Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II

Chapter 19

Chapter 193,723 wordsPublic domain

On ne se maintient pas toujours à la hauteur où l'on a été porté par un premier élan. Méhul néanmoins ne descendit pas l'année suivante du rang où l'avait élevé _Euphrosine_. Dans _Stratonice_, où il lutte de grâce et d'expression avec les plus heureux chants de Sacchini, il démontra, par l'effet, qu'il n'y a pas d'idée comme de sentiment, pas d'opération de l'esprit comme d'affection du coeur, dont l'orchestre ne puisse devenir l'interprète quand il parle sous l'inspiration d'un homme de génie; et c'est en développant les situations qu'avait conçues Hoffman, que Méhul recula les bornes de l'art. Ils composèrent ensemble _Ariodant_, _le Jeune Sage et le Vieux Fou_, _Bion_, ouvrages qui offrent tous des morceaux remarquables par leur originalité, effet de l'attention qu'Hoffman apportait toujours à offrir des situations originales à son musicien.

L'opéra d'_Adrien_ est aussi un fruit de leur association. Heureuse imitation de l'_Adriano in Siria_ de Métastase, ce poëme, non plus que celui d'_Euphrosine_, n'avait aucun rapport avec les circonstances où se trouvait alors la France: on était en 1792; mais comme la reine aimait les arts, comme elle avait parlé du talent de Méhul avec estime; comme sa voiture était ordinairement traînée par des chevaux blancs, et comme on savait que des chevaux blancs devaient traîner le char d'_Adrien_, le bruit s'étant répandu que la reine prêtait ses chevaux pour la représentation de cette pièce, on en inféra qu'elle était évidemment faite dans les intérêts de la cour, et on ordonna d'en suspendre les études.

Cela ne réconciliait pas Hoffman avec la révolution qu'il n'aimait déjà pas trop, quoiqu'il n'aimât pas trop non plus l'ancien régime. On le contrariait parce qu'on le croyait entiché d'aristocratie; il s'entêta dans son aversion pour la démocratie parce qu'on le contrariait.

Personne plus qu'Hoffman ne savait varier les formes de la satire. Le Directoire, comme tous les gouvernemens au reste, était assez friand d'éloges. Hoffman l'estimait peu, et pourtant il le louait tous les jours sans mesure, dans une feuille qu'il publiait alors; le proclamant juste à l'occasion d'une injustice, humain à l'occasion d'une proscription, désintéressé à l'occasion d'une concussion. Cependant aucune des diatribes où ces méfaits étaient dénoncés à l'indignation publique ne se voyait accueillie des ennemis du Directoire avec la faveur qu'ils accordaient aux panégyriques d'Hoffman. Il est vrai que son journal était intitulé le _Menteur_.

La même originalité s'était fait remarquer antérieurement dans ses critiques littéraires.

Hoffman, qui pensait que les vers d'un opéra-comique même devaient avoir la forme de vers, ne pardonnait pas à feu Sédaine de l'Académie Française, la platitude des vers de _Richard Coeur-de-Lion_. Voici ce qu'il imagina pour démontrer à quel point cet académicien avait poussé dans son chef-d'oeuvre le mépris de toute élégance poétique.

«Quelqu'un, disait-il, me soutenait l'autre jour, au café de Foy, qu'il y avait de l'exagération dans la critique que je faisais des vers de _Richard Coeur-de-Lion_; et que, si négligés qu'ils fussent, ils ne l'étaient pas plus que ceux du commun des opéras comiques.--Je le nie, répliquai-je; on ne trouve des vers pareils dans aucun autre opéra, pas même dans aucun autre opéra de Sédaine. Bien plus, on n'en trouverait pas de pareils parmi les vers qui servent d'enveloppe aux bonbons.--Oh! pour cette fois, vous voulez rire.--Je parle très-sérieusement.--Vous mériteriez qu'on vous prit au mot.--Essayez.--Tout de bon?--Tout de bon. Faites venir deux sacs de bonbons de deux fabriques différentes, l'un de pistaches à la rose du _Fidèle Berger_, l'autre de pastilles au chocolat du _Grand Monarque_. Si la majorité des vers du confiseur, que nous prendrons au hasard dans ces sacs, est plus mauvaise que celle des vers de l'académicien, que nous leur comparerons dans l'ordre où ils sont rangés dans son _Richard_, je paie les bonbons; sinon, vous les paierez.»

Le pari accepté, on procède au tirage; et après la comparaison faite, les habitués du café prononcent à l'unanimité que les vers de _Richard_ sont communément moins bons que ceux des deux poëtes de la rue des Lombards.

Ce qui ajouta encore au piquant de cette facétie, c'est qu'en la racontant Hoffman avait soin d'intercaler dans son récit le procès-verbal des débats, et d'y inscrire les vers sur le mérite desquels l'audience avait prononcé après confrontation.

Dialecticien non moins habile que critique ingénieux, il ne sortit jamais sans honneur des polémiques où il se trouva engagé. On comptait parmi les antagonistes qu'il a complètement battus, ce _Clément_ qui s'était acharné sur Delille, Saint-Lambert et Voltaire, et ce _Geoffroi_ qui s'acharnait après tout le monde.

Dans sa querelle contre Clément, il défendait les intérêts d'autrui, ceux de l'auteur des _Vénitiens_, dont le succès avait réveillé l'humeur hargneuse de ce vieux pédant. Les trois lettres qu'il publia dans cette occasion sont des modèles de critique judicieuse et de bonne plaisanterie. Mais il s'était contenté de repousser avec des armes légères le trait décoché avec plus de malveillance que d'énergie par un bras impuissant. _Telum imbelle sine ictu_.

Dans sa querelle avec Geoffroi, celle-là s'engagea à l'occasion de l'acharnement avec lequel ce zoïle critiquait _Adrien_, il employa des moyens plus puissans. On fut surtout étonné de l'étendue de l'érudition qu'il déploya en cette occasion, où il ne négligea pas toutefois d'employer ses armes ordinaires.

Sa victoire sur le plus renommé des rédacteurs du _Journal des Débats_ fut constatée par les démarches que les propriétaires de ce journal firent pour l'attacher à leur entreprise. La spéculation leur fut profitable.

Engageant son talent sans aliéner son indépendance, Hoffman ne traitait que des matières de son choix; mais par cela même il les traitait avec toutes les ressources que la conviction peut fournir à l'esprit.

Ennemi des paradoxes et des préjugés, il a fait une guerre infatigable à tous les genres de charlatanisme. Le magnétisme, la mnémonique, la crânologie, le romantisme, ont été tour à tour l'objet de ses railleries, et il ne les a épargnées ni à M. de Schlegel, ni à l'abbé Fenaigle, ni au docteur Gall, ni à Mme de Genlis.

S'il exigeait qu'on lui laissât toute liberté pour attaquer, il voulait aussi qu'on laissât toute liberté aux autres pour répondre: rien ne le prouve comme le fait suivant.

Les directeurs d'un journal auquel il travaillait, lui ayant envoyé un article virulent dirigé contre lui, et dont l'auteur réclamait l'insertion dans leur feuille, il le leur rendit avec cette apostille:

«_Ai lu le présent article, et n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en empêcher l'impression_.

«HOFFMAN.»

Ce que Hoffman abhorrait plus que tout, c'est la compagnie de Jésus, ou les _Jésuites_ si on l'aime mieux. Il leur avait juré une guerre éternelle. Il est mort en la leur faisant. Il terminait un article contre eux lorsqu'il a été saisi par la crise dans laquelle il a succombé.

Au reste, il ne les redoutait pas moins qu'il ne les détestait. Trois ans avant sa mort, quand la restauration des enfans d'Ignace en France paraissait assurée, il songeait à leur céder la place et à aller chercher un refuge contre eux, soit en Belgique, soit en Toscane. On a trouvé dans son testament des preuves de cette appréhension. Il y demandait à n'être enterré qu'après avoir été ouvert, persuadé qu'il serait empoisonné par ces bons pères. Cela explique pourquoi, mort le 25 avril, il n'a été inhumé que le 28.

Ennemi de toute tyrannie, Hoffman n'aimait pas plus les exagérés de 1815 que ceux de 1795, et les _jacobins_ à bonnet blanc que les _ultrà_ à bonnet rouge. La monarchie constitutionnelle est le gouvernement qu'il préférait à tous les autres. Ce n'est pas la preuve la moins évidente qu'il ait donnée de l'excellence de son jugement.

A. V. A. (_inédit_.) ]

[11: Je demeurais rue Sainte-Avoie, et Talma rue Chantereine.]

[12: Quiconque voudra prononcer en connaissance de cause sur cet article doit lire l'ouvrage que M. le comte Roederer a publié l'année dernière (1832), et dans lequel sont exposés les faits qui ont précédé, préparé et accompagné la révolution du 10 août. Rien de plus propre que cette _Chronique_, où l'on n'avance rien qui ne soit appuyé de pièces authentiques, à dissiper les incertitudes qui pourraient subsister encore relativement à ce point d'histoire sur lequel les passions des divers partis ont jeté tant d'obscurité.]

[13: En 1645, le prince de Condé, celui qui cette année-là même avait conquis, ou devait conquérir à Rocroi son premier titre au surnom de _Grand_, surpris par l'ouragan sur le Rhône qu'il descendait avec le marquis de La Moussaie, lui adressa ce couplet sur l'air _lon lan la derirette_ qui, à en juger d'après cela, n'est pas neuf:

Carus amicus Mussæus, Ah! Deus bone! quod tempus! Lon lan la derirette. Imbre sumus perituri, Landeriri.

Ce à quoi le marquis de La Moussaie, encore meilleur latiniste que le prince, répondit, sur le même air:

_Securæ sunt nostræ vitæ, Sumus enim Sodomitæ, Lan lan la derirette, Igne tantùm perituri, Landeriri_.

Le marquis de La Moussaie avait fait probablement ses humanités avec le prince.

Cette pièce, extraite d'un recueil de chansons historiques faites depuis 1617 jusqu'en 1725, c'est-à-dire depuis la régence de Marie de Médicis jusqu'après celle du duc d'Orléans, le règne de Louis XIV y compris, n'avait pas été publiée que je sache. Elle méritait de l'être, sous ce rapport qu'elle peint le caractère des hommes qui alors donnaient le ton à la ville et à la cour, et pour qui fut inventé le sobriquet de _petits-maîtres_, et sous ce rapport aussi qu'elle donne une idée des moeurs de ces ambitieux qui par ce dévergondage préludaient à celui de la Fronde.

De plus, rien ne prouve comme le volumineux manuscrit sur lequel je l'ai copiée avec la plus scrupuleuse exactitude, que, sous les rois les plus absolus, le gouvernement français était vraiment une _monarchie tempérée par des chansons_, et peut-être aussi que les faits les plus graves trouvent autant de parodistes que de panégyristes.

Puisque nous sommes encore sur le Rhône, qu'on me permette de le remonter jusqu'à Lyon, et d'y ramener un moment le lecteur. J'ai parlé des inscriptions qui ornaient les cénotaphes de gazon élevés dans les _Broteaux_[14] par les Lyonnais à la mémoire de ceux de leurs concitoyens morts pendant le siége, ou à la suite du siège, soit sur le champ de bataille, soit sur l'échafaud, victimes de la cause commune. Voici ces inscriptions qu'une dame, témoin des malheurs qu'elles rappellent, nous a tout récemment procurées. Parmi ces pièces, toutes quatre empreintes du même sentiment, il en est une surtout, la dernière, qui porte le cachet d'un talent véritable. Je me rangerais volontiers de l'opinion qui l'attribue à M. Fontanes.

I.

Lyonnais[15], venez souvent sur ce triste rivage À vos amis répéter vos adieux; Ils vous ont légué leur courage: Sachez vivre et mourir comme eux.

II.

Passant, respecte notre cendre; Couvre-la d'une simple fleur. À tes neveux nous te chargeons d'apprendre Que notre mort acheta leur bonheur.

III.

Pour eux la mort était une victoire. Ils étaient las de voir tant de forfaits. Dans le trépas ils ont trouvé la gloire, Sous ce gazon ils ont trouvé la paix.

IV.

Champ ravagé par une horrible guerre, Tu porteras un jour d'immortels monumens. Hélas! que de valeur, de vertus, de talens Sont cachés sous un peu de terre! ]

[14: Promenade de Lyon.]

[15: L'auteur a fait ce mot de deux syllabes.]

[16: _Un oeil de poudre_, expression consacrée: pas plus de poudre qu'il n'en fallait pour satisfaire l'opinion, ou bien autant de poudre qu'en exigeait une demi-toilette.

Me pardonnera-t-on de reproduire ici le résumé de quelques recherches sur ce mot _poudre_?

Il se reproduit à chaque instant dans la conversation; il entre dans la composition de plusieurs proverbes. Examinons ses différentes acceptions.

On donne le nom de _poudre_ aux débris d'un solide divisé en parties aussi ténues que possible. _Poudre_ dans ce sens est employé pour _terre_. Dieu dit à Adam qu'il avait tiré de la boue qui n'est que de la _poudre_ délayée, _de limo terræ_, «tu es _poudre_ et ta redeviendras _poudre_.» Telle est en effet l'origine et la fin de tous les hommes, les rois y compris. Les Égyptiens pour y soustraire leurs Pharaons les embaumaient: à force d'art, ils prolongeaient l'existence de ces nobles cadavres. Mais encore le temps en vient-il à bout, et à la longue fait-il tomber en poudre la momie d'un prince comme celle d'un chat.

_Poudre_ en ce sens est très-poétique. Racine, qui peut-être est un poëte, dit en parlant de Dieu:

«Il parle, et dans la _poudre_ il les fait tous rentrer.»

Corneille avait fait dire avant lui à Camille, soeur des _Horaces_, dans ses imprécations contre Rome:

«Puissé-je de mes yeux y voir tomber le foudre, Voir ses maisons en cendre et tes lauriers en _poudre_!»

De là mettre en _poudre_, réduire en _poudre_.

Un imitateur de Corneille dit, en parlant de la première mésaventure du général Mack, dans une ode qui peut se chanter sur l'air de _la pipe de tabac_.

Vous qui deviez comme la foudre Mettre la république à sac, Voilà tous vos lauriers en _poudre_, Vous pouvez les prendre en tabac.

PONS DE VERDUN.

Ici _poudre_ est synonyme de _poussière_. La poussière a été plus d'une fois d'un grand secours à la guerre pour le capitaine qui l'a su mettre de son parti; c'est un des plus puissans auxiliaires qu'Annibal ait employé contre les Romains à la bataille de _Cannes_.

Dans les sables de l'Égypte, l'aventurier qui, sous le nom de l'ange _Elmody_, souleva les fanatiques du Delta, s'en servit habilement aussi: il faisait suivre ses soldats par une troupe de paysans qui, pour toute arme, n'avaient qu'une pelle avec laquelle ils agitaient le sable. D'autres cependant mettaient le feu aux récoltes, et le vent, sous la protection duquel l'ange avait soin de se ranger, chassait du côte des Français ces colonnes de poussière et de fumée. Voilà ce qui s'appelle _jeter de la poudre aux yeux_.

À propos, quelle est l'origine de ce proverbe? n'aurait-il pas pris naissance dans les camps?

Le chevalier de Bouflers me contait qu'autrefois à l'armée on jugeait de loin au volume du tourbillon _de poudre_ (c'était le mot consacré) qu'élevait un groupe de cavaliers, du grade de l'officier que ce groupe accompagnait sur la ligne. _Poudre de maréchal-de-camp_, disait-on, _poudre de lieutenant-général_, _poudre de général_. Ce n'était pas raisonner absolument mal, le cortège d'un officier supérieur étant proportionné en nombre à l'importance de son grade.

Cependant on peut être induit en erreur par cet indice, et prendre des animaux pour des hommes et des troupeaux pour des troupes, comme cela est arrivé à Don Quichotte, qui à la vérité s'est trompé quelquefois plus lourdement. Un faquin entouré de goujats peut _faire_ autant de _poudre_ qu'un maréchal de France. Quand on y était pris, _ce drôle nous a jeté de la poudre aux yeux_, disait-on.

On disait aussi dans ce sens _poudre de maréchal_, ce qui est autre chose que _poudre à la maréchale_, autre espèce de poudre dont l'invention est attribuée au maréchal de Richelieu, qui a aussi l'honneur d'avoir donné son nom à une nouvelle espèce de boudin.

Une poudre plus fameuse encore, mais que ce héros n'a pas inventée, c'est ce mélange de soufre, de nitre et de charbon, à l'aide duquel les nations civilisées se foudroient à une lieue, et grâce auquel on tue, à cent pas, un lapin ou un homme. À qui appartient l'honneur ou l'horreur de cette découverte que deux moines se disputent, qu'on attribue aux Chinois, et que réclament les Barbaresques? Nous n'entreprendrons pas de décider cette question. Il nous serait plus facile de désigner les gens _qui n'ont pas inventé la poudre_; mais employer notre temps et notre papier à cette énumération, _ce serait tirer sa poudre aux moineaux_.

Je ne sais sur quelle tombe on lit cette épitaphe composée par Pons de Verdun:

Ci-git le bon monsieur des Coudres, Renommé pour sa pesanteur: S'il eut un emploi dans les poudres, Ce ne fut pas comme inventeur.

Si des moines ont inventé la poudre qui a fait révolution dans l'art de la guerre, c'est à des nones qu'on doit la poudre qui a fait révolution dans l'art de la toilette.

En 1593, écrivait Pierre de l'Étoile, on vit à Paris des religieuses se promener _poudrées et frisées_. La poudre remplaçait-elle sur leurs têtes dévotes les cendres de la pénitence?

La poudre passa des cellules dans les cabinets de toilette, mais ce ne fut pas tout de suite. Porter de la poudre dans les premiers temps, c'était s'afficher pour un homme à bonnes fortunes. «Le duc de Retz, dit le président Bouhier, ayant un jour les cheveux très-frisés et _tres-poudrés_, M. de Luynes lui dit en l'abordant, qu'on voyait bien qu'il avait une maîtresse[17].

Il fallut plus d'un siècle pour mettre la poudre à la mode. Quelques élégans l'avaient adoptée sous Louis XIII, à en juger par ce vers de Scarron:

Maint _poudré_ qui n'a pas d'argent.

Vers la fin du règne de Louis XIV, l'usage de la poudre s'introduisait à la cour, si l'on en juge par ce passage de Saint-Simon (tome VI, chap. 32): «Monseigneur l'alla chercher (le duc de Bourgogne), et revint disant qu'il _se poudrait_.»

Mais ce n'est que sous la régence, quand le jeune duc de Richelieu donnait le ton, que la poudre devint d'usage général. On y avait long-temps répugne comme à l'émétique; on avait repoussé cette invention frivole avec autant d'opiniâtreté que si c'eût été une découverte utile. Quoique Louis XIV ne l'ait pas adoptée dans sa vieillesse, je gagerais que l'adoption de cette mode, qui blanchissait toutes les têtes, fut favorisée par plus d'un _ci-devant jeune homme_. Plus d'un personnage qui la décriait, il y a vingt-cinq ans, voudrait bien la remettre en honneur aujourd'hui.

Des villes, la _poudre_ passa dans les villages. Un poëte en capuchon s'en plaint dans une églogue qui fut mentionnée honorablement en 1784 par l'Académie française.

De nos jours on étage, on plisse les cheveux. Par le ciel destinée à de meilleurs usages, Une poussière utile affadit les visages. Comme de nos besoins la vanité se rit! La farine vous poudre et le son vous nourrit.

DOM GÉRARD.

Quelques uns ont cru que l'usage de la _poudre_ venait de Pologne, où l'on s'en servait, disent-ils, pour cacher les effets d'une maladie qui là s'attache aux cheveux, la _plica polonica_. Ne nous aurait-elle pas été rapportée de ce pays par Henri de Valois? Autant vaut en attribuer l'origine à la coquetterie des Ursulines ou des Visitandines.

Après la révolution du 10 thermidor, la poudre faillit allumer à Paris une guerre civile. Les gens qui en portaient tombaient à grands coups de bâtons sur les gens qui n'en portaient pas, et réciproquement, comme disent les mathématiciens. Il y eut bien des têtes de fêlées, bien des bras de cassés avant qu'on entendît raison, et qu'on en vint de part et d'autre à reconnaître que l'adoption d'une mode pouvait, à toute force, n'être pas une manifestation d'opinion.

On publia alors dans le journal de Paris la lettre suivante:

3 germinal an III (25 mars 1795).

«Provoquée par les terroristes, la jeunesse a repoussé la force par la force. Les agresseurs avaient enveloppé dans la proscription tout ce qui portait de la _poudre_; les attaqués étendirent la vengeance sur tout ce qui n'en portait pas. Les uns et les autres ont plus d'une fois frappé à faux. Il est poudré, donc il n'est pas jacobin. Il n'est pas poudré, donc il est jacobin! Je ne suis pas poudré, moi, mes frères; avant de me prendre aux cheveux, voulez-vous bien m'entendre?

«Il me semble d'abord que, sans offenser personne, on peut mettre en doute si le bon goût, qui doit passer avant le bel usage; si l'élégance républicaine, qui ne doit pas être esclave des modes, autorisent plus des hommes brillans de jeunesse à se faire des cheveux blancs que des brunes à porter des perruques blondes.

«Mais je laisse à l'écart cette grave question, et j'observe que d'excellens citoyens ont pu s'interdire l'usage de la poudre, tant à cause de son excessive cherté qui fait de sa consommation un impôt onéreux, que par cette considération digne de toucher les âmes honnêtes, en ces temps de pénurie, que cinq coiffures dissipent la nourriture d'un homme pendant un jour.

«Il y a dix ans qu'un cénobite envoya au concours de l'Académie française une églogue intitulée _le Patriarche_. Entre les vers pleins de sens qu'elle renfermait, j'ai remarqué et retenu celui-ci

«La farine vous poudre et le son vous nourrit.»

«Ne pourrait-il pas servir aujourd'hui d'inscription à plus d'un cabinet de toilette et d'une salle à manger?

«Combien de fois avons-nous été trompés par l'apparence? combien de fois ne le serons-nous pas encore, si nous ne donnons pas une base plus raisonnable à nos jugemens? Le jacobin pourchassé se fait blanc comme neige; et l'honnête homme, fort de sa conscience et de sa conduite ne se croit pas intéressé à jeter de la poudre aux yeux.

«À l'oeuvre on connaît l'artisan. Était-ce un ange que ce _Couthon_ frisé à l'oiseau royal, et portant la douceur dans tous ses traits? Et feu _Robespierre_, qui n'est pas tout-à-fait mort, n'était-il pas, au milieu de ses noirs collègues, l'homme le mieux poudré de la France?

«Une anecdote, et je finis.--Cet homme a tout l'air d'un coquin, disait un ci-devant seigneur, en désignant un porte-balle qui le traversait dans son chemin.--Ce Monsieur a tout l'air d'un honnête homme, répliqua modestement le marchand; mais nous pourrions bien nous tromper tous les deux.»

A. V. A.

Quoi qu'il en soit, ces préjugés subsistèrent long-temps. Long-temps on prit la présence de la poudre sur la tête pour l'étiquette du sac. C'était la couleur du parti. Certains politiques ne sortaient pas sans avoir la perruque brune dans une poche et la boîte à poudre dans l'autre, pour pouvoir se coiffer, avant d'entrer dans la maison, de l'opinion qui régnait dans le salon ou dans la salle à manger. De là ce quatrain:

Au gré de l'intérêt passant du blanc au noir, Le matin royaliste et jacobin le soir, Ce qu'il blâmait hier, demain prêt à l'absoudre, Il prit, quitta, reprit la perruque et la poudre.

À Athènes, les Canéphores poudraient leurs cheveux avec de la farine d'orge: tout est renouvelé des Grecs[18].

Les Romains ne se poudraient pas avec de la farine, mais avec de l'or. Les dames jettent aujourd'hui de la poudre d'or sur le papier. Celle dont un prince galant se servit une fois était plus brillante encore.

Voici à quelle occasion: Ayant obtenu la permission de faire peindre sur une bague le serin d'une dame qu'il aimait éperdument, et de le lui envoyer en étrennes, le prince de Conti avait fait recouvrir ce portrait d'un diamant plat. Le portrait fut accepté, mais on renvoya le diamant. Son Altesse ne voulant pas le reprendre, que fit-elle pour le faire accepter? Elle le fit réduire en poudre, et en _saupoudra_ le billet où elle consigna ses excuses. C'était un billet de prix que celui-là! Une lettre de Voltaire ou de Sévigné, séchée avec de la simple poudre de buis, a peut-être plus de prix encore.

«Quand on écrit à des femmes, a dit quelqu'un, il faut tremper sa plume dans l'arc-en-ciel, et répandre sur l'écriture la poussière des ailes du papillon.» Ce quelqu'un-là n'est-ce pas Cottin?--Non, c'est Diderot.