Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II
Chapter 15
_Oscar_ fut imprimé par les presses de Dupont de Nemours, qui, pour relever sa fortune, avait embrassé la même profession que Franklin; ce n'était pas le seul point par lequel il lui ressemblait. Cela me fit connaître un des hommes les plus estimables, mais non pas des plus raisonnables qui vécussent à cette époque. Avec les meilleures intentions du monde, éternellement dupe de son coeur et de son esprit, Dupont de Nemours a donné dans bien des erreurs. Partisan de la réforme plus que de la révolution, il fut cent fois au moment d'être écrasé en s'efforçant d'arrêter le mouvement qu'il avait provoqué. Deux fois complice de conspirations ourdies pour le rappel des Bourbons, il s'est vu, par l'effet de ces conspirations, obligé d'aller chercher deux fois asile en Amérique, dans sa famille, _où il allait_, me disait-il, _régner pour vivre_; et cela pour cause de non réussite d'abord, et puis par suite du succès. Au reste, s'il a eu quelquefois à gémir de ses fautes, il n'a jamais eu à en rougir: c'est toujours en honnête homme qu'il s'engagea dans ces intrigues, dont il se retira toujours en honnête homme quand il vit que le résultat ne répondait pas à ses espérances. Plein d'esprit et d'imagination, aimable autant qu'on le peut être, Dupont n'a jamais changé; il mourut âgé, mais non pas vieux: il comptait plus de quatre-vingts ans de jeunesse quand il expira décrépit.
J'adressai au vainqueur de Rivoli un exemplaire d'_Oscar_, avec cet envoi:
Toi, dont la jeunesse occupée Aux jeux d'Apollon et de Mars, Comme le premier des Césars Manie et la plume et l'épée; Qui peut-être au milieu des camps Rédiges d'immortels Mémoires, Dérobe-leur quelques instans, Et trouve, s'il se peut, le temps De me lire entre deux victoires.
Pendant mon séjour dans le Midi, ramenée par la politique à quelque sentiment d'humanité, la Convention s'était relâchée de ses rigueurs envers le seul individu que renfermât encore la prison d'où Louis XVI, Marie-Antoinette et l'irréprochable Élisabeth étaient sortis pour monter sur un échafaud, et où l'enfant, proclamé hors de France roi de France sous le nom de Louis XVII, avait régné trente mois sous la tyrannie du plus ignoble et du plus impitoyable des geôliers. MADAME avait été rendue à la liberté sur la demande de l'Autriche, qui, humaine par politique aussi, croyait acquérir dans la petite-fille de Marie-Thérèse une femme pour un des frères de l'empereur François, et s'assurer ainsi un mariage utile à ses vues sur la Lorraine et sur l'Alsace.
Huit républicains avaient été échangés contre la fille des rois. De ce nombre était Maret que, par une double violation du droit des gens, les Autrichiens avaient arrêté sur territoire neutre, comme il se rendait à Naples en qualité de ministre de France.
Je ne revis pas sans une vive émotion cet ami que j'avais cru ne jamais revoir, et qui peut-être n'a dû son salut qu'à l'événement qui semblait devoir le perdre. Au fait, que serait-il devenu au milieu du froissement de toutes les factions? Son habileté, sa capacité l'eussent fait rechercher de toutes; sa droiture, sa modération l'eussent fait proscrire par toutes. Le malheur qui l'a soustrait aux divisions qui décimaient la France lui a évidemment sauvé la vie.
Il a passé, à la vérité, dans l'isolement le plus absolu les deux ans et demi que dura sa captivité; mais grâce aux ressources d'une imagination toujours active, et que la privation de tout moyen de distraction forçait de chercher ses ressources en elle-même, sans manuscrits, sans livres, et privé de tout ce qui est nécessaire pour écrire, il échappa aux supplices qui semblaient inséparables de sa situation. Il sut, avec des objets destinés à tout autre usage, se fabriquer de l'encre et un instrument avec lesquels il a écrit sur un carré de papier, que le hasard lui avait conservé, trois ouvrages dramatiques qu'il composa pendant ses longues insomnies. Ces ouvrages sont _l'Infaillible_, comédie en cinq actes et en vers, pièce de caractère, pièce remplie de développemens ingénieux et du comique le plus vrai; _l'Héritière_, comédie en cinq actes et en vers aussi, pièce d'intrigue, pleine d'intérêt, que ses amis représentèrent chez Mme de Montesson, et dont le sujet a été transporté depuis avec succès sur divers théâtres; la troisième est une tragédie en un acte. La querelle héroïque de _Damon et Pythias_, qui en est le sujet, ne fournissait pas matière à un drame plus long. Rien de surprenant, vu la finesse de l'écriture, comme la netteté de ce manuscrit tracé dans les ténèbres avec la plus imparfaite des plumes dont jamais écrivain se soit servi, avec un mauvais cure-dents.
L'isolement aiguise l'esprit quand il ne l'éteint pas. Le fait suivant le prouve aussi. Après avoir découvert, par des inductions tirées d'indices presque insaisissables, que Sémonville qui avait été arrêté avec lui en Suisse, et dont il avait été aussitôt séparé, non seulement était au fond du Tyrol, mais dans la même prison que lui, mais dans la chambre voisine de la sienne, Maret imagina le moyen de converser avec son compagnon d'infortune, et de lui faire, à l'aide de coups frappés contre le mur, des questions auxquelles celui-ci répondit de manière à constater du moins son existence. Ce fut une grande consolation pour l'un et pour l'autre. Dès ce moment, ces deux amis s'étaient retrouvés.
Maret me fit connaître Sémonville, homme aimable s'il en fut, et de plus excellent homme, ce qui est mieux. Ceux qui le jugent sous les rapports politiques, s'étonnant de son habileté à maintenir sa fortune en dépit de toutes les révolutions, ne peuvent refuser des éloges à la sagacité avec laquelle il a prévu les catastrophes qui depuis quarante-cinq ans ont renversé successivement tant de gouvernemens; ceux qui le connaissent sous des rapports plus intimes, ne s'étonnent pas moins de la constance de ses affections, de sa persévérance à obliger ceux de ses anciens amis à qui les événemens ont été moins favorables qu'à lui. Il tient à ses amis autant qu'à sa fortune; ils semblent en faire partie. J'aime à lui rendre ce témoignage; j'en parle un peu par expérience.
Maret me fit connaître encore un homme d'un caractère différent, homme d'un rare mérite aussi; c'était l'honorable M. Bourgoin, qui, secrétaire d'ambassade en Espagne avant la révolution, où depuis il a été ambassadeur, a postérieurement rempli les fonctions d'ambassadeur en Danemarck, en Suède et en Saxe. Toute l'habileté qui peut se concilier avec la droiture la plus inflexible, toute la complaisance que l'habitude du grand monde peut prêter au caractère le plus loyal, un jugement solide, un esprit délié, telles étaient les qualités qu'il apportait dans le commerce de la société ainsi que dans le maniement des affaires. Comme il avait beaucoup vu, beaucoup lu et beaucoup retenu, sa conversation était des plus instructives et des plus attachantes.
J'eus lieu de le remarquer surtout un certain jour où, de compagnie entre lui et Maret, j'allai dîner à Charonne dans une maison de campagne qu'y possédait Sémonville. Grands marcheurs tous les trois, nous étions convenus de faire le chemin en nous promenant; et c'est de la Chaussée-d'Antin que nous devions partir. Nous l'allongeâmes encore en suivant les boulevards extérieurs, pour gagner les bosquets de Romainville, alors couronnés de lilas. Jamais chemin cependant ne me parut plus court. La conversation de mes deux compagnons de voyage m'aurait conduit sans fatigue jusqu'au bout du monde. Elle roula sur tout ce qui peut intéresser l'homme instruit et l'homme qui cherche à s'instruire. On y traita _de omni re civili_; il y fut surtout question de littérature, que Bourgoin cultivait aussi avec succès dans les loisirs que lui laissaient les travaux du publiciste.
Il y avait grande société à Charonne. La famille Montholon y était réunie; plusieurs membres des deux conseils, et entre autres Lucien Bonaparte, y étaient aussi. Bien que ce dernier ne fût pas encore membre du Corps-Législatif, il avait toute la gravité d'un législateur, et prit peu de part à nos jeux, qui ne furent d'abord à la vérité que des jeux de collége. Il fut tout aux dames, et il avait raison. Il était impossible d'en rencontrer de plus attrayantes, impossible de trouver un interlocuteur plus aimable que Mme de Montholon, et des visages plus jolis, plus frais, que ceux de ses deux filles. La dernière surtout portait si gracieusement son nom de _Zéphirine_! Je les ai vues rarement. Le souvenir qui m'en reste est celui que laisse la fleur après le printemps. Hélas! ces deux créatures angéliques n'existent plus. La dernière n'a fait que paraître, et pourtant, dans sa courte carrière, elle a changé deux fois de nom, mais ce fut pour prendre des noms héroïques. Veuve de Joubert, elle est morte avec le nom de Macdonald.
Au nombre des adorateurs que lui attirait sa beauté, était un certain Monsieur, ou un certain citoyen Beauregard, homme qui, si l'on en croit le bruit public, s'était fait en peu de temps, par d'heureuses spéculations, une fortune qu'on disait immense. Se croyant dès lors au niveau de tout ce qu'il y avait de plus honorable, et jaloux, en s'alliant à une famille considérée, d'acquérir la considération qui lui manquait, il crut pouvoir prétendre à la main de Mlle de Montholon.
Une sage mère n'écarte pas sans réfléchir les prétentions d'un homme qui compte par millions, d'un homme qui possède vingt hôtels plus beaux les uns que les autres. Au nombre des propriétés du citoyen Beauregard était cet hôtel de Salm, aujourd'hui palais de la Légion-d'Honneur. Il y donnait des fêtes magnifiques. Il invita à celle qui devait avoir lieu quelques jours après toute la société qui se trouvait à Charonne ce jour-là où il vint dîner.
Une sage mère ne se presse pas non plus de conclure une affaire d'où dépend le sort de sa fille. Mme de Montholon prit du temps pour réfléchir, et fit bien. Pendant qu'elle réfléchissait, la fortune du citoyen Beauregard s'évanouit comme elle s'était formée, du jour au lendemain.
Le lendemain du bal qu'il donna à ces dames, dans son palais, car il était homme de parole, il disparut. Qu'est-il devenu? Je ne sais. La rivière coule pour tout le monde.
CHAPITRE IV.
Tendance de l'esprit public.--Bal funèbre.--Modes bizarres.--Fortunes nouvelles.
Cependant s'accomplissait la révolution qui depuis le 13 vendémiaire s'était manifestée dans les moeurs; cette journée avait raffermi la république, mais cette république n'était pas celle de Sparte: c'était celle d'Athènes avec son goût effréné pour le luxe et pour les plaisirs, avec cet esprit licencieux et malin qui, ne ménageant ni les héros ni les dieux, épargnait moins encore les hommes que l'intrigue, le hasard ou même le mérite avaient portés à la tête des affaires publiques.
Les cinq républicains dont la fortune avait fait des cinquièmes de roi, expiaient déjà cette faveur qui leur donnait plus d'envieux que d'amis. C'est contre eux surtout que se dirigeaient les attaques de la presse qui, depuis le règne du Directoire, se dédommageait, par tous les excès de la licence, de l'esclavage excessif où elle avait été maintenue pendant la tyrannie du comité de salut public. Comme on ne pouvait impunément faire une guerre directe à la constitution, on la faisait aux hommes sur qui reposait son existence, et on la leur faisait avec toute la virulence qui, pendant la courte session de l'Assemblée législative, avait renversé les institutions de l'Assemblée constituante. Mus par des opinions différentes, mais tendant vers un pareil but, cent journaux harcelaient de mille manières, pour renverser le pouvoir, les dépositaires de ce pouvoir, enchaînés par des lois qui les livraient à l'attaque et ne leur permettaient pas la défense.
Dès lors il était facile de prévoir que la stabilité des choses en France ne reposait pas encore sur une base inébranlable; que la révolution qui avait donné naissance au Directoire ne serait pas la dernière, et qu'en séparant le pouvoir exécutif du pouvoir législatif, si longtemps exercés simultanément par la Convention, on n'avait fait que préparer une révolution plus ou moins éloignée, qui rendrait à ce pouvoir trop faiblement organisé le poids, l'énergie et l'intensité que les auteurs de la constitution de l'an III lui avaient refusés ou n'avaient pas osé lui donner.
Soit par horreur du despotisme de la législature, soit par un effet des anciennes habitudes, la majorité des Français tendait évidemment vers la monarchie, mais elle y tendait sans trop y songer, par une pente douce, à travers un chemin semé de fleurs.
Comme en certains pays, où tout enterrement est suivi d'une orgie, où la joie succède brusquement aux larmes et se manifeste au milieu du deuil, c'était tous les jours à Paris une fête nouvelle. Les jardins publics ne désemplissaient pas; les salles de concert, les salles de bal, comme les salles de spectacles, étaient trop étroites pour contenir la foule qui s'y portait, foule d'autant plus avide de plaisirs qu'elle en avait été plus long-temps privée; foule à laquelle ne dédaignaient pas de se mêler quantité de _ci-devant nobles_, pour parler le langage du temps, lesquels, échappés à la faux révolutionnaire, survivaient à leurs familles massacrées.
Mais, indépendamment des fêtes publiques, ceux-ci avaient encore des fêtes particulières, et ce n'était pas pour oublier leurs malheurs qu'ils se rassemblaient aux accords du violon, quoique ce ne fut pas pour s'en affliger. L'on n'était admis à s'amuser dans ces réunions qu'en prouvant qu'on était affecté d'une douleur inconsolable, qu'on avait quelque victime à pleurer, ou qu'on avait été soi-même désigné pour victime, ce que les hommes s'étudiaient à rappeler en portant leurs cheveux nattés et relevés en chignon, et les femmes par leur affectation à n'orner d'aucune parure leur tête dont les cheveux étaient coupés. Cela s'appelait être coiffé à la victime. Pas une tête de femme alors qui ne fut tondue.
À cette mode succéda bientôt, il est vrai, une mode tout opposée, celle de porter de longs cheveux qu'on laissait négligemment flotter. Grand bénéfice pour les coiffeurs, qui revendirent aux dames ce dont leurs ciseaux les avaient débarrassées quelque mois auparavant. Alors fut inventée la perruque appelée _cache-folie_, perruque dans laquelle il n'entrait que des cheveux blonds, et pendant le règne de laquelle la femme la plus raisonnable aurait rougi d'être brune.
Les vêtemens du sexe cependant s'étaient modifiés sous une influence tout opposée. Si le royalisme présidait à l'arrangement des cheveux, du moins l'intention qui dirigeait la coupe des robes était-elle toute républicaine. Ces robes étaient de longues tuniques de mousseline ou de percale blanche, ornées de bandes ou de broderies en laine (on avait alors horreur de la soie), et soutenues par une ceinture qui s'attachait sous la gorge. Recouvrant les formes sans les déguiser, cette tunique en révélait toutes les perfections au plus léger mouvement du corps; un schall négligemment jeté sur le cou complétait cette toilette qui n'était rien moins que dénuée de grâce; toilette que je n'ai jamais entendu critiquer par une femme bien faite, et qui n'était réputée indécente que par celles qui tiraient leurs scrupules d'un principe qui n'appartenait pas tout-à-fait à la vertu.
Ce costume, né de notre république, fut insensiblement adopté chez les nations les plus hostiles à notre république, et finit par devenir une mode européenne. Il ne tint pas aux belles dames qui donnaient alors le ton à Paris d'en faire adopter un, sinon plus sévère, du moins plus régulier encore, historiquement parlant.
Coiffées d'un réseau de pourpre qui derrière maintenait leurs cheveux retenus devant par un diadème d'or enrichi de camées; chaussées de sandales fixées par des ligatures de pourpre dans les losanges desquelles se dessinaient leurs jambes revêtues d'un tricot couleur de chair, et les doigts de leurs pieds ornés de bagues; les épaules à demi-voilées par des manches courtes et fendues, d'où s'élançaient leurs bras nus dans les trois quarts de leur longueur, et parés au-dessus du coude d'un large bracelet d'or enrichi de pierreries; chargées enfin par-dessus la tunique, dont la ceinture était attachée sous le sein par un camée, d'un manteau de pourpre que tantôt elles laissaient se développer comme celui d'une princesse tragique, ou qu'elles relevaient tantôt pour s'en draper comme une statue, l'Égérie de Tallien et ses élégantes amies se montrèrent dans les salons et même au théâtre dans l'appareil que Mme Vestris et Mlle Raucourt étalaient sur la scène. On se pressait au sortir du spectacle pour contempler ces modernes Aspasie, pour les admirer peut-être: personne toutefois ne s'avisa de les imiter, et toute leur bonne grâce sous ce costume renouvelé des Grecs ne put accréditer une mode qui ne s'accordait ni avec l'état présent des fortunes, ni avec les éternelles intempéries du climat de Paris.
Personne, ai-je dit: je me trompe; je me rappelle qu'une Flamande, qu'il serait peu charitable de nommer, n'eut pas peur d'endosser un habit si peu favorable aux épaules plates, aux jambes grêles, aux bras décharnés. Ces dames imitaient l'antiquité, celle-ci la parodiait.
Je les rencontrai toutes quatre un soir, au faubourg Saint-Honoré, dans un magnifique hôtel qu'un musicien venait d'acheter, maison ouverte à tout venant, où, dans des fêtes continuelles, il se hâtait de se débarrasser des immenses bénéfices qu'il avait faits dans les fournitures de l'armée. C'était à qui l'y aiderait. Un ami en amenait un autre; je ne sais qui ce soir-là y présentait Talma lequel y présentait Lenoir qui m'y présentait. À l'aspect de ces dames en toge, nous regrettions de n'avoir pas revêtu l'habit romain, et nous nous promettions de réparer cette faute à la première occasion; mais elle ne se représenta pas. L'amphitryon ne nous laissa pas le temps de faire notre toilette, il en fut de sa fortune comme de celle du citoyen Beauregard, comme d'une décoration de théâtre: elle disparut pendant que nous changions d'habits.
Rien de plus fréquent alors que ces péripéties. Chaque jour on voyait disparaître des fortunes écloses de la veille. Aucune époque n'avait été plus favorable aux spéculations; à celles qui se faisaient sur le papier-monnaie, il faut joindre celles qui se faisaient sur les fournitures de l'État, qui n'a jamais eu plus de besoins et moins de crédit. Pour approvisionner la capitale et les armées que n'alimentaient plus les réquisitions, il fallait recourir aux traitans; Dieu sait s'ils profitaient de l'occasion. Les uns, qui avaient été violemment dépouillés de leurs biens par le gouvernement révolutionnaire, ne se faisaient pas scrupule de regagner par la fraude ce que la violence leur avait enlevé; les autres prétendaient ne rien faire que de juste en reprenant au gouvernement ce qu'il avait injustement acquis.
La pénurie où tombèrent les propriétaires de maisons fut aussi une source de prospérité pour bien des gens. Écrasés par les impositions de toute espèce dont étaient chargés ces immeubles qui ne leur rapportaient rien, ils se voyaient contraints de les vendre; et comme les paiemens se faisaient en papier, quiconque avait de l'argent pouvait, en le convertissant en papier, acquérir au plus bas prix des maisons magnifiques, soit à la ville, soit à la campagne. Je sais un capitaliste qui, à l'aide d'une opération semblable, avec mille louis d'or qu'il avait enfouis pendant la prohibition du numéraire, se procura les millions exigés pour une propriété dont il a refusé, il y a quelques années, quinze cent mille francs en argent.
C'était en homme d'esprit avoir profité de la circonstance; mais tel était l'état des choses, que la circonstance profitait souvent à des gens qui n'avaient pas d'esprit. Ainsi, pour avoir soumissionné au hasard, sans avoir un sou vaillant, un groupe de maisons dont il est resté adjudicataire, faute d'avoir trouvé à qui la revendre, un imbécile est devenu millionnaire malgré lui.
On ne voyait qu'écriteaux portant: _Maison à vendre_. Plus d'une maison s'est vendue sur le pas de la porte. Sans même y entrer, un passant l'acheta sur la seule inspection, et la revendit, avant d'avoir tourné le coin de la rue, à un passant qui ne l'avait même pas regardée.
Le trafic des domaines nationaux enrichit aussi beaucoup de gens. Comme la politique du gouvernement en rendait l'acquisition plus facile, en raison de ce que l'opinion publique semblait plus le réprouver, l'attrait d'un bénéfice assuré avait fini par triompher de la délicatesse d'un certain nombre de spéculateurs. Les gens à scrupule seuls restèrent pauvres. Pauvres gens!
CHAPITRE V.
État de la littérature.--Création de l'Institut.--Conversion de La Harpe.--Cantique.
Au milieu de la tourmente révolutionnaire, la littérature n'était pas restée stérile. Les ouvrages composés pour les circonstances abondaient sans doute; mais tous les ouvrages nés pendant la révolution n'étaient pas nés de la révolution. Parmi tant de productions empreintes de son esprit et animées de son dévergondage, on en voyait briller quelques unes qui, exemptes de ce caractère, auraient obtenu à toute autre époque les applaudissemens qu'elles obtinrent alors.
Tel est _l'Abufar_ de Ducis. Si ce n'est pas une tragédie parfaite dans son ensemble, du moins y trouve-t-on plus d'une scène parfaite. Que de beautés même dans ses scènes les moins bonnes! Ces beautés furent accueillies avec transport, et sauvèrent cette pièce de la chute à laquelle quelques vices de contexture l'avaient exposée.
Indépendamment du _Timoléon_ de Chénier, le _Quintus Fabius_ de Legouvé, le _Lévite d'Ephraim_ de M. Lemercier, et son _Tartufe révolutionnaire_, prouvent que la révolution n'avait pas rendu la scène inaccessible aux ouvrages composés d'après les lois de la raison et du bon goût, qui n'est que la raison perfectionnée. La révolution avait changé, sous un certain rapport, la direction de l'art dramatique, mais elle n'en avait pas altéré les principes. C'est plus tard, c'est après la contre-révolution, que des barbares devaient envahir le domaine de Corneille et de Racine, et substituer aux chefs-d'oeuvre des maîtres des monstruosités qu'eussent proscrites les sicaires de Marat et de Robespierre, qui au moins respectèrent les rois de la scène.
Les autres branches de la littérature avaient été cultivées, à la vérité, avec moins d'éclat; mais encore est-ce pendant cette période que Le Brun avait publié, entre plusieurs odes réellement belles, celle qui célèbre l'acte héroïque par lequel _le Vengeur_ échappa à la nécessité d'humilier son pavillon devant le pavillon anglais, et que Chénier avait composé _le Chant du Départ_. L'esprit de parti ne m'a jamais aveuglé au point de me faire méconnaître dans ces chants vraiment patriotiques des beautés qui les élèvent au niveau des poésies lyriques les plus parfaites.
Dans le but de se réconcilier avec la civilisation, la Convention affectait de relever l'honneur des lettres, soit en réorganisant l'instruction publique sur un plan trop magnifique peut-être, mais qu'il suffisait de restreindre pour le perfectionner; soit en rétablissant sous le nom collectif _d'Institut_ les académies détruites. Le traitement qu'attribuait son décret à chacun des membres de ce corps ne leur donnait pas l'aisance, mais du moins les a-t-il mis à l'abri du besoin.