Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même
Part 3
Il fallait me faire des droits d'auteur pour payer mes créanciers: on ne voulait pas de _Giralda_, et je ne savais que faire.
Mocker vint me prier de lui composer un intermède, pour jouer une seule fois dans une représentation à son bénéfice; cela ne devait rien me rapporter, mais c'était du travail, et pour moi le travail est un bonheur.
J'écrivis le _Toréador_ en six jours. Aux répétitions, l'intermède acquit de telles proportions que la représentation de Mocker fut reculée d'un mois. La première représentation eut lieu le jour même où eurent lieu, à Paris, les élections qui amenèrent Eugène Sue et trois autres députés rouges à la chambre. La consternation fut générale; je me ressentis de cette panique: malgré le succès évident de mon opéra, pas un éditeur ne voulait me l'acheter.
En ne le publiant pas, je perdais la province. Un ami vint à mon secours et me prêta 1,000 fr. Le baron Taylor venait d'organiser une loterie d'un million au bénéfice des artistes; il fit souscrire pour dix exemplaires au prix de 100 francs chaque, c'était encore 1,000 francs. Le général Cavaignac me fit obtenir une souscription de pareille somme au ministère de l'Intérieur, et avec ces 3,000 francs je pus être moi-même mon éditeur: je ne fis pas un grand bénéfice, mais au moins je pus m'assurer des droits d'auteur en province, ce qui était un allégement pour mes dettes.
Malgré le succès du _Toréador_, je dus encore attendre plus d'une année avant qu'on consentît à jouer _Giralda_. Pour occuper mes loisirs, je composai une grand'messe de Sainte-Cécile. Le suffrage des artistes me consola un peu du dédain des directeurs, et même, après la réussite de _Giralda_, j'en étais venu à un tel point de découragement et je désespérais tellement de finir de payer mes dettes, que j'allai un jour trouver Perrin et que je lui offris de m'acheter pendant dix ou quinze ans pour 6,000 francs par an: je lui aurais fait autant d'ouvrages qu'il aurait voulu et je n'en aurais pas fait ailleurs: je fus assez heureux pour qu'il refusât ma proposition: c'était une fortune pour lui, et pour moi un empêchement de jamais me récupérer de mes pertes.
En 1850 je perdis ma première femme, de laquelle j'étais séparé depuis seize ans; au commencement de 1851 j'épousai celle qui avait partagé ma bonne et ma mauvaise fortune, et qui même lors des malheureuses affaires de l'Opéra-National, m'avait donné tout ce qu'elle possédait, et par conséquent l'avait perdu.
Mon fils mourut à l'âge de vingt ans, ce fut un violent chagrin pour moi; mais il me restait pour me consoler une charmante petite fille, mon Angèle, dont mon illustre confrère Auber avait bien voulu être parrain. J'eus une autre enfant, ma pauvre petite Jane, que le Ciel nous reprit au berceau: elle avait pour parrain mon ami d'enfance, presque mon frère, Pierre Erard, et pour marraine sa soeur, Mme Spontini.
Au mois de novembre 1851, je fis une maladie assez grave, la même qui en Russie avait failli m'enlever; mais j'étais entouré des mêmes soins: ma femme, qui m'avait sauvé à Saint-Pétersbourg, et le docteur Marchal de Calvi, qui remplaçait mon cousin, le docteur Adam: grâce à eux je revins à la vie.
A cette époque, Edmond Séveste était directeur de l'Opéra-National, aujourd'hui Théâtre-Lyrique, cet établissement que j'avais fondé, qui a été mon rêve et qui fera un jour la fortune de quelque spéculateur plus heureux que moi. Il vint me demander de lui écrire un petit opéra en un acte; mais me voyant au lit, il s'apprêtait à aller porter l'ouvrage à un autre; je l'arrêtai à temps:
--Croyez-vous, lui dis-je, parce que je suis malade, que je n'irai pas aussi vite qu'un autre confrère bien portant? Laissez-moi la pièce et revenez me voir dans quinze jours.
En huit jours de temps et sans quitter le lit j'écrivis ce petit ouvrage: c'était _la Poupée de Nuremberg_. Je me levai le huitième jour pour l'essayer et me le jouer au piano, j'étais guéri: le travail avait tué la maladie.
Ed. Séveste mourut quelques jours après la visite qu'il m'avait faite, et ne vit jamais la pièce qu'il m'avait commandée et qui ne fut jouée que le 21 février 1852.
Romieu, alors directeur des Beaux-Arts, m'offrit la direction du théâtre: je la refusai: je ne suis pas fait pour faire travailler les autres, il faut que je travaille moi-même. Je fus assez heureux pour la faire obtenir à Jules Séveste, et je crois avoir contribué aux succès présents de son théâtre et avoir assuré sa prospérité future.
Pour la réouverture du théâtre en 1852, d'Ennery et Brésil avaient proposé à Séveste un sujet indien, _Si j'étais Roi_, pièce en trois actes qui exigeait du développement et de la mise en scène, demandant que j'en fisse la musique. Je refusai, et je priai Séveste de faire écrire cette partition par Clapisson dont j'aimais le talent et qui depuis longtemps n'avait pas eu d'ouvrage représenté. Mais Clapisson s'occupait d'une pièce en trois actes pour l'Opéra-Comique: _les Mystères d'Udolphe_, il y comptait; il fallait faire _Si j'étais Roi_ vivement, on était alors au 20 mai, et le théâtre devait ouvrir du 1er au 5 septembre. Il ne voulut pas se charger de ce travail. Séveste revint chez moi quelques jours après fort tourmenté.
--J'ai été, me dit-il, chez tous les jeunes compositeurs qui crient tous contre vous, prétendant que vous les empêchez d'arriver. Pas un n'a un ouvrage terminé, et ils ne peuvent, disent-ils, en finir un pour l'ouverture. Il me faut absolument une pièce nouvelle; je vous en supplie, tirez-moi de là; je suis au désespoir et je ne sais que faire si vous ne m'écrivez pas _Si j'étais Roi_.
Il fallait opter entre la ruine du directeur et les cris de mes jeunes confrères, qui, malgré leur refus, ne manqueraient pas de tomber sur moi. Il n'y avait pas à hésiter, je dis donc à Séveste d'être tranquille.
--Mais il faut que le 15 juin on entre en répétition, me dit-il.
--Eh bien, assemblez vos artistes pour le 15 juin: voilà huit jours que vous perdez en courant, il faut rattraper le temps perdu.
Effectivement, je me mis au travail le 28 mai; le 9 juin, le 1er acte était terminé; on répétait le 15 juin, et, le 31 juillet, toute ma partition était écrite et orchestrée.
Pour cela, j'avais pris un congé; on répétait sans moi.
Je fus chez de bons amis à Andresy; la campagne n'est bonne, selon moi, que pour travailler, parce qu'on y est tranquille: là on me dressa une petite table sous un bosquet, je m'y mettais dès le matin, et j'y restais toute la journée, n'étant interrompu dans mon travail que par ma petite fille Angèle qui venait m'embrasser; cela me délassait.
Je terminai dans cette retraite mon 3ème acte et mon orchestration.
Je quittai Andresy pour assister à la reprise du _Fidèle Berger_, un enfant malheureux joué au commencement de janvier 1838, et tombé par une cabale de confiseurs! Couderc l'avait joué à Bruxelles avec grand succès; il demanda à Perrin de le monter; c'était au mois de juillet, les confiseurs restèrent tranquilles, et la pièce fit de l'effet.
Merci à Couderc, qui le jouait merveilleusement, de m'avoir fait revivre cette partition qui n'était connue qu'en Allemagne. Ce fut le premier opéra que l'on me joua à Berlin, lorsque j'y arrivai en 1840. Je fus sensible à cette attention.
L'année 1852 me rendit le courage que j'avais perdu depuis 1848. _La Poupée de Nuremberg_ m'avait porté bonheur; j'écrivis pour l'Opéra-Comique un petit acte avec Planard: _le Farfadet_, puis une cantate de Méry, _la Fête des Arts_.
Mme Hébert Massy venait de s'engager à la Porte-Saint-Martin, pour y jouer un rôle dramatique chantant.
J'écrivis pour elle plusieurs morceaux dans _la Faridondaine_, ainsi qu'un quatuor burlesque que j'arrangeai, paroles et musique, qui eurent un succès fou, grâce à Colbrun et à Boutin.
Je donnai ensuite à l'Opéra, _Orfa_, ballet en deux actes pour la Cerrito.
Je me rappelle que le 2 décembre, pendant que l'on se battait, grâce au coup d'Etat qui nous sauvait tous, j'étais tranquillement à mon piano, terminant la musique du _Sourd_ ou _l'Auberge pleine_, que Perrin m'avait commandée pour le carnaval.
En ce moment, je viens d'accomplir ma cinquantième année; mais, grâce au Ciel, il n'y a que mon acte de naissance qui m'en rappelle la date.
J'ai toujours la même ardeur pour le travail, et je n'y ai pas grand mérite, car c'est la seule chose qui me plaise.
La perte de ma fortune ne m'a pas été très-sensible. Je n'ai connu qu'une privation: celle de ne pouvoir plus recevoir mes amis: c'était mon seul et mon plus grand plaisir.
J'ai payé mes dettes, mais mon frère vient de mourir, me laissant des affaires embarrassées, et ayant mangé de son vivant tout le bien de ma mère qui pouvait avoir quelque valeur; je n'ai donc nul espoir de retrouver jamais, non pas la fortune, mais même l'aisance. Je mettrai quelque chose de côté pour ma femme et ma fille, mais ce sera bien peu.
Je n'ai malheureusement aucune manie, je n'aime ni la campagne, ni le jeu, ni aucune distraction.
Le travail musical est ma seule passion et mon seul plaisir. Le jour où le public repoussera mes oeuvres, l'ennui me tuera.
J'envie à Auber son goût pour les chevaux, à Clapisson, sa manie de collection d'instruments; ce sont des occupations que les années ne vous enlèvent pas.
C'est la fièvre de la production et du travail qui prolonge ma jeunesse et me soutient.
Je rends grâces à Dieu, en qui je crois fermement, des faveurs, peut-être bien peu méritées, dont il m'a doté; puisque, malgré ma mauvaise chance en fait d'affaires, il m'a laissé encore assez d'idées pour écrire quelques ouvrages que je tâcherai de faire les moins mauvais possible.
AD. ADAM.
1853.
LISTE COMPLÈTE DES OUVRAGES D'ADOLPHE ADAM
1824. Scène d'_Agnès Sorel_ qui a obtenu une mention honorable à l'Institut.
1825. _Ariane_. 2e second grand prix.
1826. Différents airs de Vaudeville, au théâtre du Gymnase.
1827. _L'Exilé_, Vaudeville. _La Dame Jaune_, Vaudeville, _L'Héritière et l'Orpheline_, Vaudeville. _Perkins Warbeck_, Nouveautés. _L'Anonyme_, Vaudeville. _Lidda_, Vaudeville. _Le Hussard de Felsheim_, Vaudeville. _M. Botte_, Vaudeville. _Le Vieux Fermier_, Vaudeville. _Caleb_, Nouveautés. _La Batelière de Brientz_, Gymnase.
1828. _Valentine_, Nouveautés. _Guillaume Tell_, Vaudeville. _Le Barbier châtelain_, Nouveautés. _Les Comédiens_, Nouveautés.
1829. _Pierre et Catherine_, 1 acte, Opéra-Comique. _Isaure_, Nouveautés. _Céline_, idem.
1830. _Danilowa_, 3 actes, Opéra-Comique. _Henri V_, musique arrangée, Nouveautés. _Les Trois Catherine_, Nouveautés. _La Chatte Blanche_, Nouveautés. _Trois jours en une heure_, 1 acte, Opéra-Comique. _Joséphine_, 1 acte, Opéra-Comique.
1831. _Le Morceau d'Ensemble_, 1 acte, Opéra-Comique. _Le Grand Prix_, 3 actes, Opéra-Comique. _Casimir_, 2 actes, Nouveautés.
1832. _The dark Diamond_, 3 actes, Londres. _The first Campaign_, 2 actes, Londres.
1833. _Faust_, ballet, 3 actes, Londres. _Le Proscrit_, 3 actes, Opéra-Comique. _Zambular_, Nouveautés.
1834. _Une bonne Fortune_, 1 acte, Opéra-Comique. _Le Chalet_, 1 acte, Opéra-Comique.
1835. _La Marquise_, 1 acte, Opéra-Comique. _Micheline_, 1 acte, Opéra-Comique.
1836. _La Fille du Danube_, ballet, Opéra. _Le Postillon de Longjumeau_, 3 actes, Opéra-Comique. Messe.
1837. _Les Mohicans_, ballet, Opéra.
1838. _Le Fidèle Berger_, 3 actes, Opéra-Comique. _Le Brasseur de Preston_, 3 actes, Opéra-Comique.
1839. _Régine_, 2 actes, Opéra-Comique. _La Reine d'un jour_, 3 actes, Opéra-Comique.
1840. _L'Ecumeur de mer_, ballet, 3 actes, St-Pétersbourg. _Den Hamadryaden_, ballet-opéra, 2 actes, Berlin. _La Rose de Péronne_, 3 actes, Opéra-Comique.
1841. _Giselle_, ballet, 2 actes, Opéra. _La Main de fer_, 3 actes, Opéra-Comique.
1842. _La Jolie Fille de Gand_, ballet, 3 actes, Opéra. _Le Roi d'Yvetot_, 3 actes, Opéra-Comique.
1843. _Richard_, de Grétry, réorchestré. _Le Déserteur_, de Monsigny, réorchestré. _Lambert Simnel_, 3 actes, commencés par Monpou, Opéra-Comique.
1844. _Cagliostro_, 3 actes, Opéra-Comique. _Richard en Palestine_, 3 actes, Opéra. _Gulistan_, de Dalayrac, réorchestré. _Cendrillon_, de Nicolo, réorchestré.
1845. _Le Diable à Quatre_, ballet, Opéra. _The Marble Maiden_, ballet, Londres.
1846. _Zémire et Azor_, de Grétry, réorchestré.
1847. _Aline_, de Berton, réorchestré pour l'Opéra-National. _La Bouquetière_, 1 acte, Opéra. _Félix_, de Monsigny, réorchestré, Opéra-National.
1848. _Les Cinq Sens_, ballet, 3 actes, Opéra.
1849. _Le Fanal_, 2 actes, Opéra. _Le Toréador_, 2 actes, Opéra-Comique. _La Filleule des Fées_, ballet, 3 actes, Opéra.
1850. _Giralda_, 3 actes, Opéra-Comique. Messe de Ste-Cécile.
1851. _Les Nations_, intermède chanté à l'Opéra pour la visite des Anglais.
1852. _La Poupée de Nuremberg_, 1 acte, Théâtre-Lyrique. _Le Farfadet_, 1 acte, Opéra-Comique. _Si j'étais Roi_, 3 actes, Théâtre-Lyrique. _La Faridondaine_, Porte-Saint-Martin. _La Fête des Arts_, cantate, Opéra-Comique. _Orfa_, ballet, 2 actes, Opéra.
1853. _Le Sourd_, 3 actes, Opéra-Comique. _Le Roi des Halles_, 3 actes, Lyrique. _Le Bijou Perdu_, 3 actes, Lyrique. _Le Diable à Quatre_, de Solié, réorchestré.
1854. _Le Muletier de Tolède_, 3 actes, Lyrique. _A Clichy_, 1 acte, Lyrique.
1855. _Victoire!_ cantate pour la prise de Sébastopol, chantée à l'Opéra-Comique et au Théâtre-Lyrique. _Le Houzard de Berchini_, 2 actes, Opéra-Comique.
1856. _Falstaff_, 1 acte, Lyrique. _Le Corsaire_, ballet, 3 actes, Opéra. _Mam'zelle Geneviève_, 2 actes, Lyrique. Cantate pour la naissance du Prince Impérial, Opéra. _Les Pantins de Violette_, 1 acte, Bouffes-Parisiens.
Environ 150 morceaux de piano, des marches à grand orchestre, des romances, des morceaux religieux, un _Mois de Marie_, des morceaux pour l'orgue Alexandre.
SOUVENIRS D'UN MUSICIEN
BOÏELDIEU
A peine la tombe s'est-elle refermée sur les cendres d'Hérold, qu'elle s'entr'ouvre pour engloutir le chef de notre école, ce Boïeldieu dont chacun de nous sait les chefs-d'oeuvre, dont tout le monde à pu apprécier l'immense talent. Certes, la perte est grande pour l'art, mais combien ne l'est-elle pas davantage pour l'amitié! La maladie à laquelle Boïeldieu vient de succomber l'avait fait renoncer à la composition depuis quelques années, et il y avait peu d'espoir que sa santé se raffermît au point de lui permettre de reprendre un travail dont la difficulté et la fatigue ne sauraient être comprises que par les compositeurs; mais si ses talents étaient perdus pour le public, ses nombreux amis, sa famille, dont il était l'idole, pouvaient espérer de jouir encore longtemps de sa société si douce, de son esprit si fin, si délicat, de sa causerie si attachante, de cette inépuisable bonté qui s'étendait sur tous ceux qu'il connaissait; car dans la haute position d'artiste où son talent l'avait élevé, Boïeldieu rencontra malheureusement plus d'un envieux, jamais un ennemi; on put bien en vouloir à son talent, jamais à sa personne.
La carrière artistique de Boïeldieu fut semée de peu d'incidents, ce fut une continuité de succès qui l'amenèrent insensiblement au premier rang: aussi sa biographie sera-t-elle fort courte, et n'offrira-t-elle, pour ainsi dire, que les dates de ses nombreux ouvrages; mais ayant été assez heureux pour être son élève, puis ensuite son protégé et son ami, je pourrai donner sur son caractère privé quelques détails bien chers à ceux qui l'ont connu, et précieux pour ceux qui n'ont pas ce bonheur.
Adrien Boïeldieu était né à Rouen en 1775. Il reçut ses premières leçons de musique d'un organiste de cette ville, nommé Broche. M. Boïeldieu avait conservé beaucoup de respect pour la mémoire de son premier maître, et n'en parlait jamais qu'avec vénération. Cependant je suis porté à croire que la reconnaissance lui fermait la bouche sur plus d'un détail peu favorable au vieil organiste: il passait généralement pour un homme brutal, assez médiocre musicien, mais en revanche très-illustre buveur; il maltraitait généralement ses élèves, et en particulier le pauvre Boïeldieu, en qui il n'avait pas su remarquer de dispositions pour la musique, et qui montrait au contraire une aversion assez prononcée pour la boisson. Or, comme, dans les idées du père Broche, l'un n'allait pas sans l'autre, il en tira une conséquence toute naturelle: c'est qu'un homme qui ne savait pas boire ne saurait jamais composer; aussi ne fonda-t-il pas de grandes espérances sur son élève.
Boïeldieu ne se découragea cependant pas, et à peine âgé de dix-huit ans, il essaya de composer un petit opéra dont un compatriote avait fait les paroles. L'ouvrage fut représenté à Rouen avec un tel succès, que de toutes parts, et le père Broche le premier, on conseilla au jeune Boïeldieu d'aller présenter son ouvrage à Paris. Notre jeune musicien partit donc, léger d'argent, riche d'espérance, avec une petite valise où sa garde-robe tenait moins de place que sa partition, toute mince qu'elle était.
Il s'opérait alors une espèce de révolution musicale à Paris. Le genre sombre était à la mode; Méhul et Cherubini étaient à la tête de cette nouvelle école, et les beautés harmoniques qui brillaient dans leurs ouvrages semblaient avoir aussi plus de prix auprès du public que les simples et naïves mélodies auxquelles Grétry et Dalayrac l'avaient habitué. Aussi ces deux derniers semblaient se donner à tâche de rembrunir leur genre pour se mettre à la hauteur des ouvrages à la mode alors, et Grétry n'avait écrit son _Pierre le Grand_ et son _Guillaume Tell_, et Dalayrac sa _Camille_ et son _Montenero_, que pour lutter avec l'_Elisa_ et la _Lodoiska_ de Cherubini, l'_Euphrosyne_ et la _Stratonice_ de Méhul, la _Caverne_ de Lesueur, les _Rigueurs du Cloître_ de Berton, et quelques ouvrages du même genre, d'auteurs moins célèbres.
Cette réaction vers la musique sévère et scientifique n'était guère favorable au pauvre jeune homme, ignorant presque les premières règles de l'harmonie et n'ayant pour lui que quelques idées heureuses, mais mal écrites et délayées dans une orchestration mesquine. Quinze ans plus tôt, son ouvrage eût été de mode à Paris, comme il l'avait été à Rouen; mais alors les partitions ne faisaient pas leur tour de France aussi vite qu'à présent, et les troupes de province, qui exécutaient fort bien les ouvrages peu compliqués de musique de Grétry et de Monsigny, n'étaient guère en état de servir d'interprètes aux mâles accents de Méhul et de Cherubini.
Il fallait donc que le jeune Rouennais se fît une nouvelle éducation musicale. Mais où la prendre, où la trouver? Le Conservatoire n'existait pas alors; et d'ailleurs, avant tout, il fallait vivre. Boïeldieu se mit à user de la plus médiocre ressource que puisse employer un musicien: il se résigna à accorder des pianos; et si, sur son mince salaire, il pouvait économiser une pièce de trente sous, il se hâtait de la porter au théâtre pour entendre ces chefs-d'oeuvre qu'il devait égaler un jour, mais où il désespérait alors de pouvoir jamais atteindre.
Cependant sa jolie figure, cet air de bonne compagnie qu'il posséda toujours, l'avaient fait remarquer. La maison Erard était alors le rendez-vous de tout ce qu'il y avait d'artistes distingués à Paris, et Boïeldieu sut y trouver accès, malgré sa position peu avantageuse. Il trouva quelques paroles de romance, et la musique délicieuse qu'il y adapta lui valut de grands succès dans le monde: ce n'était plus comme accordeur, mais bien comme professeur de piano qu'il s'ouvrait l'entrée des meilleures maisons; à ses romances succédèrent des duos de piano et de harpe, qui n'eurent pas moins de succès; puis enfin, on lui confia un poëme: c'était _Zoraïme et Zulnare_. La musique en fut composée en peu de temps; mais aucune considération ne put déterminer l'un des deux théâtres lyriques de cette époque à mettre en répétition un opéra en trois actes d'un jeune inconnu. Il fallut auparavant qu'il s'essayât dans des ouvrages en un acte, et son premier opéra joué fut _la Famille Suisse_; _Zoraïme et Zulnare_ vint ensuite; puis _Montbreuil et Nerville_, _la Dot de Suzette_, _les Méprises Espagnoles_, _Beniowski_, où l'on remarque des choeurs d'une vigueur et d'une énergie dont on ne l'aurait pas cru capable jusque là; _le Calife_, cet ouvrage de jet si riche, de mélodies originales, de motifs gracieux. Cet opéra fut composé d'une singulière manière.
Boïeldieu avait été nommé professeur de piano au Conservatoire; c'est pendant qu'il donnait ses leçons, entouré d'élèves qui étudiaient leurs morceaux, que sur un coin de l'instrument il enfantait et écrivait ses airs si gracieux qui, tous, sont devenus populaires, et que trente années d'intervalle (et c'est plus d'un siècle en musique) n'ont pu faire vieillir. L'immense succès qu'obtint _le Calife_ fut loin de produire chez Boïeldieu l'effet qu'en aurait éprouvé tout artiste moins consciencieux. C'est alors qu'il sentit tout ce qui manquait encore à son talent; il comprit que, quels que soient les dons que la nature vous ait prodigués, il est encore dans la science des ressources dont le génie doit profiter: il obtint de Cherubini de recevoir des leçons de cet habile théoricien, et nul exemple de modestie ne peut être proposé plus efficacement aux jeunes artistes, que l'amour-propre aveugle trop souvent, que celui de l'auteur du _Calife_ et de _Beniowski_ venant avouer son ignorance à l'auteur des _Deux Journées_ et se soumettant sous ses yeux à l'apprentissage d'un écolier.
Le fruit de ces précieuses leçons ne se fit pas attendre: le premier ouvrage que donna Boïeldieu, après les avoir reçues, fut _Ma tante Aurore_. Il avait fait un pas immense dans l'art d'orchestrer et de disposer l'harmonie; on en peut trouver la preuve dans la suave introduction de l'ouverture, où les violoncelles sont si habilement disposés; dans le dessin des accompagnements du premier duo, dans l'harmonieuse instrumentation des couplets: «Non, ma nièce, vous n'aimez pas,» etc.
Aucune qualité ne manquait alors au talent de Boïeldieu: moins profond peut-être que quelques-uns de ses rivaux, il était aussi dramatique et souvent plus gracieux. C'est alors que la place de maître de chapelle de l'empereur de Russie lui fut proposée. Les avantages attachés à cette place étaient trop grands pour ne pas séduire Boïeldieu, qui, quoique brillant au premier rang à Paris, trouvait des concurrents redoutables dans des confrères tels que Grétry, Dalayrac, Berton, Méhul, Cherubini, Kreutzer, etc. Des chagrins domestiques contribuèrent aussi à lui faire entreprendre ce voyage; et jusqu'en 1811 qu'il revint à Paris, il resta à Saint-Pétersbourg, honoré de l'admiration et même de l'amitié de toute la famille impériale. Il y fit la musique de plusieurs opéras, entre autres _Télémaque_ et _Aline reine de Golconde_: ces deux ouvrages, joués à Paris avec la musique de MM. Lesueur et Berton, n'ont pas été entièrement perdus pour nous; Boïeldieu y a souvent puisé des morceaux qu'il a intercalés dans les ouvrages qu'il a donnés depuis son retour en France. Les deux premiers qu'il fit représenter furent _Rien de trop_ et _la jeune Femme colère_, composés tous deux en Russie; ils furent bientôt suivis de _Jean de Paris_, _la Fête du village voisin_, _le nouveau Seigneur_, _Charles de France_ (à l'occasion du mariage du duc de Berry) en société avec Hérold, dont il favorisa ainsi le début dans la carrière qu'il devait illustrer, et à laquelle il a été enlevé si jeune.