Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II

Chapter 12

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Cependant j'étais parti en avant sur un bidet que l'on m'avait donné dans l'intention de me faire rompre le cou. Je ne conçois pas comment cela n'est pas arrivé. N'ayant nul soupçon du fait, je soutenais de mon mieux cette misérable monture; et, tout en maudissant l'état de cette poste à laquelle j'imputais le tort de son maître, je gagnai clopin-clopant le relai suivant, où le cortége ne me rejoignit que long-temps après mon arrivée. Là, je reconnus qu'on avait eu l'intention de me traiter comme complice du voyageur dont je n'étais pas même le camarade. Les apparences, au fait, m'avaient calomnié auprès de cette population, qui ne pouvait croire au repentir de Fréron, et m'avait fait une assez rigoureuse application du proverbe: _Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es._ Ce proverbe, au reste, aurait justifié Fréron, si on avait jugé de ses sentimens par ceux des conseillers qui l'assistaient alors, hommes modérés s'il en fut; mais les gens de parti raisonnent peu, surtout en Provence, où ils ne raisonnent jamais.

Le proconsul reçut à Avignon un accueil bien différent de celui qu'on lui avait fait à Orgon. Là c'est par un autre intérêt que les têtes étaient exaltées. Les autorités locales l'attendaient hors de la ville, où il entra escorté d'une populace qui exprimait par les cris les plus perçans et par la pantomime la plus animée une joie qui avait tous les caractères de la fureur.

J'aime à le dire, Fréron ne se rendit pas digne de l'affreuse reconnaissance dont ils lui escomptaient les témoignages. Envoyé pour réprimer les haines et non pour les satisfaire, il le fit. Les patriotes opprimés par la compagnie du Soleil, par la compagnie de Jésus ou de Jéhu, descendant des bois du mont Ventoux qu'ils habitaient depuis plusieurs mois, revinrent dans leurs domiciles; ils y furent protégés contre leurs persécuteurs, mais non pas secondés pour les persécuter, ce à quoi ils n'étaient que trop portés.

À Avignon nous rencontrâmes Lenoir qui revenait de Paris, où il avait opéré une nouvelle transmutation; il courait en entreprendre une autre à Marseille, s'il y avait lieu, et rendre compte à ses associés. Comme ses affaires devaient l'y retenir un mois au moins, il m'engagea à ne pas interrompre ma tournée et à continuer de visiter le département de Vaucluse avec Méchin, qui lui promit que nous viendrions le rejoindre dès que nous aurions vu la fontaine de Pétrarque et les antiquités d'Orange.

Avignon est une jolie ville. Quoiqu'ils semblent faits avec du croquet, ses remparts ne sont pas indignes des éloges qu'on leur prodigue à Paris sur la foi de M. d'Asnières. Entre eux et le Rhône est une fort belle promenade. On trouve fréquemment des témoignages de la munificence pontificale dans cette enceinte, plus riche toutefois en monumens du moyen âge qu'en ruines romaines, et en vieilleries qu'en antiquités. La prison qui fut le palais des papes, et où résidait le vice-légat, est imposante par sa masse. Je la voulais visiter; mais je renonçai à ce projet quand j'appris que là s'était déployée avec plus de rage que partout ailleurs la fièvre révolutionnaire, dont les accès ont été si terribles dans le Comtat; que là était cette glacière, ce gouffre que le féroce Jourdan avait comblé de ses victimes.

Avec quel empressement je m'échappai de cette élégante et malheureuse cité, pour aller me reposer de ces douloureuses impressions dans le vallon qu'habitait et qu'a célébré Pétrarque!

C'est bien du Comtat qu'on peut dire _paradis habité par des diables_. Pas d'hiver pour cette heureuse contrée. Nous étions à peine au commencement de février; déjà les amandiers en fleur rendaient l'aspect du printemps à ses prairies où la Sorgue, étendant ses bras, promène au milieu d'une verdure éternelle des eaux que sans exagération poétique on peut dire argentées. À mesure qu'on se rapproche de sa source, la Sorgue, qui se recueille en un seul lit, prend un caractère plus tumultueux. Toujours rivière par sa profondeur, c'est avec le fracas d'un torrent qu'elle précipite de roc en roc ses eaux turbulentes, mais encore limpides. En remontant son cours, nous arrivâmes au bassin d'où elles s'échappent. C'est ce qu'on appelle la fontaine de Vaucluse.

C'est entre deux montagnes des plus âpres, vallon clos par un rocher non moins aride et coupé à pic[21], que surgit cette source merveilleuse. L'aspect de Vaucluse varie suivant la saison: en été ses eaux ne s'élèvent pas, à beaucoup près, au niveau des rochers qui bordent son bassin, et le voyageur peut descendre jusqu'à une certaine profondeur dans le puits qui les renferme; en hiver, grossies par la fonte des neiges et par les pluies, non seulement elles remplissent toute la capacité de cet abîme, mais, franchissant les plus hautes digues qu'il leur oppose, elles en jaillissent en mille cascades avec un bruit que les échos accroissent jusqu'à vous assourdir.

Les eaux étaient parvenues à leur plus haut degré d'élévation. C'est un contraste singulier que leur tranquillité dans la vaste coupe où elles semblaient dormir, et la turbulence avec laquelle elles en débordent en bouillonnant à travers les débris couverts d'écume et de mousse et enveloppés d'une poussière humide. Cette nature sauvage me semblait plus en harmonie avec une âme forte qu'avec une âme tendre; avec la passion d'un amant au désespoir, qu'avec celle d'un troubadour qui se complaisait dans son martyre. Ignorant les faits, j'y aurais vu la retraite de Dante plutôt que celle de Pétrarque.

On nous fit remarquer à gauche, sur le penchant de la montagne, des ruines qu'on nous dit être celles du château où venait soupirer l'amant de Laure. Ce gîte ressemble plus au nid d'un milan qu'à celui d'un tourtereau. Sur la droite, dans une bicoque appelée municipalité, on nous montra le portrait de ce poëte et celui de sa dame: s'ils ressemblent, ils prouvent que Laure avait assez raison de ne pas aimer Pétrarque, et que Pétrarque avait un peu tort de tant aimer Laure; celui de Pétrarque prouve de plus que ce tendre chanoine n'était rien moins que maigre, ce qui contrarie un peu l'idée que je m'en étais faite; mais l'obésité et la sensibilité ne sont pas absolument incompatibles, témoin M. de Lally.

Leclerc, dans cette excursion, fit preuve d'une double habileté. Rien n'égale l'agilité avec laquelle il gravissait les pentes les moins praticables; il courait comme un chamois à travers ces roches où nous avions peine à marcher: deux ans de séjour sur le Mont-Cénis, où il avait fait la guerre de montagne, lui avaient donné cette habitude; il en avait aussi rapporté un talent remarquable pour la cuisine militaire: rien de meilleur que la soupe à l'ognon qu'il nous fit à Lille, où nous déjeunâmes. Il est vrai que nous apportions à déguster ce mets spartiate l'assaisonnement exigé par Lycurgue, l'appétit.

De retour à Avignon, je fus fort surpris d'y retrouver Lenoir, et plus surpris encore de ne pas le retrouver gai comme de coutume. En effet, il n'avait pas lieu de l'être; il me le prouva en trois mots: «J'ai été volé!»

En réglant ses comptes à Marseille avec ses associés, il avait reconnu que, sur 60,000 francs en or qu'il croyait rapporter, il lui en manquait 24,000; ils lui avaient été pris en route. Par qui? la justice ne le sait pas encore; car la justice est souvent la dernière à savoir ce que tout le monde sait. Mais voici les faits.

De Paris à Lyon, Lenoir était venu en poste, et à Lyon il s'était embarqué sur le Rhône, non pas dans un bateau, comme à son premier voyage, mais sur la barque publique, où il avait trouvé grande compagnie. On mit plusieurs fois pied à terre pendant le trajet, soit pour attendre le vent, soit pour prendre ses repas. Comme il n'avait pas amené de domestique, il accepta les services d'un passager catalan dont la physionomie lui avait inspiré au premier aspect la plus grande confiance, et il le chargea, chaque fois qu'il descendait à terre, de porter et de rapporter à sa suite un havresac de peau de veau dans lequel était renfermé son trésor, composé de je ne sais combien de rouleaux qui reposaient, non pas sous la protection d'une double serrure, mais sous celle de trois ou quatre boucles. Arrivé de nuit au Pont-Saint-Esprit, le patron de la barque refusant de se hasarder avant le jour dans ce passage difficile, ceux des voyageurs qui voulaient passer une bonne nuit allèrent attendre l'aurore à l'auberge. Lenoir fut du nombre; il aime ses aises. Cette fois-là ne croyant pas nécessaire d'emporter le havresac avec lui: «Établis-toi dans mon cabriolet, dit-il à son Catalan; tu y dormiras, et tout en dormant tu garderas les effets qui s'y trouvent.»

À Avignon, Lenoir s'était séparé, non sans lui laisser des preuves généreuses de son extrême satisfaction, du fidèle serviteur que le hasard lui avait donné, et le voilà, toujours sans escorte, en route pour Marseille, où il arriva encore sans mauvaise rencontre. Il n'oublia pas de dire à ses associés combien ce brave Catalan lui avait été utile, ne tarissant pas d'éloges sur son compte: «La probité, disait-il, est bien plus commune, ou plutôt la friponnerie est bien moins rare qu'on ne le croit.» Il ne fut plus de cet avis quand il eut reconnu le _déficit_ de sa caisse, _déficit_ qu'au reste il voulait supporter seul, ce à quoi ses associés ne consentirent pas.

Il était évident qu'averti par la pesanteur du sac de la valeur des objets qu'il renfermait, le Catalan avait profité de la nuit où il lui avait été absolument abandonné, pour en distraire quelques rouleaux. Il avait même opéré avec discrétion, puisque, maître de tout prendre, il s'était contenté d'une partie de la somme. Cette circonstance frappa singulièrement Lenoir, qui, tout en me racontant le fait avec quelque chagrin, me disait: «Tu vois bien qu'il y a pourtant chez les coquins un certain esprit de justice, et que tu avais tort de te moquer de moi quand je te disais qu'on peut s'arranger avec eux.»

On mit la police aux trousses du voleur. Il fut arrêté à Nîmes: on ne trouva rien sur lui. D'après des renseignemens certains, il était évident néanmoins qu'il était sorti de la barque pendant la nuit; et ses propos donnaient lieu de croire que, pendant son absence du bord, il avait enfoui dans un champ la somme distraite; mais on ne put pas obtenir de lui l'aveu précis de ce fait: la crainte et l'intérêt y furent impuissans; et, malgré sa conviction intime, le magistrat fut obligé de faire relaxer le prévenu faute de preuves suffisantes.

Lenoir que j'avais accompagné à Nîmes retourna à Marseille rendre compte à ses cointéressés du vain résultat de ses recherches, et je ne l'y rejoignis qu'après avoir été explorer avec Méchin les antiquités d'Orange, le théâtre et l'arc triomphal élevé à la gloire du vainqueur des Cimbres, à la gloire de ce _Marius_ dont j'ai essayé de retracer la terrible physionomie, et à qui je dois mon premier succès.

Fréron était à Orange. Je veux citer un trait de son obligeance. Un négociant m'avait prié de lui obtenir une permission pour importer de Gènes à Marseille cinquante mille livres de cire. Je demandai cette permission au proconsul. Mais comme j'étais très-peu familiarisé avec ces sortes d'affaires, et que, n'ayant pas pris de note, je craignais de rester au-dessous du nombre désigné, au lieu de cinquante mille livres, je dis cinq cent mille. «Cinq cent mille livres de cire! me dit Fréron: il y a là de quoi éclairer toute la Provence.» La permission n'en fut pas moins délivrée, mais à moi, et non au spéculateur pour qui je la sollicitais. Je la lui remis toutefois, et ce n'est pas sans étonnement qu'il se vit accorder dix fois plus qu'il ne demandait. Quel usage a-t-il fait de cette pièce? Je ne sais; je n'ai pas plus songé à m'en informer qu'on a songé à m'en instruire. Je me souviens seulement que ce service m'a valu un petit baril d'anchois, que la reconnaissance du spéculateur me força d'accepter.

Je revins d'Orange à Marseille avec Méchin. Nous fîmes la route avec les mêmes chevaux, tout d'une traite à peu près; car nous ne nous arrêtâmes que six heures à Orgon. Partis d'Orange à dix heures du matin, le lendemain nous étions à Marseille à l'heure du spectacle, où nous nous étions promis d'assister. Je ne sais pas comment nos montures et celles de deux housards qui nous accompagnaient purent résister à la fatigue d'une course aussi extravagante.

Un intérêt assez tendre stimulait, autant que je puis m'en souvenir, l'activité de mon camarade. Quant à moi, rien ne me pressait que cette impatience qui m'a toujours porté à faire le plus de chemin possible dans le moins de temps possible.

CHAPITRE IV.

La beaume de Roland.--Promenade à Aren.--Il neige.--M. d'Offreville.--Richaud Martelli.--Facétie.

Les six semaines que nous passâmes encore à Marseille furent toutes données au plaisir. La société qui s'était apprivoisée avec nos cheveux ne nous trouvait pas aussi diables que noirs. Plus de parties sans nous. Au fait, sans nous, il y en avait peu de bonnes: je dis nous, parce que Lenoir ne se séparait pas de moi, et qu'il animait tout de sa gaieté originale et intarissable. C'était invitation sur invitation; tantôt à la ville, tantôt à la campagne; tantôt dans une bastide, tantôt dans une autre. Chez le royaliste, comme chez le républicain, le plaisir avait opéré la fusion des partis. On n'avait plus d'opinion à table, et nous y étions toujours.

Je ne sais qui nous donna à déjeuner à Aren, petit village peu distant de Marseille, et jeté sur une plage où l'on va manger des coquillages, et particulièrement des oursins. Les Marseillais sont friands de ce mets, qui est au fait très-délicat. Comme les aiguilles dont ils sont recouverts les rendent difficiles et même dangereux à ouvrir, et que les cabaretiers d'Aren ont seuls ce talent, on va chez eux pour s'en régaler, comme on va se régaler d'huîtres au rocher de Cancale. Nous mangeâmes aussi là d'autres mets de même nature, des lépas, des clovis, mais pas d'huîtres; les huîtres de la Méditerranée ne valent pas à beaucoup près celles de l'Océan.

Tout en déjeunant, nous faisions la conversation avec un vieux pêcheur. Il était triste, mais de la tristesse la plus divertissante. À en croire ce brave homme, qui n'était rien moins qu'un _sans-culotte_, quoique la partie inférieure de son vêtement ne fut pas dans un complet état de conservation, son métier était moins productif que jamais. Le thon avait déserté les côtes de Provence, la sardine y devenait rare; pas plus d'anchois que sur ma main: «Il n'y a plus de poisson dans la mer depuis la révolution!» disait-il en soupirant.

«Vous ne quitterez pas la Provence sans aller voir la _beaume de Roland_, nous dit une Marseillaise fort gentille, qui, je crois, pouvait se reprocher un peu la fatigue qui retenait encore nos chevaux sur la litière.--Qu'est-ce que la beaume de Roland?--Une caverne immense creusée par la nature dans des montagnes rocailleuses qui sont à une lieue et demie de la ville.--Allons-y demain.--Le chemin est impraticable pour les voitures et même pour les chevaux.--Allons-y à pied.--Mais qui nous montrera le chemin?--Moi, jusqu'au village le plus proche de la montagne; là, vous trouverez des guides qui ont le fil de ce labyrinthe et des flambeaux pour vous éclairer. À dix heures précises, nous partirons. Il faut cinq heures tant pour le voyage que pour visiter la grotte, et les jours sont courts.--À demain donc.--À demain.»

Le lecteur a déjà compris que _beaume_ en Provence est synonyme de _caverne_, de _grotte_. De là le nom de Sainte-Beaume que porte la retraite où Madeleine vint, dit la tradition, pleurer entre Marseille et Toulon les doux péchés qu'elle avait commis à Jérusalem et à Jéricho; retraite souterraine, taillée par la nature dans les bois de sapins qui dominent la vallée de Cuge, et à laquelle j'ai grand regret de n'avoir pas pu faire un pélerinage.

Le lendemain, à l'heure dite, nous nous trouvâmes au rendez-vous, où la dame nous rejoignit bientôt avec une de ses cousines, autre Marseillaise aussi belle que celle-ci était jolie.

Après une heure et demie de marche, nous arrivâmes au pied de la montagne, monceau de roches qu'il nous fallut escalader, et que ces dames gravissaient comme des chèvres. Parvenus à une certaine hauteur, nous nous trouvâmes au bord d'une espèce d'entonnoir, dans la profondeur duquel nous descendîmes, non pas sans trébucher. «Vous êtes à l'entrée de la beaume,» nous dit-on quand nous fûmes au fond. «Où donc est cette entrée?» demandions-nous.

Nulle ouverture ne s'offrait à nos yeux. «À genoux, Messieurs, nous dirent ces dames.--À quatre pates», ajoutèrent les guides en s'y mettant; et nous voilà suivant à quatre pates ces hommes qui se glissaient sous une roche dont la base aplatie nous semblait poser sur la terre quand nous étions debout, mais entre laquelle et le sol se trouvait un passage de trois pieds de hauteur à peu près, dont cette roche, qui se détachait comme un auvent du massif dont elle faisait partie, nous avait dérobé la vue.

À mesure que nous nous enfoncions dans ce couloir, où les deux dames ne voulurent passer que les dernières, il s'élevait et s'élargissait si bien qu'après avoir rampé quelques toises, nous nous trouvâmes dans une chambre où nos guides allumèrent leurs flambeaux à une lanterne qu'ils avaient apportée, chambre dont les proportions déjà imposantes nous causèrent quelque étonnement. Il devait augmenter, car nous n'étions encore que dans le vestibule d'un souterrain de proportions tout-à-fait gigantesque; on eût dit un temple consacré aux dieux infernaux. Nous le parcourûmes dans toute son étendue.

Écrivant de souvenir, et sans notes, il me serait difficile, au bout de trente-six ans, d'en tracer la mesure avec l'exactitude qu'y mettrait un géomètre; mais j'en puis donner une idée approximative, mon imagination me la représentant encore dans tous ses détails comme si je venais d'en sortir.

Qu'on se figure une nef de trente pieds d'élévation et flanquée de plusieurs autres semblables à des chapelles distribuées autour d'une enceinte couronnée par une coupole. Cette nef, que n'a point fabriquée la main des hommes, semble néanmoins être le produit de l'art du moyen âge combiné avec celui de l'antiquité, et participe tout à la fois du style gothique et du style grec; du style gothique, par les courbes que décrivent les arêtes de ses voûtes, qui sous certains aspects ressemblent aux arceaux de nos vieilles cathédrales; du style grec, par les formes qu'affectent les énormes stalactites qui sur plusieurs points forment entre la voûte à laquelle elles se tiennent et le sol sur lequel elles s'appuient des colonnes d'une régularité presque corinthienne.

Ces stalactites ne descendent pas toutes jusqu'à terre, ni ne s'élèvent pas toutes jusqu'à la voûte. Dans le premier cas, les énormes gouttes qu'elles figurent ressemblent à ces ornemens qui se détachent des ogives de certaines églises, de celles de la cathédrale de Burgos par exemple; dans le second, on les prendrait, suivant leur élévation plus ou moins grande, pour des colonnes séparées de leurs chapiteaux ou pour des autels qui sortent de terre.

Au milieu d'une de ces chapelles à gauche, au sommet d'un plan incliné qui s'élève à six ou sept pieds, est un autel de ce genre. Une partie de notre société s'était par hasard groupée autour de ce singulier monument qu'illuminaient nos torches funèbres. On eût dit un appareil inventé pour donner plus de solennité à un serment prêté sur l'autel des Furies. L'inégale distribution de la lumière, qui ne pénétrait pas dans toutes les anfractuosités de cette caverne, ses lueurs rougeâtres, l'opacité des ombres au milieu desquelles elle oscillait, la pâleur des visages sur lesquels elle se reflétait, tout concourait à donner à cette scène fortuite un caractère funèbre que complétait le vol de quantité de chauves-souris qui se précipitaient en tournoyant sur nos flambeaux.

Denon, à qui je fis quelques années après, sur le lieu même, une description de cette scène pittoresque, en a tracé un croquis qu'on retrouvera dans son _Voyage en Égypte_.

Pourquoi a-t-on donné à cette beaume le nom de Roland? Il me semble que la description que donne l'Arioste d'une caverne où se réfugiaient les brigands avec lesquels s'escrima ce paladin s'accorde assez avec celle de la grotte que nous venons de parcourir[22]. Des voleurs ont bien pu habiter ces catacombes, et je ne serais pas surpris qu'en des temps de persécution elles eussent servi d'asile à plus d'un proscrit.

Dans sa partie la plus reculée, au fond d'une grotte moins élevée, par une espèce de soupirail qui n'est guère plus large que la forme d'un chapeau, on entend le bruit d'un torrent souterrain. Nous y jetâmes des pierres; mais nous ne pûmes juger par ce moyen de la profondeur de l'abîme où elles tombaient: le bruit des eaux absorbait tous les autres.

Après avoir déclamé, chanté, hurlé tout à loisir dans cette singulière décoration, et fait avec quelques bouteilles de vin de Bordeaux des libations aux divinités infernales, avertis par nos torches qu'il était temps de sortir, nous retournâmes au jour par le même chemin. Ce voyage vaut bien celui des enfers, bien que les démons que nous avions avec nous n'eussent pas l'aspect trop terrible, et ne fussent rien moins que des anges de ténèbres.

L'hiver s'était à peine fait sentir cette année en Provence. Dans les premiers jours de mars, le temps devint tout à coup assez rigoureux. Il neigea. À l'aspect de ce phénomène, toute la population de Marseille me parut atteinte de folie: chacun de pétrir la neige, et d'en former des boules avec lesquelles on assaillait les passans. Malheur à qui traversait la rue pour le quart d'heure: ni son rang, ni sa fortune, ni son âge ne le protégeaient; il devenait le point de mire sur lequel se dirigeaient ces projectiles improvisés. D'en haut, d'en bas, de droite, de gauche, en arrière, en face, de tous les côtés, ils pleuvaient sur lui dru comme grêle. Les gens du peuple, les ouvriers, les servantes surtout quittaient tout pour ce plaisir auquel le soleil de midi pouvait mettre un terme, ce qui, à leur grand regret, arriva dès dix heures.

Nous employâmes ce mois de mars à nous divertir, partageant notre temps entre la promenade à cheval, le bal, le spectacle, et quelquefois aussi le jeu, où nous ne comptions que par milliers de francs; mais cela n'excédait pas les moyens du moins opulent d'entre nous.

Le théâtre de Marseille a toujours été monté sur le pied le plus magnifique. On y jouait tous les genres, depuis le grand opéra jusqu'au vaudeville, depuis la tragédie jusqu'à la farce. Disons à cette occasion que, pendant notre séjour, on y donna un ballet de _la Tentation_. C'était tout bonnement le pot-pourri de Sédaine traduit en pas de rigaudons. Il n'y avait pas de paroles dans cette _Tentation_-là; elle n'en était pas pour cela plus mauvaise qu'une autre, pas plus mauvaise que la mienne.

Parmi les acteurs tragiques, il s'en trouvait un qui avait joué à Rouen dans mon _Marius_. Le directeur m'ayant témoigné le désir de mettre cette pièce à l'étude, je consentis à en suivre les répétitions. Je n'eus pas lieu de m'en repentir; elles me mirent en relation avec quelques gens de talent, et particulièrement avec un homme qui, à plus d'un titre, jouissait de l'estime publique; c'est Richaud Martelli.