Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même
Part 17
Quoique la croisée fût restée ouverte, l'atmosphère de sa petite chambre était si lourde, qu'il lui semblait qu'il allait étouffer. Il se mit à la fenêtre; sa chambre, située sur les toits, dominait les maisons de la ville et laissait voir la campagne tout illuminée de l'éclat argenté de la lune. Pour mieux admirer ce magnifique coup d'oeil, Dalayrac franchit la croisée et se trouva sur le toit qui s'avançait en saillie en s'aplatissant, et dont le rebord faisait tout le tour de la maison. Le chemin était étroit et périlleux; Dalayrac trouva que la promenade n'en aurait que plus de charme. Un gros chien qui faisait la garde dans la cour sur laquelle donnait la fenêtre, se mit à pousser des aboiements furieux. Notre jeune homme n'en tint compte, et il avait tourné un des angles de la maison, que le chien aboyait toujours. La maison faisait un carré assez régulier. Quand notre promeneur nocturne fut au-dessus de la seconde façade, les aboiements du chien lui parurent bien moins sonores; mais quand il fut parvenu à la façade opposée à celle où était située sa chambre, c'est à peine si le bruit de ces aboiements parvenait jusqu'à lui. Une réflexion subite s'empara de son esprit.
--Mais, se dit-il, si de ce côté, qui est à l'opposé de ma chambre et de celle de mon père, on entend à peine la basse taille de cet énorme chien, il me semble qu'il serait impossible d'entendre, de l'endroit où sont nos chambres, les sons qui viendraient de ce côté. Essayons.
Et le coeur tremblant d'émotion, il refit le tour de la maison, rentra chez lui, et saisissant son violon et son archet, il reprit le chemin de la façade opposée. Là, s'accroupissant dans l'étroit espace que laissaient entre elles une cheminée et une lucarne, notre Orphée aérien se donna un concert auquel il trouva certes plus de plaisir que ne lui en purent jamais procurer les plus belles exécutions musicales. Il y avait si longtemps qu'il n'avait touché au violon! Ses doigts lui parurent d'abord un peu rebelles, mais il finit par s'oublier. Sa tête s'enflamma, les idées musicales lui venaient en foule, et par un bonheur rare, elles semblaient se conformer, par leur simplicité et leur facilité, à l'impuissance de ses moyens d'exécution. Pendant plus d'une heure il improvisa, oubliant tout, excepté le bonheur dont il jouissait. Le plus beau trône du monde, il ne l'eût pas accepté pour l'échanger contre ce petit bout de toit, contre ce rebord de lucarne où il était si heureux. C'est le coeur gonflé de joie qu'il regagna sa chambrette. Il serra précieusement son violon après l'avoir bien soigneusement essuyé pour le préserver des atteintes de la rosée et de l'humidité de la nuit. Il prévoyait que ses concerts nocturnes allaient souvent se renouveler, et il tenait à conserver intact l'instrument d'où dépendait toute sa félicité. Il s'endormit du sommeil le plus calme et le plus doux. Malgré la moitié de la nuit passée sur les toits, il s'éveilla plus allègre et plus dispos, et c'est le sourire sur les lèvres et la figure illuminée par un rayon de bonheur, qu'il se présenta au déjeuner de famille.
Le père Dalayrac avait sa physionomie grave et sévère, que semblait encore assombrir un air plus soucieux qu'à l'ordinaire. «Françoise, dit-il à la domestique qui les servait, que s'est-il donc passé cette nuit? Le chien a furieusement aboyé, et à deux reprises.»
Nicolas sentit la rougeur lui monter au front, et baissa le nez vers son assiette.
--N'avez-vous donc rien entendu? continua le père, en interrogeant toute la famille du regard.
--Si fait, lui fut-il répondu, mais voilà tout.
--Dans un quartier si retiré, reprit la servante, il ne faut pas grand'chose pour faire aboyer le chien. Nous avons d'un côté le couvent, et de l'autre, une rue où il ne vient presque jamais personne le soir: il aura suffi d'un passant attardé pour provoquer tout ce tapage.
--C'est juste, dit le père, il n'y a là rien d'extraordinaire.
Cet incident n'eut pas d'autre suite: le repas continua dans le calme et le silence habituels. Nicolas trouva cependant l'occasion d'être seul un instant avec sa mère.
--Soyez tranquille, lui dit-il, j'ai trouvé.
--Eh! quoi donc? fit l'excellente femme.
--Ce que nous cherchions tous deux: le moyen de tout concilier; allez, vous serez contente de votre petit Nicolas. Sous peu de temps, je serai reçu avocat, et d'ici là je travaillerai bien, je me porterai encore mieux, et le père n'aura rien à dire.
Mme Dalayrac ne comprit pas trop ce que son fils voulait lui dire; mais elle le vit content, et c'en fut assez pour son bonheur et sa tranquillité.
Cependant, cette première tentative avait été trop heureuse pour que le jeune Dalayrac ne voulût pas en faire une seconde. Mais il fallait de la prudence, le chien pouvait donner l'éveil, s'il recommençait toutes les nuits son vacarme. Le jeune homme se promit de s'abstenir pendant quelques nuits de toute excursion. Le souvenir du plaisir qu'il avait goûté lui suffit effectivement pendant quelques jours, mais ses désirs de reprendre sa promenade et son concert nocturne redevinrent plus vifs que jamais.
Un jour qu'il était sorti un instant pour prendre l'air et marchait absorbé dans ses réflexions, il rencontra un camarade qu'il avait perdu de vue depuis sa sortie du collége.
--Eh! par quel hasard, lui dit-il, te trouves-tu à Muret, toi dont la famille habite Toulouse?
--Par un hasard bien simple, répondit l'ami de collége, c'est que mon père m'a placé, pour étudier, chez un apothicaire de cette ville, dont il veut que j'épouse la fille.
--Comment, tu es garçon apothicaire?
--Etudiant, si tu veux bien le permettre. Mon futur beau-père est un excellent homme, sa fille est charmante, et je serai très-heureux avec elle. Et puis c'est un travail qui n'est pas si désagréable que tu pourrais le croire, j'étudie la botanique et la chimie, voire même un peu la médecine. Viens donc me voir: tiens, la boutique est à deux pas d'ici, je vais te présenter à ma nouvelle famille.
Dalayrac se laissa faire; le fils du subdélégué de la province ne pouvait manquer d'être bien accueilli; il trouva la future de son ami charmante, le beau-père très-aimable, et promit de les visiter de temps en temps. L'apprenti apothicaire était fier et heureux de son nouvel état; aussi voulut-il en vanter tous les charmes à son ami, il le conduisit dans sa chambrette, qui était fort proprement arrangée. Au-dessus d'une table chargée de livres et de papiers, s'étalaient sur des rayons une foule de petites fioles étiquetées.
--Qu'est-ce que tout cela? dit Dalayrac.
--Ce sont, répondit son camarade, la plupart des substances avec lesquels nous composons les médicaments; presque toutes sont des poisons et ont un effet très-actif: ce n'est qu'en les affaiblissant ou en les mélangeant qu'on peut obtenir, avec leur aide, un effet salutaire.
--Parbleu! dit Dalayrac, puisque tu as toutes ces recettes et ces antidotes sous la main, tu peux me rendre un bien grand service.
--Et lequel donc?
--Figure-toi que j'ai tant travaillé depuis quelque temps, que je me suis échauffé le sang, et que je ne puis parvenir à sommeiller. Je me couche de très-bonne heure, devant me lever de même; mais je lutte toute la nuit contre l'insomnie, et ce n'est que le matin, juste à l'heure où je dois me lever, que je me sens quelque disposition au sommeil. Il faut alors le combattre; je me lève tout engourdi, je suis lourd toute la journée, mais je travaille comme à l'ordinaire le soir, et cependant le sommeil me fuit encore lorsque je veux l'appeler.
--Sois tranquille, lui dit son camarade, j'ai là ton affaire. Je vais te composer un somnifère irrésistible: quelques gouttes dans un verre d'eau avant de te coucher, et, un quart-d'heure après, tu dormiras du sommeil le plus calme et le plus profond.
Il alla prendre une ou deux fioles sur ses tablettes, en versa le contenu dans un petit flacon, le boucha soigneusement, et le remit à Dalayrac. «Surtout, ajouta-t-il en le quittant, ne va pas forcer la dose. Deux ou trois gouttes suffiront, tu ne redoublerais que si tu voyais que le remède n'agit pas assez.» Dalayrac serra la main de son ami et emporta précieusement son narcotique. En passant devant un épicier, il acheta une livre de gros sel qu'il mit dans sa poche, puis il s'achemina vers sa demeure.
En entrant dans la cour, il aperçut enchaîné dans sa niche, le chien de garde qui avait failli le trahir par son excès de vigilance. Le chien fit un bond de joie en voyant son jeune maître; celui-ci s'approcha et le caressa du regard et de la main; puis voyant que la sébile qui contenait sa nourriture était vide: «Ah! mon pauvre Pataud, lui dit-il, tu as quelquefois des nuits bien agitées, tu as besoin de repos; sois tranquille, je me charge de t'en procurer ce soir.» Le chien le regardait d'un air intelligent et en remuant la queue: sans comprendre ce qu'on lui disait, il devinait que les paroles qu'on lui adressait étaient bienveillantes, et il suivit du regard son jeune maître s'acheminant vers la cuisine.
--Vraiment, Françoise, dit en entrant Dalayrac à la cuisinière, il n'est pas étonnant que Pataud fasse quelquefois un tel vacarme pendant la nuit: cette pauvre bête est affamée.
--Comment! monsieur Nicolas, affamée? mais j'ai rempli son écuelle de pâtée ce matin.
--Et il n'en reste pas une miette, preuve qu'il mourait de faim. Il faut lui donner aujourd'hui double ration, pour qu'il nous laisse tranquilles cette nuit.
--Oh! dame, je n'ai pas le temps, j'ai mon dîner à soigner. Mais il y a tout ce qu'il faut dans l'armoire, prenez et donnez-lui, si vous voulez.
Dalayrac ne se le fit pas dire deux fois: il fit tremper une forte miche de pain, à laquelle il ajouta un bon morceau de bouilli de la veille; puis, de crainte que ce mélange ne fût trop fade, il le saupoudra d'une bonne poignée de sel dont il s'était précautionné, et il alla offrir ce régal au vigilant Pataud. Le chien se jeta avidement sur la pâtée, qu'il dévora en un clin d'oeil; Dalayrac lui fit encore quelques caresses; mais en le quittant, il eut soin de renverser d'un coup de pied l'écuelle contenant l'eau destinée à sa boisson.--Le soir venu, il voulut aller le détacher lui-même: le chien tirait la langue d'un demi-pied. Dalayrac remplit l'écuelle d'eau qu'il alla tirer à la pompe; mais il y versa non pas une ou deux gouttes, mais cinq ou six de la fiole que lui avait remise son ami l'apothicaire. Le chien vida l'écuelle en quelques lampées.
Quand tout le monde fut couché, notre futur avocat se mit à la fenêtre et aperçut le chien couché tout du long devant sa niche et dormant d'un sommeil léthargique. Il n'y avait plus de danger que l'escapade nocturne fût ébruitée, et le jeune enthousiaste put prolonger son concert tout à son aise.
Grâce à l'expédient qu'il renouvelait chaque jour, il put sans contrainte se livrer à son goût dominant: le jour il étudiait à voix basse la musique qu'il devait exécuter pendant la nuit, et, ce bienheureux moment venu, il se livrait à l'étude de son instrument favori et aussi à tous les caprices de son imagination musicale. Se croyant sans témoins et sans auditeurs, rien n'arrêtait l'expansion de ses idées: parfois son violon lui semblait insuffisant pour les traduire, il chantait alors de douces mélodies qu'il soutenait par des accords en doubles cordes dont son instinct lui faisait trouver l'harmonie. Souvent, il s'arrêtait après avoir joué, pour reprendre haleine et pour écouter le calme qui l'entourait, et jouir de la splendeur de ces belles nuits du Midi, les seules heures où l'on puisse vivre dans ces contrées.
Le côté de la maison où il avait établi sa retraite aérienne, dominait les grands arbres du jardin du couvent voisin. Ce couvent appartenait à une communauté de religieuses, et ces religieuses avaient des pensionnaires. L'une d'elles se promenait un soir dans le jardin, lorsqu'elle entendit des sons merveilleux sans pouvoir deviner d'où ils partaient, les arbres masquant d'une façon impénétrable le réduit où était perché l'auteur de ce concert. Emerveillée de ce qu'elle entendait, la jeune pensionnaire raconta à sa meilleure amie, en lui faisant jurer le secret le plus absolu, que chaque soir elle trouvait le moyen de s'échapper du dortoir et d'aller respirer l'air frais de la nuit dans le jardin; que là un sylphe, un être mystérieux, inconnu, se révélait à elle par les accents les plus tendres et les plus touchants. La meilleure amie feignit de ne pas ajouter foi à la confidence, pour qu'on lui donnât une preuve convaincante du fait. Deux jours après ce n'était plus une pensionnaire, c'étaient deux qui venaient jouir du concert que Dalayrac croyait se donner à lui tout seul; puis le secret fut si bien gardé, qu'il en vint quatre, six, huit, dix, et bientôt tout le pensionnat du couvent. Encore, eût-ce été peu de chose, si le fameux secret fût resté enfermé dans l'enceinte cloîtrée; mais les pensionnaires avaient des amies en ville, et ces amies d'autres amies. Bientôt le secret du couvent fut celui de toute la ville; et le père de Dalayrac, quoique instruit l'un des derniers, finit par tout découvrir.
II
Il n'y avait plus de résistance possible contre une résolution si bien arrêtée. D'ailleurs, que pouvait-on reprocher au jeune Dalayrac! Il venait de passer sa licence avec succès; il était reçu avocat, et il restait bien prouvé que l'étude clandestine de la musique n'avait pas nui aux travaux avoués et reconnus dont il venait de recueillir le fruit. Cependant il y avait pour le père un point essentiel, c'était que l'espoir de la famille ne risquât pas chaque nuit de se rompre le cou, pour donner un concert aux pensionnaires du couvent. L'indulgence seule pouvait parer à ce danger.
Un matin, le père Dalayrac entra dans la chambre de son fils. Sa figure, ordinairement sévère, avait ce jour-là un caractère de bienveillance assez marqué, mêlée cependant d'une légère teinte d'ironie. Un serrurier, chargé de grillages et de lourdes barres de fer, entra presque en même temps que lui dans la chambre du jeune homme.
--Mon cher garçon, dit le père, je suis fort inquiet,
--Et de quoi donc? dit le fils avec étonnement.
--D'une aventure, un sot conte qui court par toute la ville, et que tu ne comprendras pas plus que moi. On prétend qu'on a vu à plusieurs reprises rôder pendant la nuit un homme sur les toits de cette maison. Ce ne peut être qu'un malfaiteur; nous sommes ici fort isolés: il n'y a que ta chambre et les greniers qui donnent sur ce toit, et pour ta sûreté personnelle et ma tranquillité à moi, j'ai amené ce brave homme qui va poser un bon grillage à ta fenêtre et te mettre à l'abri de toute tentative du dehors.
Je ne saurais trop dire à quelle nuance de vermillon, de pourpre ou de coquelicot, appartenait la rougeur répandue sur les traits du jeune Dalayrac pendant le commencement de cette allocution, dont la conclusion fut un coup de foudre pour lui: son air était si confus et si désespéré que son père en eut pitié. Voyons, remets-toi, lui dit-il avec bonté, il ne faut pas prendre trop au tragique ces sots propos: ce que je fais ici, n'est qu'une simple mesure de précaution. Cela donnera bien un air un peu lugubre à ton appartement; mais à présent que tu as un état, tu es libre, entièrement libre, d'y demeurer ou de n'y pas demeurer; tu peux même faire de la musique et jouer du violon si cela te fait plaisir.
--Vraiment?
--Certainement, à présent que tu sais ce que je voulais que tu apprisses, il n'y a nul inconvénient à te livrer à un délassement honnête, pourvu toutefois que tu n'en formes pas un objet principal. J'ai obtenu pour toi de plaider dans un procès excellent, voici les pièces; ton client viendra te voir demain, étudie bien sa procédure et distingue-toi dans ta première cause.
--Oh! mon bon père, s'écria avec élan le jeune avocat, je vous promets d'y faire tous mes efforts. Puis, se précipitant vers sa boîte à violon, qu'il ferma précipitamment, tenez, continua-t-il, prenez cette clef; je ne veux pas toucher à mon instrument jusqu'au jour des plaidoiries. Je n'oserais pas en faire le serment, si vous ne preniez cette clef: ce serait plus fort que moi. De cette façon je serai plus tranquille, l'impossibilité détruira le danger de la tentation.
Le père prit la clef en riant:
--C'est bien, lui dit-il, tu es un brave garçon; laisse cet ouvrier accomplir sa besogne, viens embrasser ta mère, et demain commence sérieusement ton métier d'homme, et d'homme utile.
Pendant quinze jours, Nicolas Dalayrac pâlit sur son dossier, pendant quinze jours il étudia, apprit et prépara la magnifique plaidoirie qui devait signaler son entrée au barreau. Au jour de l'audience, il lui fut impossible de s'en rappeler un seul mot; il fut obligé d'improviser, et il n'avait pas la parole facile, il était, de plus, extrêmement timide. Mais la cause qu'il défendait était excellente: tout frais émoulu de ses études, il avait fort bien plaidé la question de droit, et le procès de son client fut gagné.
--Eh bien! cher père, êtes-vous content? s'écria-t-il en rentrant au logis.
--Veux-tu que je te dise mon opinion? répondit le père.
--Mais certainement.
--C'est que tu n'as pas le moindre talent, et que tu as été détestable. Il vaut mieux être n'importe quoi, qu'un mauvais avocat. Tu m'as obéi, je n'ai rien à te reprocher. D'ailleurs, les études que tu as faites ne seront jamais perdues. Laisse-moi le soin de te chercher une autre carrière; dans huit jours, j'aurai pourvu à tout. Voilà ta clef, fais ce que tu voudras en attendant ma décision.
L'échec qu'il venait d'éprouver ne touchait nullement notre jeune homme: il se sentait plutôt heureux d'être autorisé à renoncer à une profession pour laquelle il n'avait aucune vocation. Mais son père avait vu avec inquiétude la passion dominante de son fils pour la musique: il comprit qu'il était naturel et peut-être heureux que, dans le calme d'une vie de province, la vivacité d'esprit et d'imagination du jeune homme eût trouvé un aliment si innocent: il pensa qu'une existence plus agitée où abonderaient le mouvement et la distraction ne pourrait manquer de donner un autre cours à ses idées. Il sollicita et écrivit à Paris. La réponse ne se fit pas longtemps attendre, elle était favorable, et les huit jours étaient à peine écoulés, qu'il put annoncer à son fils qu'il venait d'être admis parmi les gardes du comte d'Artois, dans la compagnie de Crussol.
Les gardes du corps avaient le rang et les appointements de sous-lieutenant. Les 600 livres attachées à ce grade n'auraient pas suffi à la dépense du jeune officier. Son père y joignit une pension de 25 louis, ce qui lui assurait un revenu net de 1,200 livres sur lesquelles il fallait s'habiller, se nourrir et se loger pendant les six mois de l'année où l'on n'était pas de service. Sa position n'était pas des plus brillantes; mais à vingt ans on est toujours riche: n'a-t-on pas devant soi l'avenir et l'espérance, la plus grande et quelquefois la plus assurée de toutes les richesses?
Cependant un regret venait se mêler aux joies et aux illusions de notre héros: il fallait quitter sa mère; mais en rêvant la fortune, il rêvait aussi le bonheur, c'est-à-dire, le moment où il pourrait avoir autour de lui tous les objets de ses affections.
Il partit donc, la bourse légère, mais le coeur gros d'espérances. Son père, en le voyant s'éloigner, s'écriait: Peut-être un jour sera-t-il colonel ou général. Mais la mère disait en sanglotant: Moi, je suis sûre qu'il sera toujours un bon fils, et qu'il saura m'aimer à Paris comme il m'aimait ici.
Les fonctions de garde du corps n'étaient pas très-pénibles, mais elles ne laissaient pas d'être assez assujettissantes: le service se faisait par trimestre, et pendant les trois mois de service, les gardes ne pouvaient jamais s'absenter de la résidence du prince.
Dalayrac avait un noviciat à accomplir, il n'avait reçu aucune notion de l'état militaire, et il lui fallut tout apprendre depuis l'exercice du soldat jusqu'à la théorie de l'officier. Mais ces nouvelles études ne l'absorbaient pas au point de l'empêcher de se livrer avec ardeur à son goût favori. Dans la rapidité de ce récit, il n'a guère été possible de constater les progrès que son instinct et sa passion exclusive lui avaient fait faire. Comme virtuose sur le violon et comme musicien, il y avait une énorme distance entre le brillant garde du corps et le petit écolier venant troubler le concert des amateurs de Muret.
Dalayrac était de taille moyenne; sa figure, couturée par la petite vérole, n'avait rien d'attrayant au premier aspect. Les gens qui ne regardent qu'avec les yeux le trouvaient laid; mais ceux dont l'esprit et le coeur aident le regard savaient reconnaître son air vif, spirituel, et l'expression de bonté, de franchise et de bienveillance répandue sur tous ses traits. Il avait une de ces laideurs qu'on finit par trouver charmantes, et qui ont au moins l'avantage d'éloigner de vous ceux qui ne peuvent ni vous comprendre ni vous apprécier. Son caractère doux et sympathique lui attira de nombreuses amitiés parmi ses nouveaux camarades; ses manières distinguées et ses goûts de bonne compagnie lui ouvrirent les portes des meilleures maisons. C'est ainsi qu'il fut admis dans l'intimité du baron de Bezenval et de M. Savalette de Lange, garde du trésor royal. Il eut l'occasion d'entendre chez ce dernier le chevalier de Saint Georges, et son talent sur le violon le fit accueillir favorablement par le célèbre mulâtre, dont l'habileté sur cet instrument était si remarquable.
Mais pour se présenter convenablement dans le monde, pour aller de temps en temps à la Comédie Italienne entendre les chefs-d'oeuvre de Philidor, de Monsigny, de Grétry, de tous ces maîtres dont il devait être un jour le rival et l'émule, quelle économie, quelles restrictions ne devait-il pas apporter dans ses dépenses, afin de ne pas dépasser le chiffre de son modeste revenu de 1200 livres!
Pour ne pas avoir de loyer à payer à Paris, il passait quelquefois à Versailles tout le trimestre où il n'était pas de service. Alors, on le voyait partir à pied pour arriver à Paris un peu avant l'heure du spectacle. Un bien modeste dîner suffisait à peine pour réparer les forces du jeune enthousiaste; mais il en puisait de nouvelles dans l'admiration que lui causaient les opéras qu'il était venu entendre. Il repartait toujours à pied, après le spectacle, et revenait coucher à Versailles, ayant fait ses dix lieues dans sa journée, mais n'ayant pas entièrement dépensé le petit écu dont se composait son revenu quotidien; encore fallait-il quelques jours de privations sévères pour compenser cette dépense entièrement consacrée à son plaisir.
Les comédiens italiens, ainsi que ceux de l'Académie royale de musique et du Théâtre-Français, venaient souvent jouer devant la famille royale, à Versailles; et Dalayrac trouvait le moyen de ne pas manquer une seule des représentations consacrées aux ouvrages lyriques.
Les heures de service que redoutaient le plus les gardes du corps, étaient celles de nuit, pendant lesquelles il fallait faire faction devant la porte de la chambre où couchait le prince. On comprend que le silence le plus absolu était de rigueur, et rien ne pouvait se comparer à l'ennui de ces longues heures de nuit passées dans le silence et une inaction complète.
Dalayrac s'arrangeait toujours avec quelque camarade pour prendre pour son compte les heures de faction de nuit, à condition d'être libre à l'heure du spectacle. Avec quelles délices il savourait ces opéras dont l'audition ne lui coûtait rien que quelques heures d'ennui et d'insomnie! Encore plus d'une fois arriva-t-il à la sentinelle de poser doucement son fusil contre la muraille, de s'accroupir à terre, de tirer de sa poche un petit cahier de papier réglé et d'y écrire ses propres inspirations ou d'y retracer le souvenir de ce qu'il avait entendu dans la soirée.