Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II

Chapter 13

Chapter 133,621 wordsPublic domain

Martelli avait étudié pour être avocat; mais un penchant invincible l'entraînant vers le théâtre, il s'était fait comédien. C'est un des hommes qui aient le plus relevé l'honneur de cette profession. Il débuta d'abord, non pas sans succès, dans le tragique. L'intelligence, la profondeur, la noblesse, étaient ses qualités dominantes; il ne manquait pas non plus de sensibilité. Il m'avait enchanté dans les rôles de Mahomet, de Ninias et d'Orosmane, qu'il jouait à Versailles en 1783; mais cela ne prouve pas grand'chose. Je sortais du collége; tel acteur que je trouvais sublime alors m'a paru détestable depuis. On pouvait en effet être meilleur que Martelli dans le tragique, bien qu'il n'y fût pas mauvais; on pouvait même être meilleur que lui dans le comique, où il jouait aussi les premiers rôles; mais encore n'a-t-il été donné qu'à peu de personnes de réunir cette double aptitude. Moins ardent, moins brillant que Molé, il le surpassait de beaucoup en justesse et en vérité. Il frappait juste; à Paris néanmoins où il faut frapper fort, il n'eût été placé qu'auprès de Baptiste, homme d'un sens exquis, dont je ne prétends pas rabaisser le talent par cette assimilation.

Martelli s'était fait aussi une honorable réputation comme auteur dramatique. Le plus connu de ses ouvrages est un imbroglio satirique intitulé _les Deux Figaro_. Cette pièce, intriguée avec talent, est dirigée contre l'auteur du _Barbier de Séville_ et de _la Folle Journée_, contre le père même de Figaro. Elle a été vivement applaudie. Je doute néanmoins qu'elle eût obtenu tant de faveur, si elle n'était pas remplie d'allusions plus malignes que justes contre un des auteurs qui ont le plus irrité l'envie. J'ignore par quel motif Martelli, qui était bon et honnête, s'est acharné après un homme qui a fait tant d'actions honnêtes et bonnes, et qui ne doit après tout qu'à la réunion des facultés les plus rares et les plus diverses ses nombreux succès dont on commence à ne plus lui faire un crime, quoique ce soit le seul dont on puisse le convaincre.

Martelli s'est aussi essayé dans la fable. Ce genre tient à la comédie; il exige ainsi qu'elle l'esprit d'observation. Le caractère des _Deux Figaro_ ne se retrouve pas pourtant dans les fables de Martelli. Elles se recommandent moins par la malice que par la simplicité, et par l'esprit que par le jugement. Tel était aussi le caractère de sa conversation; elle abondait en traits plus sensés que brillans; personne d'ailleurs n'était plus exempt que lui de cette prétention au bel esprit, qui fait dire tant de sottises.

Je ne dirai pas la même chose d'un certain M. d'Offreville, sot qui fut sot à un tel degré de perfection, que je me crois obligé non seulement de lui accorder, mais aussi d'appeler sur lui toute l'attention à laquelle a droit tout phénomène.

Je connaissais ce d'Offreville dès ma plus tendre enfance. Gentilhomme rimeur comme M. Desmazures, on l'aurait cru le type de cette autre caricature, s'il eût vécu soixante ans plus tôt. Sachant que le comte de Provence (Louis XVIII) aimait les lettres, lui aussi avait acheté une charge dans la maison de ce bon prince. Il s'en était fait remarquer par ses ridicules, quand un accident assez grave accrut l'extravagance à laquelle il était naturellement enclin. Aussi mauvais cavalier que mauvais poëte, un jour qu'en sa qualité de porte-manteau il suivait à la chasse son seigneur qui alors jouissait de la faculté locomotive, un cheval très-vif, que peut-être on lui avait donné par malice, l'emporta et le jeta par terre. L'aventure n'eût été que plaisante, si le malheureux ne fût pas tombé sur la tête: cela ne la raccommoda pas. Il fallut le trépaner: cette opération lui rendit la vie, mais non pas le jugement. Plus métromane que jamais après sa guérison, il obséda tellement le royal Mécène qu'il poursuivait de ses vers, que, se lassant de ce qui l'avait d'abord amusé, celui-ci, comme un enfant qui se dégoûte d'un joujou gâté, ordonna au poëte de vendre sa charge. M. d'Offreville, sans office, ne fut plus qu'un fou suivant la cour.

Douze ou quinze ans s'étaient écoulés sans que je l'eusse revu, quand je le retrouvai à Marseille. Je ne sais quel vent l'avait poussé si loin de Dieppe, sa ville natale. Toujours le même quant au physique, car il avait une de ces figures qui ne changent pas: nez épaté, menton de galloche, bouche fendue jusqu'aux oreilles, petits yeux bordés d'écarlate, et cet air de satisfaction qui siége éternellement sur une sotte physionomie; au moral aussi, il était ce qu'il avait été jadis, n'ouvrant jamais la bouche que pour dire une sottise, même en prose, et l'ayant toujours ouverte.

Ce n'était plus toutefois de petits vers qu'il débitait, mais des alexandrins aussi longs et parfois même plus longs que possible. Cherchant sur les traces de Corneille une célébrité encore plus grande que celle qu'il avait trouvée sur les traces de Chaulieu, et se jetant à corps perdu dans le sublime, il avait composé des tragédies; et, dans l'espérance d'obtenir un ordre en vertu duquel elles seraient représentées sur le grand théâtre de Marseille, il faisait à Fréron une cour obstinée, lui adressant requête sur requête, requêtes en vers comme de raison. Peine perdue: renfermé dans son cabinet, Fréron n'y répondait pas, non qu'il fût très-laborieux, mais parce qu'il était précisément le contraire, et qu'il n'aimait rien tant que le _far niente_. D'Offreville cependant passait la majeure partie de sa journée dans les salons d'attente avec les agens des différens services, que faute de mieux il prenait pour ses auditeurs: un jour on le surprit déclamant dans l'antichambre, le manuscrit à la main, entre deux gendarmes endormis.

Comme les éloges exagérés qu'on prodiguait à ses pièces exaltaient sa vanité, et que chacun témoignait de jour en jour plus d'impatience de les voir représenter: «Si le commissaire du gouvernement, dit-il un jour, trouve de l'inconvénient à donner au directeur l'ordre de les jouer au grand théâtre, ne peuvent-elles être jouées ailleurs? ne peuvent-elles être jouées non plus que par des comédiens? Pourquoi, puisque vous aimez les beaux vers, ne jouerions-nous pas mes pièces entre nous?»

Chacun d'applaudir à cette proposition, et de s'engager à jouer dans sa tragédie favorite, pièce _tartare_, qui fut aussitôt dépecée et distribuée. On fut embarrassé un moment pour les rôles de femmes. «Que cela ne vous arrête pas. Chargez-vous du rôle de l'Impératrice, dit je ne sais qui à l'auteur; je me chargerai, moi, du rôle de la confidente; cela réussira parfaitement dans ce pays-ci; on y est familiarisé depuis le roi René avec ces sortes de travestissemens. À la grande procession d'Aix, n'était-ce pas toujours le bedeau de la cathédrale qui faisait la reine de Saba?»

La chose une fois connue, les demandes se multiplièrent; et, pour satisfaire tout le monde, d'Offreville multipliait les rôles à l'infini: «Je ferai pour vous un Tartare de plus, disait-il à chaque amateur; mais quand me jouerez-vous donc?»

Il répéta tant et tant de fois cette question, qu'à la fin nous résolûmes de le jouer réellement. Martelli composa à cet effet un prologue dans lequel le schah de Perse, tourmenté d'insomnie, faisait chercher partout un remède à son mal. La sultane favorite, qui le tenait, disait-il, trop éveillé, et à qui pour cela il voulait faire couper la tête, lui proposait un remède plus puissant que l'opium et que tous les somnifères réunis: «Qu'est-ce?--Un grand poëte est arrivé d'Occident. Il sait de ces paroles magiques qu'on n'entend pas sans bâiller; j'en bâille encore de souvenir. Écoutez-le, grand prince, et que je meure si vous ne dormez!--Qu'on m'amène ce poëte, disait le schah»; et alors d'Offreville, habillé en mamamouchi, et qui ne devait pas avoir eu communication de la pièce, serait introduit sur le théâtre, et, à l'invitation de la sultane, déclamerait une tirade de sa tragédie.

Cette mystification eut un plein succès. C'est sur un fort joli théâtre, qui appartenait, je crois, à M. Clary, qu'elle s'exécuta devant la meilleure société de Marseille. Introduit au milieu des applaudissemens, d'Offreville débite, avec l'emphase la plus ridicule, le plus ridicule de ses monologues. Les applaudissemens de redoubler. Tombé de son trône, où la puissance de ces vers l'avait assoupi, le roi de Perse proclame, en se réveillant, l'auteur d'un morceau si sublime poëte de l'empire persan, et ordonne qu'il soit procédé à l'instant même à sa réception. Elle se fit conformément au programme suivant, qui avait été ajouté à la pièce de Martelli.

Grande ouverture composée de l'air des _Trembleurs_ et de l'air des _Pendus_. Puis arrivaient sur deux files tous les personnages qui avaient figuré dans le prologue. L'orchestre exécutait cependant la gamme montante et descendante. Entre le grand-visir et le grand maître des cérémonies, marchait le poëte lauréat, sans turban, sans perruque. «Maître des cérémonies, disait le roi de Perse, expliquez-nous les secrets de l'art dans lequel ce grand homme excelle.»

LE MAÎTRE DES CÉRÉMONIES.

(AIR: _Un bandeau couvre les yeux_.)

a. b. c. d. e. f. g. h. i. k. l. m. n. o. Cela vous apprend comme p. q. r. s. t. u. v. x. y. z., etc., Sait parler ce grand homme.

LE ROI DE PERSE.

Redites-moi, s'il vous plaît, Ce bel alphabet; Je ne voudrais pas l'oublier, Je veux l'apprendre tout entier.

LE MAÎTRE DES CÉRÉMONIES.

Très-volontiers.

Et il répétait l'alphabet, que le choeur épelait avec lui ainsi que le fait la belle Laurette dans la scène de _Richard-Coeur-de-Lion_, où elle apprend le couplet improvisé par Blondel.

LE ROI DE PERSE, _dans le ravissement_.

(AIR: _R'lan tan plan tire lire_.)

Qu'on le décore à l'instant, Plein plan, r'lan tan plan tire lire en plan. Qu'on le décore à l'instant Des ordres de l'empire.

LE CHOEUR.

Des ordres de l'empire!

LE ROI DE PERSE.

R'lan tan plan tire lire! Et qu'il prête le serment, R'lan tan plan rire lire en plan. Et qu'il prête le serment De ne jamais écrire...

LE CHOEUR, _avec étonnement_.

De ne jamais écrire!

LE ROI DE PERSE, _avec finesse_.

R'lan tan plan tire lire! Que pour le peuple persan, R'lan tan plan tire lire en plan, Que pour le peuple persan, Qui ne sait pas lire.

LE MAÎTRE DES CÉRÉMONIES.

Je le jure pour lui.

LE ROI DE PERSE.

Comme les gens de son espèce sont rares, et que je ne voudrais pas le perdre, j'ordonne qu'on lui imprime sur le front, à l'instant même, un caractère qui serve à le faire reconnaître partout où on le rencontrera. Visir, où est le grand sceau de l'État, le plus grand?

LE GRAND VISIR, _tenant un bouchon brûlé_.

Le voilà, Sire.

LE ROI DE PERSE.

Allons, visir, remplissez les fonctions de votre charge.

LE GRAND VISIR, _après avoir dessiné sur le front du récipiendaire une large mouche_.

C'est fait, Sire.

LE ROI DE PERSE.

Est-il timbré?

LE GRAND VISIR.

Il est timbré.

TOUS LES ACTEURS, L'UN APRÈS L'AUTRE.

Il est timbré!

LE ROI DE PERSE.

Il ne nous reste plus qu'à célébrer ses louanges par des chants dignes de lui.

Un vaudeville plus extravagant que ce qu'on vient de lire termina cette facétie, à laquelle succéda un bal qui se prolongea assez avant dans la nuit.

C'est ainsi que nous prîmes congé d'une société où nous avons trouvé autant de gaieté que nous y en avons apporté. Ces saillies avaient excité un rire si franc, qu'on n'examina pas si elles étaient du goût le plus pur: on prit cela pour ce que nous le donnions, pour une polissonnerie; et non seulement on nous la pardonna, mais on nous sut gré du bon quart d'heure qu'on venait de passer après tant de mois d'angoisses.

Quant à M. d'Offreville, il était si content d'avoir occupé de lui deux cents personnes pendant toute une soirée, qu'il eût volontiers recommencé le lendemain. Il avait, au fait, été fort divertissant cette fois-là, divertissant comme ces instrumens qui ne vous amusent que quand on les pince.

LIVRE VIII.

AVRIL 1796 À AVRIL 1797.

CHAPITRE PREMIER.

Paris sous le Directoire.--La Réveillère, Barras, Carnot.--Soirées chez Lenoir.--Les amis.--Départ de Leclerc pour l'Italie.--M. Petitain.

De retour à Paris, j'y trouvai un changement notable. Cinq mois avaient opéré une révolution réelle dans les moeurs. À la terreur à laquelle cette grande ville avait été si long-temps en proie avait succédé une insouciance presque absolue pour tout, excepté le plaisir; c'était un besoin universel, et ce besoin était insatiable: tout en jouissant du présent, on anticipait sur l'avenir et l'on se récupérait du passé. On avait à la vérité, en fait de plaisir, un fort arriéré à recouvrer. Les gens qui avaient sauvé quelque fortune craignaient peut-être encore d'en donner la preuve, et vivaient modestement; mais ceux qui par d'heureuses spéculations s'étaient enrichis au milieu des malheurs publics, et même par suite de ces malheurs, s'empressaient de jouir de leurs richesses, comme s'ils eussent craint qu'elles ne leur échappassent, et prenaient dans la société, qui s'organisait d'après un nouveau principe, possession du premier rang, d'où l'importance politique venait de déchoir, du premier rang que la gloire militaire n'occupait pas encore, et que la disparition de la noblesse semblait abandonner à l'opulence.

L'installation du Directoire contribuait aussi à cette révolution. Le Luxembourg, dont les cinq hommes avaient pris possession, était déjà devenu ce que sera toujours le lieu où siége la puissance, une cour; et comme il n'était pas inaccessible aux femmes, avec elles y avaient pénétré des manières plus douces. Dépouillant leur brutalité, ces républicains commençaient à concevoir que la galanterie pouvait être compatible avec les fonctions politiques; qu'il y avait même quelque habileté à s'en servir comme d'un moyen de gouvernement; et des fêtes, où les dames reprenaient l'empire dont elles avaient été dépossédées pendant le long règne de la Convention, prouvaient que les hommes du pouvoir songeaient moins à détruire les anciennes moeurs qu'à les ressusciter.

Le plus brillant ou plutôt le moins terne de ces salons était celui de Barras. Plusieurs dames, remarquables à des titres différens, s'y réunissaient et y portaient un charme qui ne se trouvait pas dans ceux de ses collègues. Les jeunes gens briguaient la faveur d'y être admis.

Présenté par deux de ces dames à ce directeur, j'allais assez assidûment chez lui, et, à parler franchement, dans l'intérêt d'y faire ma cour; mais comme ce n'était pas à lui, il me savait peu gré de cet empressement; peut-être même le voyait-il avec quelque déplaisir: il avait tort.

Nos relations, au reste, ne durèrent pas long-temps, l'intérêt qui les avait provoquées ayant bientôt fait place à un intérêt de même nature qui m'appelait ailleurs. Barras, ne me voyant plus, oublia facilement un homme qui n'avait pas trop pensé à lui, et depuis ne l'a revu qu'une fois. Il ne m'a fait ni bien ni mal.

Que dirai-je de Barras? qu'il dut sa fortune à son habileté moins qu'à son caractère. Les crises du 10 thermidor et du 13 vendémiaire, où le danger lui donna le courage qu'il avait enlevé à la plupart de ses collègues, pouvaient seules le porter au pouvoir. Au milieu de gens qui ne savaient que parler, fait pour l'action, il fût resté sans importance, si l'occasion d'agir ne se fût pas présentée. L'audace militaire le tira de la foule des députés, où il ne s'était fait remarquer ni par la science de l'administration, ni par des connaissances en législation, ni par le talent de la parole; mais il était homme de résolution, homme d'exécution. Ne craignant pas la mitraille et sachant monter à cheval, il agissait pendant que les autres délibéraient. Ces qualités, dont il avait fait preuve devant Toulon, lui firent conférer au 10 thermidor, par la Convention, le commandement des troupes qui allèrent enlever Robespierre à l'Hôtel-de-Ville, et, au 13 vendémiaire, celui des colonnes que la Convention opposa aux sections révoltées. On le crut le plus habile parce qu'il était le plus courageux, et on le nomma directeur pour honorer en lui les braves, et leur donner un représentant dans le gouvernement.

Dans ce poste éminent, Barras ne montra guère d'autre talent que celui d'assurer sa fortune future et de prolonger sa fortune présente. Tenant une maison fastueuse et accueillant surtout les hommes d'épée, il sut s'appuyer sur eux en s'en faisant l'appui. Plus que médiocre dans le gouvernement des affaires publiques, il eut l'adresse d'attirer à lui des gens habiles, et de se faire une espèce de gloire de la leur. C'est lui qui porta le citoyen Talleyrand au ministère des relations extérieures, et le général Bonaparte au commandement de l'armée d'Italie.

Ce dernier choix surtout explique sa prospérité et ses revers. Tant qu'il eut pour lui l'homme dont les talens suppléaient à ceux qui lui manquaient, il eut pour lui la fortune; mais dès qu'il eut contre lui cet homme qui enchaînait la destinée, réduit à sa nullité naturelle, il lui fallut céder sans combat un pouvoir qu'il avait exercé sans génie.

Barras eut d'abord pour collègues dans l'exercice du _quinquemvirat_ La Réveillère-Lépaux, Carnot, Rewbel et Le Tourneur de la Manche. Qu'on me pardonne de ne parler que des deux premiers; je n'ai pas connu les autres.

Doué de rectitude d'esprit moins que de raideur de caractère, citoyen estimable, mais gouvernant détestable et plus maussade encore qu'austère, La Réveillère n'était certes pas dénué de vertus; mais, dans un homme d'État, ses vertus avaient plus d'inconvéniens que des vices. Ce quaker sortit du Directoire avec la réputation d'un homme plus honnête qu'habile. Sa philosophie n'était cependant exempte d'aucune ambition. Avec le pouvoir politique, qu'il ne dédaignait pas, il eût volontiers cumulé le pouvoir religieux, et trouvait assez piquant, à cette époque où l'on ne souffrait ni roi ni prêtres, d'être souverain pontife en France, où il était un cinquième de roi. Les théophilantropes le regardaient comme leur pape; mais son église n'était pas assise sur une pierre aussi solide que _la_ ou _le Pierre_ sur laquelle ou lequel repose l'Église de Rome[23]. Simple dans sa doctrine, mesquine dans sa liturgie, et fondée sur le sens commun, elle n'avait aucun attrait pour la multitude, dont la crédulité veut des mystères, dont la pauvreté veut du luxe, dont la curiosité veut des spectacles. Comme elle ne s'appuyait sur aucun intérêt, elle devint, dès son origine l'objet de la risée des indifférens même, et tomba avant son apôtre sous les sifflets, comme une mauvaise comédie.

Tel est au reste le sort qui attend aujourd'hui toute religion nouvelle. Les gens qui ne croient pas ne l'accueilleront pas plus favorablement que ne l'accueilleront les gens qui croient. Elle sera pour ceux-ci un objet de dédain, comme pour ceux-là un objet d'horreur. Proposer à la société une religion nouvelle par le temps qui court, c'est pourvoir à un besoin qui n'existe pas.

La cour la plus brillante après celle de Barras, était la cour de Carnot; celui-là avait été porté au gouvernement par des titres un peu plus positifs que son voluptueux collègue. C'est du cabinet d'où ce tacticien faisait mouvoir nos quatorze armées qu'étaient sortis en 1794 les plans qui ramenèrent la victoire sous nos drapeaux à Fleurus, où, forcés d'évacuer notre territoire, les Autrichiens perdirent cette bataille qui nous rendit la Belgique, nous livra la Hollande et ouvrit l'Allemagne aux armées de la république. Moreau, Jourdan et Pichegru durent leur première réputation à l'habileté avec laquelle ils exécutèrent les conceptions de Carnot qui, dans le comité de salut public, avait la direction de la guerre.

Relativement à Bonaparte, Carnot prouva encore l'excellence de son jugement. On sait que les opérations qui nous soumirent l'Italie avaient été conçues par le général qui les exécuta. Au mérite de diriger les autres généraux, Carnot joignit celui de laisser toute liberté à un génie qui n'avait pas besoin de guide.

Au reste, c'est surtout par sa modération que Carnot se fit remarquer au Directoire. Il la porta assez loin pour se voir accuser par les républicains de complicité avec les partis qui en 1797 conspiraient le rétablissement de la royauté, laquelle n'en fut pas très-reconnaissante en 1815.

Au comité de salut public, pendant que ses collègues dressaient des listes de proscriptions, Carnot organisait la victoire; au Directoire aussi, il était uniquement occupé de la guerre, pendant que ses collègues s'occupaient d'intrigues.

Carnot avait ainsi obtenu un grand crédit. Cela ne convint pas long-temps à Barras, qui songea bientôt à s'en défaire. Carnot n'étant pas toujours de l'avis de la majorité du Directoire sur les moyens de sauver la république, Barras se prévalut de cette opposition pour l'accuser d'intelligence avec le parti qui voulait la perdre, et le fit comprendre dans le décret dont furent atteints les ennemis de la liberté; ainsi, après avoir été signalé comme terroriste au 9 thermidor, Carnot fut proscrit comme royaliste au 18 fructidor. Il n'avait été et ne fut jamais que le plus intègre des patriotes.

Par suite des relations qui résultèrent de celles que j'avais formées pendant mon séjour à Marseille, je me trouvai lancé dans une nouvelle société. À Paris aussi les amis de Lenoir devinrent les miens; hommes d'esprit pour la plupart, et tous hommes de plaisir, ils se réunissaient souvent chez lui le soir: c'était la maison de l'homme _aux quarante écus_. Libre de toute affaire, on y soupait, on y prenait du punch, et la conversation toujours piquante, quel qu'en fût le sujet, s'animant de plus en plus, on ne se séparait que très-tard.

Réunions délicieuses dont l'esprit fin et judicieux d'Andrieux fit plus d'une fois le charme, et qu'il égayait par ses contes, après lesquels les fables ingénieuses de M. Grenus étaient encore entendues avec un vif plaisir; réunions au milieu desquelles l'incroyable naïveté de Petitain, et les malicieuses turlupinades de Frogères et de Michot improvisèrent plus d'une comédie, qui paraissaient d'autant plus piquantes qu'elles n'avaient pas été préparées; réunions auxquelles Talma apportait le tribut de sa bonhomie et Lenoir celui d'une originalité inépuisable comme sa bonté.

Leclerc qui, peu de temps après nous, avait quitté Marseille, et qui à Paris avait été attaché à l'état-major de la place, venait quelquefois aussi passer la soirée avec nous. Quoiqu'il fût d'un caractère sérieux, il s'amusait assez de nos folies, et même il nous en amusait en nous racontant les extravagances que nous nous permettions quelquefois dans nos excursions nocturnes, dont il avait été instruit par les rapports de la police militaire.