Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même
Part 16
Rien n'est plus faux et plus injuste. La musique de Rameau pèche souvent par la bizarrerie et le manque de naturel; mais elle a une individualité très-marquée, et ne procède d'aucune autre. Rousseau était, du reste, trop mal organisé pour l'harmonie, dont il nie presque la puissance, pour comprendre la beauté de certains morceaux de Rameau. Il était, à coup sûr, insensible à cette magnifique ritournelle du choeur: _Que tout gémisse_, de _Castor et Pollux_, qui n'est autre chose qu'une gamme chromatique: mais la manière dont elle est présentée est un trait de génie. Encore moins dut-il comprendre le trio des parques d'_Hippolyte et Aricie_, où l'emploi des transitions enharmoniques était si neuf et si puissant.
Dans la polémique qui s'éleva entre Rousseau et Rameau, il y eut plutôt malentendu sur les mots que sur les faits; et il est assez difficile de se mettre au courant de la discussion, qui, du reste, n'a plus aujourd'hui aucun intérêt.
Dans sa _Lettre au docteur Burney_, il revient encore sur son système de notation, repoussé trente ans auparavant. Enfin, en désespoir de cause, et voulant innover à tout prix, il déclare que, puisque l'on ne veut pas de son système, il faut au moins tâcher de rendre la lecture des notes usuelles plus facile, et qu'une des plus grandes incommodités qu'elle présente, c'est l'obligation où est le lecteur de porter l'oeil au commencement d'une ligne quand il vient de quitter la fin de la ligne précédente. Pour cela, que propose-t-il? D'écrire la musique en _sillons_, c'est-à-dire qu'après avoir lu la première ligne de gauche à droite, suivant l'usage, il faudra lire la seconde de droite à gauche; puis la troisième sera lue de gauche à droite, et ainsi de suite. A cette nouvelle folie, sur laquelle il s'étend pendant plusieurs pages, il ne voit qu'une seule objection: «c'est la difficulté de lire les paroles à rebours, difficulté qui revient de deux lignes en deux lignes. J'avoue que je ne vois nul autre moyen de la vaincre, que de s'exercer à lire et à écrire de cette façon.» Il n'y avait que M. de La Palisse qui pût résoudre la question d'une façon si simple et si claire. Ceux qui croient que Rousseau n'était pas fou à plus de moitié, n'ont certainement pas eu la patience de lire toutes ces billevesées.
Les autres écrits sur la musique de Rousseau contiennent _les Observations sur l'Alceste de M. Gluck_, la _Réponse du petit faiseur à son prête-nom, sur un morceau de l'Orphée de M. Gluck_: l'un et l'autre contiennent d'excellentes observations, et enfin deux pages sur la musique militaire, où il blâme celle de son époque, et offre comme modèles deux airs tellement ridicules qu'ils sembleraient plutôt avoir été composés par dérision que sérieusement.
J'ai omis de mentionner son _Discours sur l'origine des langues_ qui renferme tant d'aperçus ingénieux, et où l'on trouve quelques chapitres relatifs à la musique.
Le passage suivant, où il exalte le pouvoir de la musique, est d'une appréciation très-remarquable: «C'est un des grands avantages du musicien, de pouvoir peindre les choses qu'on ne saurait entendre, tandis qu'il est impossible au peintre de représenter celles qu'on ne saurait voir, et le plus grand prodige d'un art, qui n'agit que par le mouvement, est d'en pouvoir former jusqu'à l'image du repos.»
On sait que lorsque Rousseau eut entendu les opéras de Gluck, il rétracta ce qu'il avait dit de l'impossibilité de faire jamais de bonne musique sur des paroles françaises. Cet acte de bonne foi est d'autant plus extraordinaire, que la musique de Gluck est dans des conditions diamétralement opposées à celles que Rousseau avait toujours proclamées devoir être les seules vraies. Gluck fut très-sensible à cet hommage de l'illustre écrivain: il alla souvent lui rendre visite. Peut-être une intimité allait-elle s'établir entre ces deux grands hommes, lorsqu'un jour Rousseau écrivit à Gluck, pour le prier de cesser ses visites, prétextant qu'il souffrait de le voir monter à un quatrième étage. Corancez, ami de Rousseau, et qui avait introduit auprès de lui le chevalier Gluck, voulut savoir la raison de ce changement: «Ne voyez-vous pas, dit Rousseau, que si cet homme a pris le parti de faire de bonne musique sur des paroles françaises, c'est pour me donner un démenti?» Gluck traduisit cette bizarrerie par son véritable nom, il la prit pour une grossièreté et refusa de jamais revoir Rousseau.
Grétry vit également rompre la liaison qu'il avait commencée avec cet être insociable. Cette sauvagerie affectée cédait cependant, lorsqu'on laissait entrevoir qu'on n'était pas dupe de ce moyen facile de se faire une réputation d'étrangeté. A un dîner chez Mme d'Epinay, Rousseau nouvellement installé à l'Ermitage, dit qu'il ne manquerait rien à son bonheur s'il possédait une épinette. Un des convives, grand amateur de musique, lui en fit porter une le lendemain, sans se faire connaître. Rousseau manifesta sa joie de posséder cet instrument, sans s'inquiéter d'où il pouvait venir. Un jour, il vint plus soucieux que d'habitude chez Mme d'Epinay.
--Qu'avez-vous, lui dit-on?
--Hier, répondit-il, il est tombé, du haut d'une armoire, une pile de livres sur mon épinette, et, depuis cette commotion, l'instrument est tellement discord que je ne puis m'en servir.
--Eh bien! dit le donateur anonyme qui était présent, ce n'est rien, demain je vous enverrai mon accordeur.
--C'est donc vous qui m'avez donné cette épinette? reprit Rousseau.
--Ma foi, oui, répondit l'autre, en riant.
--Eh quoi! Monsieur, s'écria Rousseau, seriez vous donc de ces hommes cruels qui, par leurs orgueilleuses attentions, insultent à ma misère? Reprenez votre instrument et ne me parlez jamais.
--Je vous parlerai encore une fois, reprit l'amateur indigné, et ce sera pour vous dire que je ne suis pas votre dupe. Vous voulez faire le Diogène, et vous n'êtes qu'un jongleur.
Rousseau s'était soudain calmé à ces vives paroles. A dater de ce moment, il fut rempli de prévenances pour celui qui lui avait si bien répondu. Il garda son épinette, et ne le vit jamais sans lui témoigner sa reconnaissance pour son présent.
Il est présumable qu'en usant toujours de ce moyen, on aurait apprivoisé l'ours qui ne paraissait redoutable que parce qu'on semblait avoir peur de lui.
Il serait bien difficile de résumer une opinion nette sur une nature aussi contradictoire que celle de Rousseau, et des travaux si divers et si incomplets. Néanmoins, en considérant son époque, malgré son ignorance dans l'archéologie de l'art, dans sa théorie et sa pratique, il y a lieu de s'étonner que, sans maîtres et sans l'auxiliaire d'ouvrages fort rares ou écrits dans des langues qu'il ne comprenait pas, il ait pu parvenir à se donner assez d'apparence de savoir pour disserter sans trop de désavantage sur un art aussi complexe et aussi difficile. Comme compositeur, quoique son bagage soit bien léger par la quantité, il ne faut pas oublier l'immense sensation que produisit _le Devin du village_. Ce fut le signal d'une révolution qu'il n'était pas capable de continuer, mais dont il traçait le premier sillon. Et c'est peut-être à cette révélation que l'on dut plus tard les premiers essais de Duni, de Philidor, de Monsigny, ces pères véritables de l'opéra réellement musical en France.
C'est à ce titre que Rousseau doit prendre place dans la galerie des compositeurs français, et il serait au moins injuste de lui dénier sa qualité de précurseur des grands génies qui ont illustré notre histoire musicale moderne.
DALAYRAC
I
Nicolas Dalayrac[4], un des compositeurs français les plus féconds, naquit à Muret, petite ville située près de Toulouse, le 13 juin 1753. Son père occupait un rang assez élevé dans la magistrature; il était subdélégué de sa province. Nicolas, l'aîné de cinq enfants, fut naturellement destiné à embrasser la profession paternelle; envoyé très-jeune au collége de Toulouse, ses progrès y furent si rapides, qu'il n'avait guère plus de treize ans lorsqu'il termina ses études. Il y avait obtenu les plus brillants succès et c'est chargé de prix et de couronnes que le jeune Dalayrac fit son entrée triomphale dans la maison de son père. On voulut qu'il fît succéder immédiatement l'étude des lois et du Digeste à celle du grec et du latin. Le jeune collégien était habitué à obéir, et il ne fit aucune difficulté de céder au désir qu'on lui manifestait. Il imposa cependant une condition comme récompense, non de sa soumission qui n'était qu'un devoir, mais de ses travaux passés et des succès qui en avaient été la conséquence. Toulouse est une des villes où l'on est le mieux organisé pour la musique. Les voix y sont généralement belles, et, de temps immémorial, le peuple a l'habitude d'y chanter en choeur. Le jeune Dalayrac avait eu occasion, pendant son séjour au collége, d'entendre quelques-unes de ces exécutions chorales dont on n'avait aucune idée à Muret. Le principal du collége était amateur de musique; on en faisait quelquefois chez lui; le jeune Nicolas, comme un des élèves les plus distingués, avait été souvent convié à ces petites réunions; puis, aux grandes fêtes, les élèves du collége allaient entendre l'office à la cathédrale, et les messes en musique qu'on y chantait avaient ravi, transporté le jeune écolier. Il avait senti s'éveiller en lui un goût irrésistible pour un art dont il ne soupçonnait pas les premiers éléments, mais dont les résultats exaltaient au plus haut degré son coeur et son imagination. Malheureusement les arts d'agrément n'entraient pas dans le programme des études du collége, et le père Dalayrac avait été inflexible lorsque son fils l'avait supplié de lui permettre de joindre l'étude de la musique à ses autres travaux.
[4] La véritable orthographe est d'Alayrac, et toutes ses premières partitions sont signées ainsi. A l'époque de la Révolution, son nom, déjà populaire, serait devenu méconnaissable, si, conformément à la loi du moment, il en avait retranché la particule. Il se contenta de supprimer l'apostrophe et de faire un grand D au lieu d'un grand A. J'ai cru devoir employer, dès le commencement de ce récit, son nom de musicien plutôt que son nom de gentilhomme.
Cette fois, il se montra moins rigoureux: son fils avait quatorze ans, sa raison commençait à se former: ses succès de collége étaient la garantie de l'application qu'il allait apporter à des travaux non moins sérieux. Le père ne vit donc nul inconvénient à satisfaire à un désir qu'il ne regardait que comme une fantaisie, mais une fantaisie innocente et dont l'exercice ne pouvait faire négliger ce qu'il regardait comme la seule chose utile et digne d'un travail réel.
Si la musique est presque toujours considérée comme un art essentiellement futile, on lui rendra du moins la justice de reconnaître que ses éléments et son étude sont extrêmement arides et ingrats. Les commencements de la peinture, de la sculpture, et de tous les autres arts en général, offrent déjà un attrait à celui qui veut les cultiver; en musique, au contraire, rien de moins conforme, en apparence, que le but et les moyens. Pour arriver à ce résultat de procurer aux autres une sensation agréable par le son de la voix ou d'un instrument quelconque, il faut d'abord se condamner soi-même à subir les exercices les plus rebutants, les plus désagréables et les moins faits pour charmer l'oreille. Puis, indépendamment de la partie mécanique, si essentielle à l'exécutant, travail qui exige tant de temps, de patience, et qui parle si peu à l'esprit, il y a la partie théorique, non moins sèche et non moins fastidieuse: c'est une accumulation de petites combinaisons arithmétiques, très-faciles à comprendre, mais très-difficiles à appliquer, par leurs subdivisions et la rapidité de leurs successions.
Ces réflexions, comme on le pense bien, ne vinrent pas un seul instant à l'esprit du jeune Dalayrac; il ne pouvait s'imaginer qu'une chose aussi agréable que la musique fût beaucoup plus difficile à apprendre qu'une langue morte, et que l'étude du solfége fût plus ardue et plus ingrate que celle du rudiment. Une fois qu'il posséda à peu près les premiers éléments, qui n'exigent qu'un peu de calcul et de réflexion, il crut pouvoir marcher en avant. Grâce à ses dispositions naturelles, il parvint en fort peu de temps à jouer très-mal du violon; mais cette médiocrité d'exécution lui paraissait encore une chose admirable, quand il la comparait au néant musical dans lequel il avait été plongé si longtemps.
Il existait à Muret, comme dans presque toutes les villes de province, une réunion d'amateurs, composant une espèce d'orchestre pour exécuter la seule musique instrumentale que l'on connût alors, c'est-à-dire quelques ouvertures et quelques airs _à jouer et à danser_ des opéras de Lully et de Rameau. Jaloux de faire briller son talent nouvellement acquis, Nicolas demanda à faire partie de cette société, et il fut admis sur-le-champ. Les orchestres d'amateurs aiment surtout à briller par le nombre; on est fier de pouvoir dire: Il y a dans notre ville un orchestre de tant de musiciens! Reste à savoir quels musiciens. Cependant, malgré la faiblesse très-probable des amateurs de Muret, un écolier, qui n'avait pas une année de leçons, pouvait encore se trouver au-dessous de la tâche qu'il osait entreprendre. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver. Dalayrac jouait passablement faux, et n'allait pas du tout en mesure. On lui avait confié une partie de _second-dessus_ de violon, et lui qui venait là pour jouer et déployer toutes les ressources de son talent, ne pouvait comprendre qu'il dût compter des pauses, laisser s'escrimer les musiciens chargés d'autres parties, et s'astreindre dans les limites des notes d'ordinaire assez insignifiantes confiées aux parties intermédiaires. Il voulait briller, il improvisait des traits détestables qu'il trouvait excellents, il remplissait les silences par des points d'orgue impossibles, il aurait voulu être l'orchestre à lui tout seul, et que tout le monde se tût pour l'écouter.
On peut assez justement définir les concerts d'amateurs en disant que la musique qu'on y fait paraît être composée pour le bonheur de ceux qui l'exécutent et pour le désespoir de ceux qui l'entendent. Or, les amateurs de Muret ne voulaient pas que leur bonheur fût troublé par un intrus ayant la prétention de l'accaparer à lui tout seul. Cependant on ne rebuta pas sur-le-champ le nouveau venu; on se contenta d'abord de l'admonester doucement et de le prier de se borner à jouer sa partie. Notre futur compositeur y aurait peut-être consenti, mais comme il était incapable de la lire, il trouvait tout simple d'en improviser une, pour ne pas rester les bras croisés. Quelle que fût la considération qui s'attachât au nom de son père et quelques ménagements qu'elle eût inspirés jusque là, on finit par trouver que _le petit à M. Dalayrac_ était insupportable en société, et on le pria poliment de rester chez lui.
Dalayrac comprit à peu près qu'il s'était un peu trop hâté de vouloir briller comme virtuose, et que quelques études lui étaient encore nécessaires; il se mit à travailler la musique et le violon avec plus d'ardeur, mais ce fut un peu aux dépens des Institutes de Justinien et des légistes dont il devait étudier les savants commentaires. Cependant, il ne pouvait se résoudre à renoncer au plaisir de participer aux concerts des amateurs, et malgré l'ostracisme prononcé contre sa personne, il trouvait de temps en temps moyen de se glisser parmi ceux qui avaient prononcé contre lui une sentence si rigoureuse: il rôdait, la nuit venue, aux abords de la salle de concert, son violon soigneusement dissimulé sous un ample surtout; puis au moment où deux ou trois personnes entraient à la fois, il se glissait adroitement au milieu d'elles, passait inaperçu, se faufilait dans la salle de concert, parvenant, grâce à sa petite taille, à se cacher parmi les chaises et les pupitres; puis une fois le morceau commencé et l'attention de chaque exécutant absorbée par son cahier de musique, il venait prendre sa place au milieu d'eux et usurpait par surprise ce droit qu'il prétendait lui avoir été enlevé par injustice et par envie. Malheureusement pour lui, s'il parvenait à ne se point faire voir, il réussissait trop à se faire entendre, et c'était alors des plaintes et des récriminations à n'en plus finir. Bref, celui dont les ouvrages devaient un jour faire les délices de toute la France était devenu dès son début l'objet de la terreur et de l'animadversion d'une pauvre société d'amateurs de province. La persistance des amateurs à l'éloigner et la sienne à se rapprocher d'eux furent poussées si loin, que des plaintes sérieuses furent portées au père Dalayrac. On le supplia de mieux garder le trouble-fête et de l'engager à se borner à l'étude du droit, en laissant de côté celle de la musique, à laquelle il n'entendrait jamais rien.
Le père croyait le jeune Nicolas tout absorbé dans ses lectures et ses travaux, et était loin de penser qu'il fût un musicien si enragé. Un rapide examen le convainquit que son fils avait laissé de côté toutes les études qui n'avaient pas la musique pour objet. Or, je laisse à penser quelle dût être l'indignation d'un honnête Magistrat de province, en voyant l'aîné de sa famille négliger les études de sa profession pour cultiver... quoi? la musique.
Il fut tenu un solennel conseil de famille: d'un côté l'on réprimanda très-fort, de l'autre on pleura beaucoup; mais un morne désespoir succéda à la douleur, lorsque la sentence fut prononcée. Cette sentence proscrivait à jamais l'étude de la musique et l'usage du violon.
Les paroles dures du père, l'attitude sévère et glaciale des autres membres de la famille avaient blessé les idées d'indépendance du pauvre jeune homme; un instant, son coeur fut près de se révolter contre cette exigence qui ne tenait aucun compte de ses goûts et de ses sentiments; il allait prendre la parole pour annoncer sa résolution de braver l'autorité de toute sa famille, lorsqu'au milieu de ces figures glaciales et impassibles, il aperçut sa mère, sa pauvre mère, qui pleurait, non de la faute de son fils, mais de la réprimande qu'elle lui avait attirée et du chagrin qu'il ressentait. Dalayrac alla se jeter dans ses bras en sanglotant; elle le pressa tendrement sur son coeur lui donna un bon baiser de mère, en lui disant: Moi, je t'aime toujours, mon pauvre Nicolas. Alors il se tourna tristement vers son père et lui dit d'un air résigné: Je vous promets de bien travailler et de ne plus faire de musique.
A dater de ce jour, Dalayrac prit la résolution de ne plus s'occuper que des travaux qu'il avait négligés jusque là. Soir et matin, courbé sur ses livres, se remplissant la tête de mille textes fastidieux, prenant des notes pour aider sa mémoire, suivant assidûment les cours auxquels il s'était à peine montré jusque là, il tint rigoureusement sa promesse. Au bout de quelques mois, il avait regagné tout le temps précédemment perdu; mais son bonheur, ses illusions, les rêves de son imagination, il ne les retrouvait plus. Il était rentré en grâce auprès de son père: sa mère était toujours bonne et affectueuse pour lui, et cependant il se sentait malheureux. Sa santé même commençait à s'altérer. Sa mère fut la première à s'apercevoir de ce changement.
--Nicolas, lui dit-elle un jour, tu travailles trop, tu vas tomber malade.--Non! ma mère, je ne travaille pas plus qu'auparavant; seulement je travaille à une chose qui m'ennuie, et j'ai renoncé à une chose qui me plaisait.
--Tu aimes donc bien la musique?
--Si je l'aime! oh! mère, vous ne savez donc pas ce que c'est que la musique, pour me demander si je l'aime? C'est que, voyez-vous, la musique, c'est, après vous, ce qu'il y a de meilleur au monde: c'est ce qui console quand on est triste, c'est ce qui donne du courage, c'est ce qui fait oublier tout ce qui est mauvais, ce qui fait penser à tout ce qui est bon, ce qui peut faire croire que l'on est heureux. Je ne puis pas faire de musique sans songer à Dieu et à vous, ma mère; n'est-ce pas ce qu'il y a de meilleur? Oh! je sais bien que j'ai eu tort; c'était pour moi un trop grand plaisir, et pendant un temps j'ai tout négligé pour cela, mais j'en suis bien puni, allez; et si c'était à recommencer...
--Eh bien! que ferais-tu?
--Ah! dame, je ferais un peu moins de musique et un peu plus de l'autre travail; je n'aurais pas tant de peine à me mettre à celui-là, quand je saurais que je peux me délasser et me livrer à l'autre étude. Au lieu qu'à présent, c'est bien dur. Mon pauvre violon! il est là, près de mon lit, je le regarde quelquefois les larmes aux yeux, à présent que je ne peux plus y toucher, ce n'est plus que le souvenir d'un ami que j'ai bien aimé et auquel il m'a fallu renoncer!
--Mais, mon pauvre enfant, puisque tu travailles si bien d'un autre côté, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'obtenir de ton père?...
--Oh! non, ma mère, vous le connaissez, il ne voudrait jamais. N'allez pas surtout lui demander cela pour moi; c'est sur vous que tomberaient ses reproches; et qui pourrait me consoler de vous avoir fait causer de la peine? Tenez, mère, ne parlons plus de cela; je vous promets d'être bien raisonnable et de me bien porter. J'obéirai au père et je tâcherai de ne pas être trop malheureux, même sans musique.
Cette conversation de la mère et du fils avait réveillé chez ce dernier tous les instincts qu'il comprimait depuis si longtemps. Pour la première fois, il avait trouvé un confident de sa passion, il avait pu dire tout ce qu'il ressentait. Son coeur était un peu soulagé, mais ses regrets étaient plus vifs, son désir plus violent. La nuit, il s'éveillait parfois et pensait au bonheur qu'il aurait en recouvrant cette liberté dont il avait abusé, il regrettait le temps où il lui était permis de se livrer à son goût prédominant; cette idée constante était devenue chez lui comme une espèce de monomanie. Il ouvrait sa boîte à violon avant de se coucher, il pinçait légèrement les cordes de l'instrument, il n'aurait osé y promener l'archet. La chambre de son père était trop près de la sienne, on aurait pu l'entendre. Mais le léger frôlement des cordes sous ses doigts suffisait pour l'assurer si l'instrument était resté d'accord; il le remettait soigneusement au ton tous les soirs, la boîte restait ouverte toute la nuit, il la refermait le matin, après avoir amoureusement regardé le violon, qu'il entretenait dans un état de soin et de propreté minutieux.
Une nuit, une de ces belles nuits d'été, comme elles sont dans le midi, le sommeil, qu'aurait dû provoquer un travail de dix heures consécutives, semblait le fuir. Mille pensées venaient l'assaillir. Il allait bientôt obtenir ses licences et être reçu avocat. Encore quelques semaines, et il se verrait libre, libre de faire tout ce qu'il voudrait, c'est-à-dire de se livrer à la musique; c'était son unique but, sa seule préoccupation.