Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II

Chapter 14

Chapter 143,757 wordsPublic domain

«Qu'as-tu de nouveau à nous apprendre de nous? lui dîmes-nous un soir qu'il était venu d'assez bonne heure: as-tu quelque avis à nous donner? --Non, mais je viens vous demander un conseil. Je suis dans une position...--Fâcheuse?--Nullement, mais embarrassante. Je suis entre les offres de Barras et celles de Bonaparte.--Explique-toi.--L'un me propose de rester à Paris, où il me donnerait, en qualité d'adjudant général, le commandement de la garde du Directoire; et l'autre me presse de venir en Italie, où il m'emploierait dans ce grade. Je ne sais, à parler franchement, quel parti prendre.--À ta place, lui répondis-je, mon parti serait déjà pris. Barras te propose de t'attacher à des hommes. Bonaparte te propose de t'attacher à une armée. S'il y a d'un coté, sous le rapport des appointemens et de la douceur du service, des avantages, à quel prix ne les achèteras-tu pas? C'est moins un service militaire qu'un service domestique que tu accepterais. Es-tu d'âge et d'humeur à ne camper que dans les antichambres? Les qualités qui t'ont fait arriver si jeune au grade que tu as doivent te porter plus haut. Ne borne pas ta carrière; parcours-la tout entière; continue à faire ton chemin l'épée à la main. Le général Bonaparte ira loin: asssocie-toi à sa fortune. Il est plus glorieux de servir sous lui que de commander les janissaires des cinq hommes.--Il est vrai qu'à leur suite tu auras moins à craindre qu'un boulet ne vienne déranger tes combinaisons, ajouta Lenoir, mais...--Vous m'expliquez tout ce que je pensais, reprit vivement Leclerc. Je partirai demain.»

Le lendemain, en effet, il partit pour l'Italie, d'où il revint treize mois après pour apporter le traité de Léoben. Combien de fois ne nous a-t-il pas répété alors: «C'est vous autres qui m'avez décidé; c'est à vous que je dois ma fortune!»

On sait quelle a été cette fortune. Promu au grade de général de brigade, après la campagne d'Italie, Leclerc obtint la main de Pauline, soeur du général qu'il avait préféré à Barras; et, par suite de cette alliance, à quel degré d'élévation ne se trouva-t-il pas porté après la révolution du 8 brumaire? Que fut-il devenu alors s'il eût été capitaine des gardes de Barras?

J'ai nommé Petitain. Deux mots sur cet homme qui n'eut aucune importance, mais qui, par la singularité de son caractère, a droit néanmoins à quelque attention.

Petitain avait de l'instruction, et même de l'esprit; mais l'absence totale de jugement en faisait le niais le plus complet qu'on puisse imaginer. Le petit Poisinet le lui cédait en crédulité. Pendant tout un hiver, on lui fit prendre l'acteur Michot pour le tribun Baboeuf, et le farceur Frogères pour un citoyen Boivin, ci-devant procureur, et cependant il les voyait journellement en scène tous les deux. Prenant au pied de la lettre les théories de l'un en matière de philantropie, et de l'autre en matière de probité, il n'était désabusé ni par les propositions ridiculeusement atroces du premier, ni par les maximes naïvement révoltantes du second, mystifications si évidentes, que l'esprit le plus borné ne pouvait y être pris.

Un jour Michot ayant dit du ton le plus sentimental qu'il ne fallait plus guère sacrifier que trois ou quatre cent mille têtes au bonheur de l'humanité, et un rire universel ayant accueilli le soupir qui avait accompagné cette profession de foi, Petitain ne put s'empêcher de déclarer qu'il ne trouvait pas à cela le mot pour rire. Mais ce fut bien autre chose quand ce Ménechme de Baboeuf, que cette incartade n'avait pas déconcerté, prié de chanter au dessert, soupira de la voix la plus douce, sur l'air _Pauvre Jacques_, le couplet suivant que le poëte élégiaque de l'époque lui soufflait:

Il faut du sang pour affermir la paix; Il faut du sang pour finir nos misères; Il faut du sang au bonheur des Français; Il faut s'égorger entre frères!

À ce dernier vers, se levant de table, Petitain protesta qu'il ne pouvait rester plus longtemps auprès d'un homme qui débitait de pareilles maximes entre la poire et le fromage; et quand, deux ans après, Baboeuf fut condamné à mort, par suite de ses extravagances démagogiques, Petitain s'en allait disant: «Je l'avais bien prévu; c'était le moins qui pouvait arriver à un homme qui chantait de pareilles romances.»

Il traitait, il faut le dire, avec moins de sévérité le faux procureur dont la morale n'était pourtant pas très-sévère, et qui se bornait à dire qu'il n'y avait de mauvaise action que celle pour laquelle on avait été pendu. Quand celui-là lui avait expliqué ses doctrines en matière de propriété: «Il est fâcheux, disait Petitain, qu'un homme qui a tant d'esprit n'ait pas plus de délicatesse.» S'étendant un jour sur le chapitre de la bienfaisance, comme Frogères disait que c'était un grand plaisir que de faire du bien, et que l'homme qui pouvait s'abandonner à un penchant si naturel était véritablement heureux, «Vous l'entendez, dit Petitain, Boivin lui-même connaît tout le prix d'une bonne action.--Sans contredit, répondit Boivin, je me ruinerais en bonnes actions, si j'en croyais mon coeur; mais je n'en crois que ma raison, et j'en fais le moins que je puis.

«C'est à soi-même, ajouta-t-il, qu'il faut faire du bien avant tout, or je ne connais pas d'autre moyen pour y réussir aujourd'hui que de faire des affaires. Faites comme moi, citoyen Petitain.» Et à cette occasion il lui proposait de faire en tiers, avec un capitaliste, une fourniture, affaire un peu véreuse dont celui-ci fournirait les fonds, et dont ils partageraient les bénéfices en y apportant leur industrie, ce que Petitain ne refusa pas.

Je ferais soupçonner ma véracité si je racontais toutes les mystifications dont Petitain a été la dupe. Plusieurs ont été mises en scène sur divers théâtres: les spectateurs, qui les applaudissaient comme des inventions, étaient loin de s'imaginer que ces pièces n'étaient que des représentations d'un fait réel. Tel est pourtant le cas où se trouve, entre autres, _le Voyage à Dieppe_, qui a tant égayé les habitués de l'Odéon; comédie qui ne diffère de celle dans laquelle Petitain jouait sans le savoir, qu'en ce que c'est _le voyage d'Orléans_ qu'il fit sans sortir de Paris.

Le trait suivant donnera la mesure de la naïveté de cet homme singulier. Après avoir tenté pour se tirer d'affaire plusieurs moyens qui ne lui réussirent pas, il prit le parti d'établir un pensionnat, qu'il prétendait diriger sous le rapport de l'enseignement, de l'éducation et de l'administration. Il y avait déjà six mois que sa maison était ouverte quand Lenoir le rencontre: «Eh bien! Petitain, comment va l'entreprise?--Pas mal.--Les pensionnaires viennent-ils?--Eh! oui.--Combien en avez-vous?--Déjà trois.--Trois!--Trois: mon fils d'abord, puis le fils de ma cuisinière, puis enfin le fils de la bouchère, qu'elle m'a promis pour Pâques.» On était alors à la Toussaint.

Par une alliance de facultés qui semblent s'exclure, et qui néanmoins se sont rencontrées plus d'une fois dans un même sujet, Petitain unissait quelque malignité à beaucoup de niaiserie; mais comme il était gauchement malin, cela ne tendait qu'à le compromettre. Pour se soustraire aux poursuites provoquées par un libelle qu'il avait publié contre le Directoire, il se crut obligé de se tenir caché. «Leur ai-je joué un bon tour!» disait-il après avoir passé dans sa prison volontaire trois grands mois, pendant lesquels personne n'avait pensé à lui. C'était La Fontaine sans génie.

Cette disparate de caractère ne surprendra que ceux qui prennent la niaiserie pour de la bonhomie. Pour achever ce portrait, j'ajouterai que Petitain était fort instruit: c'était ce qu'on appelle un érudit, une tête farcie de grec et de latin, une tête où il y avait de tout, excepté du jugement; marmite pleine, mais qui cuisait mal.

CHAPITRE II.

Mme Bonaparte.--Mme Tallien.--Le général Pichegru.--Le général Hoche.--Le général Brune.--Premières victoires du général Bonaparte.--Drapeaux présentés au Directoire par Murat.--Départ de Mme Bonaparte pour l'Italie.

Fréron, à notre départ de Marseille, nous avait chargés, Lenoir et moi, d'une commission pour Tallien, très-puissant alors au Directoire, car il pouvait tout chez Barras, bien qu'il y eût auprès de ce directeur quelqu'un de plus puissant encore que lui. S'apercevant qu'il avait été dupé par Salicetti, et que petit à petit toutes les bonnes places se distribuaient, Fréron s'était réveillé; et, par un effort extraordinaire, chargeant sa main d'une plume, il avait, dans le moins de mots possible, sommé Tallien de faire valoir ses droits auprès du gouvernement, et de le rappeler à l'amitié de son ancien collègue, ou de son ancien complice, et il nous avait priés de remettre cette lettre au héros de thermidor.

Ce n'était pas seulement pour nous acquitter de cette commission que nous allâmes à Chaillot, où demeurait Tallien: le désir de voir de plus près l'ange qui lui avait inspiré ses généreuses résolutions contribuait aussi à l'empressement que nous mîmes à la remplir. Nous n'eûmes pas lieu de nous en repentir; nous fûmes accueillis en vieux amis dans cette maison où nous entrions pour la première fois. Tallien se souvint très-bien de moi; et, tout grand personnage qu'il était devenu, il fut le premier à me rappeler les circonstances moins brillantes pour lui où je l'avais vu, et à me parler de l'hôtel _de l'Union_, où nous nous étions rencontrés en 1789, hôtel alors tenu par sa tante, Mme Imbert. Il nous présenta ensuite à sa femme et à Mme Bonaparte, inséparable alors de Mme Tallien, lesquelles nous présentèrent à Barras, qui fut bon prince, et ne s'opposa pas à ce que nous accompagnassions ces dames au Luxembourg. C'est ainsi que, sans y prétendre, nous nous trouvâmes introduits dans le salon de l'homme dans les mains duquel les caprices de la révolution avaient fait tomber les destins de la France.

J'usai de la permission pendant quelques mois. Mais ayant eu lieu de reconnaître que Barras que j'aimais peu ne m'aimait pas, je me retirai insensiblement d'une société, ou si l'on veut d'une cour au milieu de laquelle un homme étranger aux affaires ou aux intrigues devait bientôt se trouver déplacé.

Je passais cependant presque tout mon temps dans la société de ces dames, soit chez l'une, soit chez l'autre; j'y rencontrai les personnages les plus importans de l'époque.

Chez Mme Bonaparte, je dînai une fois avec le général Pichegru. On pense bien que j'étudiai avec quelque attention cet homme qui n'était célèbre alors que par de belles actions. Il me parut homme de sens plus qu'homme d'esprit, et doué de plus de jugement que de génie. Éloigné de la jactance autant que de la fausse modestie, grave dans son maintien, mesuré dans ses discours, tout portait en lui le caractère de la prudence et de la circonspection; le caractère de la discrétion, mais non de la dissimulation. J'aurais conçu que les projets d'un pareil homme fussent impénétrables, mais je n'aurais jamais soupçonné qu'un front aussi honnête recélât les projets d'un traître.

Chez Mme Tallien, je rencontrai un homme non moins illustre, le général Hoche. C'était sous des dehors moins sévères que celui-là cachait une ambition dont sa capacité pouvait réaliser tous les rêves, si vastes qu'ils fussent. Je m'étonnais de trouver en lui de si hautes qualités réunies aux avantages qui assuraient à un jeune homme des succès de salon. Un esprit facile et léger, un ton de petit-maître que justifiait assez sa taille et sa tournure, dont une veste de chasseur faisait ressortir l'élégance; une figure enfin qu'un homme à bonnes fortunes pouvait envier, tels sont les rapports sous lesquels il se faisait aussi remarquer auprès d'une femme assez belle à la vérité pour faire perdre chez elle à un héros même toute autre ambition que celle d'être aimable. C'était aussi un homme parfaitement maître de lui-même. Avant son départ pour l'expédition d'Irlande, qui lui promettait tant de gloire, et à son retour de cette expédition dont le résultat avait mal répondu à ses espérances, la même sérénité régnait sur son visage.

Chez Mme Tallien venait souvent aussi le général Brune. Peu célèbre alors, ce futur maréchal n'était rien moins qu'heureux. Revenu du Midi où il avait précédé Fréron, il attendait de l'emploi, et le Directoire semblait peu disposé à lui en donner. Autant que j'ai cru m'en apercevoir, on avait alors une idée peu favorable de sa capacité. Fréron, qui avait été envoyé pour le relever ou le remplacer à Marseille, disait que ce général n'était venu aux bords de la Méditerranée que _pour y faire des ronds comme ceux que faisait en crachant dans un puits ce grand flandrin de vicomte dont il est question dans le Misantrope_. Était-ce justice, était-ce prévention? Cela constate au moins qu'il n'y avait pas fait de mal; et je suis d'autant plus porté à le croire que, pendant les cinq mois que j'ai passés dans le Midi, je ne lui ai entendu faire aucun reproche par la population provençale, la plus rancunière peut-être comme la plus irritable qui soit au monde.

Brune, à qui j'ai trouvé depuis des airs qui n'étaient pas dénués de vanité, était alors simple et modeste. Tallien, qui aimait en lui un vieil ami de Danton, parvint à le faire appeler à l'armée d'Italie, où il prit après le traité de Campo-Formio le commandement de la division Massena. Les événemens depuis n'ont pas cessé de le servir, et je le mettrais au premier rang des hommes heureux, sans l'effroyable catastrophe qui a terminé sa vie.

Brune était instruit. Il possédait assez bien les auteurs latins, et comme Louis XVIII il aimait à citer Horace, qu'il entendait mieux que lui. Avant d'entrer dans la carrière des armes que lui ouvrit la révolution, il avait été prote dans une imprimerie. Il avait été un des membres les plus actifs de ce club des Cordeliers d'où sortait la faction que Robespierre crut anéantir avec Danton, et qui finit par anéantir Robespierre.

Marchant de succès en succès, Bonaparte cependant avait contraint le roi de Sardaigne à demander la paix. La victoire lui avait ouvert les portes de Milan. Murat, son premier aide de camp, qui vint apporter à Paris les trophées de Montenotte, de Dégo, de Mondovi et de Lodi, remit à Mme Bonaparte une lettre par laquelle le jeune conquérant la pressait de venir le rejoindre.

Cette lettre qu'elle me fit voir portait, ainsi que toutes celles qu'il lui avait adressées depuis son départ, le caractère de la passion la plus violente. Joséphine s'amusait de ce sentiment, qui n'était pas exempt de jalousie; je l'entends encore lisant un passage dans lequel, semblant repousser des inquiétudes qui visiblement le tourmentaient, son mari lui disait: _S'il était vrai, pourtant! Crains le poignard d'Othello_; je l'entends dire avec son accent créole, en souriant: _Il est drôle, Bonaparte!_ L'amour qu'elle inspirait à un homme aussi extraordinaire la flattait évidemment, quoiqu'elle prît la chose moins sérieusement que lui; elle était fière de voir qu'il l'aimait presque autant que la gloire; elle jouissait de cette gloire qui chaque jour s'accroissait, mais c'est à Paris qu'elle aimait à en jouir au milieu des acclamations qui retentissaient sur son passage à chaque nouvelle de l'armée d'Italie.

Son chagrin fut extrême quand elle vit qu'il n'y avait plus moyen de reculer. Pensant plus à ce qu'elle allait quitter qu'à ce qu'elle allait trouver, elle aurait donné le palais préparé à Milan pour la recevoir, elle aurait donné tous les palais du monde pour sa maison de la rue Chantereine, pour la petite maison qu'elle venait d'acheter de Talma.

C'est du Luxembourg qu'elle partit après y avoir soupé avec quelques amis du nombre desquels je me trouvai, emmenant avec _Fortuné_, favori dont j'aurai plus tard occasion de parler, son fils Eugène, qui n'était encore qu'un écolier fort étourdi, fort inappliqué, et que son instituteur déclarait n'être bon à rien, parce qu'il ne faisait ni un thème sans solécismes ni une version sans contre-sens. Pauvre femme! elle fondait en larmes, elle sanglotait comme si elle allait au supplice: elle allait régner.

Le Luxembourg perdit alors une grande partie de son attrait pour moi; il le tenait uniquement de la réunion de trois femmes dont Joséphine n'était pas sans doute la plus belle, mais était sans contredit la plus aimable: l'égalité de son humeur, la facilité de son caractère, la bienveillance qui animait son regard, et qu'exprimaient non seulement ses discours, mais aussi l'accent de sa voix; certaine indolence naturelle aux créoles, qui se faisait sentir dans ses attitudes comme dans ses mouvemens, et dont elle ne se défaisait même pas entièrement dans l'empressement qu'elle mettait à rendre un service; tout cela lui prêtait un charme qui balançait l'éclatante beauté de ses deux rivales.

Entre ses deux rivales, au reste, quoiqu'elle eût moins d'éclat et de fraîcheur qu'elles, grâce à la régularité de ses traits, à l'élégante souplesse de sa taille, à la douce expression de sa physionomie, elle était belle aussi. Je les vois encore toutes les trois, dans la toilette la plus propre à faire valoir leurs divers avantages, et la tête couronnée des plus belles fleurs, par un des plus beaux jours de mai, entrer dans le salon où le Directoire devait recevoir les drapeaux de Lodi: on eût dit les trois mois du printemps réunis pour fêter la victoire.

Mme Bonaparte m'avait amené à cette fête avec son beau-frère Joseph. Il fallut m'asseoir auprès d'elle dans le fond de la voiture; Joseph se mit sur l'estrapontin: l'étiquette a tant soit peu changé depuis l'ordre établi ce jour-là par la politesse.

J'eus plus d'une fois l'honneur de servir de cavalier à Joséphine. Je me souviens entre autres d'avoir assisté à la première représentation du _Télémaque_ de Le Sueur, au théâtre de Faydeau, dans la loge de Mme Bonaparte, avec Mme Tallien. Ce n'était pas sans quelque orgueil, j'en conviens, que je me voyais entre les deux femmes les plus remarquables de l'époque; ce n'est pas même sans quelque plaisir que je me le rappelle; sentimens naturels dans un jeune homme passionné pour la beauté et pour la gloire. Ce n'est pas Tallien que j'aurais aimé dans sa femme, mais c'était bien sûrement Bonaparte que j'admirais dans la sienne.

Joséphine me donna en partant une nouvelle preuve de bonté. Elle me promit de s'intéresser auprès de son mari pour mon frère que je déterminai à partir pour l'Italie. Elle tint parole, et il y avait mérite à elle, car elle oubliait aussi facilement qu'elle promettait. Mon frère, à son arrivée, ne se réclama pas vainement d'elle. Le général le fit employer dans les bureaux de son état-major, et l'employa quelquefois même dans son cabinet où M. de Bourienne n'était pas encore installé; puis il le fit placer dans une des administrations de l'armée. Aussi léger qu'il était honnête, mon frère ne manquait ni d'intelligence ni d'esprit; mais il n'était rien moins qu'assidu: s'il eût aimé le travail autant que le plaisir, s'il se fût donné corps et âme, comme on se donne à Dieu et au diable, à un homme qui voulait être servi comme eux sans réserve, sans partage, sa fortune était faite.

CHAPITRE III.

Première représentation d'_Oscar_.--Envoi de cette pièce au général Bonaparte.--Je suis millionnaire.--Dupont de Nemours.--MM. Maret, Bourgoin, Sémonville.--Dîner à Charonne.--La famille Montholon.--Le citoyen Beauregard.

On ne s'étonne pas qu'il soit souvent question de batailles dans les Mémoires d'un homme de guerre, on ne s'étonnera pas qu'il soit souvent question de représentations théâtrales dans les Mémoires d'un homme de lettres.

Revenons à la littérature. Dès mon retour de Marseille, _Oscar_ avait été mis à l'étude. Talma s'était chargé du personnage dont le nom sert de titre à la pièce. Jamais acteur n'entra plus intimement dans les intentions de l'auteur; jamais il ne se pénétra mieux de l'esprit d'un rôle; jamais il n'en développa plus habilement tous les sentimens: il répondait tout-à-fait à mon attente; il la surpassait même.

Il en fut ainsi de l'actrice qui jouait le rôle de _Malvina_, rôle qui exigeait plus de grâce et de sensibilité que d'énergie. Je trouvai tout cela, joint à une figure charmante et à une voix enchanteresse, dans Mlle Simon, jeune actrice plus gracieuse et non moins sensible que Mlle Desgarcins, qu'elle eût fait oublier sans doute, si, pour son bonheur plus que pour le nôtre, elle n'avait pas renoncé trop tôt à la scène.

Ce n'est pas sans travail que je mis cette pièce en état d'être jouée, ou dans l'état où elle a été jouée. Les répétitions font voir souvent les compositions dramatiques sous un aspect tout différent de celui qui d'abord s'était présenté à l'imagination de l'auteur. Les effets qui l'avaient séduit perdent quelquefois toute leur illusion quand on vient à les exécuter. Tel développement qui lui avait paru nécessaire au complément d'une scène, ne lui paraît plus qu'une superfétation: c'est ce qui m'arriva. Il me fallut faire de grands sacrifices à l'intérêt de sa représentation. Changeant en grande partie l'économie de ma pièce, j'en supprimai un acte entier et j'en refis deux nouveaux. Cette opération, qui accéléra la marche du drame dont elle resserrait l'action, me coûta quelques morceaux que je regrettai. Avais-je tort? on peut s'en assurer en lisant les variantes qui sont à la suite de la pièce imprimée.

_Oscar_ réussit, mais non pas d'abord au gré de mon attente. Son premier effet ne répondit pas surtout au talent vraiment sublime qu'y développa mon premier acteur. Dans aucun rôle il ne s'est montré plus pathétique et plus terrible que dans celui d'Oscar, qu'il jouait d'ailleurs avec une admirable simplicité. La supériorité dont il fit preuve fut bien mieux appréciée six ans après, quand les acteurs remirent cette pièce au théâtre où elle fut accueillie avec une faveur marquée, et d'où elle a disparu à la mort de Vanhove, qui m'enleva sinon un acteur sublime, du moins un acteur utile. Elle n'y a pas reparu depuis, je ne sais pas trop pourquoi; car à cette reprise les représentations en ont été aussi productives au moins que celles des pièces le plus en faveur.

Si les choses avaient toujours la valeur que leur prêtent les mots, _Oscar_ aurait fait ma fortune. Après dix ou douze représentations, le caissier du théâtre me remit treize ou quatorze cent mille francs pour mes droits d'auteur. «La France est plus pauvre que jamais, dis-je à ma mère qui me demandait comment allaient les affaires.--Et pourquoi, mon ami?--C'est que me voilà millionnaire.»

En effet, quand toute cette fortune eut été réduite à sa plus simple expression, mes assignats, échangés contre des mandats échangés contre de l'argent, me donnèrent sept cents et quelques francs de produit net. Si j'avais opéré plus tôt cette transmutation, elle m'eût rapporté davantage: la veille même du jour où elle se fit, j'en aurais retiré neuf cents francs au lieu de sept. La négligence de l'agent chargé de cette opération me causa ce dommage. Malgré la décadence du papier-monnaie, qui pouvait s'attendre à une _dégringolade_ si rapide? Il fallait tenir compte alors de l'intérêt d'une heure, d'un quart d'heure, d'une minute. Bien nous en prit de ne pas tarder davantage: quatre ou cinq jours après, les papiers furent entièrement démonétisés, et les paiemens ne se firent plus qu'en argent.