Souvenirs d'un sexagénaire, Tome I
Chapter 16
J'étais pour lors au Théâtre-Français, ignorant ce qui se passait, et attendant que l'on commençât le spectacle. Comme je jasais avec Mlle Devienne, dans le cabinet de laquelle je me trouvais, et qui s'apprêtait pour la représentation, arrive Belmont, cet acteur qui jouait les paysans avec tant de naturel; sa figure était toute renversée. «Qu'y a-t-il? lui dis-je; encore quelque nouvelle atrocité!--Vous avez raison, me répond-il;» et il me raconte la chose dans toute son horreur, malgré tout ce que fait pour l'en empêcher la jolie soubrette qui en était déjà instruite, et qui, connaissant mon attachement pour d'Esprémesnil, m'avait gardé le secret, et m'amusait de peur que je ne vinsse à le découvrir. M'échapper de ce cabinet, malgré les supplications de cette aimable femme et les efforts que Belmont fait pour me retenir, traverser les vestibules malgré l'opposition des agens du théâtre à qui, par intérêt pour moi, on avait recommandé de ne me pas laisser sortir, tout cela fut l'affaire d'un moment; les écartant des mains et des coudes, je m'élance dans la rue, et me voilà, sans chapeau, franchissant, au pas de course, l'intervalle du théâtre à la Trésorerie.
Ce poste était facile à défendre; une haie de militaires en fermait tous les abords. Elle s'ouvrit, non sans difficulté, à ma prière, qui m'attira plus d'un sarcasme, et je rejoignis enfin le malheureux d'Esprémesnil, qui, contre toute probabilité, respirait encore. Mais dans quel état, grand Dieu! couvert de boue et de sang, de contusions et de plaies, et n'ayant pour vêtement que la houppelande du portier, sur le lit duquel il était étendu.
D'Esprémesnil gardait, au milieu de tant de dangers, un calme imperturbable, un calme que ses ennemis eux-mêmes ne purent pas conserver. _Et moi aussi, monsieur, j'ai été l'idole du peuple_, dit-il à Pétion, qui, à son tour, idole du peuple pour quelques jours, était venu s'assurer des faits.
Saisi d'un spasme des plus violens, à ce propos où il voyait peut-être une prédiction, à ce spectacle où le présent lui montrait l'avenir, Pétion se retira après avoir donné ordre de transférer son ancien collègue à l'Abbaye Saint-Germain, non pour l'y constituer prisonnier, mais pour tromper la fureur du peuple, et pour mettre ce proscrit sous la protection des soldats qui gardaient cette prison. Il n'y avait, au fait, pas d'autre moyen de le sauver pour le moment que de laisser croire aux assassins que la victime qu'on leur dérobait était réservée pour le bourreau.
Les consolations que je m'étais empressé de lui apporter ne furent pas les seules que d'Esprémesnil reçut en cette circonstance. En fait de pitié et de courage, il est rare que les hommes les plus actifs ne soient pas rivalisés par des femmes. À peine étais-je arrivé, qu'une de ses nièces, Mme Buffaut, qui depuis est devenue ma soeur, vint me rejoindre au chevet de son grabat. Quand la translation eût été décidée, elle le remit entre mes mains, et ne nous quitta qu'après nous avoir vus monter dans le fiacre où, nous traitant en criminels pour protéger notre innocence, on nous menait en prison pour assurer notre liberté. Une garde nombreuse devançait, suivait, entourait notre voiture, devant et derrière laquelle roulaient plusieurs pièces de canon; mais ces colonnes, qui empêchaient la populace d'approcher, n'empêchaient pas les vociférations d'arriver à nos oreilles à travers le bruit dont le pavé retentissait sous les roues de l'artillerie. Applaudissant aux précautions prises contre elle, parce qu'elle les croyait prises contre nous, cette populace nous accablait d'injures; traitant le malheur comme le crime, elle faisait surtout des voeux pour que notre séjour en prison ne fût pas long, et ce n'était pas par pitié. D'Esprémesnil souriait à ces expressions d'une rage impuissante; quant à moi, rassuré sur son danger, je riais de l'erreur stupide dont se repaissaient ces cannibales.
Arrivé à l'Abbaye, le blessé fut installé dans la chambre du concierge; c'était précisément celle que, l'année précédente, avait occupée son beau-frère, ce pauvre M. de Bonneuil, lorsqu'il fut incarcéré par suite de l'évasion de _Monsieur_.
D'Esprémesnil, que ce transport avait extrêmement fatigué, se coucha. Comme il n'y avait là personne pour le soigner, je me chargeai de le veiller. La fièvre ne s'était pas encore déclarée; mais l'agitation, que tant d'émotions violentes avaient provoquée et entretenue, ne lui permettait pas de fermer l'oeil. Je ne dormais pas non plus. Pendant la durée de cette longue et douloureuse insomnie, que de confidences je reçus de lui! Ses regrets sur le passé, ses inquiétudes pour l'avenir, il m'avouait tout. Comme il gémissait de la déplorable situation où se trouvait la France! Et cette situation avait été provoquée par les interminables querelles du parlement et du roi! et personne plus que lui n'avait animé le parlement dans sa résistance! Voulant raffermir l'État, il avait ébranlé la monarchie! voulant tirer la France d'une fondrière, il l'avait entraînée dans un abîme! Qu'était-ce donc que la sagesse humaine? comment réparer tant de maux? Mille projets se croisaient dans sa tête. Son idée dominante était d'écrire au roi; je devais remettre cette lettre. Rêves d'un malade, ils s'évanouirent avec la nuit. D'Esprémesnil ne m'en reparla pas depuis.
Le lendemain, dès le matin, Mme d'Esprémesnil vint me remplacer. Son chirurgien, qu'elle avait amené, leva le premier appareil. C'est alors seulement qu'on put juger du nombre et de la gravité des blessures. Une seule lui parut dangereuse: c'était un coup de sabre qui avait entamé profondément le sommet de la tête. La fièvre commençant à se développer, et le docteur ayant déclaré qu'il y avait péril à déplacer le malade, il fut convenu qu'il resterait à l'Abbaye jusqu'à nouvel ordre; et, comme on ne voulait pas se confier à des étrangers, que chaque soir un de ses amis viendrait relever les dames qui passeraient le jour auprès de lui, les dames s'étant réservé le droit de le garder depuis le lever jusqu'au coucher du soleil.
Je passai plusieurs nuits à son chevet, et il y avait mérite à moi, car personne n'était plus dormeur que moi, et puis plus de distractions, plus de conversations, plus de confidences. Accablé par la fièvre, d'Esprémesnil était tombé dans un état de somnolence qui dura plusieurs jours, pendant lesquels il ne donnait preuve de vie que par les gémissemens inarticulés que lui arrachait la douleur.
Au bout de douze ou quinze jours, ces symptômes alarmans disparurent. On s'occupait de lui chercher un asile hors de chez lui, car le porter chez lui, c'eût été le rendre aux assassins, quand, sur un propos de la Vaquerie, concierge de l'Abbaye, Mme d'Esprémesnil craignit que la sortie de son mari n'éprouvât des difficultés, et que la chambre qui lui avait jusqu'alors servi d'hôpital ne fût une prison. Le bruit courait que des ordres avaient été donnés à cet effet, depuis qu'il avait été mis sous la protection des geôliers. Comme on disait que c'était à la réquisition du maire de Paris, elle me pria de m'en assurer. Je pris la voie la plus courte: je m'adressai au maire de Paris lui-même, à M. Pétion. C'est la seule fois que je me trouvai en rapport avec ce magistrat, si on peut donner ce nom à l'homme qui, chargé de maintenir l'ordre dans Paris, y entretenait le trouble, y organisait le désordre. Je fus introduit sans difficulté dans son salon, où je n'attendis pas long-temps. Il vint m'y trouver, non pas en simarre, comme le prévôt des marchands, mais en robe de chambre de molleton, comme Mlle Raucourt. Après lui avoir dit ce qui m'amenait, j'ajoutai, non sans quelque chaleur, que d'Esprémesnil ne pouvait être retenu qu'illégalement à l'Abbaye, qui lui avait été ouverte comme refuge: «Rien de plus facile que de donner à cette détention les formes légales, me répondit-il avec tranquillité; mais comme nous n'avons aucun intérêt à retenir M. d'Esprémesnil, dites-lui qu'il sortira quand il voudra.»
Sur cette réponse, on se hâta de tirer d'Esprémesnil de dessous les verrous, qui, d'un moment à l'autre, pouvaient devenir moins complaisans, et on le transporta près des Invalides, à l'hôtel Besenval, que le vicomte de Ségur avait mis à sa disposition: installé là sous un nom étranger, il y fut soigné exclusivement par sa famille et par ses gens jusqu'à son entier rétablissement. C'était au commencement du mois d'août.
Cependant l'état des choses empirait de jour en jour. Les traités de Pilnitz et de Berlin, par lesquels l'Autriche et la Prusse, à la demande des princes français, s'engageaient à réprimer la révolution française, traités auxquels la Russie avait accédé, recevaient leur exécution. Deux cent mille hommes menaçaient nos frontières du nord et de l'est; plusieurs engagemens avaient même eu déjà lieu en Flandre et en Alsace: les trois armées qu'opposait la France à cette ligue étaient insuffisantes contre des troupes aussi nombreuses. Loin de dissimuler ses embarras, l'Assemblée législative crut utile de les avouer; elle déclara _la patrie en danger_.
La promulgation de ce décret se fit, avec la plus imposante solennité, le 11 juillet. D'heure en heure le canon tira pendant toute la journée. Accompagnés d'un cortége nombreux, des officiers municipaux parcouraient les rues au bruit d'une musique militaire, qui de temps en temps se taisait pour laisser entendre la proclamation par laquelle ils appelaient les citoyens à la défense des frontières.
Dans toutes les places publiques, sur des échafauds dressés à cet effet, étaient établies des tentes ornées de drapeaux, où des vétérans inscrivaient les noms des citoyens qui s'enrôlaient au service de l'État. Cet appareil produisit un enthousiasme prodigieux: avec les bataillons qu'il créa, sortirent de la capitale la plupart de ces hommes qui, à peine réputés alors pour soldats, devaient quelques mois après prendre place parmi les généraux et vaincre leurs anciens.
Les solennités les plus graves offrent toujours quelques disparates. Les gens de la campagne, dont l'esprit n'était pas aussi développé que celui du peuple des villes, ne comprirent pas tous l'objet de cet appareil; plusieurs d'entre eux n'y virent qu'une cérémonie de la nature de celles dont on amusait alors les badauds à la moindre occasion. Attirés par le bruit du canon, et réjouis par les fanfares de la trompette, ils s'en retournèrent très-satisfaits de la fête de _la patrie en danger_.
CHAPITRE VI.
Je suis employé à la fabrication des assignats.--Journée du 10 août.--Aventures particulières.--Massacres de septembre.--Anecdotes.--Je fuis de Paris.
Le départ de _Monsieur_ avait renversé tous mes calculs; avec ma fortune à venir, il m'enlevait, ainsi que je l'ai dit, une partie de ma fortune présente. M. de la Porte, intendant de la liste civile, avec la famille de qui j'étais lié, et chez qui j'allais depuis quelque temps, avait bien l'intention de m'admettre dans son administration, mais il fallait que l'occasion se présentât. Force me fut donc, en attendant, de chercher dans mon industrie des ressources pour subvenir à l'entretien de ma famille.
Le produit d'une pièce au Théâtre-Français était presque nul alors. Par suite des réglemens que les membres de cette société n'avaient pas voulu modifier, ce qui avait déterminé le plus grand nombre des auteurs à les abandonner pour s'attacher au théâtre du Palais-Royal, non seulement la part de l'auteur dans les produits de sa pièce était moindre qu'au nouveau théâtre, mais l'auteur contribuait aux frais occasionnés par son ouvrage dans une proportion égale à la part qui lui était attribuée dans la recette. Ainsi le Théâtre-Français ayant fait à l'occasion de _Lucrèce_ trente ou quarante mille francs de dépense, c'est-à-dire ayant renouvelé entièrement ses décorations et ses costumes, mes droits avaient été absorbés par cette dépense.
Je me retournai d'un autre côté. On organisait alors des bureaux pour la confection des assignats. M. Delaitre, naguère intendant de la liste civile, était un des chefs préposés à cette fabrication, qui exigeait un nombre considérable d'employés. Il m'y fit donner une place peu importante, mais qui me convenait fort, en ce qu'elle ne me prenait pas plus de trois heures par jour, et que j'avais la faculté de m'y faire remplacer quand je le jugeais à propos, ce qui s'accordait à merveille avec mes habitudes peu sédentaires.
J'allai passer quelques jours à Saint-Germain, immédiatement après la dernière visite que je fis à d'Esprémesnil. L'état dans lequel je laissais Paris était fort inquiétant: les bruits les plus sinistres se succédaient, se multipliaient avec une effroyable rapidité; le roi, suivant les uns, devait, sous l'escorte des Suisses, se retirer à Rouen, où commandait le duc de Liancourt. Suivant d'autres, ce n'était pas à Rouen, mais au-delà des frontières que le roi devait être conduit par un corps de dix mille nobles. Ses ennemis, se fondant sur ces bruits accrédités par eux-mêmes, et se prévalant d'émeutes qu'ils provoquaient pour proposer les mesures les plus outrageantes contre lui, on parlait de la _suspension_ du roi, de sa déchéance, de son jugement même. Mais comme ces bruits circulaient depuis plusieurs semaines, mes oreilles commençaient à s'y faire, et je n'imaginais pas qu'une révolution fût prochaine.
À parler franchement, je partageais assez l'opinion des gens qui des événemens de la guerre attendaient le rétablissement de l'ordre. Sans croire qu'à l'entrée des princes français sur notre territoire la population entière se mettrait à genoux, il me semblait impossible qu'elle les arrêtât long-temps, et que la libération du roi ne fût pas la conséquence de leurs infaillibles succès.
Les espérances de notre parti étaient aussi folles que les projets de l'autre étaient atroces; l'illusion même était portée à un tel point, chez plusieurs individus, qu'ils indiquaient étape par étape la marche des alliés sur la capitale. Martini, auteur de la musique du _Droit du Seigneur_ et de celle de _la Bataille d'Ivri_, avec lequel je m'étais lié chez Vigée, vint me trouver un matin pour me communiquer un projet qui, disait-il dans son jargon quasi tudesque, ferait notre fortune. «Les alliés vont entrer en France; dimanche prochain ils seront à Longwi, le dimanche suivant à Verdun, et le dimanche d'après à Paris. C'est réglé comme un papier de musique. Vous concevez bien, mon cher, qu'arrivés ici on leur donnera des fêtes. La première chose qu'ils feront, après avoir été à Notre-Dame, sera d'aller à l'Opéra. Je viens vous proposer de faire ensemble un opéra pour la circonstance. Il n'y a pas un moment à perdre. Vite, vite à l'ouvrage! Ce n'est pas moi qui vous retarderai. Où sont vos paroles? ma musique est déjà faite.»
Pendant quatre ou cinq jours que je passai à Saint-Germain dans une société qui, sans être indifférente aux intérêts publics, ne s'en occupait pas exclusivement, j'avais presque oublié la fureur des partis qui se provoquaient sur les débris de la royauté, dans la capitale. Le 10 août au matin, sans trop y songer, j'y retournais. La voiture publique dans laquelle j'étais casse sur le pont du Pec. Prenant mon parti, je poursuis ma route à pied. Comme j'entrais dans le bois du Vésinet, un cocher qui conduisait une berline vide me propose d'y monter. La chaleur était extrême; j'accepte, et pour un _corset_[30], me voilà me carrant dans un équipage qui se trouve appartenir à quelqu'un de ma connaissance, au marquis de Lucenai. Ne nous étant pas arrêtés à Nanterre pour faire rafraîchir les chevaux, je n'avais recueilli aucun renseignement sur l'état où se trouvait Paris. Je fus donc un peu surpris, arrivé sur la hauteur de Courbevoie, de voir plusieurs groupes de paysans qui de là regardaient cette grande ville avec une expression de terreur. Voyant d'épaisses colonnes de fumée s'élever du côté des Tuileries, je commence à croire que le jour de l'explosion est arrivé.
Les réponses que ces bonnes gens firent à mes questions me confirmèrent dans cette idée, quoiqu'ils ne me donnassent aucun détail. Ils savaient bien qu'on se battait, qu'on s'égorgeait au château, mais ils n'en savaient pas davantage, les barrières étant fermées depuis le matin. «On entre bien, disaient-ils, mais on ne sort pas.--Puisqu'on entre, poursuivons notre chemin.» Le cocher fut de cet avis.
Comme on m'avait prévenu qu'un poste de garde nationale gardait la barrière des Champs-Élysées, et qu'on nous questionnerait: «Laissez-moi répondre, dis-je au cocher; mes papiers sont en règle, nous éviterons ainsi toute perte de temps. Dites que vous êtes à moi.»
Nous arrivons à la barrière. «Arrêtez! crie un factionnaire en guenilles; caporal! hors la garde!» Un caporal et quatre hommes viennent me demander mon passeport; heureusement avais-je songé à prendre celui que j'avais obtenu, comme patriote, sur le témoignage de mon boulanger et de mon apothicaire, à ma section: je l'exhibe. On me demande à qui la voiture: «À moi,» répondis-je, conformément à la convention. Je me croyais tiré d'affaire, quand le caporal, qui en me quittant était allé interroger le cocher, revient et me dit: «La voiture est à un marquis; descendez, votre passeport est faux; venez au corps-de-garde, le commandant décidera ce qu'on doit faire de vous.--Au corps-de-garde! au corps-de-garde! répètent, avec un accent qui tenait de la fureur, les soldats ou plutôt les forts de la halle qui lui prêtaient main-forte.--Au corps-de-garde,» répartis-je, en affectant une sécurité que je n'avais pas.
Le poste auquel on me conduisit était établi à gauche, dans une de ces masses de pierres accumulées par Ledoux à l'entrée des Champs-Élysées, dans une de ces cavernes qu'il appelait pavillons. «Commandant, dit le caporal, voici un homme qui m'a l'air diablement suspect. Il dit que cette voiture est à lui; le cocher dit, lui, qu'elle est à un marquis. Un marquis! pourquoi ce titre n'est-il pas sur son passe-port? C'est un aristocrate déguisé.--C'est un bon citoyen s'il y en a un, répond le commandant en se jetant à mon cou; c'est l'auteur de _Marius_, c'est, poursuivit-il avec une emphase qui m'eût fait rire en tout autre moment, c'est l'auteur de ce vers superbe:
Le peuple de tout temps fut l'appui du grand homme.
L'auteur d'un pareil vers peut-il être un aristocrate?--C'est vrai, disent ceux des gardes nationaux qui étaient habillés, car tous ne l'étaient pas.--Je vous réponds de lui,» ajouta le commandant. Puis, me conduisant dehors: «Va-t'en, et crois-moi, va-t'en à pied, si tu ne veux pas être arrêté de nouveau. La journée est terrible: les Marseillais ont emporté les Tuileries d'assaut; le roi s'est réfugié à l'Assemblée; l'exaspération du peuple est au comble; il égorge tout ce qui lui paraît suspect; il a massacré de fausses patrouilles; il voit des aristocrates partout. Si je n'avais été là, on te faisait un mauvais parti. Poursuis ton chemin, sans laisser voir l'impression que feront sur toi les objets que tu vas rencontrer, soit dans les Champs-Élysées, soit autour du château. Adieu,» et m'embrassant de nouveau, il ordonna au factionnaire de laisser sortir cet excellent citoyen.
Ces conseils étaient bons; aussi me venaient-ils d'un bon ami, de Theurel, qui, commandant du bataillon de la Halle au Blé, par un hasard des plus heureux pour moi, était venu occuper le poste où je le trouvai. Je lui dus la vie, soit parce que, envoyé en prison, il m'eût été difficile d'y arriver sain et sauf à travers une populace ivre de sang et non rassasiée; soit parce que, si j'avais pu y arriver, j'y serais probablement resté jusqu'au 2 septembre; et l'on sait quel fut, dans cette effroyable journée, le sort des prisonniers.
Docile à ces conseils, je payai le cocher, en lui disant de se tirer d'affaire comme il pourrait, et de faire à sa tête, puisqu'il n'avait pas voulu faire à la mienne; puis, au lieu d'entrer à Paris, je me jetai dans la grand'rue de Chaillot, où demeurait Mlle Contat, à qui j'allai demander des nouvelles.
«Comment vous trouvez-vous dans ce quartier un pareil jour? me dit-elle avec l'accent de l'effroi; venez-vous des Tuileries? étiez-vous à cette horrible affaire?» Ses questions se succédaient avec une inconcevable rapidité. «J'arrive de Saint-Germain, répondis-je. Je ne sais qu'imparfaitement ce qui s'est passé ici; veuillez me mettre au courant.» Par un récit des plus animés, elle m'apprit bientôt ce qui s'était passé, non seulement dans la matinée, mais pendant l'affreuse nuit qui avait précédé ce jour plus affreux. «Tout est perdu, ajouta-t-elle; les brigands sont les maîtres, quel sera le terme des massacres? que deviendrons-nous?»
Je voulais passer outre; elle s'y opposa: «Dînez avec moi, me dit-elle. Le premier emportement tombé, il y aura moins de risque à rentrer dans Paris, puisque vous voulez y rentrer.» Je restai chez elle jusqu'à cinq heures.
L'horrible spectacle que celui qui s'offrit à moi depuis la place Louis XV jusqu'au pont Royal! Dans les fossés de la place, je vis d'abord plusieurs têtes, que, las de s'en amuser, les assassins avaient abandonnées comme on abandonne une boule quand on est las de jouer aux quilles. Les Tuileries étaient ouvertes à tout le monde; mais, vu les scènes qui venaient de s'y passer, et les acteurs qui remplissaient ce sanglant théâtre, elles étaient plus fermées pour moi que jamais. Je suivis le quai, pour éviter l'aspect du carnage, mais le carnage avait débordé jusque-là; le quai était jonché de cadavres, dont le nombre s'accroissait de ceux qu'on y précipitait à chaque instant de la terrasse du jardin, aux acclamations de ces individus qui se transportent et fourmillent partout où il y a quelque chose à voir; engeance qui disparaît dans les jours paisibles, mais qui, dans les circonstances extraordinaires, à l'occasion d'une fête ou d'un supplice, sort de dessous le pavé; engeance qui n'est ni bonne ni méchante, mais qui, essentiellement curieuse, parut si souvent, pendant le cours de la révolution, sanctionner par sa présence les actes qui lui inspiraient le plus d'horreur.
Il est à remarquer que, dans cette terrible journée, le massacre ne s'étendit guère au-delà des limites du Carrousel et ne franchit pas la Seine. Partout ailleurs je trouvai la population aussi tranquille que s'il ne s'était rien passé. Dans l'intérieur de la ville, le peuple montrait à peine quelque étonnement. On dansait dans les guinguettes.
Au Marais, où je demeurais alors, on n'en était qu'à soupçonner le fait. Comme à Saint-Germain, on se disait qu'il y avait quelque chose à Paris, et l'on attendait patiemment que le journal du soir dît ce que c'était. Au reste, il en a été ainsi aux époques les plus orageuses de la révolution, à ses péripéties les plus tumultueuses: le mal à l'accomplissement duquel participaient des habitans de tous les quartiers n'agitait pas tous les quartiers; il se concentrait ordinairement autour du local occupé par la législature, ou autour de celui où siégeait la commune, qui fit long-temps la loi aux législateurs.
On sait quelles furent les suites du 10 août. Louis XVI ne sortit de la salle où il était entré libre et roi, que dépouillé de la royauté et de la liberté. Le décret qui les lui ravissait fut discuté et rendu en sa présence même: on préludait, par la déchéance du monarque, à la destruction de la monarchie.