Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même
Part 19
Grétry, dans sa longue carrière, eut un moment où la popularité faillit l'abandonner: il était déjà vieux, lorsque Méhul et Cherubini donnèrent ces ouvrages sévères et fortement instrumentés qui contrastaient d'une manière si sensible avec les opéras joués précédemment. Grétry essaya de modifier sa manière dans ses derniers ouvrages; mais son génie était épuisé, et d'ailleurs les efforts qu'il faisait pour atteindre aux proportions des ouvrages du goût moderne lui ôtaient le naturel et la facilité qui prêtaient tant de charmes à ses premiers travaux. Son ancien répertoire fut presque abandonné pendant près de dix ans pour faire place aux oeuvres écrites d'un style plus sérieux. Mais lorsque la société tenta de se reconstituer, au commencement de ce siècle, la réaction fut générale, dans les goûts comme dans la politique. A l'échafaudage de sentiments exagérés qu'on avait étalés pendant les tristes années de la Terreur, à la fausse sensiblerie qu'on avait affichée sous le Directoire, succéda une tendance de retour aux choses plus simples et de meilleur goût. Martin fut le premier qui essaya de reprendre quelques-uns des premiers ouvrages de Grétry. Leur succès fut immense. Toute une génération avait surgi, pour qui ils étaient une nouveauté, et il restait encore une immense portion de public à qui ils retraçaient les plus doux souvenirs. Elleviou et les premiers sujets de la brillante troupe qu'on admirait alors, se firent un point d'honneur de faire revivre ces opéras presque oubliés, et bientôt les ouvrages de Grétry firent le fond du répertoire habituel. Le compositeur fut assez heureux pour jouir de toute sa gloire pendant ses dernières années, et lorsqu'il mourut, il était avec justice et unanimement proclamé le premier dans le genre qu'il avait si brillamment illustré.
Dalayrac n'eut pas cette alternative d'abandon et de recrudescence de succès. Depuis son premier opéra jusqu'au dernier, il produisit constamment, et ne vit jamais décroître la faveur du public. Il est vrai qu'il sut constamment se plier à ses goûts: quand les grandes compositions musicales devinrent à la mode, il sut faire des à peu près dont le parterre était peut-être plus satisfait que des modèles mêmes, qu'il applaudissait moins par conviction que par engouement.
Ce qu'il y a de remarquable, c'est l'adresse de Dalayrac à saisir cette nuance, ce qui lui permit de modifier légèrement sa manière, mais de ne jamais la changer entièrement. Il voyait bien qu'il y avait un progrès chez les innovateurs, mais il comprenait aussi qu'ils dépassaient quelquefois le but qu'ils voulaient atteindre, et qu'en donnant plus de correction et de de vigueur à leur harmonie et à leur instrumentation, ils négligeaient peut-être trop la partie mélodique, qui est celle qui touche le plus la masse, et à laquelle le public revient toujours. Dalayrac était plus ou moins heureux dans le choix de ses motifs ou la coupe de ses morceaux, mais on ne peut pas dire qu'il y ait jamais eu bien réellement progrès chez lui. Ses derniers ouvrages ne sont pas plus richement instrumentés que les premiers: il y a plus d'élégance dans la forme, plus d'habitude dans le faire; mais c'est toujours le même procédé et le même système. J'ai en ce moment sous les yeux la partition de l'_Eclipse totale_ et celle du _Poëte et le Musicien_, composées l'une en 1781, et l'autre en 1809, et je retrouve dans toutes deux le même point de départ et le même système de disposition, la même facilité insouciante, la même habitude de remplissage banal, et les mêmes éclairs d'inspiration à certains moments donnés.
Dalayrac eut le bonheur d'avoir, outre ses grands drames, parmi lesquels il faut citer _Camille_ où presque tout est excellent, et dont _le trio de la cloche_ est un chef-d'oeuvre, de charmantes comédies à mettre en musique; ces comédies devenaient musicales par l'importance qu'y acquéraient les rôles confiés à Elleviou et à Martin. Personne n'écrivit des duos aussi favorablement coupés, aussi heureusement disposés sous le rapport vocal et scénique en même temps, que ceux que Dalayrac composa pour ces célèbres artistes dans _Maison à vendre_ et _Picaros et Diego_.
Grétry avait commencé par imiter le genre italien, et ses premiers ouvrages y compris le _Tableau_ parlant (ce chef-d'oeuvre qu'une récente reprise vient de rajeunir de quatre-vingt-deux ans), sont entièrement inspirés par l'étude et le style des compositeurs italiens de l'époque, style qu'il relève par le cachet puissant de son individualité. Dalayrac, au contraire, montre une manière toute française dans ses premières productions; on devine déjà quelle sera la romance de l'Empire, dans les tournures des phrases mélodiques qu'il affectionnait en 1782.
Grétry était un grand musicien qui avait mal appris, mais qui devinait beaucoup. Il était né harmoniste; sa modulation, quoique mal agencée, est imprévue et souvent piquante; ses accompagnements sont maigres et gauches, mais sont remplis d'intentions et d'effets quelquefois réalisés. On sent que le génie l'emporte et que c'est parce que la science lui fait défaut, qu'il ne peut accomplir tout ce qui lui vient à la pensée.
Dalayrac est peu musicien: il sait à peu près tout ce qu'il a besoin de savoir pour exécuter sa conception. Jamais il n'a voulu faire plus qu'il n'a fait, et, eût-il possédé toute la science musicale que de bonnes études peuvent faire acquérir, il n'eût produit que des oeuvres plus purement écrites, mais sa pensée ne se fût pas étendue plus loin, et ne se fût pas élevée davantage: l'instinct des combinaisons et de l'intérêt de détail lui manquait complétement, tandis que Grétry le possédait à un degré très-éminent.
La justesse de cette comparaison pourra peut-être se déduire par le souvenir de l'épreuve que j'ai faite, il y a quelques années, en réinstrumentant le _Richard_ de Grétry et le _Gulistan_ de Dalayrac. Dans la première de ces partitions, tout était à faire; mais aussi quel intérêt il était facile de mettre dans l'instrumentation! que d'effets indiqués qu'il n'y avait qu'à suivre et à réaliser! Dans la seconde, au contraire, la besogne était toute faite; il y avait simplement à doubler quelques parties, à moderniser quelques effets de sonorité, mais l'oeuvre était accomplie avant d'être commencée. Que résulta-t-il? Que le _Richard_ de Grétry eut un succès immense en se présentant tel que Grétry l'eût probablement écrit, s'il eût possédé l'expérience d'instrumentation que nous avons acquise depuis lui, et dont il avait toute l'intuition et la prescience. L'oeuvre de Dalayrac, au contraire, fit peu de sensation, parce qu'il n'avait pas été possible que les ressources modernes ajoutassent un grand charme et donnassent plus de valeur à la forme banale, peut-être, mais complète en son genre, sous laquelle la pensée était émise.
Ce qui doit être loué sans restriction aucune chez Dalayrac, c'est le sentiment de la scène qu'il possédait au plus haut degré. C'est à cet instinct excellent qu'il dut en partie ses nombreux succès, tant pour le choix heureux de ses sujets, que pour la manière réservée, habile et ingénieuse dont il savait les présenter sous la forme musicale. Aussi sa réputation fut-elle beaucoup plus grande au théâtre que parmi les musiciens. Il ne fit jamais partie du Conservatoire, où Monsigny et Grétry avaient été appelés à professer dès l'origine de l'établissement.
Cependant l'Empereur, qui savait apprécier tous les genres de mérite, accorda la décoration de la Légion-d'Honneur à Dalayrac. Fier et heureux de cette distinction alors si rare, la première, la seule qu'il eût jamais obtenue, Dalayrac voulut la justifier par l'éclat d'un grand succès. Il fixa son choix sur un sujet de M. Dupaty intitulé: _le Poëte et le Musicien_. La pièce était écrite en vers et offrait un imbroglio assez gai. Elleviou et Martin y jouaient, comme d'usage, les rôles de deux jeunes étourdis, et les occasions ne devaient pas manquer au compositeur pour y écrire des duos, et renouveler ces luttes vocales où ces deux chanteurs favoris lui avaient donné l'habitude du succès.
Il se mit au travail avec ardeur. La pièce fut mise en répétition, pour être jouée à l'époque des fêtes de l'anniversaire du couronnement. Une indisposition de Martin ayant interrompu les répétitions, Dalayrac reprit sa partition pour la terminer et y faire quelques changements: il venait d'écrire la dernière note du choeur final, lorsqu'il apprit que l'Empereur allait partir pour l'Espagne, et que son ouvrage ne pourrait être représenté devant lui si l'on ne se hâtait d'en reprendre les études. Rempli d'inquiétude, il se hâte de porter son dernier morceau au théâtre, et là on lui déclare que si l'indisposition de Martin se prolonge, on sera obligé de mettre une autre pièce en répétition. De plus en plus alarmé, il court chez le chanteur, le trouve, non pas indisposé, mais sérieusement malade, et acquiert la conviction que son opéra est indéfiniment ajourné. Désespéré de tous ces contre-temps, il rentre chez lui, est bientôt saisi d'une fièvre nerveuse qui se déclare avec une telle intensité qu'il est obligé de se mettre au lit. Le mal s'aggrave, le délire ne tarde pas à s'emparer de lui, et il expire au bout de cinq jours. Entouré de sa femme et de ses amis en larmes, il ne répond à leurs gémissements que par des chants insensés, peut-être ceux de son dernier ouvrage, et c'est en essayant encore d'articuler quelques sons, et de bégayer quelques phrases musicales qu'il rend le dernier soupir.
Cette mort imprévue fut un coup de foudre pour ses amis et ses nombreux admirateurs. On fit à Dalayrac des obsèques magnifiques. Son corps fut transporté à sa campagne de Fontenay-sous-Bois, et Marsollier, dans un discours qu'il prononça sur sa tombe, rappela les succès qu'ils avaient obtenus ensemble et les souvenirs de l'étroite amitié qui les unissait depuis plus de vingt ans.
Les artistes de l'Opéra-Comique firent faire par Cartellier un buste en marbre qui figurait dans le foyer du public et sur lequel étaient inscrits ces mots: «_A notre bon ami Dalayrac._»
Dalayrac mourut à cinquante-six ans. Son ouvrage posthume, _le Poëte et le Musicien_, ne fut joué que deux ans après sa mort. Ce fut l'acteur et compositeur Solié qui en dirigea les répétitions. Il n'obtint qu'un médiocre succès, et ne méritait pas un meilleur sort. La partition en a été gravée: on n'y retrouve qu'un calque décoloré de ses précédentes productions. _Lina ou le Mystère_, l'un de ses derniers ouvrages, renferme de charmantes choses et peut être placé à côté de ses meilleurs opéras. Il est probable qu'il eût beaucoup modifié son oeuvre aux répétitions, mais il est plus que douteux qu'il eût pu l'améliorer au point de lui procurer un succès durable.
Plusieurs ouvrages de Dalayrac sont restés au répertoire, quelques-uns de ceux qu'on a abandonnés pourraient être repris avec avantage, et, quelques progrès que la musique ait faits depuis quarante ans, on trouverait encore dans leur exécution le charme qui s'attache toujours aux mélodies franches, aisées, naturelles, à l'esprit et au sentiment parfaits, sans lesquels on ne sera jamais qu'un médiocre compositeur.
FIN.
TABLE DES MATIÈRES
Pages. Dédicace. V Notes biographiques. VII Boïeldieu. 1 Le clavecin de Marie-Antoinette 15 Hérold. 27 Les concerts d'amateurs. Tribulations d'un musicien. 39 Les musiciens de Paris. 51 De l'origine de l'opéra en France. 65 L'Armide de Lully. 75 Un début en province. 105 Le violon de fer-blanc. 125 Un musicien du XVIIIe siècle. 135 Une conspiration sous Louis XVIII. 165 Jean-Jacques Rousseau musicien. 177 Dalayrac. 217
FIN DE LA TABLE.
IMPRIMERIE DE BEAU, A SAINT-GERMAIN-EN-LAYE.