Souvenirs d'un sexagénaire, Tome I
Chapter 14
Il débuta par la représentation de _Henri VIII_, tragédie de Chénier. Cette pièce, bien qu'elle ait été applaudie, n'a pas été reçue avec la même faveur que _Charles IX_. Elle me semble cependant réunir bien plus d'élémens de succès; elle me semble bien plus dramatique, et le pathétique qui manque souvent dans la première pièce, est allié fort habilement au terrible dans celle-ci. Le rôle d'Anne de Boulen abonde en détails touchans: ses scènes avec son mari, ses scènes avec sa fille arrachent les larmes. Jeanne Seymour est pleine de charmes et de sensibilité, Elisabeth de grâce et de naïveté; Crammer est un digne ministre du dieu qui soutient le faible et qui console l'affligé; Norris enfin qui, appelé comme accusateur de Boulen dans cet odieux procès, s'y porte accusateur du tyran, est un des personnages qu'on ait le plus heureusement jetés dans un drame pour en raviver l'action.
_Henri VIII_ fut néanmoins joué presque dans la solitude. À quoi cela tient-il? aux circonstances; elles avaient favorisé le succès de _Charles IX_, où l'auteur, en appelant l'odieux sur des complots de cour, flattait la prévention générale, qui regardait la cour comme le foyer des maux de l'État; elles contrarièrent le succès de _Henri VIII_, où l'intérêt se portait sur une reine, ce qui était en opposition avec les préventions du parti dominant, pour qui l'infortunée Marie-Antoinette était un objet de haine. Quand le public est agité d'une passion, c'est toujours dans l'intérêt de cette passion qu'il juge. _Henri VIII_ n'est pas resté à la scène. Je pense néanmoins que si cette pièce y reparaît, elle n'en sortira plus. C'est une des meilleures tragédies de Chénier, qui en a fait d'excellentes.
_Jean-Sans-Terre_ fut donné sans succès aucun sur le même théâtre, à la même époque. Ce n'est certes pas une des bonnes tragédies de Ducis. On y trouve tous les défauts qui déparent ses beaux ouvrages, et peu des beautés qui l'ont si souvent placé au niveau de nos plus grands maîtres. C'est une tragédie aussi mal exécutée que mal conçue: elle n'a jamais pu se relever.
_Abdelazis et Zuléïma_, pièce bien inférieure sous tous les rapports à _Henri VIII_, eut momentanément un sort plus heureux. Cela ne tient pas seulement à la surprise du public, qui n'attendait pas tant de ce pauvre André Murville. Quoique faiblement conçu, cet ouvrage, tant soit peu romanesque, n'est pas dénué d'un certain intérêt. On y trouve même une assez belle situation. Le style y manque de vigueur, mais non de grâce et de pureté; l'on y rencontre souvent des vers heureux. _Abdelazis_ obtint un certain nombre de représentations de suite; peut-être serait-il resté au théâtre, si les acteurs ne s'en étaient lassés avant les spectateurs; ce qui donna lieu à une des aventures le plus bouffonnes qui aient jamais égayé le parterre.
Monvel ayant déclaré qu'il ne pouvait ou ne voulait pas jouer cette pièce un jour où elle était annoncée (au théâtre ces deux mots sont synonymes), et ceux des acteurs qui auraient pu le remplacer n'étant pas prêts, _le combat finissait faute de combattans_. «Messieurs, dit Murville, _à Dieu ne plaise que faute d'un moine l'abbaye faille!_ Si M. Monvel est utile à ma pièce, du moins ne lui est-il pas indispensable. Je sais quelqu'un qui, à son défaut, se chargera de son rôle, et qui s'en tirera, j'espère, aussi bien qu'un autre. Ce quelqu'un, c'est moi.»
Comme on se regardait en riant, «ceci n'est pas une plaisanterie, ajouta-t-il; je le répète, je me charge du rôle de M. Monvel. Je ne serai pas le premier auteur qui ait joué dans son propre ouvrage. Eschyle, Sophocle, Euripide l'ont fait; je puis du moins les imiter en cela, et donner aux modernes un utile exemple. Je sais le rôle, comme on le pense bien; je ne demande qu'une répétition pour prendre les positions au théâtre. Indiquez cette répétition pour demain, et la représentation pour après-demain.--Et nous annoncerons aussi que vous remplirez le rôle de Monvel, dit Gaillard, qui, directeur du théâtre, se gardait bien de ne pas tirer parti d'une prétention si favorable à la recette.--J'y compte bien, répond Murville.»
L'affiche est rédigée en conséquence, et le nom de Murville y est inscrit en lettres d'un pied parmi ceux des acteurs. Indépendamment des gens qui prirent la chose au sérieux, ceux qui la prenaient en plaisanterie voulurent assister à cette représentation: il y eut foule.
La symphonie exécutée, le rideau se lève. Murville se présente, quoique son rôle ne l'appelât pas encore sur la scène; il est vêtu du costume de l'acteur qu'il supplée. Sa tête est coiffée d'un volumineux turban; un gilet turc dessine sa taille un peu épaisse; son gros ventre, soutenu par une ceinture dans laquelle est planté un yatagan, s'enferme dans un ample pantalon qui cache la courbure de ses jambes et va se perdre dans des bottes de maroquin jaune; un schall, jeté négligemment sur ses épaules, complète ce costume assez exact pour qu'on ne prît pas notre débutant pour un chrétien. Mais par malheur il avait gardé ses besicles. Cela détruisit l'illusion. Un rire général éclata dès qu'il parut, et redoubla aux trois saluts qu'il adressa au public, saluts les plus gauches qui jamais aient été faits sur la scène. À travers ce brouhaha, il débita une fable assez ingénieuse, dans laquelle se comparant à je ne sais quel oiseau qui osait remplacer le rossignol, il sollicitait l'indulgence du parterre pour son ramage. Peine perdue; son ramage ne parut qu'un gloussement.
Bref, achevée ainsi qu'elle avait été commencée, ainsi qu'elle avait été continuée au milieu des acclamations les plus ironiques, sa tragédie, tuée par son propre père, fut victime de l'expédient qu'il avait imaginé pour en prolonger l'existence. En vain Monvel se résigna-t-il à reprendre son rôle, le public déclara n'y vouloir plus voir que Murville; mais celui-ci n'eut pas le courage de s'exposer une seconde fois aux applaudissemens qui lui avaient été si unanimement prodigués.
Murville, que j'ai été à même de juger, ne manquait pourtant ni de talent ni d'esprit; mais il manquait absolument de jugement: c'était un sot dans toute l'acception du mot. Champfort, qui s'en est beaucoup moqué, parce qu'il l'a beaucoup connu, l'a peint assez bien dans ce couplet qu'il chantait sur l'air _vive Henri IV!_
Toujours à table, Quand il n'est pas au lit: Qu'il est aimable Quand il sait ce qu'il dit! Mais c'est pis qu'un diable Pour cacher son esprit.
Murville était sujet à ces sortes d'incartades. Prenant la parole au milieu d'une séance solennelle de l'Académie française, un jour il en avait appelé au public du jugement des quarante qui n'avaient pas montré pour son ouvrage toute l'admiration qu'il lui portait, et ne lui accordaient qu'une mention quand ils lui devaient une couronne.
Une autre fois, à la suite d'une représentation d'_Héloïse_, tragédie de sa façon, au dénouement de laquelle on compte un homme de moins, quoiqu'il n'y ait personne de tué, il s'avance sur le théâtre sans avoir été appelé, et vient remercier de l'avoir applaudi le parterre qui tout aussitôt le siffle. Rien ne manqua au reste à son triomphe; c'est entouré de gardes qu'il sortit de la scène, où il était entré seul, et qu'il alla coucher au violon.
Je le répète, c'était un homme absolument dénué de bon sens; il en donna une preuve encore en s'enrôlant comme volontaire dans un des bataillons qui sortirent de Paris en 1792. Sa conformation n'était pas plus celle d'un soldat que d'un comédien. Dans l'un et l'autre état, il faut y voir clair sans lunettes; aussi ne put-il être employé que dans les bureaux de l'état-major. Il servait ainsi de la plume près du commandant de la place, à Bayonne, quand j'y passai, en 1800, avec Lucien Bonaparte pour aller en Espagne. Peu de temps après, il fut mis à la réforme; au bout de dix ans de service, il n'était que capitaine. À l'armée comme au Parnasse, il n'a pas pu arriver aux grades supérieurs.
Murville avait épousé une fille de Sophie Arnoud, femme plus célèbre par son esprit que par son talent, et par ses bons mots que par son chant, quoiqu'elle ait été première actrice de l'Opéra. La moins piquante de ses saillies n'est pas celle que lui inspira son gendre. «Je veux être de l'Académie à trente ans, disait-il, ou je me brûle la cervelle.--Taisez-vous, _cerveau brûlé_,» répliqua Mlle Arnoud.
Réformé par suite de ses défectuosités, Murville, de retour à Paris, y serait mort de misère, si Legouvé, à qui il avait appris à faire des vers, ne fût venu à son aide. La mort précoce de son élève hâta peut-être la sienne. J'ignore qui l'a soutenu jusqu'en 1814, époque où il est mort sans avoir été de l'Académie.
Murville me fait penser à un autre littérateur, ou plutôt à un vrai littérateur, car Murville ne fut jamais qu'un versificateur; je veux parler de Masson de Morvillers. J'avais fait connaissance avec celui-là en 1788 à Versailles où il résidait auprès du gouverneur du dauphin, le duc d'Harcourt, dont il était secrétaire. C'était un homme plus honnête qu'aimable; son talent poétique avait plus d'énergie que de grâce. Il n'est guère connu que par des épigrammes plus âcres que gaies, quoiqu'il ait travaillé à l'Encyclopédie. Rien qu'à voir Masson, on eût été convaincu de l'influence du physique sur le moral. Son aspect était triste comme son humeur; la bile qui animait ses écrits semblait remplacer le sang dans ses veines. Il mourut, après avoir langui long-temps, d'une jaunisse invétérée.
Affectant un grand mépris pour les préjugés, soit religieux, soit nobiliaires, il avait vigoureusement attaqué les uns et les autres dans des vers qu'il ne lisait pas à tout le monde, et dont il m'avait fait confidence. Quel fut mon étonnement de les trouver, en 1793, dans l'_Almanach des Muses_, souscrits d'un nom qui n'est pas le sien! Ces pièces sont intitulées, l'une _le Despotisme oriental_, l'autre, autant que je puis m'en souvenir, _Épître à un bâtard ou à un enfant naturel_.
La plus originale des épigrammes de Masson est, sans contredit, celle qu'on trouvera dans mon troisième volume, et dans laquelle la Rome antique est opposée à la Rome moderne. Je l'ai retenue pour la lui avoir entendue réciter, et je l'ai envoyée, dix ou douze ans après, à la _Décade philosophique_, où elle a vu le jour pour la première fois, si quelque plagiaire ne s'en est pas antérieurement emparé. Tout était pour cet esprit caustique et morose matière d'épigrammes. Il en vit une même dans le sujet qui inspira au bon Ducis le poëme si touchant qu'il intitule _la Côte des deux Amans_. Voici l'épitaphe qu'il composa pour le héros qui, dans cette aventure, succomba sous le plus doux des fardeaux, et que j'ai retenue à la volée; je la crois inédite:
Il est mort en portant sa belle, Le pauvre amant qui gît ici! S'il eût été porté par elle, Il serait mieux, sa belle aussi.
Vers la même époque, je liai, non pas amitié, mais connaissance avec M. de Fontanes, depuis M. Fontanes qui, chargé de couronnes académiques, était désigné dès lors comme un des futurs continuateurs de notre gloire littéraire. Il jouissait à ce titre, dans la bonne compagnie, d'une estime que ne diminuait pas la circonspection avec laquelle il s'isolait au milieu de la révolution, car ce n'est que plus tard qu'il manifesta les opinions auxquelles il dut d'abord sa proscription, et puis sa fortune. Il se trouvait quelquefois en maison neutre avec moi et le baron de Clootz. L'exagération est une maladie contagieuse; je le sentais quand je discutais avec le cosmopolite que je viens de nommer, et mon royalisme n'était guère plus modéré alors que le jacobinisme de ce malheureux Prussien. Calme et froid, Fontanes riait entre nous deux aux dépens de tous les deux. Il avait raison; j'en ferais autant aujourd'hui. Nos premiers rapports datent de loin, comme on voit: bien que fondés sur une certaine conformité d'opinion, ils ne se changèrent pourtant pas en amitié. Nous nous perdîmes de vue pendant quelques années, puis nous nous retrouvâmes avec des opinions tout-à-fait conformes, et nous ne nous en aimâmes pas davantage. J'aurai occasion de revenir sur son chapitre.
Le baron de Clootz, dont il est ici question, était l'extravagant qui porta la parole au nom de la députation qu'à l'en croire le genre humain envoyait de toutes les parties du monde à l'Assemblée constituante pour la complimenter sur ses travaux; de là le sobriquet d'_Orateur du genre humain_ par lequel il était désigné. Il s'était affublé, lui, du prénom d'_Anarcharsis_, faisant tout à la fois allusion par là à sa patrie, qu'il regardait comme la Scythie moderne, à Paris où il voyait la moderne Athènes, et à lui barbare qui voyageait en Grèce pour se civiliser. Il avait bien choisi son temps et bien choisi son nom; les facteurs de la petite poste et les citoyens de la section, parodiant ce nom sans malice, l'appelaient _Canard-Six_.
Aussi extravagant en morale qu'en politique, _Anacharsis Clootz_ professait ouvertement l'athéisme. Ainsi que tout gouvernement, toute religion lui était insupportable, mais surtout la chrétienne. Au seul nom de son fondateur, il entrait en convulsion comme un romantique au nom de Racine, comme un hydrophobe à l'aspect d'un verre d'eau: c'était l'ennemi personnel de Jésus-Christ.
Robespierre, qui prit fait et cause pour ce dernier, envoya _Canard-Six_ à l'échafaud dans un même tombereau avec les Ronssin, les Vincent, les Hébert, les anarchistes les plus ignobles. Tout en faisant pitié, Clootz était encore ridicule au milieu de ces gens qui faisaient horreur.
CHAPITRE IV.
Mlle Contat.--Sa société.--M. Lemercier.--Vigée.--Desfaucherets.--Maisonneuve.--Florian.--Première représentation de _Lucrèce_.--Mlle Raucourt.
L'Assemblée constituante, à l'exemple de Lycurgue, s'était éloignée après avoir rempli sa laborieuse et périlleuse mission. Mais l'établissement de la constitution n'avait pas rétabli l'ordre; l'Assemblée législative ne s'occupait qu'à détruire cet acte qu'elle avait juré de maintenir. Les factions s'agitaient plus que jamais. Si l'on en excepte les ambitieux dont cette fermentation favorisait les espérances, la grande majorité des Français, déçue dans les siennes, gémissait entre les regrets du passé et la crainte de l'avenir. Quelques sociétés cependant, conservant leurs douces habitudes, cherchaient encore dans les lettres des plaisirs, ou plutôt des distractions à ces anxiétés toujours croissantes. Telle était la société de Mlle Contat. Laissons de coté les affaires publiques pour rentrer un moment dans le cercle qui se rassemblait autour d'elle: nous sommes en avril 1792; l'époque approche où des événemens terribles, événemens par le choc et sous le poids desquels la société française va se dissoudre, viendront le rompre et le disperser.
C'est à la date de la réception de _Lucrèce_ que se rattache celle de mes premiers rapports avec cette célèbre actrice. La conformité d'opinion contribua beaucoup à fortifier cette liaison. Invité à l'aller voir, je la trouvai entourée d'hommes aussi honorables que spirituels; là se réunissaient, une fois par semaine au moins, Vigée, Desfaucherets, Maisonneuve et Lemercier.
Le moins aimable et le moins remarquable de ces Messieurs n'était pas celui dont le nom termine cette liste. Fort jeune alors, il avait déjà composé un nombre d'ouvrages assez considérable pour équivaloir au produit d'une vie des plus longues et des mieux remplies; il semblait ne vivre que pour le travail, et cependant il ne négligeait pas la société. Cela se conçoit; il devait s'y plaire, car il y plaisait, car il y plaisait beaucoup, soit par le charme de son esprit, soit par la singularité de ses doctrines, dont la hardiesse, qui nous étonnait fort à cette époque, passerait aujourd'hui pour timidité. Ses propositions nous semblaient tant soit peu hétérodoxes; mais il les exposait d'une manière si ingénieuse, mais il les défendait d'une manière si piquante, mais il en supportait la critique avec tant de bonne grâce qu'on eût été presque fâché de le convertir et de lui faire abjurer des systèmes qui fournissaient un aliment perpétuel à la conversation la plus amusante.
Notez, au reste, que ces systèmes, dans lesquels il a composé _Pinto_, drame si spirituel, ne l'ont pas empêché de faire _Agamemnon_.
Vigée aussi avait de l'esprit, mais il n'en avait pas assez pour se garder du bel esprit. Sa conversation tant soit peu apprêtée, son ton tranchant et dogmatique prévenaient d'autant plus contre lui que la portée de son talent, qui se renfermait dans un cadre assez étroit, et s'appliquait moins à l'imitation de la nature qu'à celle des manières de la société dite _bonne_, ne justifiait pas suffisamment le ton de supériorité qu'il affectait quelquefois dans la discussion; sujet à plus d'un genre de prétention, enclin à la fatuité, et même au pédantisme, qui est encore de la fatuité, il était assez irritable et passablement susceptible; mais, avec tout cela, bonhomme, homme de coeur, et rachetant quelques petits défauts par d'essentielles qualités.
Je suis d'autant plus fondé à le dire que, dans nos fréquens rapports, j'ai eu avec lui plus d'une bisbille, provoquée par mes défauts autant que par les siens, mais toujours raccommodées par ces qualités-là. C'est pour le prouver que je veux raconter ce qui suit.
En 1799, Legouvé et moi nous coopérions avec lui à la confection d'un recueil périodique intitulé: _Veillées des Muses_. L'époque n'était pas très-favorable aux entreprises de ce genre. Tout aux intérêts politiques, le public prêtait alors presque aussi peu d'attention à la littérature qu'aujourd'hui. Notre affaire n'était pas en état de prospérité, à beaucoup près. Vigée, qui par son âge avait le droit de nous donner des conseils, ne nous les épargnait pas, et, malgré le ton qu'il y mettait, nous ne lui en savions pas mauvais gré; nous l'acquittions sur la question intentionnelle. Un soir, au Théâtre-Français, comme je me promenais derrière la scène, il arrive, m'aborde et met la conversation sur l'objet de notre commun intérêt. «Je fais du mieux que je puis et le plus que je puis, lui répondis-je. Remarquez que je fournis exactement ma tâche, et que je m'étudie à varier les sujets de mes articles.--Je le sais bien, me répliqua-t-il; mais peut-être y aurait-il encore quelque chose de mieux à faire.--Indiquez-le-moi, mon cher, et je le fais sur-le-champ.--Eh mais! vous devez me comprendre.--Qu'est-ce encore? expliquez-vous.--Eh mais! vous me comprenez bien; c'est...--Qu'est-ce enfin?--C'est _brrr_.» (Je ne sais trop comment figurer ici le bruit inarticulé qu'il faisait en imprimant un mouvement rapide à sa langue appuyée contre la voûte de son palais; ce bruit, qui ressemblait assez à celui des moineaux qui s'envolent, me portait à croire qu'il en était ainsi de ses idées, et que la difficulté qu'il avait à les recueillir le portait à recourir à cette onomatopée). «Expliquez-vous plus clairement, lui dis-je.--Ceci est pourtant bien facile à comprendre.--Pas si facile que vous croyez.--Je le conçois, pour peu qu'on n'y mette pas de bonne volonté.--Je suis plein de bonne volonté, je vous l'assure, mais mon intelligence n'égale pas ma bonne volonté.--Comment?--Je ne comprends pas ce que signifie _brrrr!_--_Brrrr!_ signifie qu'il faut recourir à des moyens nouveaux.--Mais ces moyens quels sont-ils? Je crois connaître à peu près tous les mots de notre langue; _brrrr!_ est un mot inconnu pour moi; je ne le trouve dans aucun dictionnaire. De grâce, substituez-y une périphrase.--Vous me persifflez!--Non, je vous jure, mais je voudrais m'instruire, et savoir précisément ce que signifie _brrrr!_--C'est une leçon que vous demandez?--Oui.--Eh bien! sortons, je vous la donnerai à dix pas d'ici,» réplique mon homme qui graduellement s'était échauffé au point de ne pouvoir plus se contenir, et qui se fâchait d'autant plus que je riais davantage. «J'accepte volontiers cette proposition, si vous vous engagez à me donner en route la première leçon dont j'ai besoin, si vous me promettez de m'apprendre au juste le sens et la valeur de _brrrr!_--Encore! c'en est trop: sortons.--Sortons.»
Nous sortions, lui étouffant de colère, moi étouffant de rire, quand nous rencontrons Laya et Legouvé. «Il nous faut des témoins, dit Vigée; ces messieurs nous en serviront.--Des témoins! à propos de quoi? s'écrie Legouvé; est-ce qu'il est question de se battre?--Il est question, dit Vigée en me désignant, d'avoir raison de monsieur, qui, depuis une heure, se moque de moi.--Vous voulez que je vous donne un démenti; je n'aurai pas ce tort-là.--Vous l'entendez, Messieurs.--De quoi s'agit-il donc? dit Laya.--De rien, en vérité, mes amis. M. Vigée, qui d'ordinaire me donne des avis excellens, et d'ordinaire aussi les exprime en termes très-clairs, pense que, pour mettre en crédit les _Veillées des Muses_, il faut faire des articles d'un genre nouveau, genre qu'il désigne par le mot _brrrr!_ Ne comprenant pas trop ce que signifie ce mot _brrrr!_ je le prie de me donner une leçon de grammaire; il me propose une leçon d'escrime: est-ce ma faute?--La patience d'un saint n'y tiendrait pas; marchons, poursuit Vigée.--Marchons, mon cher ami; mais, chemin faisant, donnez-moi, par grâce, la définition de ce _brrrr!_ Si vous me tuez, je mourrai satisfait; et je serai satisfait aussi si je vous tue, car j'aurai appris quelque chose de neuf, quelque chose que je ne puis apprendre que de vous, car vous seul savez positivement ce que _brrrr!_ veut dire.»
Tout en parlant ainsi, nous étions descendus dans la cour du Palais-Royal; autre rencontre. Desfaucherets nous croise. Même question, même explication. «En conscience, dit-il, en s'efforçant de garder son sérieux, voulez-vous donner suite à cette affaire? Pensez-vous, dit Laya, que le public apprendra sans rire que deux amis se seront battus pour une cause pareille?--Ce n'est pas moi, répliquai-je, qui demande le combat; je ne demande qu'une explication, celle de _brrrr!_--Finissons, dit Legouvé. Si je vous ai accompagnés jusqu'ici, ce n'est certes pas dans l'intention d'assister à un duel, mais dans l'espérance de rompre une dispute, qui, si elle se fût prolongée sur le théâtre, aurait fini par placer la comédie derrière la toile. Donnez-vous la main, que cela finisse, et allons souper ensemble.--Vous avez raison, reprit Vigée, dont le grand air avait rafraîchi la tête assez incandescente de sa nature, et que de plus échauffaient ce soir-là quelques verres de vin de Champagne; il serait ridicule de se battre pour un pareil sujet; mais il serait ridicule aussi de souper ensemble.--Quand on n'a ni faim ni soif, répliquai-je; eh bien! j'en appelle à Philippe à jeun. Demain, à déjeuner.»
Le déjeuner eut en effet lieu le lendemain; les fonds du journal en firent les frais. Il fut très-gai; et il aurait fourni l'article demandé par Vigée, l'article _brrrr_, si un de nous avait eu l'esprit d'y insérer seulement un procès-verbal exact de la querelle que je viens de raconter.
Puisque je suis sur l'article Vigée, encore une petite anecdote où il figure aussi plaisamment au moins que dans celle qu'on vient de lire, et après je n'en parlerai plus que sérieusement, si j'ai encore occasion d'en parler.