Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II
Chapter 18
Narcisse et Tigellin, bourreaux législateurs, De ces menteurs gagés se font les protecteurs. De toute renommée envieux adversaires, Et d'un parti cruel plus cruels émissaires, Odieux proconsuls, régnant par des complots, Des fleuves consternés ils ont rougi les flots. J'ai vu fuir à leur nom les épouses tremblantes; Le _Moniteur_ fidèle, en ses pages sanglantes, Par le souvenir même inspire la terreur, Et dénonce à Clio leur stupide fureur. J'entends crier encor le sang de leurs victimes; Je lis en traits d'airain la liste de leurs crimes; Et c'est eux qu'aujourd'hui l'on voudrait excuser! Qu'ai-je dit? On les vante! et l'on m'ose accuser! Moi! jouet si long-temps de leur lâche insolence; Proscrit pour mes discours, proscrit pour mon silence; Seul, attendant la mort, quand leur coupable voix Demandait à grands cris _du sang et non des lois!_ Ceux que la France a vus ivres de tyrannie, Ceux-là même, dans l'ombre armant la calomnie, Me reprochent le sang d'un frère infortuné, Qu'avec la calomnie ils ont assassiné! L'injustice agrandit une âme libre et fière. Ces reptiles hideux, sifflant dans la poussière, En vain sèment le trouble entre son ombre et moi: Scélérats! contre vous elle invoque la loi. Hélas! pour arracher la victime aux supplices, De mes pleurs chaque jour fatiguant vos complices, J'ai courbé devant eux mon front humilié; Mais ils vous ressemblaient: ils étaient sans pitié. Si, le jour où tomba leur puissance arbitraire. Des fers et de la mort je n'ai sauvé qu'un frère, Qu'au fond des noirs cachots Dumont avait plongé, Et qui deux jours plus tard périssait égorgé, Auprès d'André Chénier avant que de descendre, J'élèverai la tombe où manquera sa cendre, Mais où vivront du moins, et son doux souvenir, Et sa gloire, et ses vers, dictés pour l'avenir. Là, quand de thermidor la septième journée Sous les feux du Lion ramènera l'année, Ô mon frère! je veux, relisant tes écrits, Chanter l'hymne funèbre à tes mânes proscrits. Là, tu verras souvent, près de ton mausolée, Tes frères gémissans, ta mère désolée, Quelques amis des arts, un peu d'ombre et des fleurs; Et ton jeune laurier grandira sous mes pleurs.
Je le demande à Mme de Genlis: en conscience, l'auteur de ces vers-là peut-il être, de quelque façon que ce soit, coupable d'un fratricide? Qu'elle ne s'obstine donc pas à se faire l'écho d'une calomnie désavouée par les gens même qui l'ont fabriquée, l'écho des plus dégoûtantes déclamations révolutionnaires. Tarder plus long-temps à se rétracter, ne serait-ce pas manquer de bonne foi, et, qui pis est peut-être pour une dame de si bon ton, manquer de bon goût?
Pour épuiser tout ce qui nous reste à dire au sujet des attaques livrées par Mme de Genlis à la mémoire de Chénier, nous l'engagerons aussi à s'assurer de la vérité des anecdotes dans lesquelles elle le fait figurer, ou du moins à ne pas les dénaturer en altérant leurs détails, comme elle le fait dans l'anecdote suivante.
«Cette horrible exagération d'une mauvaise action, dit-elle à la suite de l'imputation que nous venons de signaler, donna lieu à une anecdote très-vraie et très-curieuse. La célèbre actrice Mlle Dumesnil existait encore à cette époque; mais elle était très-vieille. M. Chénier, sans l'avoir jamais vue, _sans se faire annoncer_, se rendit un matin chez elle. Il la trouva dans son lit, et si souffrante quelle ne répondit rien à ce qu'il lui dit d'obligeant. Cependant M. Chénier la conjura de lui dire uniquement un vers, un seul vers d'une tragédie, afin, disait-il, qu'il pût se vanter de l'avoir entendue déclamer. Mlle Dumesnil, faisant un effort sur elle-même, lui adressa ce vers de l'un de ses plus beaux rôles:
«Approchez-vous, Néron, et prenez votre place.»
Mme de Genlis aurait tort de mettre _historique_ au bas de cette histoire. Rien de moins exact que cette version. Le hasard a voulu que j'aie eu connaissance de la visite faite par Chénier à Mlle Dumesnil, le jour même où elle a eu lieu. J'en tiens le récit de Dugazon, qui, avec Mme Vestris, avait servi d'introducteur à Chénier près de la camarade de Lekain. Il en résulte d'abord que Chénier ne se présenta pas seul; il en résulte de plus que si, pressée vivement par lui et par eux de déclamer quelque chose, Mlle Dumesnil, qui les avait reçus avec obligeance, déclama le vers cité par Mme de Genlis, et le déclama avec un accent admirable, ce fut sans aucune intention malveillante. Sa mémoire seule plaça sur ses lèvres ce vers qu'elle récita pour complaire à un poëte illustre, dont elle réclamait en ce moment l'appui, par suite de l'état de détresse où la révolution l'avait jetée. Peut-être aussi Mlle Dumesnil, dans l'isolement où elle vivait, ignorait-elle l'existence des calomnies exhumées aujourd'hui par Mme de Genlis. Enfin, l'espèce d'énergie que supposerait l'intention qu'on lui prête est tout-à-fait incompatible avec la bonté qui faisait le fond de son caractère, bonté que le temps ne fait qu'accroître dans les bons coeurs, et qui est la véritable grâce de la vieillesse.
Tout cela se passait, au reste, pendant que Mme de Genlis habitait Altona. Les nouvelles de France ne lui arrivaient pas là sans avoir été altérées par l'esprit de parti: elle est donc excusable d'avoir cru ces faits quand on les lui a racontés; mais est-elle excusable, quand elle s'est déterminée à les écrire, de les avoir donnés pour véritables, sans s'être assurée s'ils étaient en effet conformes à la vérité?
(_Extrait d'une lettre adressée, en 1826, à l'éditeur des_ oeuvres complètes de M. J. CHÉNIER.)
Je crois compléter cette réfutation en y joignant le discours qui fut prononcé sur la tombe de Chénier; discours qui valut à son auteur les félicitations d'un des complices de la calomnie quotidienne à laquelle on vient de répondre.
«Messieurs,
«Entre les pertes nombreuses que nous avons à déplorer depuis peu de temps, il n'en est pas de plus difficile à réparer que celle qui nous rappelle en ce lieu funèbre. La mort ne saurait frapper au milieu de vous, que les lettres n'aient à gémir, que nous n'ayons à regretter un orateur, un philosophe, un littérateur ou un poëte. Combien ses coups ne sont-ils pas cruels, quand toutes ces douleurs se renouvellent à la fois par la chute d'une seule tête!
«Il est inutile, je crois, de faire devant vous l'énumération des droits de M. de Chénier aux regrets de quiconque aime ou cultive des lettres.
«Doué d'un esprit aussi étendu que délié, d'un jugement aussi pénétrant que juste; doué d'une âme brûlante et de la plus ardente imagination, il excella dans toutes les parties où les succès durables ne s'obtiennent que par la réunion si rare de facultés si diverses.
«La tribune et le théâtre retentissent encore de ses triomphes. La littérature et la philosophie lui sont redevables de plusieurs écrits dictés par la critique la plus judicieuse, par le goût le plus délicat. Aux ouvrages qu'il a publiés, il a dû en ajouter beaucoup d'autres, si l'on en juge par l'insatiable amour qu'il avait pour l'étude, par l'infatigable activité de sa tête, dans laquelle, pendant la maladie qui le travaillait depuis onze ans, sa vie semblait s'être réfugiée.
«Eh! combien n'eût-il pas augmenté le nombre des productions du génie, si la révolution qui l'a saisi dans la fougue de la jeunesse, si nos dissensions civiles, au milieu desquelles un esprit si ardent ne pouvait demeurer neutre, n'étaient venues le disputer à ses travaux littéraires, à l'instant même où il s'y livrait avec cette passion que justifie un premier succès, avec cette impétuosité qui le caractérisa dans toutes les circonstances de sa vie!
«Les questions qui divisaient alors la France, dès long-temps préjugées par la raison, sont décidées aujourd'hui par l'expérience. De trop longs malheurs nous ont fait connaître quel système de gouvernement convenait au génie et aux intérêts de notre nation, entre les systèmes que les partis opposés voulaient ou conserver ou établir dans notre malheureuse patrie.
«Si Chénier erra en politique, il n'erra point en morale. Le parti qu'il embrassa ne fut pas favorable à la monarchie, mais dans ce parti, divisé aussitôt après son déplorable triomphe, Chénier fut du petit nombre des hommes qui osèrent élever la voix en faveur de l'ordre et de l'humanité.
«_Des lois et non du sang_, s'écriait-il à cette époque où les tables de la loi disparaissaient sous les tables de proscriptions.
«C'était être rebelle alors qu'être raisonnable, et traître que de n'être pas cruel. Chénier fut promis à l'échafaud; mais le coup qui n'eût frappé que lui n'eût pas satisfait la vengeance de ses féroces ennemis. Sa tête ne devait tomber qu'après que son coeur aurait été déchiré par les plus cruelles tortures. Chénier vit la fureur qu'il avait si noblement provoquée s'étendre sur toute sa famille. Son orgueil, que rien jusqu'alors n'avait pu briser, s'humilia devant les bourreaux, et s'humilia en vain. Son frère, dont il admirait les talens, tout en combattant ses principes, tomba sous la hache des décemvirs. N'espérant plus pour son frère, il n'espérait plus que la mort, quand une révolution imprévue mit un terme à la plus sanglante des tyrannies dont l'histoire des hommes ait offert l'exemple.
«Là, ses dangers finissent, mais non pas ses tourmens. Échappé à la hache, Chénier n'échappa point à la calomnie. Des gens que le malheur rendait injustes confondirent dans leur haine tous les membres d'une assemblée qui elle-même avait été décimée par la tyrannie exercée en son nom.
«Chénier fut désigné comme complice d'un meurtre qu'il n'avait pu empêcher, le meurtre de son frère! C'était une consolation, pour des âmes exaspérées, que d'outrager la nature pour trouver un crime de plus dans le parti contraire. On osa ordonner le remords à un coeur déchiré de regrets.
«Si ces regrets, que Chénier exprima depuis en vers si touchans, laissaient encore quelques doutes sur son innocence, s'il était encore besoin de le justifier, après la plus éloquente des justifications, j'ajouterais... mais non: laissons là de froids raisonnemens, qui ne feraient que provoquer des raisonnemens plus froids encore. Un seul fait en dira plus que tout ce qu'on a dit, que tout ce qu'on pourrait dire.
«Dans sa douleur, Chénier se réfugia entre les bras de sa mère, qui a vécu, qui est morte dans les siens. Mères, c'est vous que j'en atteste. Le sein d'une mère n'eût-il pas été pour jamais fermé au repentir même d'un fils, qui l'aurait si atrocement déchiré?
«Depuis l'époque du 9 thermidor jusqu'à celle du 18 brumaire, Chénier continua à se livrer presque exclusivement à la politique; mais s'il s'occupa peu des lettres pour sa gloire, il s'en occupa beaucoup pour leur utilité. Membre du comité d'instruction publique, il fut l'un des plus ardens provocateurs de ces décrets par lesquels le gouvernement de cette époque signala son retour vers les idées sociales; de ces décrets par lesquels l'État vint au secours de tant d'hommes célèbres tombés dans une pénurie déshonorante pour l'État lui seul; de ces décrets par lesquels les professeurs ont été rendus aux écoles, l'instruction rendue aux élèves: de ce décret enfin par lequel l'Institut a été créé.
«L'anarchie avait succédé à la tyrannie. Dans la grande journée qui mit un terme à tous les désordres, dans cette journée du 18 brumaire où tout bon citoyen fut soldat, Chénier, sans quitter la toge, marcha sous les drapeaux du libérateur que la Providence nous ramenait du fond de l'Égypte.
«La vérité veut que nous confessions qu'il servit moins vivement depuis la cause qu'il avait d'abord embrassée avec tout l'enthousiasme que lui inspirait le héros auquel il s'était rallié. Imprudemment passionné pour cette liberté absolue que tant de législateurs ont rêvée et qui n'a existé réellement chez aucun peuple, il sembla quelquefois oublier la triste épreuve à laquelle la France avait été soumise.
«Les malheurs qu'il s'attira en quelques circonstances, par des écarts auxquels son talent n'a donné que trop d'éclat, furent bientôt réparés par les bienfaits que son talent lui obtint.
«Ces bienfaits du souverain arrachèrent au plus absolu dénûment un homme qui avait participé pendant dix ans à la législation et au gouvernement de la France, un homme qui avait joui pendant la majeure partie de ce temps d'un crédit sans bornes, dont il n'usa que pour les autres, dont il usa non seulement pour l'intérêt de quiconque le réclama, mais encore pour le salut de tant de personnes auxquelles il ne laissa pas le temps de le réclamer.
«Indépendamment de l'honorable pension qu'elle lui avait accordée sur son épargne, Sa Majesté a voulu, par de nouveaux, témoignages d'estime et de bienveillance, adoucir les derniers momens de notre illustre et malheureux confrère.
«La reconnaissance dont il était pénétré pour tant de générosité le suivit jusque dans ce tombeau. Il se plaisait à l'exprimer de sa voix affaiblie; et dans l'impossibilité où ses doigts glacés étaient d'en tracer l'expression, il priait les amis qui l'assistaient dans ses douleurs, d'acquitter pour lui cette dette sacrée.
«Il n'est pas mort non plus ingrat envers l'amitié. Rien de plus doux, rien de plus affectueux dans son intimité que cet homme si fougueux, si intraitable quelquefois dans ses relations publiques; que cet homme qui, passionné en tout, et non moins sensible au bienfait qu'irritable à l'injure, tirait ses défauts du principe même de ses qualités, ou chez qui, pour mieux dire, les défauts n'étaient que des qualités exagérées. Ses dernières paroles ont été des bénédictions pour les amis de toutes les classes dont son lit de mort fut entouré, et quand la parole lui manqua, ses derniers regards achevèrent les actions de grâces que son coeur ne cessa de leur adresser que lorsqu'il a cessé de battre.
«M. de Chénier avait à peine quarante-sept ans.
«Regrettons-le, Messieurs, pour notre gloire plus encore que pour la sienne! Il avait fait assez pour lui; mais il pouvait faire encore plus pour nous. Regrettons-le particulièrement, nous qui sommes entrés dans l'une des carrières que cet homme, dont tant d'aptitudes diverses ont multiplié l'existence, a si glorieusement parcourues! regrettons-le parce qu'il s'y montra supérieur à nous! regrettons-le parce qu'il pouvait s'y montrer supérieur à lui-même!
«Après une vie orageuse, qu'il dorme en paix dans cette enceinte que notre choix a indiquée pour notre dernière réunion! que la terre lui soit légère! que nos adieux, que nos regrets lui portent la consolation jusque dans ce froid asile où toutes les passions viennent s'éteindre, jusque sous la pierre funèbre contre laquelle toutes les haines doivent se briser! que les calomniateurs surtout s'en écartent et respectent le sommeil de leur victime! Que dis-je? Eh! que lui importent désormais la calomnie et ses clameurs! La voix de la calomnie peut-elle s'élever au-dessus de la grossière atmosphère qui environne cette terre de douleurs? le peut-elle atteindre jusque dans ces régions célestes, où, dans le sein du Dieu de Fénélon, votre collègue oublie les injustices des hommes entre la mère qu'il a tant chérie et le frère qu'il a tant pleuré?» ]
[6: _Cette pièce (Epicharis) dont le plan n'est pas exempt de défauts_. C'est sur le premier acte d'_Epicharis_ que porte particulièrement cette critique. Est-il bien vraisemblable que dans le lieu et au moment même où se passe l'orgie, est-il bien vraisemblable que dans ces jardins remplis des familiers de Néron et où se trouve Néron lui-même, Epicharis exhale à haute voix l'indignation et les résolutions que lui inspirent les scènes dont elle est entourée? Ne doit-elle pas craindre d'être entendue par le premier individu que le hasard amènera dans le bosquet obscur où elle déclame? Ne doit-elle pas craindre d'être entendue par quelque courtisan de l'empereur ou par l'empereur lui-même? Qu'elle sorte indignée de ce lieu d'ivresse et de prostitution, et que hors de là elle fasse part à son intime amie de tous les sentimens qu'elle en rapporte, c'est dans l'ordre. Mais qu'elle s'explique sur tout cela dans ce lieu même, cela n'est-il pas contre toute raison? Une femme outragée peut manquer de prudence, mais non pas une femme qui conspire. L'intérêt de la réussite ne la force-t-elle pas à quelque circonspection?
Une faute plus grande encore est celle qui se trouve dans la scène suivante. Révolté des tableaux étalés sous ses yeux par tous les genres de débauche, Pison a résolu de mettre un terme à l'avilissement de Rome; il médite la mort du monstre qui ensanglante et qui souille le trône du monde; et dans un monologue où il révèle toute son indignation, il s'exprime ainsi:
J'ai médité long-temps la perte de Néron; Nommé consul, il faut que mon bras l'exécute: Le jour de mes honneurs doit l'être de sa chute. Oui, d'un plus long repos j'aurais trop à rougir, Citoyen je souffrais, consul je dois agir. _Cherchons des conjurés:_ rien enfin ne m'arrête.
EPICHARIS, sortant du bosquet où elle s'est cachée à l'arrivée de Pison.
_Je viens vous en offrir un dont la main est prête;_
et le dernier vers du monologue de Pison provoque le dialogue qui s'établit entre le consul et cette héroïne. Cela est-il admissible? Ce monologue, Epicharis a-t-elle dû l'entendre? Un monologue est-il autre chose qu'un artifice à l'aide duquel le poëte met le public dans la confidence des secrètes pensées du personnage en scène? Rien de plus naturel que les résolutions inspirées à Pison par les circonstances; elles doivent être l'objet de ses méditations. Mais ces méditations sont silencieuses, et personne ne doit entendre ces paroles qu'en réalité Pison ne prononce pas: et c'est pourtant sur ces mots, _cherchons des conjurés_ que se noue la conspiration!
Il est fâcheux que cet acte, recommandable d'ailleurs par de brillans détails, n'ait pas été combiné avec plus de justesse. Au reste, ces défauts, je le répète, sont amplement compensés par les beautés dont abondent les actes suivans et surtout le cinquième qui n'avait pas de modèle au théâtre.
Je me plais à croire qu'on ne prendra pas le change sur la nature de l'intérêt qui dicta ces critiques, dont la franchise garantit la sincérité des éloges qu'elles accompagnent.]
[7: Orais. fun. d'Anne de Gonzagues.]
[8: 7 mars 1832.]
[9: _Régnait sur la moitié de Paris._ Le savetier _Chalandon_ était président du comité révolutionnaire de la section _de l'Homme Armé_, qu'il gouvernait en dictateur du fond de son échoppe. Malheur aux gens dont il avait eu à se plaindre, aux gens qui lui avaient retiré ou ne lui avaient pas donné leur pratique! Ses dénonciations étaient des arrêts de mort. La rue du _Grand-Chantier_, entre autres, fut presque dépeuplée par l'effet de son crédit. Son autorité n'était pas renfermée dans les limites de sa section. En connaissance de son zèle et de son discernement, les comités de gouvernement lui avaient attribué droit de surveillance sur toute la rive droite de la Seine. Il pouvait même, au besoin, opérer par-delà les ponts. _Chalandon_ était de plus membre de la commune de Paris. Il échappa toutefois au décret qui le 10 thermidor fit si cruellement justice de cette commune complice de Robespierre. Occupé ailleurs, dans le même intérêt, plus heureusement pour lui que pour les autres, ce misérable ne se trouvait pas à l'Hôtel-de-Ville quand son héros vint y chercher un asile; et en conséquence il n'avait pas mis son nom sur la déclaration qu'avaient signée soixante et onze de ses collègues, et qui fut convertie en liste de proscription.]
[10: _François Benoît_ HOFFMAN naquit à Nancy en 1760, sous le règne du bon roi Stanislas dans la garde duquel servait son père.
Ce prince aimait les lettres. Il comptait parmi ses courtisans ou plutôt parmi ses commensaux, Voltaire, le comte de Tressan, le marquis de Saint-Lambert, le chevalier de Boufflers. Mme de Boufflers, Mme du Chatelet, formaient sa société intime. Le goût qui dominait dans sa cour s'étendit naturellement dans la ville où il était stimulé et entretenu par l'établissement d'une académie; il dirigeait les études de la jeunesse lorraine. C'est sous cette influence qu'Hoffman fit les siennes. Il était déjà connu par d'ingénieuses poésies, quand il vint habiter Paris en 1785.
Réunissant en un volume ses pièces éparses dans différens journaux, Hoffman les publia sous le titre de _Poésies diverses_. Ce recueil fut distingué de ceux dont la France était alors inondée. «On y reconnaît souvent, dit Grimm, ce ton aimable, ce ton mêlé de philosophie, de finesse et de naïveté qui a fait remarquer les premiers essais de M. Hoffman, et particulièrement ses fables.»
Parmi ces pièces où l'épigramme s'allie presque toujours au madrigal, et la malice du vaudeville à l'ingénuité de la romance, citons un morceau pris au hasard; il prouvera que les éloges de Grimm n'étaient pas exagérés.
J'aime l'esprit, j'aime les qualités, Les grands talens, les vertus, la science, Et les plaisirs enfans de l'abondance; J'aime l'honneur, j'aime les dignités; J'aime un ami presque autant que moi-même, J'aime une amante un siècle et par-delà; Mais dites-moi, combien faut-il que j'aime Ce maudit or qui donne tout cela?
On trouve dans les poésies d'Hoffman un grand nombre de pièces aussi piquantes que celle-ci. Elles portent toutes un véritable cachet d'originalité.
Hoffman cependant travaillait à fonder sa réputation sur des titres plus importans.
Un compositeur à qui la scène lyrique est redevable de plusieurs ouvrages estimables, bien qu'ils en soient tous exilés, Lemoine, venait de débuter par un opéra d'_Electre_. Comme on lui reprochait d'avoir appliqué une musique barbare à un sujet atroce, et d'avoir exagéré l'âpreté du système de Gluck, il demandait aux poëtes un drame lyrique qui lui fournît l'occasion de prouver que l'énergie n'excluait pas en lui la grâce, et qu'il possédait le langage de la sensibilité aussi bien que celui de la fureur. Hoffman lui offrit l'opéra de _Phèdre_; et l'on reconnut qu'un compositeur français pouvait s'asseoir entre les maîtres de l'école allemande et ceux de l'école d'Italie.
Le succès de _Phèdre_ amena une liaison intime entre ses deux auteurs, et tourna au profit du théâtre pour lequel ils avaient travaillé. Ils firent ensemble le voyage d'Italie, où ils composèrent leur opéra de _Nephte_, et d'où Lemoine, qui avait appris à détendre son style, rapporta la partition des _Prétendus_.
L'union d'Hoffman et de Lemoine, quoique cimentée en terre papale, n'était pas indissoluble. Le divorce eut lieu dès qu'Hoffman eut rencontré Méhul. Il quitta le talent pour le génie.
Le premier produit de ce second mariage fut un chef-d'oeuvre. L'opéra d'_Euphrosine et Conradin_ parut en 1790 au milieu de la tourmente qui agitait alors tous les esprits. Étranger aux intérêts de la révolution, il obtint néanmoins l'attention d'un peuple qui la refusait à tout ce qui alors ne s'y rattachait pas. Grâce aussi à l'habileté du poëte qui lui avait fourni l'occasion de se montrer tout à la fois comique et pathétique, héroïque et bouffon, Méhul prit place entre le Corneille et le Molière de la musique, entre Gluck et Grétry.