions pied à terre, le bel équipage s'éloignait au grand trot: bientôt nous le perdîmes de vue.

Pensant alors n'avoir rien de mieux à faire que de demander au gouvernement florentin la satisfaction que nous n'avions pu obtenir de son sujet, nous nous rendons au plus vite chez notre ministre, pour lui faire rapport du fait. Que voyons-nous à sa porte? la calèche que nous cherchions, et dans son salon le maître même de cette calèche, M. Delfini. Ce galant homme se plaignait d'avoir été insulté par nous, et pourquoi? parce que ses chevaux portaient les rubans à la mode!

Après avoir rétabli les faits et le dialogue dans leur vérité, que le déposant avait tant soit peu altérée en omettant tout ce qui blessait sa fierté, comme il fermait toujours l'oreille à nos propositions, après lui avoir bien répété que nous demeurions à l'Aigle de je ne sais quelle couleur, chez Piot, nous demandâmes que rapport de la chose fût fait à M. de Manfredini, pour qu'il nous fît justice d'un homme qui refusait de nous faire raison.

«Je savais tout cela, mais j'avais l'air de l'ignorer, mais j'avais l'air de ne pas m'en apercevoir», nous dit le citoyen Cacaut dès que notre homme se fut retiré, ce qu'il ne tarda pas à faire. «Certainement ce gentilhomme a tort, tout-à-fait tort. Mais n'avez-vous pas, vous, quelque tort aussi, de ne pas faire comme moi? Savez-vous bien que cette querelle pouvait vous attirer toute la ville sur les bras? et pour le moment il n'y a que vous trois de Français dans Florence.--C'est justement pour cela, lui répondis-je, que nous avons relevé l'injure. Là où il y a un Français, la France ne doit pas être impunément insultée; il en est des Français d'aujourd'hui comme des Romains d'autrefois: un Français, même isolé, est une puissance.--Ces sentimens-là, reprit le ministre, sont plus héroïques que politiques; ils sont de ceux qu'en littérateur j'applaudis au théâtre...--Et qu'en diplomate vous blâmez dans le cabinet.»

Ce bon Cacaut était évidemment en peine de la manière dont il présenterait l'affaire au grand-duc. M. de Manfredini, par sa prévoyance, le tira de perplexité. Instruit de la querelle par la voix publique, dès le lendemain le gouvernement défendit d'employer les couleurs sacrées à l'usage par lequel on avait essayé de les profaner[47].

Après avoir attendu vingt-quatre heures et très-inutilement des nouvelles de M. Delfini, nous prîmes congé du ministre, qui, je crois, nous vit partir sans trop de chagrin. Notre susceptibilité patriotique contrariait, comme on en a pu juger, sa circonspection diplomatique.

Mais d'où me venait à moi cette susceptibilité? En m'interrogeant je ne me trouvais pas plus d'affection pour les doctrines révolutionnaires que je n'en avais eu dans l'origine; mais je commençais à tenir à quelques conséquences de la révolution, en raison du prix qu'elles nous avaient coûté. Orgueilleux de notre gloire militaire, je ne pouvais souffrir qu'un résultat si chèrement acheté nous fût contesté; il m'était insupportable de voir des gens qui, sur le champ de bataille, n'avaient pu soutenir l'aspect de nos drapeaux, insulter dans leurs promenades à ses couleurs héroïques. Ce sentiment, que je n'avais pas éprouvé en France où elles n'avaient jusqu'alors été pour moi que les insignes d'un parti, me domina dès que je fus chez l'étranger, parce que je n'y vis plus que les couleurs de ma nation.

C'est à Florence que nous apprîmes la nouvelle de la révolution du 18 fructidor. Elle y arriva le jour même de notre aventure, et influa probablement sur la promptitude avec laquelle le grand-duc ordonna de respecter une cocarde qui la veille lui commandait peut-être à lui-même moins de respect. Cette catastrophe ne me surprit pas: je l'avais prévue avant de quitter Paris. L'audace du parti clichien la rendait nécessaire; le Directoire était perdu s'il ne la faisait pas; et il fut perdu pour l'avoir faite.

CHAPITRE V.

Les Mascarelle.--Bologne.--Monlice.--Dupuis, chef de la trente-deuxième.--Padoue.--Le tromblon.--Cesaroti.--La trombola.--La Brenta.--Encore Venise.--Codroïpo.

Le trajet de Florence à Padoue, quoique moins long que celui de Rome à Florence, ne se fait guère plus promptement. Les Apennins ne s'escaladent pas moins difficilement que Radicofani. Le jour de notre départ, nous allâmes coucher au milieu de ces montagnes dans un hameau nommé les _Mascarelle_, nom qui lui vient de ce que, à en croire la tradition populaire, des femmes masquées errent pendant la nuit dans les gorges dont il est entouré. C'est pour la même cause qu'un défilé, qui se trouve dans les montagnes qui dominent Toulon et que l'on prétend fréquenté la nuit par le spectre d'une femme, s'appelle le _Pas de la Masque_.

De là nous nous rendîmes à Bologne où nous ne nous arrêtâmes que le temps nécessaire pour entendre la _Capriciosa correta_, jolie composition de Fioraventi, et pour souper chez un ami de Suchet, ou plutôt chez une femme charmante où cet officier était colloque par billet de logement, comme Lindor chez Bartholo, mais où il n'y avait entre lui et Rosine que le plus commode des maris.

Le lendemain nous traversâmes Ferrare, Rovigo, Monlice, villes où nos troupes étaient cantonnées, et nous allâmes souper à Padoue après avoir déjeuné quatre fois pour répondre aux politesses des commandans de place que nous rencontrions à chaque étape, et dîné une fois comme quatre chez Dupuis, chef de la fameuse demi-brigade sur le drapeau de laquelle étaient inscrites ces paroles de Bonaparte: _J'étais tranquille, la trente-deuxième était là._

La dame chez laquelle demeurait Suchet ne voulut pas permettre que je prisse un logement ailleurs que dans sa maison, maison spacieuse et décorée avec toute l'élégance italienne. Grand'mère du jeune homme auquel il avait fait voir Rome, elle aurait été la mère de Suchet et même la mienne: l'extrême intérêt qu'elle lui portait tenait donc à la reconnaissance pour les égards qu'avait pour elle cet excellent homme qui était plutôt une protection qu'une charge pour cette maison.

Avant de remiser la calèche, on en tira les armes. Pensant que le tromblon était chargé depuis près de deux mois: «Mettez cette arme de côté, dis-je à mon domestique; demain matin, avant d'entrer chez moi, vous la porterez chez l'armurier pour qu'il la décharge avec un tire-bourre.»

Pendant le souper qui fut excellent, nous amusâmes notre hôtesse du récit de nos aventures. Celle des _Caccine_ ne fut pas oubliée, celle de Viterbe non plus. «Je croyais bien, disait Suchet, que notre jeune homme ferait là ses premières armes.»

Nous étions fatigués. Immédiatement après le souper, chacun se retira chez soi. Je n'eus pas besoin, ce soir-là, de lire pour m'endormir. Le lendemain matin, quoique le jour fût levé, je dormais encore, quand une effroyable détonation se fait entendre, détonation semblable à celle de la poudrière de Grenelle, à ce qu'il me semblait du moins. Je me jette sur les sonnettes; elles ne répondaient point, les ressorts étaient brisés. Me jetant à bas de mon lit, je m'affuble à la hâte d'une redingote, impatient de savoir la cause de ce fracas, quand paraît mon Allemand; pâle, tremblant, respirant à peine, il ne proférait que des mots sans liaisons... _L'Esclafon... che ne foulais pas... la rosse pistolet... quel malheir!_... Voilà tous les éclaircissemens que je tirai d'abord de ce baragouineur. À force de le questionner pourtant, je finis par comprendre, en traduisant son jargon par sa pantomime, qu'on avait, malgré mon ordre, tiré le tromblon au lieu de le faire débourrer par un armurier. Le domestique de Suchet m'explique bientôt comment la chose s'est passée. «Voilà tout ce qui reste de ce maudit tromblon, dit-il en m'en présentant le canon qui était déchiré et soulevé dans une partie de sa longueur, de manière que cet écartement figurait deux parenthèses. Plus de batterie, plus de crosse, je ne sais ce qu'elles sont devenues; on n'en trouve pas plus les restes que ceux de la main de l'Esclavon.--Que dites-vous? la main de l'Esclavon!--Si ce malheureux est estropié, poursuit-il, c'est bien lui qui l'a voulu. J'ai été témoin du fait, votre Allemand n'a pas de tort, pas le moindre. Ce matin, comme il traversait la cour avec le tromblon à la main: «Où portes-tu cela? lui dit l'Esclavon.--Chez l'armurier, pour le faire décharger avec le tire-bourre.--Ce n'est pas la peine d'aller si loin, donne-le-moi.--Mon maître m'a dit de le porter chez l'armurier.--Je te dis, moi, de me le donner», réplique l'Esclavon, en lui allongeant une tape, et il s'empare du tromblon.»

C'était un homme d'une taille gigantesque que cet Esclavon qui, du service de la république vénitienne avait passé à celui de la république française; il avait plus de six pieds, et sa force était proportionnée à sa taille. Pour en donner une idée, il suffit de dire qu'il prenait une pièce du calibre d'une livre, la plaçait sur sa main comme sur un affût après l'avoir chargée, et la tirait sans que le poids et la détonation fissent fléchir ou reculer son poignet. Tirer le tromblon n'était donc qu'un jeu pour lui. Malheureusement ce tromblon, malgré la leçon que j'avais donnée à mon artilleur vénitien, n'avait-il pas été mieux chargé la seconde fois que la première. L'étoupe, qu'il n'avait pas divisée en portions assez ténues, s'était arrêtée à la partie la plus étroite du canon, qui était étranglé par le milieu, et elle y avait formé une chambre; de là l'effroyable explosion qui avait mis l'arme en pièces et emporté la main et le poignet à l'imprudent Esclavon.

Cet accident nous affligea pour lui d'abord, puis il nous fit frémir pour nous-mêmes quand nous nous rappelâmes les dispositions que Suchet avait faites pour repousser la canaille de Viterbe. Si nous eussions été attaqués, la France compterait un héros de moins.

Ainsi, sans m'en douter, j'avais promené la mort avec moi depuis Brindisi jusqu'à Padoue; et ce qui faisait ma sécurité eût fait ma perte, non seulement à Viterbe, mais aussi à _Mola di Gaëta_, où l'inadvertance du valet de l'auberge vint si mal à propos troubler mon sommeil et me faire prendre, au grand effroi d'Hacquart, une si dangereuse défensive.

Je profitai de deux ou trois jours que je passai à Padoue la docte, pour aller voir ses monumens, l'église du saint Antoine qu'elle a donné au calendrier, l'église de Sainte-Justine et la maison de Tite-Live, _Titi-Livii Patavini_, qu'on dit être aussi celle où Pétrarque alla finir en chanoine une vie commencée en troubadour.

Le traducteur de l'_Iliade_ et des _Chants de Selma_, Cesaroti, vivait alors et résidait dans cette ville. Je me présentai chez lui. Il mit le comble à la politesse affectueuse avec laquelle il me reçut, en me priant d'accepter un exemplaire de son _Ossian_. Le soir j'allais finir au théâtre, avec les Suchet, une journée partagée entre les arts et l'amitié, une journée consacrée tout entière aux plaisirs.

Il n'y avait pas d'Opéra pour lors à Padoue; mais on y jouait tantôt la tragédie et tantôt des farces vénitiennes. Cela ne me contrariait pas. J'avais trouvé l'opéra partout, et jusqu'alors je n'avais rencontré la tragédie nulle part. Des acteurs, qui n'étaient pas mauvais, nous représentèrent un _Agis_ de je ne sais quel auteur, mais ce n'était pas celui d'Alfieri. Cette pièce, qui m'avait intéressé d'abord, finit par ne plus m'inspirer que de l'horreur. Trouvant la strangulation trop roturière, et croyant anoblir sa catastrophe en substituant la hache au lacet, non seulement le poëte y faisait décapiter le roi de Sparte, mais il conduisait le spectateur au pied de l'échafaud sur lequel on voyait rouler la tête sanglante du héros. On n'a pas fait mieux depuis à Paris.

_Arlequin chef de voleur_, et _Arlequin maître d'école_, que nous donna sur le même théâtre la même troupe qui

Passait du grave au doux, du plaisant au sévère,

me plurent davantage. Ces farces, improvisées et lardées de traits fort plaisans, étaient jouées avec autant d'aisance que de gaieté; j'aimais à y retrouver ce mélange de malice et de naïveté qui caractérise le peuple de Venise et me formait un genre de comédie tout-à-fait neuf.

Comme les pièces déclamées étaient peu en faveur, le directeur employait un singulier subterfuge pour attirer chez lui le public. Il annonçait qu'après le spectacle on tirerait _la trombola_.

_La trombola_, autant que je m'en souviens, est un jeu semblable au loto. Après avoir distribué, pour un écu, des tableaux à qui en voulait, l'on procédait au tirage, et l'on remettait à celui des joueurs qui amenait la chance déterminée le produit des mises. On ne se fait pas une idée du silence que le parterre observait jusqu'au moment où le gagnant proclamait son bonheur par le cri _trombola! Trombola!_ répétait l'assemblée entière.

Cette loterie ne produisait au directeur aucun bénéfice direct; mais il en retirait un grand de l'affluence des spectateurs qu'attirait chez lui l'espoir de gagner ce lot unique qui pouvait être considérable.

Regnauld était à Venise, où je devais l'aller rejoindre pour de là me rendre avec lui dans le Frioul au quartier-général. On me conseilla de laisser ma voiture dans la maison où j'avais été si bien reçu, et de m'embarquer sur la Brenta. Je suivis ce conseil, et j'eus lieu de m'en applaudir.