Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même

Part 4

Chapter 43,791 wordsPublic domain

En 1817, Boïeldieu fut appelé à remplacer Méhul à l'Institut. Le premier ouvrage qu'il donna après sa nomination fut _le Chaperon_. On dit de cet opéra que c'était son discours de réception. Mais le travail avait déjà épuisé les forces de Boïeldieu. Une terrible maladie le mit aux portes du tombeau, et ce ne fut plus qu'à de longs intervalles qu'il put faire résonner sa lyre. _Les Voitures versées_, _la Dame Blanche_ et _les Deux Nuits_ furent ses trois derniers ouvrages. La santé de Boïeldieu dépérit de plus en plus depuis son dernier opéra. C'est en vain qu'il voyagea, allant partout chercher un remède à ses maux. Une extinction de voix qui s'était emparée de lui, il y a un an, ne le quitta que pour faire place à une sciatique aiguë qui lui fit endurer des douleurs inouïes: il crut que des eaux, dont il avait déjà éprouvé de salutaires effets, lui apporteraient quelque soulagement; mais l'effet fut loin de répondre à son attente; on le transporta presque mourant à Bordeaux et de là à Jarcy, où il vient de s'éteindre dans les bras de sa femme et de son fils, dont il était l'idole.

Le talent de Boïeldieu, si universellement reconnu aujourd'hui, ne fut pas toujours apprécié à sa juste valeur: longtemps on s'obstina à ne voir en lui qu'un homme ordinaire, qui avait quelques jolies idées; et cependant, que de qualités brillantes dans sa manière! Qui croirait, en entendant _la Dame blanche_, que ce soit l'oeuvre d'un homme de cinquante ans? qui croirait, en entendant cet orchestre si nourri, si riche d'effets d'harmonie, que cet opéra soit sorti de la même plume qui a tracé les accompagnements mesquins de _Zoraïme et Zulnare_ trente ans auparavant? Boïeldieu sut toujours marcher avec le siècle; sa musique fut toujours celle du temps où il l'écrivait, et lorsque, l'année passée, tous les compositeurs de Paris se réunirent pour écrire des galops pour l'opéra, quel fut le meilleur, le plus riche d'instrumentation, si ce n'est celui de Boïeldieu?

C'est peut-être grâce à cette faculté de suivre si bien les progrès de la musique, qui n'est que l'art d'en varier la forme, que Boïeldieu savait apprécier tous les compositeurs, de quelque époque qu'ils fussent. Il était enthousiaste de Gluck et de Grétry, ce qui ne l'empêchait pas d'être admirateur passionné de Mozart et de Rossini. Jamais aucun préjugé d'école n'influait sur son jugement. Lorsqu'on créa la classe de composition de Boïeldieu, les premiers élèves qui y furent admis avaient déjà reçu les impressions de coterie du Conservatoire. Ainsi Grétry n'était pour eux qu'une perruque, et Rossini qu'un faiseur de contredanses. Quelle ne fut pas leur surprise de reconnaître que celui qui devait leur enseigner la composition professait la plus haute admiration pour ces deux hommes de génie, que nous étions bien loin de regarder comme tels! Il paraîtra sans doute surprenant aujourd'hui, en 1834, qu'un musicien ait été obligé d'apprendre à ses élèves que Rossini était un grand génie, mais il faut se reporter à l'époque dont je parle: on ne parlait alors, au Conservatoire, que des _Turlututu_ de Rossini; on riait à gorge déployée de ses crescendo et de ses triolets, en tierces dans les violons: il fallait alors, non-seulement de la conscience, mais encore du courage à un compositeur français, pour se mettre en hostilité avec ses confrères en rendant justice à l'immense génie de Rossini, dont on ne connaissait encore, en France, que deux ou trois partitions. Sitôt qu'il en paraissait une nouvelle, Boïeldieu convoquait toute sa classe; l'un de nous se mettait au piano, et on exécutait d'un bout à l'autre le nouveau chef-d'oeuvre, tandis que notre professeur nous en faisait remarquer les légères taches et les nombreuses beautés. «Mes enfants, nous disait-il ensuite, voici la meilleure leçon que je puisse vous donner: il faut, avant tout, étudier les auteurs qui ont du chant, et on ne reprochera pas à celui-là d'en manquer.»

Ce que Boïeldieu aimait le moins, c'était la musique contournée et manquant de mélodie.

Quoiqu'il ne soit peut-être pas convenable de me citer dans cette notice, je ne puis résister au désir de raconter la première leçon de composition qu'il me donna, parce qu'elle peint la manière de l'homme et sa perspicacité à découvrir une mauvaise tendance chez l'élève, et son habileté à en changer les mauvaises dispositions. Quand j'eus le bonheur d'être admis dans la classe de Boïeldieu, j'étais un peu comme tous les jeunes gens qui commencent à s'occuper de composition; la forme était tout pour moi, et le fond fort peu de chose. J'avais une grande estime pour les modulations et les transitions baroques, et un souverain mépris pour la mélodie, dont je ne concevais même pas qu'on se servît. Un de mes amis m'avait une fois mené aux Bouffes, où l'on jouait le _Barbier_ de Rossini, et je m'étais sauvé après le premier acte, furieux contre ce sot public qui accordait ses applaudissements à de telles misères.

Je fais ici ma confession, voilà comme je pensais quand j'entrai chez M. Boïeldieu. Il me demanda de lui donner un échantillon de mon savoir-faire, et, deux jours après, je lui portai un morceau stupide, où il n'y avait ni chant, ni rhythme, ni carrure, mais en revanche, force dièzes et bémols, et pas deux mesures de suite dans le même ton. Je croyais avoir fait un chef-d'oeuvre.

--Mon bon ami, me dit M. Boïeldieu, quand il eut examiné mon papier de musique, qu'est-ce que cela veut dire?

L'indignation me saisit.

--Comment, Monsieur, lui répliquai-je, vous ne voyez pas ces modulations, ces transitions enharmoniques, etc.

--Si fait, vraiment, reprit-il, j'y vois fort bien tout cela; mais les choses essentielles, la tonalité et un motif? Allez-vous-en à votre piano, faites-moi une petite leçon de solfége à deux ou trois parties, d'une vingtaine de mesures, et sans moduler surtout, et vous m'apporterez cela dans huit jours.

--Mais je vais vous faire cela tout de suite, m'écriai-je.

--Non, me répondit-il, il faut tâcher que cela ne soit pas trop plat, et huit jours ne vous seront pas de trop.

Je retournai chez moi, et, riant d'une telle besogne, je voulus me mettre à l'oeuvre; mais dans l'habitude que j'avais de tendre mon imagination vers un tout autre but, je ne pouvais pas trouver une idée mélodique. Au bout de huit jours j'apportai ma vocalise qui était bien faible.

--A la bonne heure, me dit Boïeldieu, au moins cela a forme humaine, mais il y manque bien des choses; nous ferons encore ce travail-là pendant quelque temps.

Il ne me fit faire autre chose pendant trois ans; puis il me dit:

--Maintenant vous avez peu de chose à apprendre; étudiez l'orchestration et les effets de scène, et vous irez.

Trois mois après il me fit concourir à l'Institut sans trop de désavantage.

Le long intervalle que M. Boïeldieu mit entre ses derniers ouvrages fait qu'on lui a souvent reproché de manquer de facilité. C'est l'erreur la plus grande. Il concevait très-facilement, mais n'était jamais content de ce qu'il faisait. Il écrivait quelquefois jusqu'à six versions différentes d'un morceau avant d'en trouver une à laquelle il s'arrêtât, et quand il mettait au jour un opéra, on pouvait parier qu'on trouverait la matière de cinq ou six ouvrages de même dimension dans son panier de rebut.

M. Boïeldieu rendait justice à tous ses confrères, et paraissait souffrir quand on n'agissait pas comme lui. Quand il reçut la décoration de la Légion-d'Honneur, il parut vivement contrarié que M. Catel ne l'eût pas obtenue en même temps que lui; il se mit alors à faire pour son confrère toutes les démarches qu'il n'avait pas voulu faire pour lui-même, et il vint à bout de réussir. Ce fut une véritable satisfaction pour lui. Catel n'était point ambitieux de cette distinction, et ne s'en montra pas fort reconnaissant:

--C'est un mauvais service que vous m'avez rendu, dit-il à M. Boïeldieu; on ne saura plus comment me distinguer à l'Institut: j'étais le seul qui ne l'eût pas, et quand on voulait me désigner à quelqu'un qui ne me connaissait pas, on lui disait: «Tenez, M. Catel, c'est ce monsieur là-bas, celui qui n'a pas la croix d'Honneur.» Maintenant je serai perdu dans la foule.

--Eh bien! lui répondit Boïeldieu, portez-la par amitié pour moi. Je n'osais plus sortir avec vous: j'étais trop humilié lorsqu'on nous rencontrait ensemble, et qu'on voyait que l'homme de mérite ne portait pas la croix que j'avais.

Je pourrais citer mille traits charmants d'esprit et de bonté dont M. Boïeldieu donnait la preuve chaque jour: mais il faudrait pour cela outre-passer de beaucoup les bornes de cette notice, et je ne puis me décider à faire un volume.

Si les amis de Boïeldieu, si sa famille désolée déplorent amèrement une perte si cruelle, il est encore quelqu'un dont la douleur doit être bien profonde, c'est celui qui essaie ici de rendre un dernier hommage à la mémoire d'un maître chéri, qui ne s'est pas contenté de lui prodiguer les soins et les conseils qu'il devait à ses élèves. La bonté toute paternelle de Boïeldieu a guidé mes premiers pas dans la carrière où j'essaie de si loin de marcher sur ses traces, et je perds en lui plus qu'un maître. Si ses ouvrages me restent comme modèle, où retrouverai-je ces conseils si utiles, cette amitié si vraie, si sentie, qui ne m'avait jamais manqué? Oui, je le répète, la perte est grande pour l'art, mais elle est irréparable pour les jeunes artistes, car ils étaient aussi de la famille de Boïeldieu, et rien ne peut rendre un père à ses enfants.

LE CLAVECIN DE MARIE-ANTOINETTE

C'était un bel et noble instrument que ce superbe clavecin, lorsqu'il passa de l'atelier dans la royale demeure pour laquelle il avait été fabriqué. Il avait trois claviers de quatre octaves et demi, avec de belles touches en ivoire et en ébène; il avait plusieurs jeux qui en modifiaient le son à volonté. Comme il résonnait dans sa superbe enveloppe de laque dorée! Comme il paraissait fier des riches peintures dont il était orné! Le plus magnifique instrument sorti des mains habiles d'Erard ou de Pleyel ne recevra d'autres ornements que ceux que pourront fournir l'ébéniste ou le doreur sur cuivre. Alors, les artistes les plus célèbres, Boucher, Vanloo ne dédaignaient pas de couvrir de peintures les parois intérieures d'un instrument de musique, et l'on voit souvent, dans les cabinets des amateurs, des peintures sur bois qui ont survécu au meuble dont elles faisaient partie, et dont elles formaient quelquefois la plus grande valeur.

Ce n'est pas qu'alors il n'y eût déjà des pianos à Paris; mais ces instruments, presque dans l'enfance à cette époque, appartenaient la plupart à des artistes de profession, et n'étaient pour les amateurs qu'un objet de curiosité et jamais de luxe. Le clavecin profitait des derniers jours de sa gloire, et semblait regarder avec dédain l'humble rival qui, encore réduit à sa forme mesquine et carrée, devait un jour le détrôner entièrement.

C'était donc un clavecin qu'on avait fait faire pour Madame la Dauphine: elle était allemande, on la savait musicienne et on lui donna l'instrument le plus parfait que l'on pût fabriquer. Pauvre beau clavecin! tu existes encore, mais non plus dans le palais d'un roi; si de temps en temps tu fais résonner tes sons aigres et criards, que l'on trouvait si pleins et si beaux dans ton jeune temps, c'est la main débile d'un vieillard qui t'anime, toi qui devais ne servir qu'aux plaisirs d'une reine! et cependant plus d'une main habile s'est promenée sur tes touches délabrées! A peine peux-tu exhaler de maigres sons, mais si tu pouvais parler, nous redire le temps de ta gloire, alors que Gluck, l'immortel Gluck, que protégeait ta royale maîtresse, vint à la cour de son ancienne écolière, tu pourrais raconter les ricanements de cette troupe dorée d'inutiles de Versailles en voyant que la jeune reine honorait un simple musicien plus peut-être qu'un des leurs. Te rappelles-tu la première entrevue du grand homme et de la jeune reine? lorsqu'on annonça M. le chevalier Gluck, la reine se précipita vers le compositeur en s'écriant:

--Ah! c'est vous, c'est donc vous, mon cher maître!

Et le bon gros Allemand de sourire, et reconnaissant à peine l'élève qu'il avait quittée enfant:

--Oh! Madame, dit-il avec son accent tudesque, que Votre Majesté est devenue grossière depuis que je l'ai vue?

A la franchise de ce germanisme (la reine était effectivement engraissée), le flegme des courtisans ne put y tenir, l'étiquette fut un moment oubliée, on osa rire; la reine partagea la gaîté générale; mais bientôt voyant la confusion du pauvre compositeur, qui ne se doutait seulement pas qu'il eût dit une sottise, et qui cherchait partout qui pouvait faire naître ce fou rire.

--Messieurs, dit-elle avec cette grâce enchanteresse qui ne la quitta jamais, vous serez sans doute charmés de faire connaissance avec un de mes compatriotes, dont l'Allemagne s'honore à juste titre. Il parle très-mal français, il est vrai, mais il possède un langage bien autrement éloquent, et que l'on comprend dans tous les pays. Allons, mon bon maître, ajouta-t-elle en conduisant le musicien au clavecin, un petit souvenir de Vienne.

Gluck comprit alors qu'il avait une revanche à prendre; ses yeux s'animèrent de ce feu de génie qui le possédait si souvent; il lança un regard sur le groupe des courtisans, puis laissa ses doigts courir sur l'instrument.

C'était d'abord quelque chose de vague et dont il était difficile de se rendre compte: on remarquait parmi ses accords heurtés cent mélodies sur le point de naître et interrompues tout d'un coup par une nouvelle idée. Peu à peu tout s'éclaircit, le visage de Gluck rayonnait d'un feu divin, il ne voyait plus où il était, il avait commencé devant la reine, il continuait comme chez lui, un mouvement de valse de ce rhythme vigoureux qui n'appartient qu'aux Allemands, se fit bientôt entendre. La reine avait peine à contenir deux larmes qui roulaient dans ses beaux yeux, car avant tout elle tenait à paraître française de coeur, elle savait qu'on l'avait surnommée l'Autrichienne, et elle aurait voulu oublier son pays. Elle aurait cependant pu pleurer en liberté: on ne l'aurait pas remarquée. L'attention des ducs, marquis et autres assistants était tout absorbée par ces accords sublimes, dont la pâle musique française, la seule qu'ils eussent entendue jusque là, ne leur avait jamais donné l'idée; ils comprenaient un art pour la première fois.

Leur extase durait encore et Gluck ne jouait plus. De grosses gouttes de sueur coulaient sur son large front; il semblait sortir d'un songe pénible. Il fut quelques instants à se remettre.

La reine le remercia en lui disant bien bas, dans sa langue maternelle:

--Merci, merci, mon bon maître. Oh! vous êtes bien vengé. Puis le bon Allemand se retira et les grands seigneurs s'inclinèrent quand il passa près d'eux; la noblesse crut cette fois ne pas déroger en rendant hommage au génie puissant qui venait de se révéler à elle.

Que d'autres scènes, bien autrement intéressantes, nous feraient connaître le vieux clavecin. Comme il nous les raconterait bien mieux que je ne puis le faire, moi, chétif, qui grâce au Ciel, ne suis pas d'âge à avoir vu toutes ces merveilles. Mais j'ai vu le clavecin, et il y a de cela peu de jours, et je dois vous raconter maintenant comment et où j'ai retrouvé ce débris de notre ancienne monarchie.

J'allai dernièrement à l'hôtel des Invalides rendre visite à un ami, un ancien officier supérieur que j'avais perdu de vue depuis longtemps. Après avoir causé de la pluie et du beau temps, matières fort intéressantes pour un invalide, des spectacles que l'on donne à l'Odéon, ce qui met en grande joie les paisibles habitants de l'hôtel, nous vînmes à parler musique. Mon ami m'apprit que plusieurs dames musiciennes étaient leurs commensales, et que même quelques officiers pratiquaient cet art avec quelque distinction. Nous avons entr'autres, ajouta-t-il, un de nos camarades qui possède un magnifique clavecin, auquel il paraît tenir singulièrement, et dont il touche fort souvent à notre grand plaisir. Sur ma demande, on m'introduisit chez l'amateur de cet instrument suranné; il me fit remarquer tous les détails de son clavecin. J'admirai sa parfaite conservation, la laque noire brillante à filets d'or, et surtout les peintures, qui me parurent d'un grand prix. Le vieil officier me pria de l'essayer, ce que je fis, et jugeant sans doute à ma figure que je n'étais pas très-enthousiasmé du son peu harmonieux que font les bouts de plume en accrochant la corde:

--Est-ce que vous ne trouvez pas qu'il a un bien beau son? me dit-il.

--Oui, repris-je, fort beau pour un clavecin; mais le plus mauvais piano vaut mieux que cela.

--Ah! Monsieur, me répondit-il, il n'y a pas de piano ou d'instrument au monde qui puisse me faire autant de plaisir que ce vieux clavecin. C'est que nous sommes presque du même âge, et puis il me rappelle tant de souvenirs! Et le bon vieillard paraissait attendri en me disant ces derniers mots. Ma curiosité fut vivement excitée, et je ne pus m'empêcher de lui exprimer le désir de la voir satisfaite.

L'ancien officier accéda sans peine à ma demande, qui parut au contraire lui faire plaisir. Je prêtai l'oreille pendant que mon ami, qui, probablement, avait entendu l'histoire plus d'une fois, se hâtait de regagner sa chambre, bien convaincu qu'il serait encore obligé de la subir en plus d'une occasion. De même que les contes de fée commencent toujours par: Il y avait une fois, de même les histoires de vieillards ne manquent jamais de débuter par: avant la Révolution; c'est en effet, de cette manière que commença la narration.

--Avant la Révolution, Monsieur, j'avais l'honneur d'être accordeur de la reine et des premières maisons de la cour. C'était alors une profession très-lucrative! C'était une autre affaire d'accorder un grand clavecin dont les claviers avaient chacun des cordes différentes et dont plusieurs jeux avaient même des rangées de cordes respectives, que d'accorder vos misérables pianos à trois et à deux cordes; on dit même qu'on en fait maintenant à une corde, ce qui est le comble de l'absurde. Aussi l'art de l'accordeur n'est plus qu'un métier, et voilà pourquoi tant de gens s'en mêlent. J'exerçai honorablement ma profession jusqu'à l'époque de la tourmente révolutionnaire. On a plaint bien des gens, Monsieur; mais on n'a pas assez plaint les pauvres accordeurs. Tout nous abandonnait en même temps, les grands seigneurs se sauvaient avec un dévouement rare, et il en est bien peu qui aient songé à s'acquitter avec nous avant leur départ. Ils comptaient tous revenir bientôt pour châtier cette canaille, comme ils l'appelaient; mais la canaille saisissait leurs biens; les enrichis achetaient bien les clavecins, mais c'étaient des meubles et non des instruments pour eux, et l'accordeur n'y avait jamais à faire. Je traînai péniblement mon existence jusqu'au 10 août.

Cette fatale époque ne sortira jamais de ma mémoire. J'entends dire qu'après le massacre des Suisses, le peuple s'était répandu dans le château des Tuileries et brisait tout ce qui se rencontrait sur son passage. Je voulus jeter un dernier coup d'oeil sur ces appartements, où j'avais été appelé si souvent avant qu'ils ne fussent dépouillés de leur magnificence. Je me rendis donc au château, et je fus porté par la foule jusqu'à la chambre de la reine. Ah! Monsieur, quel spectacle! Tout était saccagé, brisé; un seul objet était encore intact, c'était le clavecin; mais un homme hideux était monté dessus, il haranguait la multitude, et autant que je pus entendre, au milieu du tumulte, il proposait de jeter mon pauvre clavecin par la fenêtre. J'étais tout tremblant dans un coin, abîmé, anéanti; l'orateur saute en bas de son piédestal, trente mains vigoureuses s'emparent de l'instrument, la queue est déjà hors du balcon; il va aller faire un tour de jardin, quand tout à coup une voix jeune et claire se fait entendre: Arrêtez! arrêtez!

On s'arrête en effet. Le clavecin reste suspendu sur le bord de l'abîme, et l'orateur s'avance. C'était un tout jeune homme, en uniforme de garde national. Sa figure enjouée, franche et spirituelle en même temps, prévenait en sa faveur.

--Citoyens, qu'allez-vous faire? leur dit-il, pourquoi briser cet instrument? Ignorez-vous donc le pouvoir de la musique? N'avez-vous pas souvent marché en entonnant la _Marseillaise_? L'effet en serait encore plus merveilleux avec accompagnement. Au lieu de briser cet innocent instrument, laissez-moi vous régaler d'un petit air patriotique.

Cette courte harangue, débitée moitié sérieusement, moitié en riant, produisit un effet analogue sur l'assemblée. Quelques-uns hésitaient, d'autres persistaient dans leurs projets de destruction. Mon jeune homme s'élance vers ceux qui tenaient la tête de l'instrument:

--Ouvrez-moi cela, dit-il d'un ton d'autorité.

On obéit, et sur-le-champ il leur joue la ritournelle de la _Marseillaise_, que tous les spectateurs reprennent en choeur. Après le chant vient la danse; c'est dans l'ordre. Après la _Marseillaise_ il fallut jouer la _Carmagnole_, puis _Ça ira_, puis, _Madam' Véto_, etc., etc. Tout cela me saignait le coeur, Monsieur. La _Carmagnole_ sur le clavecin de la reine!... Toute cette foule me faisait mal à voir. Quand on eut bien dansé, on ne songea plus à briser l'instrument; on se retira gaîment, si toutefois on peut nommer cette joie féroce de la gaîté; et je me trouvais seul dans la chambre. Je m'approchai de mon cher clavecin qui venait d'être si miraculeusement sauvé; je voulus le purifier, et je me mis à jouer ce beau coeur d'_Iphigénie_ de Gluck: _Que de grâces, que que de majesté!_ que la galanterie du public, quelques années auparavant, adressait toujours à la reine.

A peine avais je commencé les premières mesures, que je me sens arraché du clavier. C'était mon jeune garde national.

--Êtes-vous fou? me dit-il, avez-vous envie de vous faire massacrer? Il n'en faudrait pas tant. Je me suis échappé à l'ovation de ces misérables, je voulais voir s'il n'y aurait pas moyen de sauver cet instrument.

--Vous êtes donc accordeur aussi? lui dis-je.

--Pas le moins du monde, je ne suis qu'un simple amateur, mais j'aurais été désolé de voir détruire inutilement un si beau meuble.

Il appelait cela un meuble! Enfin, n'importe: il l'avait sauvé, c'était l'essentiel. Nous cherchâmes en vain les moyens de préserver plus longtemps mon pauvre clavecin.

--Monsieur, me dit tout d'un coup le jeune homme, je crains qu'il ne fasse pas longtemps bon pour vous en ces lieux. Grâce à mon uniforme je ne crains rien, mais vous n'avez pas un costume à l'ordre du jour (il avait raison, j'étais à peu près propre), d'un moment à l'autre vous pouvez être arrêté, suspecté, interrogé; le mieux est de vous esquiver jusque chez vous. Le clavecin deviendra ce qu'il pourra, songez d'abord à vous. Il dit, me pousse hors de la chambre, ferme la porte et jette la clef par une fenêtre.

--Monsieur, de grâce, lui dis-je, que je connaisse au moins le sauveur du clavecin de la reine. Votre nom?

--Singier. Le vôtre?

--Doublet, accordeur de la reine.

Il me ferme la bouche d'une main, me tend l'autre et s'esquive.

Le lendemain de cette fatale journée j'allai m'engager; la carrière des armes me fut plus favorable que ma première profession. J'obtins rapidement de l'avancement, et j'étais parvenu au grade de chef de bataillon à l'époque de la Restauration.