Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III
Chapter 10
Ce soir-là, ils chantèrent un duo du _Mithridate_ de Nasolini (_io son tradito_), et ils le chantèrent d'une manière si ravissante, qu'il fut unanimement redemandé avec enthousiasme. Ils le recommençaient, quand un accident funeste interrompit tout à coup le concert. Des cris horribles se font entendre sous la fenêtre même du salon, où une foule nombreuse était rassemblée: c'étaient ceux d'une famille dont le chef venait d'être assassiné; et pourquoi? pour quelques _granis_, pour quelques centimes que lui disputait un misérable aussi pauvre que lui!
Mais voici qui peint les moeurs de la canaille napolitaine: les sbires accourent pour se saisir du meurtrier. Croyez-vous que le peuple qui l'entourait, et qui se montrait compatissant au malheur de la famille éplorée, ait livré ce misérable à la justice? erreur! En pareil cas, la pitié publique, changeant subitement d'objet, se reporte de l'assassiné sur l'assassin: chacun s'empresse de lui faciliter l'accès de l'église prochaine, où il trouvera un asile inviolable; et si quelqu'un demande de quoi il s'agit: C'est un pauvre malheureux qui vient de tuer un homme (_E un povereto che ha amazato un uomo_), lui dit-on dans le jargon de Polichinelle.
À propos de Polichinelle, ne lui dois-je pas aussi un petit article? Ce farceur napolitain n'a guère que le nom de commun avec le héros de nos marionnettes: c'est un garçon tout aussi droit qu'un autre, et qui, non moins fécond en saillies que quelque bouffon que ce soit, les débite sans plus bredouiller que le plus disert des arlequins. Il est vêtu d'une large camisole blanche, sans fraise et sans manchettes, laquelle tombe jusqu'au milieu de ses cuisses sur un pantalon blanc aussi, et qui est ceinte d'une corde à laquelle pend une clochette. Il est chaussé de souliers et non pas de sabots, et coiffé d'un haut bonnet de feutre gris, sans bords et à forme ronde; enfin son visage est couvert d'un demi-masque de couleur basanée, et remarquable par un nez long et crochu.
Les savans du pays, loin de regarder ce personnage grotesque comme d'invention moderne, prétendent que c'est un mime antique, qui était antérieurement désigné par le nom de _mimus albus_, le bouffon blanc[28], et qu'il jouissait jadis à _Atella_, où les paysans improvisaient les scènes bouffonnes et satiriques qui conservent leur nom, d'une considération pareille à celle dont il jouit aujourd'hui à Naples. Cette considération était donc bien grande; car Polichinelle est l'individu que Naples estime le plus après saint Janvier.
Comme le feu roi Ferdinand IV, Polichinelle n'a jamais parlé que le patois napolitain.
CHAPITRE III.
Les lazzaroni.--Excursion aux environs de Naples.--Le Pausilippe.--Pouzzolles.--Le lac d'Averne.--La grotte de la Sibylle.--Baja.--Le Falerne.--Les Champs-Élysées.--La Solfatarre.--Le temple de Sérapis.--Anecdote.
Qui donc à Paris ne connaît pas aujourd'hui Naples? tant de Parisiens ont été à Naples! et puis Naples n'est-elle pas venue trouver ceux qui n'ont pas pu l'aller chercher? Les panoramas, les décorations donnent de cette ville et de ses environs une idée si précise! Quiconque a vu le troisième acte de la _Muette_, connaît Naples comme s'il y avait demeuré, et le peuple dont elle fourmille comme s'il avait vécu au milieu de lui.
Peuple heureux! si le bonheur consiste dans les jouissances animales. Sous un ciel toujours clément, quelques aunes de toile suffisent pour vêtir le Napolitain, comme quelques pièces de basse monnaie qu'il gagne sans fatigue lui suffisent pour se procurer la nourriture que prodigue presque spontanément le sol le plus fertile, et même pour se procurer la glace, objet pour lui de première nécessité. Et le logement? me direz-vous. Il le trouve sous les porches des grandes maisons, sous le péristyle des églises; quarante mille individus vivent et pullulent à Naples comme les chiens dans les rues de Constantinople, sans avoir de domicile.
Heureux en effet, parce qu'il n'a pas de besoins qu'il ne puisse satisfaire, le Napolitain ne travaille qu'autant qu'il le faut pour gagner les deux ou trois sous qui lui procureront la poignée de macaroni, le quartier de pastèque, et le verre d'eau glacée dont se compose son repas; après quoi il s'étend sur le parapet du quai pour digérer en dormant, se jette à la mer pour se rafraîchir, et puis revient s'étendre sur la même pierre pour se sécher, passant ainsi du soleil à la mer et de la mer au soleil, jusqu'à l'heure où la fraîcheur du soir lui permet d'achever délicieusement la journée en sautant aux accords de la guitare.
Qu'on ne s'attende donc pas à trouver ici une nouvelle description de Naples. Quand j'aurai parlé des catacombes de Saint-Janvier, il me restera peu de choses à dire sur cette ville qui n'ait été dit et mieux dit que je ne pourrais le faire.
Ces catacombes sont des carrières à plusieurs étages, dont les ramifications n'ont pas moins de deux milles de longueur et s'étendent au loin dans la campagne. Ont-elles servi d'asile aux chrétiens en des temps de persécution? Je ne le crois pas. Ce n'est pas dans un lieu connu de tous et accessible à tous que pour l'ordinaire on se cache. L'autorité aurait bientôt découvert et troublé les mystères des imprudens qui seraient venus chercher là un temple et une retraite.
Les croix et les inscriptions dont les parois de ces cavernes sont recouvertes, n'indiquent rien, à mon sens, que la consécration donnée par la religion aux sépultures qu'on y a creusées dans le roc où l'on a pratiqué quantité d'excavations de capacité suffisante pour recevoir un cadavre. Je suis entré dans ce labyrinthe souterrain, où j'étais conduit par des guides munis de flambeaux. Tout m'a convaincu qu'il avait long-temps servi de cimetière public. Dans un fond assez reculé, j'ai trouvé même une telle quantité de débris humains amoncelés au hasard, que je me croyais abusé par une vision pareille à celle d'Ezéchiel. Je demandai comment ces ossemens arides se trouvaient là réunis. Ce sont, me dit-on, les restes de plusieurs milliers de malheureux morts dans une peste qui a dévoré, il y a plusieurs siècles, une partie de la population de Naples. Je rebroussai chemin après avoir jeté un coup d'oeil sur cette génération décharnée.
Ce spectacle m'inspira quelque horreur. Je l'avouerai pourtant, j'aime mieux, tout hideux qu'il soit, le désordre des catacombes de Naples, que l'arrangement symétrique qui règne dans les catacombes de Paris. Ces colonnes, ces chapiteaux, cet autel construits avec des os placés d'après les dessins d'un architecte, offrent à mon regard je ne sais quoi de mesquin et de puéril. Ces os me semblent avoir été maniés par des étourdis qui ne savaient ce qu'ils touchaient, et pour qui la mort n'a rien de grave. J'aime qu'on ne craigne pas la mort, mais je n'aime pas qu'on en joue. Cette recherche me semble une profanation. Au contraire, je trouve je ne sais quoi de pieux dans le respect gardé par les Napolitains pour la forme donnée par le hasard à cette moisson que la contagion faucha sans ordre et sans choix dans ses formidables caprices.
À l'entrée des catacombes étaient rangées debout, dans des cercueils ouverts, des carcasses vêtues en religieuses. Desséchées par la nature du sol, elles avaient échappé à la corruption; le peuple en concluait qu'elles appartenaient à des saintes, et les vénérait comme telles. Sainte Catherine n'a pas, au fait, d'autres titres à la canonisation[30]. Mais ces symptômes de sainteté s'évanouissent bientôt au grand air, comme parfois la sainteté elle-même devant un examen judicieux.
Quand Rome manquera de matière à reliques, quand ses catacombes ne lui en fourniront plus, elles peut envoyer fouiller celles de Naples. Là, il n'y a qu'à se baisser et prendre.
«Savez-vous bien que voilà dix jours que je suis emprisonné dans Naples? dis-je à Talani en sortant des catacombes. Je voudrais bien faire connaissance avec ses environs, et explorer enfin cette Campanie où chaque objet est une merveille de la nature ou de l'art, où chaque ruine vous rappelle un grand événement ou un grand homme, un souvenir de la fable ou de l'histoire.»
Il fut convenu que le lendemain, sans plus tarder, il viendrait me prendre avant le jour, de façon à ce que nous arrivassions au jour naissant à Pouzzoles, où nous laisserions notre voiture, pour gagner à pied la côte de Baja, à travers les champs Phlégréens, après avoir visité le lac d'Averne.
Mon camarade de voyage ne fut pas de la partie, quoiqu'elle eût été différée pour lui. Dès le surlendemain de notre arrivée, une fièvre continue, qu'il avait probablement rapportée de Brindisi, s'était développée avec un caractère d'autant plus alarmant, qu'elle offrait les symptômes de celle que notre cuisinier avait contractée dans le même endroit, et à laquelle ce pauvre diable venait de succomber.
Si quelque chose me rassurait sur le compte du malade, c'est qu'il était soigné par le plus habile médecin de la ville, par l'un des plus habiles médecins de l'Europe, par ce docteur Cirillo, qui doit aussi à un caractère héroïque la grande réputation qu'il a laissée.
Il n'était pas jour encore quand nous sortîmes de la grotte de Pausilippe. C'est à la lueur des torches allumées à la lampe qui brûle éternellement devant la madone protectrice de cette caverne, que nous la traversâmes au milieu d'un nuage de poussière. À qui les Napolitains sont-ils redevables de ce chemin creusé en ligne droite sous une montagne qu'autrement il leur faudrait gravir ou tourner? Ils ne le savent. Ils en jouissent comme de tous les biens qui les environnent, sans s'inquiéter d'où cela leur vient.
À Pouzzoles commença notre véritable voyage. Le soleil n'enflammait pas encore la contrée qu'il éclairait. Laissant là notre voiture, nous traversâmes lestement à pied la campagne brûlée qui sépare cette ville du lac d'Averne et du lac Lucrin, du sein duquel s'est élevé en une nuit le _Monte-Novo_[33].
Le lac d'Averne est un vaste entonnoir creusé par la nature ou par des convulsions volcaniques au milieu d'une chaîne circulaire de collines, que nous avions franchie sans trop de peine; la pente qui nous menait au lac est très-rapide. Je me rappelais, en la descendant quelquefois plus vite que je ne le voulais, ce passage de Virgile, qui s'est évidemment complu à décrire dans le sixième livre de l'Énéide la topographie de cette contrée,
Facilis descensus Averni[34].
Je me rappelai aussi, quand je me vis au fond de ce bassin, le passage suivant:
Sed revocare gradum superasque evadere ad auras, Hoc opus, hic labor est[35].
Les oiseaux traversent aujourd'hui l'Averne impunément, car il était couvert de canards.
Après avoir joui quelque temps de l'aspect mélancolique de ce paysage, intéressant aussi par les souvenirs qu'il réveille, je ne croyais pas qu'il fût possible, sans beaucoup de fatigue, de sortir du cirque où nous étions enfermés, quand mon guide prit sa direction vers un point où cette enceinte, à peu près coupée à pic, semblait ne pas pouvoir être escaladée; puis se jetant dans un antre dont l'ouverture est peu apparente de loin: «Nous voici, me dit-il, chez la Sibylle.»
Un des deux guides que nous avions pris à Pouzzoles battit le briquet et alluma des chandelles, sans la clarté desquelles il nous eût été impossible de nous reconnaître dans ce dédale; l'autre, homme robuste et trapu, qui s'appelait _Tobia_, me prit sur ses épaules; et me portant comme Énée porta jadis Anchise, il me fit traverser les flaques d'eau que l'on rencontre d'intervalle à intervalle dans ce souterrain.
Nous écartant un moment de la ligne que suivait l'allée, nous nous jetâmes dans un couloir qui se présenta sur notre droite, et, de chambre en chambre, nous arrivâmes dans celle qu'avait habitée la Sibylle, vilain séjour taillé dans le roc, ainsi que le lit qui s'y trouve: c'était évidemment une chambre de baigneur. Il y a là un pied d'eau pour le moins; mais j'en sortis à sec sur les reins de mon cheval baptisé.
Au bout du droit chemin dans lequel nous étions rentrés, s'offrit à nous le riant tableau que forment la côte et le golfe de Baja; Baja dont les délices ont été célébrées, non seulement par Horace, mais par Sénèque.
Nullus in orbe sinus Baiis prælucet amoenis[36].
HORAT. Epist. I, lib. I.
L'on conçoit que tous les maîtres du monde aient voulu se faire des palais sur cette plage où tant de dieux ont eu des temples, où les philosophes eux-mêmes venaient chercher des retraites, et que les plaisirs eussent là plus d'attraits et l'étude plus de charmes. Les débris des palais de Néron, de Marius, de Cicéron, de Domitien, de Pompée, de César, de Lucullus gissent mêlés à ceux des temples de Mercure, de Vénus, de Diane, de Cybèle, sur ce rivage où l'on pouvait être appelé aussi par des intérêts d'hygiène. Le golfe de Baja est une véritable chaudière chauffée par un fourneau toujours ardent. Plongez votre main dans la mer, le sable que vous en retirez vous brûle. L'action non interrompue de ce foyer sous-marin se manifeste surtout dans les étuves de Tritoli, autrement dites les bains de _Néron_.
Les constructions antiques élevées par les Romains près de la source bouillante qui leur fournissait son eau m'intéressèrent moins que la source elle-même. Pour parvenir à cette source, il faut grimper par une voie étroite et raide, taillée dans le roc, dont le pied plonge dans la mer. Arrivé à une grotte autour de laquelle sont quelques blocs disposés à recevoir des matelas, le guide ouvre une porte à claire-voie qui ferme l'entrée d'un corridor de six à sept pieds de hauteur sur trois de largeur, et par lequel on descend jusqu'à la source. Ce n'est pas sans peine que j'y parvins à travers la vapeur étouffante qui s'exhale de cette source. La transpiration qu'elle provoque est si abondante, qu'en moins de deux minutes un pantalon de nankin, seul vêtement que j'eusse gardé, semblait avoir été trempé dans l'eau. On ne peut exécuter ce trajet, si vigoureux qu'on soit, qu'en se courbant et en rasant le sol le plus possible, la chaleur augmentant d'intensité à mesure qu'on monte vers la voûte.
Parvenu à la source, le guide y plongea un seau, jeta dans l'eau dont il le remplit des oeufs frais ou non, qu'il avait eu soin d'apporter, et se hâta de remonter. Pendant le peu de temps que nous mîmes à remonter, ces oeufs devinrent durs.
En sortant de cette étuve on ne saurait trop se couvrir. Si chaude qu'elle soit, la température extérieure vous paraît glaciale. Le voyageur, en cette circonstance, ne peut rien faire de mieux que de se régler sur son guide.
Il était plus de neuf heures du matin; en me montrant des oeufs, on me fit sentir que j'avais faim. Nous ne nous étions pas embarqués sans biscuit; j'avais fait mettre dans un panier du pain, des viandes froides, quelques bouteilles de vin de Bordeaux. Nous nous établîmes le plus commodément que nous pûmes sur les ruines du tombeau d'Agrippine, et sans trop songer à l'horrible fait qu'il rappelait, nous déjeunâmes avec un appétit dont le lecteur ne peut se faire une idée exagérée. On ne mange pas sans boire. Comme je décoiffais une bouteille de lafitte: «Entouré d'antiquités, boire du vin moderne, du vin qui n'a pas plus de huit ans, quel anachronisme! me dit Talani; voilà le vin qu'il vous faut: c'est celui que buvaient à Baja les plus voluptueux des hommes; c'est le vin d'Horace, de Phèdre et d'Apicius; c'est du Falerne.» Et tirant une bouteille qu'il avait cachée au fond du panier: «Buvez, c'est une surprise que j'ai voulu vous ménager.»
Quelle surprise! Mon respect pour Horace et pour Phèdre, et pour tous les gourmets de l'antiquité, ne put pas me faire partager leur passion pour la lie épaisse et violâtre dont leur admirateur avait rempli mon verre: je n'ai jamais rien bu de plus détestable.
Le Falerne se recueille non loin de Capoue, sur les bords du Volturne. A-t-il perdu sa qualité, ou le goût des modernes est-il autre que celui des anciens? j'inclinerais pour cette dernière opinion. Au témoignage de Pline, le Falerne, pour devenir bon, devait être attendu quinze ans, et de plus être _édulcoré_ avec du miel. Qui de nos jours ne renverrait pas à la pharmacie un breuvage ainsi frelaté? Serait-il potable pour un palais familiarisé avec les vins de cette Gaule où la vigne, transportée par Probus, s'est si singulièrement améliorée depuis qu'Horace a cessé de boire et de chanter? Vive les anciens, en fait de vers! mais en fait de vins, vive les modernes!
Le déjeuner fini, nous reprîmes le cours de nos explorations. Les vestiges de Néron, qui avait fait de cette contrée le théâtre de ses crimes, de ses jeux, de toutes ses voluptés, s'y retrouvent à chaque pas, en supposant qu'il ait véritablement bâti tous les monumens qu'on lui attribue.
Étaient-ce les celliers où se bonifiaient ses vins, étaient-ce les réservoirs qui lui fournissaient de l'eau, étaient-ce les prisons où il renfermait les victimes de sa tyrannie, que ces _cento camerelle_, ce labyrinthe souterrain, assemblage de chambres voûtées, communiquant toutes par des corridors communs?
Que celui qui décidera cette question veuille bien me dire aussi par qui a été construit l'immense réservoir connu sous le nom de _Piscina mirabile_? Que ce soit par Agrippa ou par Lucullus, ce n'en est pas moins un ouvrage admirable et de la plus belle conservation. Les eaux ont déposé sur ses parois un sédiment de la nature de la stalactite, auquel les parcelles de brique qui s'y trouvent incrustées donnent une couleur toute particulière. On fabrique de jolies tabatières avec des fragmens de cette matière qu'on ne peut détacher qu'avec le fer, des murailles auxquelles elles adhèrent; mais on court quelque risque à le faire. Les indiscrets qui par amour de l'antiquité dégradent ainsi les antiquités, s'exposent à de graves punitions: s'ils y sont pris, il n'y va pas pour eux moins que des galères. Et qu'on dise que la cour de Naples n'aimait pas les arts!
De Baja nous montâmes au cap _Misène_, ainsi nommé par Énée en mémoire du trompette qu'il y fit inhumer.
Qui nunc Misenus ab illo Dicitur, æternumque tenet per sæcula nomen[37].
C'est sur ce promontoire que Lucullus avait assis cette _villa_ qui depuis devint celle de Tibère: position admirable, qui d'un côté regarde la mer de Sicile et de l'autre la mer de Toscane,
Quæ, monte summo posita Luculli manu, Prospectat Siculum, et prospicit Tuscum mare.
PHÆD., lib. II, fab. 5.
Les campagnes délicieuses qui se déploient sur ce plateau sont les Champs-Élyséens. Doivent-elles ce nom à la beauté du site ou aux tombeaux antiques et aux nombreuses sépultures qu'on y rencontre? Elles le doivent à l'une et à l'autre cause, sans doute. Ce séjour des ombres heureuses n'est pas borné par le Léthé, mais par la mer qui se montre par intervalles à travers les arceaux que les vignes décrivent en jetant d'un ormeau à l'autre leurs guirlandes où des grappes d'un raisin gros et violet comme des prunes étaient alors suspendues.
Quand je revins à Baja, le soleil était à son zénith. Je succombais sous le poids de la fatigue autant au moins que de la chaleur, et pourtant je n'étais pas au bout de ma course. Pour regagner Pouzzoles, au lieu de suivre à pied les sinuosités de la baie, nous la traversâmes dans une barque: c'était se reposer en marchant. Je trouvai pendant ce trajet le moyen de me rafraîchir aussi. Assis sur le bord de la barque, les jambes pendantes dans la mer, je prenais ainsi sans fatigue un bain qui acheva de me délasser. Un marinier cependant me retenait par la ceinture de mon pantalon, et bien m'en prit, car je m'endormis si profondément dans cette attitude, que sans lui je serais infailliblement tombé dans les flots où se noya l'altière Agrippine. Or, je ne nageais pas même comme elle. Je fus réveillé par une secousse qu'éprouva notre embarcation en heurtant un débris du pont de Caligula. De la barque, je ne fis qu'un saut dans une _sédiole_, petite voiture, qui passe là où une calèche n'aurait pas pu passer, et je partis à l'instant pour Cumes.
Je ferais peu de plaisir au lecteur en décrivant ces ruines que j'ai vues sans plaisir: c'est un amas de décombres avec lesquels l'imagination la plus complaisante ne saurait reconstruire le labyrinthe de Dédale, de fabuleuse mémoire, et auxquels ne se rattache aucune grande renommée historique: en fait de pierres, je n'aime que les pierres qui me parlent. Celle qui recouvrait la sépulture de Scipion n'eût pas été muette pour moi, peut-être l'aurais-je retrouvée à quelques lieues de Cumes, aux champs où fut _Linternum_, aujourd'hui _Patria_[38]; mais je ne m'en savais pas si près.
De Cumes revenant sur nos pas, nous montâmes à la Solfatarre, volcan qu'on dit près de s'éteindre, et qui semble toujours prêt à se rallumer, atelier où le soufre s'élabore continuellement, s'évaporant par les gerçures, par les crevasses dont la terre blanchâtre qui recouvre ce cratère est sillonnée; il se condense en aiguille et s'attache au premier solide qu'il rencontre. Sur cette croûte dénuée de toute végétation, je me sentais entre le ciel et l'enfer. Appliquais-je l'oreille aux soupiraux que les vapeurs se sont ouverts, j'entendais bouillonner les torrens souterrains; laissais-je tomber un corps pesant sur le sol, sa chute produisait sous mes pieds un retentissement pareil à celui d'un coup de canon tiré dans le lointain et répercuté par un corps sonore: je me croyais sur une mine près de faire explosion.
De là nous allâmes visiter le temple de Sérapis, monument qui fut magnifique, à en juger par les proportions de ses colonnes et par le diamètre de l'enceinte qu'elles dessinent. Mesure de la hauteur d'où les autres sont tombées, plusieurs d'entre elles sont encore debout. On me fit remarquer que leurs fûts portent jusqu'à une certaine élévation des traces vermiculaires dans lesquelles sont incrustées des coquilles. Ces indices, qui constatent l'action des vers marins, ne permettent guère de douter que les eaux de la mer n'aient long-temps recouvert ces belles ruines: la mer n'a toutefois apporté aucune altération aux marbres dont elles sont pavées.
Après une course aussi longue, j'avais besoin de repos. La calèche, que nous vînmes reprendre à Pouzzoles, nous ramena lestement à Naples. Il faisait assez jour encore pour que je pusse discerner les objets: je reconnus facilement pour la voiture de notre ambassadeur une voiture que je rencontrai; elle était attelée de deux chevaux magnifiques, qui lui avaient été donnés à son passage en Lombardie par le général Bonaparte, et flanquée de deux _volanti_, espèce de laquais qui suivent à pied le train des chevaux, comme autrefois en France le faisaient les levrettes, les coureurs et les chiens danois.
Monge ne pardonnait pas à un ministre de la république française ce luxe qui faisait de l'homme un chien à deux pates, et contrastait quelque peu avec les principes d'égalité qu'il professait trop sévèrement peut-être. C'était, au reste, le seul luxe que se permettait notre ministre, qui réduisait sa dépense à tel point, qu'il n'a jamais payé un rapporteur, ou, pour parler plus intelligiblement, lui espion, bien qu'il n'eut pas d'autre moyen, la plupart du temps, pour découvrir les projets de la cour contre la France et contre lui-même.