Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même

Part 9

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Ordinairement, personne n'était admis à la répétition générale, sauf toutefois quelques gens de la cour, à qui on ne pouvait refuser cette faveur: cette fois pas un ne se présenta; le maître souverain avait fait mauvaise mine au musicien, personne de la cour ne se serait avisé d'aller écouter sa musique.

--Tant mieux, dit Lully, me voilà débarrassé de tous ces beaux donneurs de conseils, et mon affaire n'en ira que mieux.

Cependant, au milieu de la répétition on vint l'avertir que quelqu'un qui refusait de dire son nom demandait à lui parler.

--Je n'ai pas le temps, dit le musicien; qu'il m'envoie dire qui il est pourtant, et nous verrons alors.

Un instant après on lui apporta un petit morceau de papier bien gras et bien sale, où étaient écrits ces trois mots: Un ancien ami.

--Eh bien! dit Lully, répondez que je n'ai pas d'amis les jours de répétition générale, un autre jour...

Puis, il oublia tout à fait cet incident. Le lendemain, jour de la première représentation, comme il montait au théâtre, on lui remit encore un billet d'une tournure à peu près aussi élégante que celui de la veille et ainsi conçu: «Tu n'as pas voulu me voir hier, je t'attendrai ce soir à la fin de ton opéra;» pas de signature et fort peu d'orthographe. A ce dernier signe, Lully crut un instant que ces mots lui étaient adressés par quelque grand seigneur, mais le papier chiffonné et mal plié où ils étaient tracés lui fit abandonner cette idée; il roula la missive entre ses doigts, la jeta à terre et n'y pensa plus.

La salle commençait à se garnir, mais bien des vides s'y faisaient pourtant remarquer. Les places occupées ordinairement par les personnes de la cour restaient toutes vides. Les bons bourgeois venaient en foule, toutes les places inférieures et supérieures étaient envahies; mais les derniers venus remportaient leur argent, quand on leur disait à la porte qu'il ne restait plus de place qu'aux bancs du théâtre et aux premières loges; pas un n'aurait eu l'audace de se montrer à ces places qu'occupaient ordinairement les personnes titrées, et l'on aimait mieux s'en retourner chez soi. Le public parut d'abord surpris de cette solitude inaccoutumée. Lully avait beaucoup de talent, par conséquent il ne manquait pas d'ennemis; on répandit bientôt le bruit qu'il était tout à fait disgracié, que le roi l'avait chassé de sa présence, et avait défendu à toute la cour de mettre les pieds à son théâtre. Peu s'en fallut que ceux qui assistaient à l'opéra ne se crussent compromis par leur seule présence; quelques bourgeois timorés essayèrent même de sortir; mais comme on refusa de leur rendre leur argent, ils aimèrent encore mieux risquer leur sûreté personnelle que de perdre leurs 40 sous. C'est en présence d'un public ainsi disposé que la superbe _Armide_ allait se représenter.

Le prologue, tout à la louange de Louis XIV, comme de raison, fut, on ne peut pas mieux reçu. Le choeur si gracieux,

Dès qu'on le voit paraître. De quel coeur n'est-il pas le maître?

fut accueilli par des applaudissements unanimes; là, on pouvait approuver sans se compromettre, et le sens des paroles servait de prétexte pour rendre justice au charme de la musique. Mais, passé le prologue, les marques de satisfaction devinrent plus rares. La fameuse le Rochois, qui remplissait le rôle d'_Armide_, était petite de taille, avait la peau noire et la figure assez commune. Elle paraissait dans le premier acte entre les deux plus belles actrices, et de la plus riche taille qu'on eût encore vues sur le théâtre, les demoiselles Moreau et Desmâtins, qui lui servaient de confidentes. Mais dès le moment où la demoiselle le Rochois ouvrit les bras et leva la tête d'un air majestueux en chantant:

Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous, L'indomptable Renaud échappe à mon courroux;

ses deux confidentes furent éclipsées; on ne vit plus qu'elle sur le théâtre qu'elle paraissait remplir; elle fut sublime dans tout son rôle.

Au moment où elle s'anime pour poignarder Renaud, on vit tout le monde saisi de frayeur, demeurer immobile, l'âme tout entière dans les oreilles et dans les yeux, jusqu'à ce que l'air de violon, qui finit la scène, donnât permission de respirer. Alors les spectateurs, reprenant haleine avec un bourdonnement de joie et d'admiration, se sentirent transportés unanimement, mais pas un applaudissement ne se fit entendre, personne n'osa donner le signal, et l'opéra finit de la manière la plus froide en apparence qu'on puisse imaginer.

Lully était désolé. «Me serais-je trompé? pensait-il. Mon génie serait-il éteint? Ne saurais-je plus communiquer mes sensations au public par le secours de ma musique? Non, cependant: je sens quelque chose en moi qui me dit que j'ai fait aussi bien, mieux peut-être qu'à l'ordinaire.» Il descendait lentement l'escalier du théâtre, lorsqu'il se sentit tiré par la manche. Il prit d'abord pour un pauvre l'homme assez mal vêtu qui cherchait à attirer son attention.

--Laissez-moi, lui dit-il avec humeur, je ne puis rien faire pour vous.

--Baptiste, lui dit cet homme, je t'ai écrit que je viendrais te voir après ton opéra. Arrête-toi un instant au moins, ne me reconnais-tu pas?

Lully chercha en vain à rappeler ses souvenirs.

--C'est juste, continua l'inconnu, il y a bien près de quarante ans, et toi-même, si je ne l'avais entendu nommer, je ne t'aurais jamais reconnu; nous nous aimions bien autrefois, cependant; te souviens-tu de Petit-Pierre?

--Petit-Pierre, s'écria Lully, il serait possible, vous seriez?... Tu serais?... Oh! non, cela ne se peut pas, il doit être mort depuis si longtemps; ne m'avoir pas donné de ses nouvelles, vous me trompez, vous n'êtes pas Petit-Pierre.

--Vous en doutez encore? Eh bien! rappelez-vous notre dernière entrevue, c'était en 1647; je fus cependant fouetté et chassé, qui plus est, pour vous, vous ne pouvez pas l'avoir oublié?

--Oh! non, certes, je me le rappelle parfaitement. Oui, oui, je te reconnais maintenant; viens, viens chez moi, nous causerons, nous nous raconterons tout ce qui nous est arrivé, notre bon temps, celui où nous avions quinze ans; viens, mon pauvre Pierre.

Et M. de Lully prit par-dessous le bras le pauvre homme dont le costume ne pouvait guère faire soupçonner l'intimité qui régnait entre lui et le célèbre musicien; il ne pensait déjà plus au peu de succès de son ouvrage, mille souvenirs venaient l'assaillir en foule, et à peine se fut-il enfermé avec son compagnon qu'il lui dit:

--Voyons, parlons de notre jeune temps, car j'y voudrais être encore.

--Comment toi, reprit Petit-Pierre, tu es riche, considéré, entouré de tout ce qui peut rendre la vie agréable, et tu regrettes le temps où nous écumions les marmites dans les cuisines de mademoiselle de Montpensier?

--Certainement, répondit Lully, car alors j'avais quinze ans, et j'en ai aujourd'hui cinquante-trois. Pauvre enfant, amené à dix ans de Florence à Paris, le duc de Guise me donna comme un joujou à mademoiselle de Montpensier; j'étais assez gentil, je savais à peine quelques mots de français, et mon baragouin amusait singulièrement ma noble maîtresse; mais au bout de six mois, je parlais aussi bien français que tous les enfants de mon âge: je n'avais plus d'originalité, j'étais absolument comme tout le monde. On se dégoûta de moi, et ne sachant que faire du jouet qui avait passé de mode, on me relégua dans les cuisines où je te connus. Te rappelles-tu les bons tours que nous jouions à notre chef et même au maître d'hôtel? te souviens-tu du vin que nous allions boire en cachette?

--Je crois bien, poursuivit Petit-Pierre; et ces six bouteilles que nous volâmes ensemble et que j'allai vendre pour ton compte, pour t'acheter un violon?

--Certainement, continua Lully, ce fut là la source de ma fortune. Je m'exerçais seul sur cet instrument, dont j'avais reçu les premières leçons dans mon pays, d'un bon cordelier, qui m'avait aussi appris à jouer un peu de la guitare.

--Le dernier jour où nous nous vîmes, reprit Petit-Pierre, fut celui où l'on nous avait chargés tous deux de veiller sur le rôti de la princesse. Ennuyé de tourner la broche depuis une demi-heure, tu allas chercher ton violon; moi j'étais en extase à t'écouter, et puis tout à coup un grand seigneur parut derrière nous, il t'emmena, et je ne t'ai plus revu. Mais pendant que je t'admirais de toutes mes oreilles, le rôti avait brûlé, et quand le chef revint, j'eus le fouet et je fus chassé à l'instant même.

--Le grand seigneur qui m'emmenait était le comte de Nogent, continua Lully, des appartements il avait entendu mon violon, et attiré par ses accords, il était descendu jusqu'à notre rôtisserie; il me mena à la princesse, qui parut fort surprise de mon talent. On me donna un maître, je devins habile en peu de temps, et je fus maître à mon tour.

J'avais à peine 19 ans, que le roi voulut m'entendre et me retint à la cour; il créa une nouvelle bande de violons, dont on me donna l'inspection; enfin j'eus du talent et du bonheur, et tu vois où je suis arrivé. Mais toi, qu'es-tu devenu?

--J'entrai, répondit Petit-Pierre, au service d'un seigneur anglais qui retournait dans son pays, je n'étais qu'un marmiton, qu'un galopin, comme on nous appelait en France; mais en Angleterre, je passai pour un très-bon cuisinier. Je suivis mon maître partout, même en Italie, à Florence, où il vient de mourir, en me laissant 800 livres de pension. J'entendais souvent parler de M. de Lully, et j'osais à peine croire que ce fût mon pauvre Baptiste. Aussi ce n'est qu'en tremblant que je t'ai écrit hier, et je n'ai osé signer; j'avais peur que tu ne voulusses pas me recevoir.

--Oh! tu m'avais mal jugé, tu es et tu seras toujours mon ami. Mais j'y pense, tu reviens d'Italie, tu dois avoir entendu de la musique dans ce pays. Je veux te faire juge de la mienne, et tu pourras te vanter d'avoir été traité comme jamais prince ne l'a été. Je ferai jouer mon _Armide_ pour toi, pour toi seul; nous l'écouterons ensemble et tu me diras ce que tu en penses. Mais à ton tour, je veux que tu me donnes un plat de ton métier.

--Avec grand plaisir, reprit Petit-Pierre, car j'ai du talent à présent, je suis bon cuisinier, et je possède à fond la cuisine française et italienne.

--L'italienne aussi, s'écria Lully; ah! mon ami, viens que je t'embrasse. Pas un de ces damnés empoisonneurs de Paris n'est en état de faire un macaroni qui ait le sens commun.

--Sois tranquille, répondit Petit-Pierre, tu auras des macaroni, des ravioli, de la polenta, tout ce que tu voudras.

--A demain, lui dit Lully en le reconduisant, nous dînerons ensemble au cabaret du Cerceau-d'Or, puis nous irons voir _Armide_, et nous reviendrons ici manger le souper que nous accommoderons ensemble.

Le lendemain tous les acteurs de l'Opéra avaient été prévenus qu'on ferait une représentation où le public ne serait pas admis. Lully leur présenta Petit-Pierre comme un grand seigneur italien, grand amateur de musique, et chacun s'inclina devant le cuisinier; puis Lully et son ami allèrent s'installer au milieu du parterre, et la pièce commença. Petit-Pierre parut enchanté, et Lully, charmé d'être si bien apprécié par son ancien camarade, ne put s'empêcher de s'applaudir lui-même. «Bravo! bravo! Lully, criait-il à la fin de chaque morceau, tu n'as jamais rien fait de si beau et tu es un grand homme!» Les acteurs jouèrent en conscience, et le musicien leur fit de grands compliments, auxquels ils répondirent de leur côté; ce fut un triomphe de famille, et Lully se retira plus ravi de s'être rendu justice que si toute la cour l'était venue applaudir.

De retour chez lui, il s'enferma dans une chambre avec Petit-Pierre qui avait préparé tous ses ustensiles de cuisine, et le compositeur aida le cuisinier dans toutes ses préparations culinaires; puis ils se mirent tous deux à table, et firent tellement honneur au festin, qu'au bout d'une heure ils étaient complétement gris. Les deux amis pleuraient de tendresse, et s'embrassaient avec une effusion de coeur admirable; ils se prodiguaient les louanges à l'envi.

--Ah! quelle admirable musique, s'écriait Petit-Pierre!

--Quel délicieux macaroni! répondait Lully.

--Que c'était beau! reprenait Petit-Pierre.

--Que c'était bon! continuait Lully.

--M. de Lully, vous êtes un bien grand musicien.

--M. de Petit-Pierre, vous êtes un bien habile cuisinier.

--Nous sommes deux bien grands hommes.

--Oui, certes, et bien faits pour s'apprécier mutuellement.

--Et pour boire à la santé l'un de l'autre.

Et l'on rebuvait de plus belle: cet agréable passe-temps occupait tellement les deux amis, qu'ils n'entendaient pas que depuis cinq minutes on heurtait violemment à la porte. Cependant Petit-Pierre crut entendre quelque chose, et dit à Lully:

--Je crois qu'on frappe. Faut-il ouvrir?

--Qu'est-ce que ça me fait, lui répondit Lully, que que tu ouvres ou que tu n'ouvres pas? on finira par entrer, on enfoncera la porte.

--Eh bien! n'ouvrons pas; ce n'est pas la peine de nous déranger.

Ainsi que le prévoyaient les deux ivrognes la porte ne tarda pas à céder aux efforts de ceux qui la poussaient du dehors, et un groupe de jeunes seigneurs se précipita dans l'appartement à travers les bouteilles, les plats et les casseroles.

--Qu'est-ce que tout cela? dit l'un d'eux à Lully, ne peux-tu ouvrir à ceux qui t'apportent de bonnes nouvelles?

--Je ne connais pas d'autres bonnes nouvelles, répondit le musicien, que d'avoir retrouvé mon ami Petit-Pierre.

--Qu'est-ce que c'est que Petit-Pierre?

--C'est, continua Lully, un grand seigneur italien qui fait à merveille le macaroni, et qui va m'enseigner la cuisine.

--A condition que tu me montreras la musique, interrompit Petit-Pierre.

--C'est juste, repartit Lully, je te ferai compositeur, et tu me rendras cuisinier.

Les nouveaux arrivés s'aperçurent facilement de l'état d'ivresse de leur hôte; un d'eux, pensant le dégriser, lui dit à l'oreille:

--Nous venons de la part du roi!

--Est-ce que j'en veux, du roi? reprit Lully, il ne se connaît seulement pas en musique! ce n'est pas comme mon ami Petit-Pierre, ce n'est pas lui qui se ferait jouer un opéra de Lalande.

--Vous vous trompez, M. de Lully, lui dit un des seigneurs, en s'avançant, le roi se connaît parfaitement en musique; car il nous envoie vers vous pour vous faire compliment de votre _Armide_. Il a appris son peu de succès, mais il vient de savoir aussi que vous vous étiez fait jouer cet ouvrage pour vous seul, et que vous l'aviez applaudi avec transport: comme Sa Majesté pense que vous vous y connaissez mieux que personne, elle s'en est rapportée à votre jugement, et elle veut entendre votre _Armide_ le plus tôt possible: voilà ce qu'elle nous a chargés de vous dire.

--Vive le roi! s'écria Lully. Ah! messeigneurs, pardonnez-moi ce que j'ai pu dire contre un si grand maître, contre un prince si éclairé: c'est l'état où m'a mis ce vaurien de Petit-Pierre; il faut absolument que je m'en débarrasse: si quelqu'un de vous veut un excellent cuisinier...

--Je le prends sur ta recommandation, s'écria l'un des courtisans, je fais comme le roi, je m'en rapporte à ton jugement, et je sais que tu te connais aussi bien en cuisine qu'en musique. Mais tu ne te griseras plus avec lui?

--Oh! jamais, je vous le jure, répondit Lully.

Puis il ajouta tout bas à Petit-Pierre:

--Quand tu voudras, nous recommencerons, mais chez toi: là au moins on ne viendra pas nous déranger.

La deuxième représentation d'_Armide_ eut un succès prodigieux; jamais ouvrage de musique n'eut une telle durée, car il fut représenté pendant quatre-vingts ans avec un égal succès; mais Gluck vint enfin faire une révolution musicale, et le chef-d'oeuvre de Lully fut tout à fait oublié. Malgré ses incontestables beautés, l'_Armide_ de Gluck ne se joue plus beaucoup.

Durera-t-elle plus longtemps que celle de Lully? Nous le saurons dans trente ans.

UN DÉBUT EN PROVINCE

Les Parisiens ne comprennent pas l'importance des débuts dans les villes de province. Peu importe à l'habitant de Paris qu'un acteur tombe ou réussisse, qu'il soit engagé ou non: si l'acteur lui déplaît, il ira dans un autre théâtre où les sujets seront plus de son goût, le directeur de Paris peut engager à son gré des artistes peu aimés du public, parce qu'à Paris le public se divise entre vingt théâtres, et la concurrence suffit pour forcer les directeurs à une bonne composition de troupe. Celle de l'Opéra-Comique, par exemple, est très-faible, à part quelques sujets; établissez un second théâtre de ce genre, et les talents ne manqueront plus. En province, au contraire, le public se montre très-difficile pour les débuts; il faut que trois fois, et dans des rôles différents, un acteur réussisse pour être définitivement admis; l'on conçoit de quel intérêt il est pour les habitués du théâtre de ne pas recevoir légèrement un acteur. Une fois les trois débuts terminés, et l'admission prononcée, en voilà pour un an: le public n'a plus le droit de se plaindre, l'acteur qu'il a accueilli doit forcément lui plaire, et il lui faut l'endurer jusqu'au renouvellement de l'année théâtrale. Aussi les débuts sont-ils un événement important, même dans les plus grandes villes: à cette époque de l'année, on ne parle que de cela dans les cafés, dans les réunions; la politique, les commérages, les petites intrigues, tout est oublié; les débuts, voilà la grande affaire, l'unique occupation des oisifs, et il n'en manque pas en province; les partis se dessinent, l'un applaudit l'Elleviou; la première chanteuse et la Dugazon ont aussi leurs partisans et leurs détracteurs. Le jour de l'ouverture du théâtre, le parterre se partage en deux camps; on n'a pas encore entendu les artistes, et déjà il y a cabale pour ou contre eux: on ne les juge encore que sur leur physique, parce qu'on a été les examiner au café de la Comédie: leurs mises, leurs habitudes, leur conversation, tout a été un objet d'étude et a contribué à prévenir le jugement des habitués.

On voit quelquefois un acteur qui n'a pas le moindre talent, et que le parterre soutient toujours en dépit des loges et de la galerie, parce qu'il est ce qu'on est convenu d'appeler un bon enfant.

Être un bon enfant peut se traduire ainsi pour un acteur de province: c'est d'abord se lier facilement avec les jeunes gens de la ville, savoir force anecdotes et calembours, ne jamais se faire prier pour les raconter ni pour accepter un petit verre de quelque part qu'il vienne, et le rendre à l'occasion; être fort au billard et aux dominos, et cependant se laisser quelquefois gagner; être de toutes les parties de garçon, si c'est dans une province éloignée, parler le patois du pays, traiter de bégueules et de chipies les actrices qui se conduisent convenablement, gratifier d'une épithète un peu moins sucrée, celles qui agissent différemment; tenir ses connaissances au courant de toutes les nouvelles, de toutes les intrigues du théâtre, et se laisser tutoyer par le plus de monde possible: il n'est pas mauvais non plus d'être un peu crâne et de savoir bien tirer l'épée. Avec cela, un acteur devient quelquefois, en peu de temps, l'idole du parterre et l'effroi de son directeur: les habitués des loges finissent par s'accoutumer à lui, et bientôt il devient un meuble attaché au théâtre, et imposé à toutes les directions qui se succèdent: il est toujours choyé et fêté par ses camarades, car il ne fait pas bon l'avoir pour ennemi: c'est le joli coeur de la troupe, l'enfant chéri du parterre, et tout lui est permis dans les circonstances difficiles et malheureusement trop fréquentes en province, où la direction se trouvant en contact avec le public, souvent les régisseurs et le directeur lui-même, accueillis par des huées et des sifflets, n'ont pu parvenir à se faire entendre: c'est alors à notre comédien qu'on a recours: on connaît son influence, on sait combien il est aimé, et l'on ne doute pas que sa médiation ne soit toute-puissante: il se fait d'abord un peu prier, puis enfin il consent à paraître. A son entrée sur le théâtre il salue avec aisance au milieu d'une triple salve d'applaudissements: il ne vient pas prendre la défense de la direction dont il est le premier à reconnaître les torts, il proteste de son profond respect pour le public, ce qui fait toujours le meilleur effet, parce qu'il n'y a pas de goujat dans la salle qui ne soit très-flatté de voir un acteur protester de son respect pour le public dont il est une fraction: puis notre comédien ajoute qu'il ne vient que comme conciliateur, qu'il espère que l'indulgence qu'on lui accorde ordinairement s'étendra sur son camarade ou sur son directeur: bref, la difficulté s'aplanit, et quand il rentre dans la coulisse, il est embrassé, remercié, porté en triomphe, et ce jour-là le directeur est enchanté de l'avoir pour pensionnaire: peu s'en faut qu'il ne lui offre de l'augmentation pour l'année prochaine.

Mais nous voici bien loin des débuts, hâtons-nous d'y revenir.

C'était dans les derniers jours du mois d'avril 1823, qu'un grand jeune homme de vingt à vingt-cinq ans faisait son entrée dans la ville du Havre, escorté d'une jolie petite fille de cinq à six ans. On n'aurait jamais pu croire qu'il fût le père de cette jolie enfant, si elle n'avait eu soin d'accompagner chacune de ses questions d'un _mon papa_, qui ne laissait aucun doute sur leur lien de parenté. Notre jeune homme venait au Havre pour tenir l'emploi des Martin, si important dans le répertoire d'opéra-comique. C'était la première ville de France où il allait jouer. Récemment échappé des choeurs de l'Opéra, des Bouffes et de Feydeau, il avait été essayer sa jolie voix à La Haye d'abord, puis dans quelques villes de la Suisse, où il avait obtenu de grands succès; mais ses triomphes, dans les petites localités, ne le rassuraient pas sur le sort qui lui était réservé dans une ville plus considérable, au Havre surtout où le public passe pour être presque aussi exigeant que celui de Rouen, où, au dire des artistes, on trouve le parterre le moins facile à contenter de toute la province.

Aussi n'était-ce pas sans émotion qu'il arrivait dans cette ville, où son avenir allait se décider peut-être pour toujours; mais à vingt-trois ans, les rêves de l'imagination sont toujours riants: pourquoi n'en est-il plus de même dix ans plus tard? Et puis, il était artiste dans l'âme, et la conscience de son talent le soutenait: il se rappelait l'effet qu'il avait produit dans quelques-uns de ses rôles, le plaisir que sa belle voix avait fait éprouver à ses auditeurs, et c'était moins le public qu'il craignait que ses nouveaux camarades qui lui étaient tout à fait inconnus, et dont il redoutait les cabales et les prétentions. Son physique était fort agréable: il avait une figure charmante, était droit, bien fait, mais d'une taille un peu trop élancée: et comme il était fort maigre, il paraissait encore plus grand, il n'y avait eu à l'Opéra-Comique que Féréol qui fût à peu près de la même grandeur que lui, et il paraissait fort curieux de voir ses nouveaux camarades, espérant en rencontrer quelqu'un d'une taille au moins approchant de la sienne.