Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même
Part 18
Cependant, quoiqu'il fût parvenu à écrire facilement ses idées, et même à les accompagner d'une basse assez satisfaisante, il sentait bien qu'il n'arriverait jamais à rien de plus que ce qu'il avait fait jusqu'alors, s'il n'étudiait pas et n'apprenait pas au moins les premières règles de la composition. Mais, à cette époque, les maîtres en état d'enseigner étaient excessivement rares, et même les plus médiocres se faisaient payer un prix trop élevé pour la bourse de l'aspirant compositeur.
Parmi les musiciens français, il ne s'en trouvait réellement que trois qui possédassent à un assez haut degré la théorie musicale et les règles du contre-point pour pouvoir professer la composition. C'étaient Gossec, Philidor et Langlé. Le premier était accaparé par ses fonctions de chef du chant à l'Opéra et par le travail de ses propres compositions. Le second n'accordait à la musique que le peu de temps que lui laissait sa passion pour les échecs. Langlé était issu d'une famille française établie depuis plus d'un siècle en Italie et dont le véritable nom de Langlois, impossible à prononcer par des Italiens, avait pris une terminaison plus euphonique.
Langlé était né à Monaco, en 1741, et avait fait ses études au Conservatoire de la _Pieta_, à Naples, sous la direction de Cafara. Après avoir professé quelques années en Italie, il était venu à Paris en 1768, et s'y était fait une nombreuse clientèle comme professeur de chant et de composition[5].
[5] Langlé ne quitta plus la France, dès qu'il eut remis le pied sur cette terre natale de ses aïeux. Il s'établit à Paris et épousa la soeur de M. Sue, le célèbre médecin, père d'Eugène Sue, le romancier, aujourd'hui représentant du peuple. Langlé n'a fait représenter qu'un seul opéra en trois actes, _Corisandre_, joué avec quelque succès à l'Académie royale de musique, en 1791. Il mourut à sa maison de campagne de Villiers-le-Bel en 1807.
Recevoir des leçons d'un tel maître eût été un grand bonheur pour Dalayrac; mais cet espoir ne lui était même pas permis. Le hasard le mit en contact avec le célèbre professeur, et sa bonne fortune lui procura ce qu'il désirait si vivement, et ce qu'il aurait acheté au prix des plus durs sacrifices.
M. Savalette de Lange donnait de fort beaux concerts dans son hôtel. Dalayrac s'y montrait très-assidu. C'est là qu'il rencontra Langlé pour la première fois, et il lui fut présenté par le maître du logis, comme un jeune amateur passionné pour la musique. Langlé accueillit parfaitement le jeune officier, et Dalayrac employa tous ses moyens de séduction pour captiver les bonnes grâces de celui dont il ambitionnait la faveur. Il y réussit parfaitement. Langlé était spirituel et homme de bonne compagnie; il fut enchanté des manières aimables et aisées du jeune garde du corps, et surtout de son enthousiasme pour la musique. Une espèce d'intimité s'était déjà établie entre eux, et Dalayrac n'avait pas encore osé faire la confidence de l'objet de ses désirs. Un soir il prit, comme on dit vulgairement, son courage à deux mains, et aborda la grande question.
--Monsieur Langlé, lui dit-il tout d'un coup, pour qui me prenez vous?
--Moi, Monsieur le chevalier? mais je vous prends pour un jeune seigneur fort spirituel et fort aimable, cultivant la musique pour son plaisir, ce qui est le plus agréable délassement pour un homme de votre condition et de votre fortune.
--Et bien! Monsieur, vous êtes dans une erreur complète. Tel que vous me voyez, je suis pauvre comme Job; quoique l'aîné de ma famille, je suis moins à mon aise que le plus mince cadet, car je n'ai au monde que mes appointements de six cents livres et une pension de pareille somme. Mon père a fait de moi un militaire pour que je ne fusse pas un méchant avocat; mais franchement, je n'ai guère plus de goût pour ma seconde profession que pour la première: je n'aime que la musique. On dit que je joue passablement du violon, mais je ne m'amuse guère en jouant la musique des autres, je voudrais entendre jouer la mienne et je crois que je serais capable d'en faire d'assez jolie, si je savais comment m'y prendre. Voulez-vous m'enseigner le moyen?
--Monsieur le chevalier, confidence pour confidence. Je suis moins riche que vous, car je n'ai pas d'appointements ni de pension, mais je gagne assez d'argent avec mes leçons. Seulement, il faut pour cela que je sorte tous les jours à sept heures été comme hiver et que je coure le cachet toute la journée. Je rentre le soir exténué, mais néanmoins, je puis vous donner une heure tous les matins, c'est celle qui s'écoule entre mon lever et ma sortie; je la consacre à ma toilette; mais, pendant qu'on me rasera, qu'on me poudrera et que je m'habillerai, je trouverai toujours moyen de vous donner quelques conseils. Cela vous convient-il?
--Parfaitement. Où demeurez-vous?
--Hôtel Monaco, près des Invalides. Et vous?
--A Versailles, à l'hôtel des Gardes, et à Paris, place Royale.
--C'est un peu loin, pour une heure si matinale.
--N'importe, je serai exact, soyez-en sûr. A quand?
--Mais à demain, si vous voulez,
--A demain donc.
A six heures du matin, Dalayrac arrivait tout essoufflé chez son professeur, lui soumettait ses premiers essais, en recevait les meilleurs conseils; et tout cela se faisait en se promenant d'une chambre à l'autre, suivant que les besoins de la toilette faisaient passer Langlé de sa chambre à son cabinet de toilette ou à sa salle à manger.
Les progrès de Dalayrac furent d'autant plus rapides, que Langlé, voyant qu'il avait affaire à un jeune homme rempli d'imagination, ne lui apprit que juste ce qu'il fallait pour transcrire ses idées à peu près régulièrement. On a souvent fait un titre de gloire à Langlé d'avoir produit un tel élève; mais le genre de succès qu'ont obtenu les ouvrages de Dalayrac, prouve qu'il dut fort peu à son professeur et beaucoup à sa propre nature, à son excellent instinct dramatique et à son imagination abondante et variée.
Quoi qu'il en soit, si le maître fut fier de son élève, l'élève fut toujours reconnaissant des soins du maître, et il eut plus tard une occasion de prouver quel bon souvenir il en avait conservé.
Langlé, nommé maître de chant à la création du Conservatoire, vit sa place supprimée, lors de la réforme de cet établissement en 1802. Dalayrac sollicita et obtint pour lui la place de bibliothécaire, qu'il conserva jusqu'à sa mort.
Dès que Dalayrac se vit en état d'écrire, il voulut utiliser le fruit de ses leçons, et il composa des quatuors pour instruments à cordes, qui furent publiés sous un pseudonyme, et, pour mieux déconcerter les investigations, ce pseudonyme était un nom italien. Ces oeuvres, ni même le nom d'emprunt sous lequel elles furent publiées, ne sont pas parvenus jusqu'à nous. Mais dans l'état de faiblesse où était la musique instrumentale en France, avant qu'on ne connût les quatuors de Pleyel et d'Haydn, il est à supposer que ces compositions n'avaient pas une grande valeur. Elles obtinrent néanmoins un très-beau succès. Dalayrac conserva longtemps l'incognito, et put jouir de son triomphe en toute conscience, car ces quatuors, attribués à un musicien italien, étaient très-recherchés des amateurs et se jouaient partout.
On venait d'en publier tout récemment une nouvelle série, et une réunion intime d'amateurs devait l'essayer, pour la première fois, chez le baron de Bezenval. Dalayrac était au nombre des auditeurs: pour ne rien perdre de l'exécution de son oeuvre anonyme, il s'était placé le plus près possible des amateurs qui allaient la déchiffrer. Le premier morceau fut fort bien dit, et reçut beaucoup d'applaudissements. Le début de l'_andante_ parut encore plus heureux; mais à un certain passage, il advint une telle succession de notes fausses et discordantes, que Dalayrac fit un bond sur sa chaise et s'écria: Mais ce n'est pas cela; le trait du second violon n'est pas dans ce ton-là!
--Comment! dit avec conviction l'amateur chargé de cette partie, je joue ce qu'il y a, et si c'est mauvais, c'est la faute de l'auteur, et non la mienne.
Et l'on recommença le passage, qui parut encore plus faux que la première fois. Dalayrac s'élança vers le second violon, lui arracha l'instrument des mains, et se mettant à jouer le trait comme il l'avait composé:
--Tenez, Monsieur, voilà ce qu'il y a, et cela ne ressemble guère à ce que vous venez de jouer.
--C'est ce que vous venez de jouer qui ne ressemble pas à ce qui est écrit, dit l'amateur exaspéré; voyez plutôt.
Et il passa sa partie à Dalayrac, qui ne fit qu'y jeter un coup d'oeil, et s'écria avec colère:
--Là! j'en étais sûr! ils n'ont pas corrigé la seconde épreuve.
--Eh! qu'en savez-vous? dit l'amateur triomphant.
L'auteur, près de se trahir, demeura muet; mais Langlé, confident discret jusqu'alors de l'innocente supercherie de son élève, se crut dispensé de garder plus longtemps un secret qu'on était sur le point de pénétrer.
--Il en sait très-long sur ce sujet, Messieurs, leur dit-il, car c'est lui qui est l'auteur de tous les morceaux publiés sous le même nom que celui-ci.
Ce furent alors des exclamations et des éloges à perte de vue. Dalayrac ne pouvait suffire à toutes les louanges et toutes les félicitations qu'il recevait. Il fut forcé de se mettre au pupitre et de concourir à l'exécution de tout son répertoire, qu'on voulut passer en revue le soir même, et à chaque morceau c'était un nouveau concert d'éloges et de bravos.
Cette petite aventure eut du retentissement, et Dalayrac devint le musicien à la mode dans un certain monde, avant même d'être connu de la généralité du public. On sait que Voltaire, dans son voyage à Paris en 1778, fut reçu dans une loge maçonique. Dalayrac fut chargé de composer la musique pour cette réception, et elle eut assez de succès pour qu'on lui en demandât une nouvelle pour la fête célébrée chez Mme Helvétius en l'honneur de Franklin.
M. de Bezenval faisait souvent jouer la comédie chez lui; la reine et la famille royale ne dédaignaient pas d'assister à ces solennités dramatiques où les rôles étaient remplis par des gens du monde et par l'élite des comédiens français ou italiens. Dalayrac composa, pour ce théâtre de société, deux petits opéras, dont les titres seuls nous sont parvenus. Ils étaient intitulés: _le Petit souper_ et _le Chevalier à la mode_. Leur succès ne fut pas moins grand que ne l'avait été celui des premières oeuvres instrumentales de l'auteur. La reine, qui assistait à la représentation, félicita hautement le musicien, lui disant qu'elle était heureuse de savoir qu'il y eût dans la maison de son frère un jeune homme de tant de talent et d'espérances.
Un si beau début ne fit qu'encourager Dalayrac à continuer ses heureuses tentatives. Un des camarades de sa compagnie, de Lachabeaussière, qui avait déjà fait représenter de petits ouvrages à la comédie Italienne, lui confia une pièce en un acte, l'_Eclipse totale_. La musique en fut rapidement composée, la protection de la reine ne fut sans doute pas inutile à Dalayrac pour faciliter la réception de sa pièce et lui faire obtenir un tour de faveur. La première représentation eut lieu le 7 mars 1781.
La partition de l'_Eclipse totale_ est devenue assez rare; il en existe une manuscrite à la bibliothèque du Conservatoire, encore est-elle incomplète et ne renferme-t-elle pas les derniers morceaux de l'ouvrage. C'est la seule que j'aie pu consulter, et j'avoue que rien ne m'a paru y justifier le succès de l'ouvrage et les éloges que la musique en particulier reçut de tous les recueils du temps qui rendirent compte de la pièce. Monsigny et Grétry avaient déjà donné plusieurs de leurs chefs-d'oeuvre, et l'éducation musicale du public devait être assez avancée pour qu'on ait peine à comprendre l'unanimité d'éloges que s'attira la nouvelle partition. Il ne faut pas oublier cependant qu'elle ne fut jugée que comme l'oeuvre d'un amateur, et qu'alors le plus grand mérite du musicien, aux yeux du public, était de se faire assez petit pour passer inaperçu, et se faire pardonner sa musique en faveur de la pièce. Dalayrac était doué d'un sentiment scénique si naturel et si excellent, que, dès son premier ouvrage, il sut se mettre à la portée du goût et de l'exigence du public.
L'étude musicale de cette partition n'offre donc rien de bien intéressant. On y remarque cependant une instrumentation moins nue que celle des oeuvres contemporaines de Grétry et de Monsigny; mais l'harmonie est pauvre, sans finesse, et sent encore l'amateur. La mélodie est facile et abondante, mais un peu commune.
Au total, si l'étude de cette partition ne peut être d'une grande utilité pour l'instruction, elle sera du moins un motif d'encouragement pour les jeunes compositeurs. L'art musical dramatique est si difficile et exige la réunion de tant de qualités, qu'il est bien rare qu'en débutant, on arrive à produire un bon ouvrage, fût-on même doué de qualités que l'âge et l'expérience développent seuls complétement.
Boïeldieu et Auber ont débuté par des ouvrages qui étaient loin de faire prévoir le talent qu'ils ont déployé plus tard. Il y a aussi loin de _la Dot de Suzette_ à _la Dame blanche_, que du _Séjour militaire_ à _la Muette de Portici_, et bien des ouvrages de pauvres jeunes gens dont on n'a pas encouragé les premiers débuts sont loin d'être inférieurs aux premières partitions des maîtres les plus célèbres.
Nous verrons bientôt Dalayrac, après ses premiers essais, s'élancer d'un pas plus ferme dans la carrière, et produire ces oeuvres charmantes dont la renommée a été européenne, et qui l'ont placé au rang des compositeurs les plus féconds et les plus heureusement inspirés.
III
Le succès que venaient d'obtenir les deux jeunes officiers les engagea à continuer une collaboration qui commençait sous de si heureux auspices. Mais ils élevèrent leur prétention jusqu'à faire un opéra en trois actes, et, l'année suivante, ils firent représenter _le Corsaire_. Ce second début ne fut pas moins heureux que le premier. Un an après, Dalayrac fit jouer _les Deux Tuteurs_, en deux actes. En 1785, une cantatrice, nommée Mlle Renaud, fit de brillants débuts à la Comédie-Italienne; aucun opéra important n'était en préparation, et le succès de la débutante augmentait de jour en jour; Dalayrac, dans le but d'en profiter, arrangea en opéra une pièce de Desfontaines, jouée autrefois avec des airs de vaudeville. C'était l'_Amant statue_. La cantatrice fut bien servie par le musicien, et le public partagea son enthousiasme entre l'auteur et l'exécutante. Tous deux furent rappelés après la pièce. C'était alors une faveur aussi rare qu'elle est commune aujourd'hui.
Desfontaines, reconnaissant envers le jeune musicien qui venait de rajeunir une de ses anciennes pièces, lui confia un opéra nouveau en trois actes. C'était _la Dot_, dont le sujet est fort gai et fort amusant, et qui fut représentée au mois de novembre de cette même année 1785.
Jusque là Dalayrac avait eu des succès faciles, mais aucun d'eux n'avait obtenu cet éclat et ce retentissement qui s'étaient attachés à quelques-unes des productions de Monsigny et de Grétry. Ses cinq premiers ouvrages appartenaient tous au genre comique, très-ingrat à traiter en musique, et que l'on apprécie rarement autant qu'il mériterait de l'être, ne fût-ce qu'en raison de son excessive difficulté. Il trouva bientôt l'occasion de déployer son talent dans un genre tout opposé.
Le succès du Musicien amateur avait attiré l'attention d'un auteur également amateur, et qui avait fait représenter à la Comédie-Italienne quelques pièces sans importance. Marsollier des Vivetières était à peu près du même âge que Dalayrac, et ainsi que lui était passionné pour le théâtre; mais là s'arrête la conformité qu'on pouvait remarquer entre eux. Marsollier avait de la fortune, et ses travaux littéraires n'étaient qu'un délassement, délassement qui à tout autre cependant aurait pu paraître un travail des plus pénibles, car Marsollier s'était vu refuser vingt-deux pièces de suite avant de pouvoir faire représenter son premier ouvrage. Tant de persévérance méritait d'être récompensée, et ce ne fut pourtant qu'après plus de dix ans de tâtonnements et d'essais presque infructueux, que Marsollier obtint un premier succès, mais aussi ce succès fut colossal, et Dalayrac fut assez heureux pour le partager avec lui.
_Nina_, ou _la Folle par amour_, fut jouée pour la première fois en 1786. Le sujet en était imité d'une nouvelle de d'Arnaud, insérée dans les _Délassements de l'homme_ sensible. L'idée de mettre une folle au théâtre parut d'une telle hardiesse aux auteurs, qu'ils n'osèrent pas risquer cette tentative avant d'en avoir fait l'essai devant un public d'amis. L'ouvrage fut donc d'abord répété et représenté sur le théâtre de l'hôtel de Mlle Guimard. L'enthousiasme qu'il provoqua dans cette réunion d'élite rassura les deux timides oseurs, et ils donnèrent leur opéra aux comédiens Italiens. Grâce au pathétique de la situation, au jeu expressif et passionné de Mlle Dugazon, grâce surtout aux ravissantes mélodies de Dalayrac, il obtint un succès de vogue. La musette si connue, la romance _Quand le bien-aimé reviendra_, devinrent bientôt populaires et plus de cent représentations consécutives ne purent lasser l'admiration et la sensibilité du public. Ce fut un succès de larmes dont on n'avait pas vu d'exemple depuis _le Déserteur_.
L'année suivante, Dalayrac, aidé de son premier collaborateur Lachabeaussière, donna _Azémia_ ou _les Sauvages_. Le succès, moins vif au début, se prolongea néanmoins autant que celui de _Nina_. Deux mois après _Azémia_ il fit jouer _Renaud d'Ast_. Il ne se doutait guère, en composant la romance, du reste assez vulgaire: _Vous qui d'amoureuse aventure_, que cet air, auquel on adapta les paroles: _Veillons au salut de l'Empire_, deviendrait le chant national de la France, et le seul qu'il serait permis de chanter pendant plus de dix ans.
En 1788, il donna _Fanchette_, en deux actes, et _Sargines_, en quatre; et en 1789, _les deux Savoyards_ et _Raoul sire de Créqui_.
Ces deux ouvrages montrèrent le talent du compositeur sous un aspect bien différent. Dans le premier il avait pu mettre sans peine la grâce, la franchise, le comique et la naïveté qui étaient l'essence même de son style et de ses manières. Dans le second, on sent qu'il aurait voulu adopter un faire plus large et plus dramatique, une manière plus simple, telle enfin que le comportait le sujet; mais ces qualités lui sont moins naturelles, et la réussite est moins complète.
Après tant de succès, Dalayrac était parvenu à se faire un nom déjà célèbre; il avait entièrement renoncé à l'état militaire, ses ouvrages fréquemment représentés lui assuraient un revenu productif; son rêve était un voyage dans sa famille: une triste circonstance lui en fournit l'occasion.
Son père mourut presque subitement au mois d'août 1790. Dalayrac s'empressa de partir pour Muret: il voulait porter à sa mère, qu'il adorait, les consolations dont son coeur avait besoin dans un moment si cruel. A peine arrivé dans sa famille, il apprend que son père, par un acte passé devant notaire un an avant sa mort, l'avait institué son légataire universel au détriment de son frère cadet. Il s'empressa de faire annuler ces dispositions, qui étaient cependant selon la coutume du pays. Fier d'avoir pu s'assurer une existence honorable par son seul travail, il était heureux d'augmenter la petite aisance de la famille, en renonçant aux avantages exceptionnels que son père voulait lui assurer. Ses travaux le rappelèrent à Paris: il fallut s'arracher encore une fois aux embrassements de sa mère. Son voyage de retour fut une suite de triomphes. A Nîmes, à Lyon, dans toutes les grandes villes, il reçut des ovations aux théâtres dont ses ouvrages faisaient la fortune.
De retour à Paris, il apprit la faillite de M. Savalette de Lange, chez qui il avait placé 40,000 francs, fruit de ses travaux et de ses économies. Cette année de 1791 devait lui être fatale, car au chagrin de la perte de sa fortune se joignit bientôt une douleur qui lui fit oublier ses autres maux. Sa mère n'avait pu survivre à la perte de son mari. La situation de Dalayrac était des plus tristes: en moins de six mois il perdait son père et sa mère, se voyait privé du fruit de ses travaux, et déjà la révolution grandissant de jour en jour, faisait présager l'avenir le plus sinistre.
Ses amis, ses protecteurs, ce monde brillant où il avait vécu, tous se dispersaient loin de Paris, plusieurs d'entre eux s'éloignaient même de France. Malgré ses opinions monarchiques bien connues et les dangers que pouvait lui faire courir son titre d'ex-garde-du-corps du comte d'Artois, Dalayrac ne songea pas un seul instant à quitter Paris, il ne cessa de travailler pour le théâtre, il pensa avec justesse que la renommée de ses oeuvres suffirait pour le protéger, il fut même assez heureux pour abriter sous leur égide quelques-uns de ses anciens amis.
Le Ciel lui devait une compensation à tant de tourments: il la trouva dans le mariage qu'il contracta en 1792 avec une jeune personne qui devint la compagne et l'amie de toute sa vie.
A une époque où les lois sur les émigrés s'exécutaient dans toute leur rigueur, et où l'asile et la protection donnés à l'un d'eux étaient regardés comme un crime, Dalayrac reçut, par une voie détournée, une lettre datée de l'Allemagne, et conçue à peu près en ces termes: «Monsieur, peut-être votre mémoire vous rappellera-t-elle à peine le nom d'un homme qui n'a jamais été assez heureux pour être de vos amis, et qui n'a eu d'autres relations avec vous que d'avoir servi dans le même corps, celui des gardes de Mgr le comte d'Artois. J'ai eu le malheur d'émigrer, toute ma famille a péri sur l'échafaud, quelques-uns de mes biens ont heureusement échappé au séquestre et à la confiscation. Je n'ai plus aucune ressource, peut-être cependant me serait-il possible de me faire rayer de la liste des émigrés et de recueillir quelques débris de ma fortune. Mais si je puis arriver à Paris, je ne tarderai pas à y être arrêté, si personne ne répond de moi et ne m'aide à déjouer les manoeuvres de la police. Je n'y connais personne, personne que vous qui ne me connaissez pas; et cependant je m'adresse en toute confiance à votre loyauté et à votre sympathie pour le malheur d'un ancien camarade.»
Dalayrac ne se rappelait effectivement pas avoir jamais connu l'auteur de la lettre: cependant il lui avait semblé voir figurer sur les contrôles des gardes le nom dont elle était signée, et il n'hésita pas à répondre qu'il ferait toutes les démarches en son pouvoir, en faveur du proscrit.
Quelques jours après, celui-ci se présentait chez Dalayrac sous un déguisement qui dut rappeler à l'auteur de _Camille_, d'_Ambroise_ et du _Château de Montenero_ quelques-unes des pièces mélodramatiques qu'il avait mises en musique. Pendant plusieurs mois le compositeur tint l'émigré caché chez lui; et de quelles précautions ne fallait-il pas s'entourer, à une époque où la pitié était un crime et la dénonciation une vertu! Enfin, à force de soins, de peines et de démarches, il parvint à faire rayer son ancien camarade, et celui-ci put, grâce à son dévouement, recouvrer à la fois sa liberté et sa fortune.
Dalayrac compta peu d'insuccès dans les cinquante-quatre opéras qu'il fit représenter; la plupart au contraire obtinrent une vogue immense, et il suffira de citer les titres principaux: _Camille_, _Ambroise_, _Marianne_, _Adèle et Dorsan_, _la Maison isolée_, _Gulnare_, _Alexis_, _Montenero_, _Adolphe et Clara_, _Maison à vendre_, _Lehéman_, _Picaros et Diego_, _La jeune Prude_, _Une heure de mariage_, _Gulistan_, _Deux mots_, _Lina_, etc.