Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même
Part 6
Je sors alors, et je m'achemine vers l'Opéra ou l'Opéra-Comique, et je me sature jusqu'à mon coucher de vraie musique qui n'ait aucune analogie avec la musique d'amateurs. J'ai soin de me placer dans quelque coin bien obscur, pour être isolé le plus possible; car les amateurs vous poursuivent partout, et il y en a qui ont l'habitude de battre la mesure (presque toujours à contre-temps) ou de chantonner avec les acteurs: ces gens-là me crispent les nerfs et me font d'un plaisir un supplice.
Je me suis brouillé avec toutes mes connaissances qui avaient des familles musiciennes, et je n'ai conservé de relations qu'avec un huissier retiré, entièrement étranger aux beaux-arts, du moins à ce que je croyais. Mais le traître vient de rompre le dernier lien qui me rattachait à l'humanité, il s'est fait amateur, et cela sans savoir une note de musique, et qui pis est, il m'a entraîné dans un horrible repaire où l'on râcle, où l'on souffle, où l'on écorche les oreilles et les musiciens de la façon la plus atroce, le tout pour cent sous par mois. Ecoutez le récit de mon malheur:
Il n'y a pas tout à fait quinze jours, que mon vieil huissier m'invita à venir partager son dîner. C'était la première fois qu'il me conviait, et, bien qu'il m'eût prévenu que c'était un dîner d'ami, j'aurais été fort en droit de lui dire en sortant de table: Je ne me croyais pas si fort votre ami; mais, comme cela n'est que le moindre des maux qui m'attendaient dans cette fatale soirée, je ne veux pas trop m'appesantir sur cette première calamité.
Le repas terminé, je m'apprêtais à quitter la chambre, sans feu, et éclairée d'une seule bougie (c'est par pudeur que je dis bougie), où nous avions dîné, pour aller à l'Opéra entendre _Robert le Diable_, quand mon vieux scélérat d'ami, me retenant par le pan de mon habit:
--Et pourquoi, diable! vous sauver si vite? ne pouvez-vous pas me consacrer une soirée tout entière? Vous vous imaginez, peut-être, que je n'ai pas songé à vous ménager un après-dîner agréable? Je vous ai réservé une surprise pour ce soir, laissez-moi le temps de prendre mon chapeau, laissez-vous conduire; et si vous n'êtes pas content, vous serez bien difficile.
Je le laisse agir. Nous sortons, et nous arrivons rue des Petits-Champs.
--Maintenant nous allons attendre la voiture, me dit mon huissier.
--Quelle voiture? pour où aller?
--Mon jeune ami, laissez-moi faire. Je vous le répète, quand vous y serez, vous serez enchanté.
Après avoir attendu un quart-d'heure à la pluie et au froid, nous voyons, enfin venir de loin une de ces voitures monstres qui, la nuit, s'annoncent en faisant flamboyer leurs deux gros yeux rouges, bleus ou jaunes. Nous montons. Je donne mes six sous, ainsi que mon compagnon de voyage, m'abandonnant à ma destinée, que je ne sais quel pressentiment me faisait cependant redouter. Après une demi-heure de marche, l'omnibus s'arrête: nous descendons.
--Où sommes-nous?--Rue de la Harpe.
Singulier quartier pour une partie de plaisir! Nous sommes devant une grande vilaine maison, bien haute, bien noire et bien sale, comme toutes celles qui l'avoisinent.
--Voyez-vous cette lumière au quatrième? c'est là que nous allons, me dit mon guide.
Je le suis: nous montons à tâtons un escalier bien roide qui nous conduit enfin devant une porte faiblement éclairée par une veilleuse placée sur une planche voisine, et je lis ces mots écrits en grosses lettres: Concert. Ici, je l'avoue, les jambes me manquèrent, et sans cette faiblesse peut-être aurais-je cédé à une horrible inspiration du démon qui me vint tout à coup. J'eus une irrésistible envie de précipiter mon malencontreux ami en bas des quatre étages; mais la vertu l'emporta: je me contins, et je me contentai de m'enfoncer les ongles dans la paume de la main, quand j'entendis ce nouveau Méphistophélès me dire avec un rire de triomphe:
--Hein! vous ne vous attendiez pas à cela?
La porte s'ouvrit devant nous, et j'entrai. Je ressentis alors en moi une de ces révolutions bien naturelles au coeur de l'homme. A cette inquiétude mortelle qui vous possède à l'approche d'un grand danger, succède tout d'un coup cette courageuse résignation qu'on éprouve quand le danger est venu. Il n'y avait plus moyen de l'éviter; je pris le parti de rire de mon malheur, et de jouer le rôle d'observateur, pour pouvoir au moins tenir mes concitoyens en garde contre une pareille infortune. La première pièce où nous entrâmes n'avait rien de particulier; mais la seconde était fort remarquable: au milieu était un piano couvert de partitions et de parties d'orchestre; des pupitres étaient disposés tout autour, et contre les murs étaient appendus toutes sortes d'instruments des plus aigus aux plus graves. Une douzaine d'individus étaient déjà réunis dans cette salle. A notre entrée, ce furent des acclamations unanimes: Ah! c'est M. Vincent; bonjour donc, monsieur Vincent; quel plaisir de vous voir, etc. Les poignées de mains et les félicitations venaient de toutes parts à mon compagnon qui ne savait auquel entendre.
Après toutes ces politesses sur l'assurance que le concert ne commencerait pas avant une heure, j'entraînai mon ami Vincent dans un petit coin, et voici les détails qu'il me donna sur l'assemblée où nous étions:
--Cette réunion a plus de trente années d'existence. C'est un fonds qui s'achète et se trafique comme tout autre genre de commerce. Ici, pour 5 fr. par mois tout amateur, de quelque instrument qu'il joue, peut venir une fois par semaine faire la partie dans les ouvertures et symphonies qu'on exécute. On fournit aux exécutants la musique et les instruments, que vous voyez tapisser cette chambre. On est chauffé, éclairé, et l'on peut même amener un ami.
--Mais, lui dis-je, que venez-vous faire ici, vous?
--Moi, je viens faire ma partie.
--Vous jouez donc de quelque instrument?
--D'aucun, je ne sais même pas lire la musique, et voilà justement d'où vient la considération que chacun me témoigne ici. J'ai soin de ne jamais me mettre qu'à un pupitre où il y ait au moins deux instrumentistes.
Le chef d'orchestre est un assez bon musicien qui reconnaît parfaitement ceux qui font ce que vous appelez des brioches. Comme je me contente de faire semblant de jouer, il ne m'a jamais remarqué comme coupable d'un pareil méfait, et je passe ici pour être d'une très-grande force. Vous me demanderez pourquoi je viens ici? C'est parce qu'il y fait chaud, que cela ne coûte pas cher, et que la considération dont je jouis me fait plaisir. La société est du reste parfaitement composée: ce sont des étudiants, des employés, des commerçants qui préfèrent cette réunion aux cafés et aux estaminets, et vous trouverez parmi eux beaucoup de gens avec qui vous serez charmé de faire connaissance.
Pendant que nous causions il était venu beaucoup de monde; chacun était déjà à son pupitre, et depuis cinq minutes le chef d'orchestre frappait en vain sur son cahier avec son archet pour obtenir un peu de silence.
--Allons, monsieur Vincent, nous allons commencer. De quel instrument jouez-vous aujourd'hui? Tenez, nous avons des débutants parmi les flûtes, allez-moi un pou soutenir ces jeunes gens-là.
Mon compagnon jette un coup d'oeil au pupitre où trois jeunes gens étaient armés de leurs instruments. Il empoigne une flûte pendue au mur derrière lui, et soufflant de tous ses poumons comme on ferait dans une clef, il en tire un horrible son de sifflet qu'on aurait entendu du pont Saint-Michel.
--Hein! quelle belle embouchure! dit en s'exclamant un des apprentis flûtistes.
M. Vincent sourit d'un air modeste; et la symphonie commence.
Je ne perds pas des yeux mon huissier, qui encourage ses jeunes compagnons d'un air de protection, dans l'horrible charivari qu'on exécute. Les flûtes ne peuvent parvenir à se faire entendre; mais, pendant un silence, voilà un malheureux alto en retard d'une mesure, qui se met à exécuter un solo auquel on ne s'attendait pas. Le chef d'orchestre bondit sur sa chaise, tout s'arrête:
--De grâce, Monsieur Vincent, passez donc à la partie d'alto, nous ne pourrons jamais marcher sans cela. M. Vincent ne se le fait pas dire deux fois; il dépose sa flûte et prend un alto. On recommence, et cette fois rien n'accroche. M. Vincent prend du tabac, se mouche, ou arrange son jabot, pendant les passages du piano; mais quand arrivent les _forte_, il râcle ses cordes à vide avec fureur, ses compagnons l'imitent, les altos dominent tout l'orchestre, et à la fin du morceau M. Vincent reçoit les félicitations du chef d'orchestre et de tous les exécutants.
Plaignez-moi. J'ai été obligé d'entendre six ouvertures ainsi exécutées. Vous dire lesquelles, ce me serait bien impossible, je n'en ai pas reconnu une seule, bien qu'on m'ait assuré qu'elles étaient toutes de nos premiers maîtres. A la fin du concert, la tête me bourdonnait, force m'a été de prendre le bras de mon vieil huissier pour retourner chez moi; je me serais fait écraser; le bruit des voitures et les cris de gare! ne parvenaient plus à mon oreille; j'étais complétement assourdi.
En rentrant chez moi, je suis monté chez mon propriétaire, je lui ai payé ce que je lui devais, j'ai déménagé la nuit, et j'ai fait porter mes meubles hors de Paris.
Au point du jour, je me suis trouvé dans un village, où j'espère que mon vieil huissier ne viendra pas me relancer. J'y ai loué la moitié d'une petite maison occupée par un maître d'école. Mais je prévois que je serai bientôt obligé de transporter mes pénates en d'autres lieux; car il est dit dans la nouvelle loi sur l'instruction publique, que le chant entre pour quelque chose dans l'éducation élémentaire. Je suis maintenant seul au monde; le seul ami que j'avais s'est fait amateur de musique sans en savoir une note; où trouver maintenant une société? Il y a quelques années qu'un particulier demandait, dans les _Petites Affiches_, un domestique qui ne sût pas chanter l'air de _Robin des Bois_; moi, je demande partout un ami qui n'aime pas la musique, qui ne la sache pas, et qui redoute surtout les concerts d'amateurs. Si vous rencontrez jamais cet homme rare, adressez-le-moi; croyez qu'il trouvera en moi un dévoûment sans bornes; et que pour un pareil trésor, il n'est pas de sacrifice que ne puisse faire un pauvre musicien.
LES MUSICIENS DE PARIS
1834
Il est peu de classes moins connues que celle des musiciens dans toutes ses subdivisions. Qu'un auteur de vaudeville ou de roman ait à vous présenter un jeune homme intéressant, ne devant sa fortune qu'à lui-même et qui, à la fin de l'ouvrage, deviendra l'époux de l'héroïne, dont il est l'amant aimé, à coup sûr ce sera un artiste. On n'en dira pas plus, mais par ce mot d'artiste, vous devinerez tout de suite que c'est un peintre. On dirait que ces messieurs les peintres, dessinateurs, sculpteurs, architectes et généralement tout ce qui tient aux arts du dessin, sont seuls artistes, et que les musiciens ne le sont pas. Effectivement, vous avez un journal des artistes, rédigé par des peintres et pour des peintres, et ne traitant guère que de matières de peinture. Si l'on dit: Le Gouvernement encourage les arts, cela veut dire: Le Gouvernement commande des statues, des tableaux, fait bâtir des monuments; s'il y a au ministère un article du budget intitulé: Encouragement aux arts, il s'appliquera aux peintres, architectes, graveurs, etc. Des pauvres musiciens il n'en sera pas question.
Combien avez-vous de peintres à Paris? Je n'aurais pas le temps de les compter. Combien de compositeurs? Mais, je crois, quatre ou cinq. D'où vient cela? Serions-nous donc un peuple anti-musical, ainsi qu'on veut nous le persuader depuis si longtemps? Non, gardez-vous de le croire. Interrogez l'Allemagne, pays de la musique, comme l'Italie est celui des chanteurs; demandez-lui ce qu'elle pense de nos compositeurs. Elle s'avouera notre inférieure: elle vous dira qu'un opéra nouveau est un événement chez elle, et qu'un succès est encore plus rare; que, si ses théâtres existent, c'est grâce à nos compositeurs. Elle vous nommera tous les opéras de Méhul, qu'elle a appréciés avant nous, dont les partitions, que nous ne comprenions pas toujours, excitaient l'enthousiasme chez elle; elle vous citera tout le répertoire de Boïeldieu, d'Auber, d'Hérold, dont les ouvrages traduits, et non imités, comme un le fait si gauchement en Angleterre, sont exécutés sur tous les théâtres, et font toujours le plus grand effet. D'où vient donc qu'avec un tel succès au dehors, nous ayons si peu de compositeurs chez nous? C'est que les débouchés manquent, c'est qu'un jeune homme, lassé de frapper pendant des années à la porte de notre unique Théâtre-Lyrique (l'Opéra est et doit être réservé aux sommités), trouve qu'il est inutile de continuer plus longtemps à mourir de faim, et se met à donner des leçons, à courir le cachet; existence modeste, laborieuse, qui mène rarement à la fortune, mais à l'aisance. Il aurait été artiste, quelquefois homme de génie peut-être; ce sera tout uniment un musicien: il s'enfouira dans un orchestre, il aidera à l'exécution des chefs-d'oeuvre des autres; pendant un an ou deux, il gémira de n'avoir pu parvenir, il quêtera un poëme qu'on ne lui donnera pas; et puis, petit à petit, il se fera à sa nouvelle existence; il se mariera, il aura des enfants, et ce sera, en somme totale, un excellent citoyen payant son terme et ses impositions le plus exactement qu'il pourra, bon père, bon époux, et montant régulièrement sa garde, ou soufflant dans une clarinette ou un basson tous les douze jours, pour la défense de la patrie.
Quelle différence n'y a-t-il pas de ce portrait à celui d'un musicien d'orchestre du siècle dernier? Voyez les musiciens de l'Opéra, tremblant au fatal démanché, n'abordant l'_ut_ qu'avec la plus extrême circonspection, et profitant du privilége qu'ils avaient de jouer avec des gants en hiver, et ne sortant du théâtre que pour aller au cabaret; car alors les musiciens se grisaient par grâce d'état, et peut-être seulement par cela qu'ils étaient musiciens. Un musicien qui ne buvait pas était plus mal vu de ses confrères que s'il jouait faux ou contre mesure. On a beau dire, les moeurs ont terriblement changé. Nos orchestres sont peuplés d'artistes distingués, hommes de bonne compagnie souvent, et qui ne dépareront pas le salon où ils seront appelés pour faire de la musique.
Il n'en est pas tout à fait de même chez nos voisins d'outre-mer. J'entendis, un certain jeudi, un opéra fort bien exécuté, par l'orchestre surtout, au théâtre de Covent-Garden, à Londres; j'en allai faire compliment à l'arrangeur qui dirigeait lui-même la bande; et je lui dis que j'entendrais de nouveau l'ouvrage avec plaisir, tant l'exécution m'avait satisfait. Si vous revenez ici, me dit-il, choisissez une autre représentation que celle d'après-demain, parce que cela ira fort mal. Comme je lui exprimais mon étonnement de sa prévision, vous ne faites donc pas attention que ce sera samedi, me répondit-il en souriant. En pays étranger, on n'ose pas toujours paraître ignorant sur certaines choses, aussi repris-je en m'écriant: Ah! c'est juste, je l'avais oublié! Le fait est que je ne me doutais pas du tout du motif qui influerait si puissamment sur l'exécution, et pendant deux jours, je me creusai la tête à le chercher, mais ma pénétration fut toujours en défaut. Le samedi, je ne manquai pas la représentation, comme bien vous pouvez croire, et j'allai m'installer dans une _private-box_, où j'avais obtenu une place. Une famille anglaise occupait les premières places, et moi, dans le fond de la loge, je me mis à écouter de toutes mes oreilles. Les premières mesures de l'ouverture n'allèrent pas trop mal, mais arrive un solo de hautbois, qui débute par un _couak_ des mieux conditionnés. Bon, dis-je, ce n'est qu'un accident qui peut arriver à tout le monde. La clarinette, qui répétait la même phrase, crut apparemment qu'il fallait reproduire exactement comme son confrère le hautbois, et ne manqua pas de faire le même _couak_, mais prodigieusement embelli, et d'une dimension vraiment disproportionnée; puis le basson, qui entrait ensuite, nous lâcha des ronflements effrayants, pendant que la flûte roucoulait des _turlututu_ qui n'en finissaient plus.
Les instruments de cuivre voulurent être de la partie; les cors se mirent donc à corner, les trompettes à trompetter, les trombones à tromboniser, la timballe à rouler, le triangle à sonner, les cymbales à se frotter, mais le tout d'une manière si désespérée, que la grosse caisse, jalouse de ses droits, ne voulut pas rester en arrière d'un si effroyable vacarme, et nous assourdit de ses coups répétés, le tout contre mesure bien entendu et avec une ardeur diabolique. Les violons ne perdaient pas leur temps non plus: les uns faisaient grincer leurs chanterelles dans les tons les plus aigus, les autres raclaient leur quatrième corde avec rage; les altos jouaient, les uns _pizzicato_, les autres avec le dos de leurs archets; les violoncelles faisaient des _trémolos_ effrayants, et les contre-basses faisaient mugir leurs cordes à vide. Un si effroyable charivari me fit lever de ma place. Je jetai un coup d'oeil sur l'orchestre, par-dessus la tête de mes voisins, m'attendant à voir le chef désespéré et tâchant de ramener l'harmonie parmi ses discordants subordonnés. Pas du tout, il battait la mesure bien tranquillement, comme si cela eût été le mieux du monde.
Je remarquai seulement que les musiciens avaient la figure fort animée et le nez tout à fait sur leurs cahiers; ils n'étaient pas rangés symétriquement comme à l'ordinaire, et cela me fit prendre ma lorgnette. Oh! alors je vis le plus étrange spectacle qu'on puisse imaginer! Un musicien avait fourré le pavillon de sa trompette dans la poche de son camarade assis devant lui, et ne paraissait nullement étonné du son bizarre et inaccoutumé de son instrument, tandis que le camarade regardait d'un air fort surpris d'où pouvait venir le vent qui soufflait entre les basques de son habit. Un contre-bassier, tenant son instrument d'une main, frottait gravement son archet sur le tabouret placé entre ses jambes: mille folies pareilles se faisaient remarquer dans chaque coin de l'orchestre, et pas un spectateur n'avait l'air d'y faire attention.
L'ouverture finie, on applaudit très-fort, et même mon voisin dit à deux ou trois reprises: _Very good band, very good band._ Le premier acte fut exécuté de la même façon, quant à l'orchestre au moins, et toujours à la grande satisfaction du public. Dans l'entr'acte, je voulus lier conversation avec le voisin qui trouvait l'orchestre si bon; j'eus l'air de partager son admiration; cependant je lui dis qu'il me semblait que l'exécution avait été meilleure à la première représentation.
--Oh! cela n'est pas étonnant, me répondit-il; c'est aujourd'hui samedi.
Je n'osai pas encore avouer mon ignorance, et j'allai sur le théâtre; je croyais trouver les chanteurs furieux d'avoir été si sauvagement accompagnés; aucun d'eux n'y songeait. Je pris mon courage à deux mains, et m'approchant du régisseur:
--Monsieur, lui dis-je, je sais fort bien que c'est aujourd'hui samedi; mais dites-moi, de grâce, en vertu de quelle loi les musiciens sont obligés d'exécuter aussi épouvantablement qu'ils le font, à ce qu'il paraît, d'ordinaire, ce jour-là?
--C'est, Monsieur, me répondit-il, que dans nos théâtres on paie tous les samedis et que les musiciens ne manquent jamais de passer immédiatement de la caisse au _public house_ (cabaret).
Je remerciai beaucoup le régisseur de son explication, et le laissai grandement édifié sur la tempérance des musiciens français, en lui apprenant qu'à Paris un opéra s'exécutait aussi bien les jours de paiement que ceux où la caisse n'est pas ouverte. Revenons donc à nos compatriotes.
Ce mot de musicien n'est qu'un titre générique qui s'applique à une classe très-étendue d'individus dont les moeurs n'ont souvent aucun rapport entre elles. Car MM. Rossini et Meyerbeer sont tous deux musiciens, et le misérable qui vient faire leur désespoir, en tournant une odieuse manivelle sous leurs fenêtres, l'organiste barbare ou le vielleur maudit s'intitulent aussi musiciens. Par exemple, je ne prétends pas vous garantir la sobriété de cette classe estimable d'artistes; non plus que celle des musiciens qui font danser à la courtille et chez les marchands de vins de la barrière; il est tout naturel que le débitant qui les emploie les paie en nature, et la consommation est forcée. Nous aurons donc au premier rang de la hiérarchie musicale, les compositeurs dramatiques et ceux-là, certes, méritent le plus notre commisération.
Viennent ensuite les compositeurs de salon, classe élégante et musquée, accueillie partout avec empressement; car les compositeurs de ce genre sont presque tous exécutants, et n'ont besoin du secours d'aucun aide pour faire apprécier leurs ouvrages. Qu'un d'eux paraisse dans un salon, c'est une joie universelle, c'est à qui l'accueillera, le fêtera, le suppliera de faire entendre le délicieux morceau qu'il vient de composer, car le dernier morceau est toujours délicieux. Le compositeur sourit d'un oeil qu'il croit fort modeste, ne se fait pas trop prier, cela est de mauvais ton, et ravit, transporte un auditoire toujours disposé à trouver excellente la musique qu'on lui donne par-dessus le marché entre le punch, la brioche et les glaces. Un chanteur de romances succède à l'instrumentiste, et ce sont encore d'autres transports d'admiration. Le même morceau, transporté au théâtre, mieux exécuté peut-être par Mlle Jenny Colon ou Déjazet, passera inaperçu; mais chez monsieur tel ou tel, il est reconnu que l'on fait toujours d'excellente musique, et tout doit être excellent. Quelquefois cependant l'enthousiasme n'est pas factice si le bonheur veut que vous rencontriez M. Panseron ou M. A de Beauplan, ou peut-être encore une ou deux célébrités du genre; vous pourrez passer une soirée fort agréable, si M. Plantade vous régale de ses délicieuses bouffonneries, comme _Mme Gibou_ dont il a l'honneur d'être le père, et dont la réputation s'est étendue si prodigieusement depuis son heureuse translation sur le théâtre des Variétés; de _la correspondance du Jean Jean à Alger_, de _la Grasse fille aux yeux rouges_, ou de quelque autre de ses grotesques chefs-d'oeuvre, qu'il sait rendre d'une manière si comique, vous ne pourrez vous empêcher de le proclamer le Callot de la romance.
Après les compositeurs de salons, nous placerons les donneurs de leçons, parmi lesquels vous trouverez de jeunes et jolies personnes, ayant parfois un talent d'instrumentiste fort distingué, et qui regardent l'établissement des omnibus comme la plus belle institution du siècle.