Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II
Chapter 3
Vigée crut racheter son tort, si tant est qu'il l'ait reconnu, en composant pour Mlle Contat un acte intitulé: _la Matinée d'une jolie femme_. Cette petite pièce est faite sur le modèle de _la Manie des arts_, petite pièce faite par Rochon de Chabanne sur le modèle du _Cercle_, petite pièce de Poinsinet, que ces deux imitations sont loin de valoir. Le talent de Mlle Contat ne put donner à l'oeuvre de Vigée qu'un succès éphémère. On y venait voir l'actrice avec laquelle elle a probablement disparu pour jamais de la scène, comme ont disparu de la société les moeurs qu'elle reproduisait. C'est, sans contredit, ce qu'a fait de moins bon Vigée, à qui le théâtre est redevable de quelques jolis ouvrages.
Si _musquée_ qu'elle fut, cette pièce paraissait toutefois sévère comparativement à celle qui fut jouée immédiatement après elle; je veux parler des _Femmes_, de Desmoustiers. Nulle oeuvre de l'époque n'est moins empreinte de sa couleur que celle-là; on la croirait de la fin du règne de Louis XV; on la prendrait pour une oeuvre posthume de l'auteur de _la Coquette corrigée_, ou de celui de _la Feinte par amour_. Il faut l'avouer pourtant, dans son style apprêté, Desmoustiers exprime souvent des idées justes, des sentimens vrais, et développe parfois des observations très-fines. Les _Femmes_ sont d'un auteur à qui la connaissance du coeur humain n'est pas étrangère; mais cette pièce est trop vide d'action; la vérité du fond ne s'y retrouve pas assez souvent dans les formes, et quelques traits heureux et naturels ne compensent pas l'afféterie qui règne dans la majeure partie de cette composition.
Cette comédie qui, ainsi que je l'ai dit plus haut, était jouée avec un talent rare par des femmes charmantes, commençait à devenir à la mode pour un certain monde, quand les _Français_ qui, en multipliant les nouveautés, s'efforçaient de réparer le déficit que la défection des acteurs dissidens avait produit dans leur répertoire, représentèrent la _Paméla_ de François de Neufchâteau.
Sans être un ouvrage du premier ordre, cette comédie, imitée de Goldoni, et faite sur le même fond que _Nanine_, n'est pas dénuée de mérite. Je doute néanmoins qu'elle eût produit une grande sensation dans une autre circonstance que celle où elle a été jouée. Elle est écrite avec pureté, mais d'un style généralement terne et rarement comique. L'action en est lente, et ce n'est pas sans se traîner qu'elle arrive au dénouement.
Le succès de _Paméla_ n'avait pas été très-brillant, quoique cette pièce fut merveilleusement jouée par Fleury et par cette Mlle Lange, à qui sur sa figure on aurait donné son nom; cependant elle attirait quelque attention parce que certains personnages s'y montraient décorés des ordres anglais, appareil qui frappait d'autant plus les yeux que toutes les décorations françaises, même celle de l'ordre de Saint-Louis, avaient disparu, les institutions auxquelles elles appartenaient étant proscrites par la nouvelle législation. Les révolutionnaires se prévalurent de cela pour imputer à l'esprit contre-révolutionnaire le succès de _Paméla_. Le Théâtre-Français fut fermé par ordre du comité de salut public, et les comédiens ci-devant ordinaires du roi furent jetés en prison, à l'exception pourtant de Molé, qui, en considération de ses opinions, eut le malheur d'être exempté de la peine portée contre ses camarades.
La représentation de _Paméla_ fut moins la cause que l'occasion de cet acte de rigueur. C'était le théâtre par lequel avait été accueilli et représenté _l'Ami des Lois_ qu'on voulait détruire. J'ajouterai qu'un incident qui passa inaperçu au milieu des faits monstrueux dont chaque journée était alors remplie, provoqua l'explosion d'un ressentiment que les terroristes n'avaient jusqu'alors réprimé qu'avec peine, et qui n'attendait que le moment pour éclater.
À la suite d'une représentation de _Paméla_, on avait donné _le Somnambule_, de Pont de Veyle. Dans cette pièce, un bonhomme tourmenté de la manie de détruire et de construire, ne pense qu'aux changemens qu'il peut opérer dans ses jardins. Une montagne masque la vue de son château. Comme il n'a que cette montagne en tête, dans un moment où il s'agit de tout autre chose entre les personnages avec lesquels il est en scène, il s'écrie du ton le plus résolu: _La montagne sautera_. Or on désignait dans le public, par la dénomination _montagne_, le groupe qui, dans certaine partie de la salle où s'assemblait la Convention, formait la faction qu'avait dominée Marat, groupe au sommet duquel ce monstre avait long-temps siégé, et d'où s'exhalaient comme d'un volcan les propositions les plus épouvantables et les plus atroces résolutions.
Par un rapprochement subit, le parterre fit application à cette montagne de la détermination prise à propos de l'autre, et manifesta par des applaudissemens redoublés le désir qu'il avait de la voir _sauter_. On devine le reste. Le parterre fut châtié comme l'étaient, disent les bonnes gens, les fils de France, sur le derrière d'autrui. Les comédiens payèrent pour ce prince.
Je courus grand risque de partager leur sort. Voici comment:
J'avais rassemblé dans un cahier quelques essais poétiques de ma façon, des pièces fugitives, des romances, des chansons qui, dans le temps, avaient obtenu quelques succès. Mlle Lange m'ayant témoigné le désir de lire ce recueil, je le lui prêtai, et il était en sa possession quand elle fut arrêtée comme ses camarades. Or toutes les pièces qu'il contenait n'étaient pas du genre le plus innocent. Quelques unes avaient trait à ce qui se passait; et ce n'était pas pour en faire l'éloge que j'en parlais. Il y avait entre autres certains couplets où la promotion de Robespierre à la dignité de juge au tribunal de Versailles était célébrée de manière à ne pas concilier au chansonnier la bienveillance de ce législateur. C'est le prouver que dire qu'ils avaient été insérés dans _les Actes des Apôtres_. Au reste les voici:
Monsieur le député d'Arras, Versailles vous offre un refuge: De peur d'être jugé là-bas, Ici constituez-vous juge. Juger vaut mieux qu'être pendu Je le crois bien, mon bon apôtre; Mais différé n'est pas perdu, Et l'un n'empêchera pas l'autre.
On vous salarie en raison Ou triste état de nos finances; Mais c'est sur le tour du bâton Que nous fondons nos espérances. Lecointe[1] sait le produit net Du poste brillant qu'il vous donne, Et chacun de nous se promet De vous mesurer à son aune.
Versailles, par cet heureux choix, Moins à blâmer qu'on ne le trouve, Sert toute la France à la fois, Et voici comment je le prouve: En tout temps, brave homme, et surtout Dans les présentes conjonctures, Il est bon d'avoir un égout Où pousser toutes les ordures.
La plaisanterie était un peu vive. Quand j'appris que les scellés avaient été mis chez les acteurs arrêtés, il me parut impossible que le maudit recueil échappât aux recherches des agens du gouvernement, et que le salut de Mlle Lange ne fut pas compromis par cette découverte.
Ma perte d'autre part était inévitable. Bien que ce cahier, que je possède encore, ne fut pas écrit de ma main, et qu'il ne portât pas mon nom, pouvais-je ne pas le réclamer? pouvais-je, par un lâche silence, laisser tomber sur la tête d'autrui une vengeance que j'avais provoquée?
Torturé par ces idées, j'attendais depuis vingt-quatre heures le résultat des perquisitions de la police, quand mon manuscrit me fut remis.
Au lever des scellés, Mlle Lange avait eu l'adresse de l'escamoter, comme Rosine escamote un billet sous les yeux même de son tuteur. Plus fière de son habileté qu'effrayée de son péril, elle me le remit en riant, et me rendit deux fois la vie, car ce tour de passe-passe ne sauvait pas moins sa tête que la mienne.
Cette communauté de danger fortifia notre liaison, qui n'a fini qu'avec sa vie; et cela se conçoit, elle était fondée sur la plus pure amitié.
Puisque j'en suis sur cet article, je veux le compléter, et faire connaître Mlle Lange, qui n'a pas toujours été jugée avec justice.
Quant au physique, il n'est pas possible d'imaginer des traits plus réguliers et plus gracieux que les siens. De grands yeux bruns, un nez parfaitement dessiné, une bouche admirable de forme et de fraîcheur et ornée de dents de la blancheur la plus éblouissante et de la proportion la plus régulière, un teint dont l'éclat était encore relevé par celui de ses longs cheveux châtains, faisaient de sa tête une des plus parfaites qui aient jamais reposé sur des épaules humaines. Ses mains, ses pieds ne le cédaient à son visage ni en délicatesse ni en blancheur; elle eût été la plus parfaite des créatures si les proportions de sa taille eussent répondu à l'élégance du reste de sa personne.
Quant au moral, elle n'avait qu'à se louer aussi de la nature. Sans avoir cet esprit qui dans Mlle Contat éclatait en saillies si brillantes et s'exprimait en traits si profonds, elle ne manquait ni de sagacité ni de pénétration. Elle possédait surtout cette vivacité d'intelligence qui saisit toutes les finesses de la pensée d'autrui, et rien ne lui plaisait tant que la conversation de gens supérieurs. Douée d'ailleurs d'une grande égalité d'humeur, elle était de la société la plus douce, quoiqu'elle fût un peu moqueuse. Enfin, si elle avait quelques défauts, ils étaient assez rachetés par ses qualités pour qu'elle ait réussi à se faire aimer de tout le monde, voire de la fille que son mari avait eue d'un premier mariage.
Je ne me lassais pas de contempler cette tête charmante: en conclura-t-on que je ne l'ai pas contemplée impunément? On se trompera: je la regardais comme je regarde un beau jardin qui ne m'appartient pas, avec plaisir, mais sans envie, sans désir de l'acquérir en échange de la modeste propriété qui s'accommode à toutes mes convenances, mais que je ne connais pas seulement par ses qualités extérieures.
Je ne sache pas qu'il existe un portrait ressemblant de Mlle Lange. Un grand artiste essaya de la peindre et n'y réussit pas. Était-ce un malheur réel pour lui? Ce portrait, d'ailleurs admirablement peint, compromettait-il son talent? Il faut qu'il l'ait cru, car ce portrait donna lieu à une aventure qui compromit assez fortement son caractère. Voilà un malheur véritable.
M. Simons, négociant de Bruxelles, homme dont les dehors modestes couvrent une haute capacité pour les affaires, avait épousé Mlle Lange. Il chargea Girodet d'en faire le portrait. Enchanté d'avoir à reproduire une si belle figure, Girodet se mit au travail avec enthousiasme, avec amour. L'ouvrage fini, il porta la recherche jusqu'à orner de camées le cadre où il l'enferma, camées qui faisaient aux perfections de l'original les allusions les plus flatteuses, puis il l'exposa au Salon. Comme on l'a déjà dit, le portrait ne ressemblait pas; tout le monde fut de cet avis. Soit que Mme Simons ait été de l'avis de tout le monde, soit qu'au prix qu'on mit à son tableau Girodet ait eu lieu de s'apercevoir qu'on n'en était pas entièrement satisfait, prenant plus d'humeur que de chagrin, il résolut de se venger de l'injure qu'on faisait à son talent, et redemanda son tableau sous le prétexte de le retoucher, mais en réalité pour le mettre en pièces; ce qu'il fit, après avoir renvoyé le prix qui lui en avait été donné.
Son dépit avait fait du bruit; mais on n'y pensait plus, quand au bout de six semaines, dans le cadre même où le portrait avait été exposé, et où les madrigaux peints étaient remplacés par des camées satiriques, on voit paraître au Salon un tableau allégorique des plus injurieux pour Mme Simons. Pendant le temps qui venait de s'écouler, renfermé dans son atelier, Girodet s'était uniquement étudié à outrager avec le pinceau dont il s'était complu à la caresser, cette femme qu'il avait proclamée angélique. Le cri des honnêtes gens fit disparaître ce monument d'une vengeance si indigne d'un artiste français, quand même elle aurait été provoquée par des torts suffisans, mais le souvenir en reste encore; il a imprimé à la mémoire de son auteur une tache proportionnée à l'esprit et au talent dont il fit preuve en cette circonstance, qui honore moins son caractère que son esprit.
Le souvenir de ce fait se représentait toujours à moi quand je rencontrais Girodet, et me donnait presque autant d'aversion pour sa personne que j'avais d'admiration pour ses ouvrages. Il me semblait incompatible surtout avec le sentiment qui lui a inspiré son _Endymion_. La tête où naquit une conception si suave concevoir une pareille noirceur!
Né avec un tempérament bilieux, Girodet était irritable au dernier point. Sa haine pour la critique ne le tourmentait pas moins que son amour pour la gloire. L'émulation n'était en lui que de la jalousie; il avait cependant assez de talent pour n'être pas jaloux.
Mlle Lange, par le crédit de quelques amis, obtint la faveur d'avoir une maison de santé pour prison. Ce mode de réclusion n'avait rien de sévère. Sauf la faculté de sortir, la prisonnière était aussi libre là que chez elle; elle y vivait dans la meilleure compagnie, et recevait qui elle voulait depuis neuf heures du matin jusqu'à neuf heures du soir. Réunie à quelques autres détenus, elle y tenait une table excellente, où elle invitait qui elle voulait. J'y dînai plusieurs fois, et je tiens note de ce fait, parce qu'il me mit en rapport avec plusieurs personnages de haute distinction qu'hélas! je n'ai pas revus depuis. De ce nombre était le président de Nicolaï. Je le vis trop et trop peu. Quelques mois après que j'eus fait connaissance avec lui, il avait cessé d'exister. Dans ces prisons, pas plus que dans les autres, on n'était à l'abri des réquisitions de l'atroce Fouquier-Tainville. Il prenait aussi son horrible dîme sur les privilégiés qu'elles renfermaient. Plus d'une fois le vide qu'un convive laissait à cette table m'annonça qu'il y avait attendu la mort moins tristement qu'ailleurs, mais qu'il n'y avait pas échappé.
Bientôt on envia aux prévenus les adoucissemens dont ils jouissaient dans les maisons de santé, et l'accès en fut interdit à leurs amis, à leurs parens même, s'ils n'étaient porteurs d'une permission qu'il fallait aller chercher au comité de sûreté générale. Je ne revis Mlle Lange, à dater de là, qu'après que la mort de Robespierre eût rendu à la vie tant d'infortunés qui attendaient sous clef le coup sous lequel tant de têtes sont tombées, et qui ne respectait pas plus la beauté que le génie.
La galanterie n'était pas plus à l'ordre du jour en ce temps-là que la pitié. Non seulement les bourreaux qui régnaient se plaisaient à faire tomber sous leur faux des têtes de femmes, comme un polisson à faucher des roses avec sa baguette, mais ils les tourmentaient par les exigences les plus ridicules dans la vie civile. Les femmes étaient assujetties comme les hommes à solliciter des comités de leurs sections respectives des certificats de toute espèce, soit pour voyager en paix, soit même pour vivre en paix dans le domicile où elles se renfermaient.
La mesure la moins ridicule de ce genre n'est pas celle par laquelle la municipalité de Paris les astreignait, ainsi que les autres habitans de quelque maison que ce fut, à consigner sur une affiche placardée à la porte qui donnait sur la rue leurs noms, prénoms, surnoms et leur âge. Quels mécontentemens cette taquinerie tyrannique ne provoqua-t-elle pas! Je ne sache guère que l'affiche où le général Santerre proposait la proscription des chiens qui en ait provoqué d'aussi grands.
Malgré le danger auquel on s'exposait en désobéissant à cet arrêté, peu de dames s'y conformèrent exactement. Aucune n'en profita, il est vrai, pour se donner, en se vieillissant, un caractère plus respectable, mais beaucoup en usèrent pour rapprocher leur âge de celui de l'innocence et se rajeunir. Je me souviens qu'une femme fort jolie, et qui n'était pas à beaucoup près d'âge à avoir intérêt à mentir sur cet article, saisissant cette occasion pour réformer son extrait de baptême, se débarrassa de quelques années; si bien que nous n'étions plus du même âge, quoique deux ans auparavant, dans un moment où elle n'avait rien de caché pour moi, elle se fût félicitée d'être née la même année et je crois aussi le même jour que moi. Ainsi le temps ayant reculé de deux ans pour elle, tandis qu'il avait avancé de deux ans pour moi, nous nous trouvions à quatre ans de différence. Comme je la félicitais d'avoir rajeuni précisément dans la mesure où j'avais vieilli: «Mon ami, me dit-elle, je compte bien, si cette vilaine loi dure, en profiter tous les ans pour me rajeunir encore. Savez-vous bien que, dans dix ans, l'affiche de cette année fera autorité?»
CHAPITRE IV.
Je fais représenter un vaudeville, un grand opéra et un opéra-comique.--Censure dramatique.--Mort de Bailly.--Le chant du départ.--Chénier.--Méhul, Hoffmann, Rose Renaud.--Fête à l'Être-Suprême.
Cependant la révolution prenait journellement un caractère plus effroyable. Débarrassée de toute opposition par l'arrestation de soixante et onze membres du parti de la Gironde, et surtout par la mort de Vergniaud, de Gensonné et de vingt autres individus qui prêtaient à cette faction l'importance attachée à leur talent et à leur caractère, la _montagne_ ne mettait plus de bornes à son despotisme, et quelle fortune, quelle existence ne menaçait-il pas?
Mais encore, tant qu'il vous laissait vivre, fallait-il trouver les moyens de vivre. Ma ruine commencée par les événemens dont j'ai rendu compte, avait été achevée par la dépréciation des assignats. Ne voulant pas servir un gouvernement que j'abhorrais, c'est dans mon industrie que je cherchai des ressources contre les besoins de ma famille et les miens. Je me livrai avec plus d'ardeur que jamais, par calcul, à un travail que jusqu'alors je m'étais imposé par goût.
Depuis mon retour d'Angleterre, ou plutôt depuis mon retour à Paris, j'avais abandonné à la moitié du troisième acte ma _Zénobie_, pour la reprendre en des temps plus opportuns. La possibilité de reproduire des rois sur la scène, sinon pour outrager la royauté, ne me paraissant pas devoir revenir, je cherchai dans l'histoire un sujet analogue à l'esprit du gouvernement qui me semblait devoir, à la longue, prévaloir en France, le gouvernement républicain, que je voyais dans le lointain succéder après les avoir renversées, tant à la domination des _montagnards_ qu'à l'usurpation du comité de _salut public_.
Les projets ambitieux que Spurius Mélius cachait sous une apparence de patriotisme; l'énergique caducité de Cincinnatus qui, pour sauver Rome, laissait la charrue qu'il allait reprendre après avoir sauvé Rome; le zèle impétueux de Servilius, l'héroïque brutalité de ces régénérateurs d'une liberté d'autant plus ombrageuse qu'elle venait d'échapper tout récemment au joug des décemvirs, les moeurs si vigoureuses et si simples de ces laboureurs et de ces soldats en toge, tout cela me parut avoir avec l'état de choses où nous tendions des rapports si frappans que, sans égard pour le danger de traiter un tel sujet dans les circonstances où nous étions, je me mis à l'ouvrage.
En faisant une pièce, je m'occupais cependant de faire jouer les pièces que j'avais faites. Par suite du besoin d'échapper à un désoeuvrement absolu, mon travail sur _Phrosine et Mélidore_ achevé, je m'étais mis à composer un vaudeville, dont la tentation de saint Antoine était le sujet, et qui avait été reçu au théâtre de Barré. J'en suivais les répétitions tout en suivant celles de _Phrosine_, qu'on venait aussi de mettre à l'étude.
La tentation de saint Antoine, me dira-t-on, ne pouvait fournir matière qu'à une farce. Par quelle bizarrerie, auteur tragique, aviez-vous traité un pareil sujet? Je répondrai d'abord que les extrêmes se touchent; et puis je raconterai comment cette idée m'est venue en tête.
Un de mes amis de collège, M. de Soubeyran, entre un matin dans ma chambre. J'étais au lit; bien plus, je dormais encore, et tout en dormant je riais du meilleur coeur du monde. Comme ce rire se prolongeait après mon réveil: «Qu'est-ce donc, me dit-il, qui te rend si gai de si bonne heure?--Un rêve; car quelle autre chose, dans le temps où nous sommes, peut nous donner occasion de rire?--Et ce rêve, ne peux-tu le raconter?--Je rêvais que, réduits à se faire moines, de pauvres comédiens jouaient à leur abbé les tours que le diable joua jadis au père de tous les moines, et que par la malice des siens le père gardien des capucins était soumis à toutes les épreuves, à toutes les tentations dont saint Antoine a triomphé.--Sais-tu bien que voilà une comédie toute faite?--Une farce, un vaudeville; tu as ma foi raison.--Pourquoi ne le ferais-tu pas?--Qui t'a dit que je ne le ferais pas?»
Il me parut en effet piquant de mettre mon rêve en action. Les idées qui nous viennent les yeux fermés valent peut-être bien celles qui nous viennent les yeux ouverts, me disais-je; c'est aussi une inspiration qu'un rêve. Profitons de celle-ci.
Aussitôt dit, aussitôt fait: j'arrange mon plan; j'y mets en jeu les personnages de la parade, à qui je fais débiter sur les airs à la mode toutes les niaiseries, toutes les calembredaines, tous les calembours qu'on débitait alors, car même alors on en débitait en face du supplice et sur le supplice même: enfin je fais un vaudeville. Barré, à qui je le lis, en trouve l'idée comique, l'exécution plaisante, le demande pour son théâtre, fait copier les rôles, les distribue, et mon rêve se joue.
La pièce avait plu à tous mes amis. Quelques détails assez gais, quelques couplets assez plaisans, quelques scènes assez bien filées leur avaient fait croire qu'elle était bonne. Je l'avais cru aussi. Le public n'en jugea pas tout-à-fait de même. La fable que j'avais imaginée pour mettre en scène le _pot-pourri_ de Sédaine ne lui parut pas heureuse. Il le témoigna sans trop de ménagemens. Malgré les applaudissemens qu'il avait accordés à plusieurs détails, la pièce, qui toutefois était arrivée jusqu'à la fin, allait être probablement éliminée du théâtre de la manière la plus bruyante, quand le dernier couplet du vaudeville final amena la plus singulière et la moins attendue des péripéties.
_La comédie_, tel était le refrain du vaudeville final rimé sur l'air de _la Croisée_. Employant les phrases faites où figure ce mot, j'avais fait dire très-philosophiquement, je crois, au philosophe de la pièce, à M. Cassandre:
La vie est un drame moral; Des acteurs le monde est l'école. C'est un théâtre où, bien ou mal, Chacun prétend jouer un rôle. Le sage observe dans un coin Nos travers et notre folie. Heureux qui peut en paix, de loin, Juger la comédie!
Polichinelle avait bredouillé très-sagement aussi une sentence assez plausible. Rappelant aux spectateurs la faveur avec laquelle il avait été jadis accueilli par chacun d'eux, il ajoutait en la réclamant pour lui en cette circonstance:
Heureux qui peut, comme un enfant, Rire à la _comédie_!
Voici, dit au parterre Arlequin qui prit la parole après lui,
Voici l'instant où maint auteur, Pour obtenir votre suffrage, Par maint couplet adulateur Vous implore pour son ouvrage. Mes amis, bien qu'en pareil cas, Nous disons avec bonhomie, Si nous ne vous amusons pas, _Sifflez la comédie_.
Par esprit de contradiction, le parterre fit le contraire de ce qu'on lui demandait; il se mit à applaudir avec transport, et, grâce à quelques corrections, l'ouvrage obtint quelques représentations; mais ce n'était, tout bien considéré, qu'un mauvais rêve.
Parmi les passages qui furent accueillis avec faveur se trouve une ronde, la ronde du _Diable_, qui de la scène a passé dans la société, et que quelques personnes ont jugé à propos de s'attribuer; ce n'est pas la dernière fois qu'on m'ait honoré en me volant. Mme Gail[2], m'a plus honoré encore, en mettant sur les paroles de cette ronde un air tout-à-fait original: c'était faire d'une chenille un papillon; c'était lui donner des ailes. À la faveur de la musique, ces couplets ont été partout où l'on chante.