Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II
Chapter 17
L'on venait d'apprendre à Paris que le 20 avril, reprenant enfin l'offensive, et repassant le Rhin, le général Moreau avait enlevé à l'ennemi quatre mille hommes et vingt pièces de canon. «C'est à moi qu'il est redevable de ce succès, me dit Leclerc. En vertu d'un passeport qui m'a été délivré à Léoben par les Autrichiens, je suis venu droit ici par l'Allemagne, et j'ai traversé l'armée qu'ils ont sur le Rhin. Ayant eu le loisir de prendre connaissance de ses positions, et de remarquer qu'à la nouvelle de la conclusion du traité que je portais à la ratification du Directoire, tenant la paix pour certaine, elle s'était relâchée de sa vigilance, «Ne pourriez-vous, ai-je dit à Moreau, profiter de la circonstance avant que l'armistice soit proclamé?» Moreau m'a compris, et il ne s'en trouve pas mal, comme tu vois.
«Cette opération-là me semble plus habile que loyale, dis-je à Leclerc.--À la guerre comme à la guerre; _dolus an virtus_», me répondit-il; Leclerc savait assez bien son Virgile.
Peu de jours après cette excursion, nous partîmes pour l'Italie en suivant la route du Bourbonnais.
NOTES.
[1: Marchand de toile qui avait fortement contribué à appeler Robespierre au tribunal de Versailles. Il fut aussi député à la Convention.]
[2: Mme GAIL (Sophie Garre). Née avec le goût de tous les arts, elle cultiva surtout la musique. Ses dispositions pour cet art se manifestèrent par des compositions pleines de grâces qu'elle produisait à un âge où d'ordinaire on a peine à concevoir les compositions des autres. Quelques romances qu'elle publia en 1790 dans les journaux de musique, et que les amateurs accueillirent, furent distinguées des connaisseurs. L'étonnement se serait mêlé au plaisir si on avait su qu'elles étaient l'ouvrage d'un enfant de douze ans.
Celui qui écrit cette notice ne se rappelle pas sans émotion les succès précoces d'un talent aux efforts duquel il se plaisait à fournir des thèmes, en s'essayant aussi.
C'est vers 1794 que Mlle Garre échangea son nom contre celui qu'elle a rendu plus célèbre. Elle épousa à cette époque M. Gail, professeur ou lecteur au collége de France. Cet helléniste jouissait dès lors de toute sa réputation. Des travaux pénibles et utiles sur les langues anciennes, des versions du grec en latin, des éditions correctes, élucidées de commentaires, fortifiées de notes, et aussi, je crois, quelques doctes querelles, l'avaient fait connaître dans le monde savant. Il mérita d'obtenir Mlle Garre, puisqu'il avait apprécié ses qualités. Leur mariage ne fut pas heureux cependant. L'art et la science qu'il avait rapprochés s'effarouchèrent réciproquement.
Une séparation volontaire rompit, au bout de quelques années, cette union où l'un trouvait trop de distractions et l'autre trop peu d'agrémens, et rendit les deux époux à leurs goûts dominans. L'art et la science y gagnèrent. M. Gail acheva dans la retraite sa version de Thucydide, et Mme Gail, rentrée dans la société, en fit les délices par des talens qui se perfectionnèrent en s'exerçant.
La vie dépendante et sédentaire convenait peu à une imagination aussi active que la sienne. Libre une fois, c'est en voyageant qu'elle fit l'essai de son affranchissement. Après avoir parcouru les provinces méridionales de la France, elle voulut voir l'Espagne. En y cherchant le plaisir, elle y trouva la gloire. C'est avec les yeux et les oreilles de l'artiste qu'elle parcourait cette péninsule qui ne semble déshéritée des arts que parce qu'elle a renoncé à faire valoir leur succession, et où l'on retrouve si souvent leurs traces entre celles des Arabes et des Goths.
L'accent et la modulation de la musique espagnole attirèrent surtout l'attention de la voyageuse, et restèrent profondément gravés dans sa mémoire. Ils se reproduisent fréquemment dans ses compositions, mais embellis par un talent plein de charmes, mais modifiés par un goût exquis. Tel air des _deux Jaloux_, tel morceau de la _Sérénade_ n'est que le développement d'un trait de ces chansons monotones et mélancoliques que hurlent les Catalans, que lamentent les Andalous. Modulé par Mme Gail, ce chant, toujours original, se change en musique des plus suaves.
Ce n'est qu'au retour de ses voyages que Mme Gail songea sérieusement à travailler pour la scène. Avant, elle s'était bien essayée dans le genre dramatique; un opéra de sa composition, représenté en société, avait été applaudi par Méhul lui-même. Elle n'avait pu néanmoins se résoudre à offrir au public un ouvrage que ce grand maître ne trouvait pas exempt de fautes. Une étude opiniâtre et plus approfondie de l'art lui donna bientôt les moyens d'exprimer ses idées avec autant de pureté qu'elles avaient de charmes, avec cette correction sans laquelle, dans tous les arts, les succès du génie même sont incomplets.
C'est par un chef-d'oeuvre que Mme Gail débuta. Peu d'opéras ont été entendus avec autant d'enthousiasme que _les deux Jaloux_. peu l'ont autant mérité. Une musique neuve et non pas étrange, originale et non pas bizarre, gracieuse et non pas affectée, assure à cette jolie comédie un succès aussi durable que celui dont jouissent les plus aimables productions de Grétry[3].
On sait que cet opéra est tiré d'une comédie en cinq actes de Dufresny; comédie réduite, avec beaucoup d'habileté, en un acte par M. Vial, auteur de plusieurs autres ouvrages charmans aussi, et qui lui appartiennent en entier.
Après cet opéra, Mme Gail en fit représenter un autre encore en un acte, intitulé _Mlle de Launay à la Bastille_. Le fond en est tiré des mémoires de cette dame, plus connue sous le nom de Mme de Staal. C'est une intrigue assez triste, dans laquelle le gouverneur même de la Bastille joue le rôle de médiateur entre cette prisonnière qu'il aime, et un prisonnier qui en est aimé. Présentée sous un aspect comique, cette situation pouvait être piquante: mais dans cet opéra, qui tient plus du drame que de la comédie, le gouverneur est martyr et non pas dupe; or les martyrs ne sont pas gais.
Cet ouvrage eut peu de succès. La musique néanmoins ne diminua pas la haute idée qu'on avait conçue du talent de Mme Gail. Entre plusieurs morceaux accueillis avec transports, on distingua la romance délicieuse que termine ce refrain: _ma liberté! ma liberté!_ ainsi chante Philomèle captive. Ces morceaux auraient maintenu la pièce au théâtre si, en France, on ne voulait pas être intéressé par le drame autant qu'enchanté par la musique.
_La Sérénade_ est le dernier ouvrage dramatique de Mme Gail. Ce n'est pas par défaut de gaieté que pèche cette comédie dont Regnard est l'auteur, et dont on a fait un opéra en la semant d'airs et de morceaux d'ensemble. Nous ne ferons pas l'éloge de cette délicieuse production. La musique de _la Sérénade_ est dans la mémoire de tout le monde; celle des _deux Jaloux_ ne lui est supérieure ni en facilité, ni en originalité, ni en grâces. Hélas! c'était le chant du cygne.
Et la main qui tirait de la lyre des sons si harmonieux s'est glacée! Et la voix qui modulait des accens si mélodieux s'est éteinte! Que ne pouvait-on pas attendre d'un talent qui, dans l'espace de si peu d'années, avait donné des preuves si brillantes de son heureuse fécondité, d'un talent dont les ressources se multipliaient à mesure qu'il multipliait ses productions! Mme Gail s'occupait à consolider sa gloire par des ouvrages de plus longue haleine, quand une maladie aiguë est venue l'enlever aux arts et à l'amitié. Elle était tout au plus âgée de quarante-trois ans.
Quand on songe que si la jeunesse de l'artiste date de l'époque où il commence à produire, elle ne finit qu'à celle où il cesse de produire, on peut dire que Mme Gail est morte dans la fleur de sa jeunesse; et si l'on juge de ce qu'elle pouvait faire par ce qu'elle a fait, quelle source de regrets pour les amis des arts que cette mort prématurée!
Les chansons, les romances et autres compositions légères de Mme Gail auraient peut-être suffi à lui acquérir la réputation que lui assurent ses grandes compositions. Ces sortes de pièces, qui sont en musique ce que les pièces fugitives sont en poésie, suffisent aussi à la gloire de leur auteur, quand elles portent le cachet du génie. N'eût-il fait que ses poésies légères, Voltaire serait immortel. Saint-Aulaire s'est immortalisé par quatre vers. Tel homme en a fait quarante mille, et n'est pas connu. L'important est de faire des vers et des chants qu'on retienne: tel était surtout le talent de Mme Gail.
Qui ne connaît ses pièces détachées? De quel salon n'ont-elles pas fait les délices? De quelles réunions, dans quelle solitude ne se sont-elles pas fait entendre? Dans quelle partie du monde civilisé n'ont-elles pas été portées par la voix de l'art et de la beauté? Chacun les redemandait, c'était en faire l'éloge. Garat les louait mieux que personne, il les chantait. Après avoir exécuté les morceaux, les plus pathétiques de Gluck, de Mozart, de Nazolini, il ne croyait un concert complet que lorsqu'il avait fait entendre quelques productions de cette verve gracieuse et facile. Qui ne lui a pas entendu chanter en duo, avec sa femme, la jolie romance qui commence par ce vers: _La jeune et sensible Isabelle_? Si Pétrarque n'a rien fait de plus ingénieux que ces couplets qui sont de Mme de Bourdie, Cimarosa n'a rien composé de plus gracieux que cet air qui est de Mme Gail.
Son talent faisait le charme continuel de la société. Il se prêtait à tous les caprices, quelque acte de complaisance qu'on en exigeât. Sous les doigts de cette femme habile, le piano suffisait à tout ce que la circonstance pouvait en réclamer. Que de fois, dans nos réunions, n'a-t-il pas tenu lieu d'orchestre! Les airs que Mme Gail improvisait alors, à la demande des danseurs, retenaient dans le salon, comme auditeurs, ceux-là même pour qui la danse avait le moins d'attraits; et ces airs qui, à son insu, bientôt se répandaient dans Paris, n'étaient pas moins originaux, pas moins mélodieux que ceux qu'elle travaillait à loisir.
À ce talent si supérieur, Mme Gail joignait toutes les qualités d'une femme aimable, tous les avantages d'une femme d'esprit. Dès sa première jeunesse, elle avait vécu dans la société des littérateurs et des poëtes les plus célèbres de l'époque. À la ville, dans la maison de son père, elle avait vu souvent La Harpe; elle avait rencontré souvent aussi Delille à la campagne, dans les bois de Meudon. Elle aimait la poésie avec passion; elle aimait avec passion tous les arts. Les talens, de quelque nature qu'ils fussent, n'avaient pas d'appréciateur plus délicat, plus enthousiaste. Ils ne sauraient trop la regretter.
L'amitié l'a regrettée plus encore. Mme Gail inspirait ce noble sentiment aussi vivement qu'elle le ressentait. Nous jugeons par nous-mêmes de la douleur que sa perte laisse dans la société intime dont elle était l'âme, et qui se composait surtout de ses vieux amis.
Une circonstance toute particulière a mêlé une émotion bien douce aux sentimens douloureux que cette femme si sincèrement aimante a dû éprouver en se voyant arracher, à la force de l'âge, à tout ce qu'elle aimait. L'unique fruit de son mariage, son fils s'était montré digne d'elle. Il avait remporté le prix sur le sujet proposé cette année-là par l'académie des belles-lettres. Le jour de deuil se changea pour cette mère en un jour de triomphe; et ce n'est qu'après avoir vu les lauriers sur le front de son enfant que ses yeux consolés se sont fermés pour jamais.
Ainsi mourut, heureuse encore, cette femme qui a mérité de l'être, et de l'être plus long-temps; cette femme qui a traversé la vie sans avoir fait aucun mal; cette femme dont le passage en ce monde n'est signalé que par la production du talent le plus aimable; cette femme dont le génie ajoutait encore aux jouissances du bonheur même; cette femme qui, dans des temps de malheur et de persécution, a si souvent suspendu les peines du proscrit que venaient charmer jusque dans les cachots, jusque dans l'exil, ses chants qui désormais ne seront plus entendus sans douleur par un de ceux dont ils ont fait la consolation.
A. V. A.
À Bruxelles, en 1819. ]
[3: Je m'imaginais, quand j'écrivais cela en 1819, qu'une nouvelle révolution musicale était prête à éclater, et que Grétry comme Paësiello, comme Piccini, comme Sacchini, comme Cimarosa, étaient au moment d'être expulsés de la scène que Mozart seul dispute encore à Rossini.]
[4: Je retrouve dans un journal du temps l'analyse de cette facétie. La voici:
«De pauvres diables de comédiens de campagne, auxquels leur directeur a fait banqueroute, ne sachant que devenir, se réfugient dans un couvent de capucins où le père Barnabas, qui en est le gardien, les reçoit avec plaisir. Il y a déjà quelque temps qu'ils y sont, lorsque les révérends pères Arlequin et Polichinelle s'aperçoivent qu'ils s'ennuient. Or, comme l'a dit Figaro, _l'ennui n'engraisse que les sots_. Nos comédiens ne le sont pas, et c'est pour cela, et parce qu'ils avaient presque tous, avant leur retraite, contracté l'habitude des sept péchés mortels, qu'ils ne peuvent plus vivre en reclus. D'ailleurs, une perpétuelle contrainte les ennuie, et vainement on voudrait tenter de faire oublier au père Gilles sa paresse, au père Pantalon sa colère, au père Polichinelle sa gourmandise, au père Scaramouche son orgueil, au père Cassandre son avarice, au père Scapiu son envie, au père Arlequin sa luxure, et au révérend père Barnabas la réunion de tous ces vices.
«Cependant ce vénérable gardien a reçu une lettre dans laquelle on lui apprend qu'on va supprimer tous les couvens, et c'est ce qui lui fait croire qu'il est nécessaire de prendre certaines précautions.
Air: _du vaudeville de l'île des femmes_.
Faisons d'abord notre paquet Sans accuser la Providence; Et puis, lorsque nous l'aurons fait, Mettons en Dieu notre espérance. Comme la résignation Doit couronner la foi parfaite, Disons avec soumission: La volonté de Dieu soit faite.
«Mais il ne serait pas mal pour donner à ce paquet un embonpoint convenable, d'y joindre la bourse de Cassandre. Ah! ce serait bien fait, si cet avare Cassandre ne surveillait sans cesse son argent. En attendant de pouvoir le lui escamoter, notre gardien entend la coulpe de ses frères, et lorsqu'ils ont chacun fait leur acte d'humilité, ils vont à l'église pour chanter l'office.
«C'est le tour du père Arlequin d'être portier, et il est, ma foi, bien heureux, car il trouve l'occasion d'ouvrir la porte au plus joli Récollet du monde.
ARLEQUIN.
Air: _Jupiter un jour en fureur_.
Mon frère, on ne refuse pas La porte à gens de votre mine.
COLOMBINE.
Quoi! si près de sa Colombine. Il ne la reconnaît pas!
ARLEQUIN.
C'est un moine de contrebande Et si j'osais en vérité...
COLOMBINE.
Faites-moi la charité.
ARLEQUIN.
Frère, je la demande.
Quel teint fleuri, quel air friand, Et quelle fraîcheur de chanoine! Jamais un aussi joli moine N'est entré dans le couvent: Aisément cela se devine, À ce regard vif et fripon, C'est l'amour en capuchon, Ou bien c'est Colombine.
«Lorsque la reconnaissance d'Arlequin et de Colombine est bien et dûment faite, le père Cassandre survient, tout essoufflé, et renouvelant, jusqu'à un certain point, la scène d'Harpagon, qui prétend que tout le monde lui a volé son argent, il accuse tantôt le père Capucin, tantôt le frère Récollet de lui avoir joué un semblable tour. On découvre bientôt que c'est au père Barnabas seul qu'il faut l'attribuer. Eh bien! dit Arlequin à toute la ci-devant troupe qui s'est rassemblée, suivez-moi, et nous allons le contraindre, non-seulement à rendre l'argent de Cassandre, mais à nous livrer celui de la communauté.
«Barnabas, qui ne soupçonne pas qu'on l'ait découvert, vient faire un repas fraternel avec un cochon, qui, par parenthèse, joue fort bien son rôle, et pour lequel il a la plus grande prédilection. Pendant qu'ils mangent ensemble, Arlequin, Gilles, Polichinelle, Cassandre, Pantalon, Scapin et Scaramouche, qui ont jeté leurs frocs aux orties, paraissent en habits de caractère; et comme ils ne se sont montrés qu'après une évocation d'Arlequin, le révérend père Barnabas les prend naturellement pour des diables. Ils font une entrée terrible, et ils obligent le moine à danser un rigaudon avec eux, pendant que Gilles chante la ronde suivante, sur l'air: _L'autre jour le gros René_.
Tout atteste et reconnaît Le pouvoir du diable; Dans tout ce qu'on dit et fait, Est mêlé le diable. Certain auteur l'a prouvé, En vers à la diable Ô gué! En vers à la diable.
L'homme d'esprit a, dit-on, Tout l'esprit d'un diable; Nous disons d'un bon garçon Qu'il est un bon diable, Et de l'honnête homme à pied C'est un pauvre diable Ô gué! C'est un pauvre diable.
Qui désire être cité. Mène un train de diable: N'a pas qui veut pour beauté La beauté du diable; Plus d'un ouvrage vanté Ne vaut pas le diable Ô gué! Ne vaut pas le diable.
Quel est l'homme qui jamais Ne se donne au diable? Les trois quarts de nos projets Où vont-ils? au diable; Par la queue, ah! que j'en sais Qui tirent le diable Ô gué! Qui tirent le diable.
«Toutes ces diableries-là ne font pas perdre la tête au père Barnabas, et les diables se retirent. L'auteur, profitant du conseil que _Sédaine_ donne au diable dans son fameux _pot-pourri_, fait paraître l'aimable Colombine, qui est vraiment un diable bien plus dangereux que tous les autres pour le Gardien, puisqu'en lui faisant espérer de l'épouser, elle le met dans le cas de lui donner son argent et de signer un contrat de mariage qui n'est autre que celui d'Arlequin et de Colombine. Cette comédie-parade finit par le couplet suivant adressé au parterre, et qu'il a fait répéter. Il est sur l'air _De la croisée_.
Voici l'instant où maint auteur, Pour obtenir votre suffrage, Par maint couplet adulateur Vous implore pour son ouvrage. _Citoyens_, quoiqu'en pareil cas, Nous disons avec bonhomie: Si nous ne vous amusons pas, Sifflez la comédie.
«Ici le public, qui avait pris cette liberté avant qu'on se fût avisé de la lui donner, est revenu à des sentimens moins sévères. Cette pièce, qu'on n'aurait dû juger que comme une comédie-parade, pourra très-bien rester au théâtre, lorsque l'auteur y aura fait quelques retranchemens, et surtout lorsque les acteurs voudront bien employer, en la jouant, non le sérieux glaçant que _Montauciel_ prétend n'être bon qu'_à porter le diable en terre_, mais cette précieuse gaieté qui embellit toutes les productions comiques.»
(Extrait du _Journal des Spectacles_, qui s'imprimait chez VEZART et LE NORMANT, rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois.)
Après avoir relu cette analyse, je suis de l'avis du public, c'est-à-dire de son premier avis, et je ne conçois pas qu'il ait supporté dix ou douze représentations d'un pareil fouillis.]
[5: André Chénier périt le 7 thermidor; et Marie-Joseph Chénier fut du nombre des infortunés que la journée fatale au tyran vengea sans les consoler.
Réintégré, par la révolution du 9 thermidor, dans le crédit qu'il n'avait perdu que parce qu'il avait osé prêcher la modération, Chénier usa de ce crédit pour adoucir du moins les malheurs d'autrui. Personne ne réclama vainement son appui. Que de familles durent à ses sollicitations la prompte liberté d'un père, d'une mère ou d'un frère! C'est en soulageant le malheur des autres qu'il cherchait à se distraire du sien.
Il fut un des législateurs les plus ardens à poursuivre la punition des fauteurs du comité de gouvernement; mais l'horreur qu'il portait à ces prétendus républicains ne l'avait pas détaché de la république. Les hommes qui voulaient la destruction de cet ordre de choses trouvèrent donc en Chénier peu de complaisance pour leurs projets. D'atroces accusations s'élevèrent dès lors contre lui. Diffamant l'homme qu'ils ne pouvaient séduire, des écrivains de parti accusèrent Chénier d'avoir été complice des tyrans dont il avait été victime. Entretenant en lui, par une calomnie incessamment répétée, le souvenir d'un malheur qu'on craignait qu'il oubliât, un journal, que je n'ai pas besoin de nommer, lui adressait tous les jours cette question que Dieu fit au premier assassin: _Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?_
C'est ici le lieu de raconter une anecdote qui est bonne à publier, ne fût-ce que parce qu'elle fait connaître dans quels excès on peut être entraîné par l'esprit de parti.
Le fondateur d'une des feuilles que je signale à l'indignation de tout honnête homme, faisait chez moi, après la mort de Chénier, l'éloge du talent et aussi celui du caractère de ce grand écrivain. «Vous voilà donc enfin juste? dis-je à cet apologiste: L'esprit de parti ne vous aveugle donc plus?--Il ne m'a jamais aveuglé: telles ont toujours été mes opinions sur Chénier, me répondit en souriant ce galant homme.--Mais, pendant dix-huit mois, ne l'avez-vous pas journellement accusé d'avoir fait égorger son frère? avez-vous donc cru ce fait réel?--Moi! pas un moment.--Pourquoi donc ces accusations _quotidiennes_?--Vous me le demandez! me dit-il avec on regard où se peignait autant de malice que de pitié; vous n'entendez rien à la politique, je le vois.--Eh bien!--Sachez que, quand il s'agit de ruiner dans l'opinion un homme important du parti contraire, tous les moyens sont bons. Chénier était un des appuis du parti républicain; voulant la ruine de ce parti, nous avons fait tout pour décréditer un de ses chefs, pour le _démonétiser_: voilà toute l'histoire.»
Cet aveu naïvement atroce, je ne suis pas la seule personne à qui il ait été fait par l'homme en question. Feu Ginguené le reçut aussi, et ce n'est pas sans rougir, m'a-t-il dit: car, en fait de politique semblable, il était aussi novice que moi, soit dit sans le déprimer.
Chénier réfuta cette calomnie par des vers aussi touchans qu'harmonieux. Il n'est pas possible de les lire sans se laisser convaincre par ce chant de génie et de douleur.
Il y a trente ans que ces vers sont publiés. Quoiqu'ils soient devenus classiques, Mme de Genlis ne les avait probablement pas lus. Autrement, aurait-elle osé reproduire dans ses Mémoires les lâches interprétations que ces vers réfutent si puissamment?
«Il a eu le tort beaucoup plus grave, dit cette dame, à la suite de quelques reproches qu'elle adresse à Chénier, de laisser périr son malheureux frère, qu'_il aurait pu sauver_ en employant son crédit sous le règne de la terreur. On a même dit généralement qu'_il avait participé à sa condamnation_: ce que je ne puis croire; mais cette odieuse imputation fut accréditée dans le temps par son silence, car il aurait pu sans danger se justifier autrement.»
Renvoyons, pour toute réponse, Mme de Genlis à l'épître sur _la Calomnie_, publiée à l'époque où Chénier est accusé de s'être tu; ou plutôt transcrivons ceux des vers de cette épître qui sont relatifs au fait que nous examinons ici. Si Mme de Genlis aime les bons vers, elle ne lira pas ceux-là sans plaisir; et nous aurons flatté son goût, tout en éclairant sa justice.