Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même
Part 12
Madame Rameau fut anéantie, la place d'organiste était leur unique ressource. Elle se mit à pleurer.
--Mais, se dit-elle, quand nous aurons mangé ces 800 livres, que nous avons de côté, que deviendrons-nous? Ah! je veux les serrer moi-même: cet argent est maintenant trop précieux.
Elle court vers une commode où était renfermé le petit pécule: hélas! des 800 livres les trois quarts étaient dénichés: il restait 200 livres en tout.
La pauvre Louise ne savait plus que penser; elle descendit tout de suite chez Mlle de Lombard, à qui elle conta tous ses chagrins: son coeur était trop gros, il y avait trop longtemps que sa douleur était renfermée, aussi fit-elle explosion chez la vieille demoiselle qui ne se doutait de rien, et qui fut bien surprise en apprenant les déréglements de M. Rameau. Elle consola du mieux qu'elle put la jeune femme, mais ses consolations n'avaient rien de bien rassurant; elle ne pouvait expliquer cette inconduite que de trois manières: ou M. Rameau était joueur, ou il buvait, ou bien il avait des maîtresses. Or, ses fréquentes sorties lui faisaient bien penser qu'il avait au moins une maîtresse, sa danse et sa gaîté ne laissaient aucun doute sur l'abus du vin qu'il faisait, et la disparition des 600 livres était bien la preuve qu'il était dominé par la funeste passion du jeu: il lui était donc clairement démontré que l'unique cause des désordres de M. Rameau était le vin, le jeu et les femmes. La pauvre Louise remonta chez elle un peu plus désespérée qu'auparavant; elle retrouva son mari dans le même costume et se livrant à la même occupation; seulement au lieu d'un passe-pied, c'était une gavotte qu'il jouait sur son violon.
Cependant le 1er mai, le jour de la Saint-Philippe approchait; il était d'usage que quelques amis se réunissent ce jour-là chez Rameau; Mme Rameau fit donc ses invitations comme à l'ordinaire. On dînait alors à une heure et demie. A une heure, Rameau, sorti depuis le matin, n'était pas encore rentré. La pauvre Louise tremblait que son mari ne restât toute la journée dehors, et sa figure trahissait toute son inquiétude, quand Mlle de Lombard rompit le silence:
--Il est temps que cela finisse, dit-elle, en s'adressant aux autres convives; il faut absolument qu'au dessert M. Rameau nous donne l'explication de sa conduite. Voilà une pauvre petite femme qui, si cela continue, deviendra bientôt aussi maigre et aussi sèche que son vaurien de mari, et c'est un scandale qu'il faut empêcher.
Cette harangue fut unanimement approuvée, et chacun s'apprêta à chanter sa gamme à l'hôte dont on allait manger le dîner. Les convives étaient M. Marchand, l'organiste; M. Dumont, marguillier de Sainte-Croix de la Bretonnerie, que l'on avait eu bien de la peine à décider à venir, tant il était furieux contre son organiste démissionnaire, et M. Bazin, le marchand cirier, qui avait été invité comme principal locataire de la maison, Mme Rameau ayant sagement pensé qu'il serait prudent d'être bien avec lui, quand viendrait le premier terme à échoir.
A une heure un quart, Rameau arriva, il avait la figure radieuse. Il parut d'abord surpris de voir ses amis réunis, il allait en demander l'explication quand sa femme lui présenta un noeud d'épée, et une paire de manchettes brodées de sa main. La mémoire lui revint alors.
--Bonne Louise, dit-il, tu n'oublies rien, toi; tu sais bien quand c'est ma fête. Ce n'est pas comme moi, je ne peux jamais me souvenir du jour de la tienne, que quand j'entends tirer le canon, parce que c'est aussi celle du roi; aussi, j'ai toujours oublié de t'avoir quelque chose pour te la souhaiter. Mais sois tranquille, cette année il n'en sera pas de même, je t'assure.
Il en disait autant tous les ans, et cependant Louise fut tellement émue de ces marques de tendresse auxquelles elle n'était plus accoutumée, qu'elle sentit ses yeux se mouiller de larmes. Après avoir embrassé sa femme, Rameau salua respectueusement Mlle de Lombard, tendit la main à M. Marchand, et fit une inclination à M. Dumont le marguillier, à qui l'odeur du rôti donnait envie de sourire, et qui faisait une horrible grimace pour avoir l'air sévère; puis, enfin, à M. Bazin qui lui rendit son salut en s'inclinant tout d'une pièce, comme aurait fait un des cierges de sa boutique. On se mit à table, et tout le commencement du repas fut très-gai; mais une certaine gêne se fit remarquer parmi les convives, quand vint le dessert. Rameau avait été si aimable pendant le dîner, son bon vin de Bourgogne qu'il appelait son compatriote, avait été prodigué de si bon coeur que pas un ne se sentait le courage de commencer les hostilités envers un hôte de si bonne humeur.
Mlle de Lombard qui avait promis d'attacher le grelot, tâchait de trouver un interprète de sa sainte indignation, et c'est sur M. Bazin qu'elle avait jeté son dévolu; mais malgré les signes d'yeux qu'on lui faisait, M. Bazin qui avait mangé comme quatre, et qui pensait assez judicieusement que du moment qu'on se disputerait, on ne boirait plus, faisait semblant de ne rien entendre, et allait toujours son train. Mlle de Lombard eut alors recours au grand moyen de l'avertir par un léger coup de pied sous la table. Malheureusement les longues jambes du maître de la maison tenaient tant de place, que ce fut contre elles que vint échouer l'avertissement destiné à M. Bazin. Rameau fit une grimace terrible en demandant qui s'amusait à lui marbrer ainsi les jambes. Mlle de Lombard rougit jusqu'aux oreilles, craignant qu'on ne soupçonnât sa moralité de cette agacerie, et les convives se regardaient tous dans le blanc des yeux, sans rien comprendre à cet incident, quand le bruit inaccoutumé d'une voiture dans la rue du Chantre détourna toute attention. Cette voiture s'étant arrêtée devant la maison, on entendit bientôt des pas dans l'escalier, la sonnette retentit, et un coureur se précipitant dans la salle à manger, annonça d'une voix retentissante:
--M. de la Popelinière!
En entendant prononcer le nom de M. de la Popelinière, les convives de Rameau se lèvent, se bousculent, et un bon gros petit homme, vêtu d'un habit de velours nacarat garni de brandebourgs d'or, s'avance alors au milieu des convives en désarroi.
--Comment, Monsieur, dit Rameau, vous daignez venir chez moi, et cela sans m'en prévenir?
--Parbleu, il est joli, celui-là! répondit le gros petit homme; pour vous prévenir, il faudrait vous voir, et on ne sait plus ce que vous devenez. Ah çà, qu'est-ce que je viens d'apprendre? vous voulez donc faire un opéra? vous avez été demander une audition ce matin à Mlle Petit-Pas. Eh bien! quand vous mettrez-vous à l'oeuvre? Ah çà, il est bien entendu que c'est chez moi que se fera la première audition. Vous savez que mon orchestre est à vos ordres. Quant à la copie, cela me regarde aussi; et dès que vous aurez quelque chose de fait, vous n'avez qu'à l'envoyer à mon hôtel.
--Mais, Monsieur, dit Rameau, tout est fait; voilà bientôt trois mois que j'y travaille.
--Comment, tout est fait? Et qui donc a pu vous donner des paroles?
--M. l'abbé Pellegrin, moyennant 600 livres qu'il a exigé que je lui avançasse comme garantie.
--Comment! ce gueux de Pellegrin vous a demandé 600 livres? Mais je le ferai bâtonner par mes gens.
--Mais c'était tout naturel, il ne sait pas si je suis capable.
--C'est vrai, au fait, ce que vous me dites là. Eh bien! je lui sais beaucoup de gré de vous avoir donné sa poésie pour 600 livres. Quand vous le verrez, invitez-le à venir dîner chez moi. Comment cela s'appellera-t-il?
--_Hippolyte et Aricie_.
--Beau sujet, superbe sujet. Eh bien! quand voulez-vous faire votre audition, votre répétition?... je ne sais comment vous appelez cela.
--Mais je pense que dans huit jours on pourrait essayer le premier acte.
--Dans huit jours, donc. Adieu, je suis enchanté d'avoir fait connaissance avec votre famille, votre petite femme qui est, parbleu, charmante, et madame votre mère qui paraît bien respectable, ajouta-t-il, en regardant Mlle de Lombard.
--Du tout, se hâta d'interrompre Rameau, Mademoiselle est une de nos voisines et amies.
--Pardon, pardon, Mademoiselle, dit le gros fermier général, voulant réparer sa faute et diminuer l'air refrogné de la demoiselle; pardon de vous avoir prise pour la mère de Rameau; c'est l'âge, voyez-vous, qui me faisait supposer... Ah çà, et ce monsieur là, qui est-ce?
--M. Dumont, marguillier.
--Oh! très-bien; et cet autre petit, dans le coin?
--C'est mon maître, le célèbre Marchand.
--Diantre! M. Marchand; touchez donc là, je vous en prie; enchanté de vous connaître. Ah çà, j'espère que nous nous reverrons, et que vous me ferez l'honneur de venir à mes concerts du vendredi.
M. Marchand s'inclina. Le fermier général apercevant alors M. Bazin qui, depuis son entrée, n'avait pas encore interrompu ses révérences:
--Eh! mon Dieu, dit-il, quel est celui-là? C'est donc le mouvement perpétuel en personne?
--Nullement, dit Rameau, c'est M. Bazin, marchand cirier et mon propriétaire.
--Allons, c'est bien, dit en sortant le gros petit homme; Rameau, de demain en huit je vous attends; vous m'amènerez Pellegrin; M. Marchand, je compte aussi sur vous; Mesdames, je vous salue.
Après son départ, Louise courut se jeter dans les bras de son mari:
--Mon ami; dit-elle, j'ai besoin que vous me pardonniez; j'ai été injuste envers vous.
--Nous tous aussi, nous avons besoin de pardon, ajouta Mlle de Lombard, car nous vous avions méconnu: nous ne savions pas que vous fissiez un opéra, et votre conduite singulière nous avait inspiré des soupçons qui, grâce au Ciel, sont tous dissipés.
--Mes bons amis, dit Rameau, je voulais vous cacher le but de mon travail, jusqu'à ce que je fusse certain du succès. Mon secret est trahi maintenant; ne m'en voulez pas de l'avoir gardé si longtemps, je craignais les reproches, les conseils. A présent que j'ai terminé mon opéra, voulez-vous passer dans mon cabinet? Marchand et moi, essaierons de vous en faire entendre les principaux morceaux, et vous nous en direz votre avis.
--Adopté, s'écria M. Bazin, qui était un peu gai; j'aime beaucoup la musique, moi! Y aura-t-il une chanson à boire dans votre opéra?
Rameau se contenta de sourire, et tout le monde le suivit dans son cabinet.
Marchand se mit au clavecin; Rameau déploya devant son pupitre la partition de ses cinq actes, et, l'aidant tantôt de la voix, tantôt de son violon, il parvint à donner à ses auditeurs une idée de son opéra. Quelque imparfaite que fût l'exécution d'une oeuvre si gigantesque par deux personnes, ce petit concert produisit néanmoins beaucoup d'effet. Mlle de Lombard déclara qu'il n'y avait que Rameau ou Lully capable de faire de si belles choses.
--Mademoiselle, dit Rameau, on ne saurait me faire de compliment plus flatteur; le grand Lully n'a pas de plus sincère admirateur que moi. Toujours occupé de sa belle déclamation et du beau tour de chant qui règnent dans ses récitatifs, je tâche de l'imiter, non en copiste servile, mais en prenant comme lui la belle et simple nature pour modèle.
Mlle Rameau pleurait de joie et de plaisir; M. Dumont, le marguillier, trouvait tout cela charmant, quoique regrettant au fond du coeur que toutes ces belles choses fussent destinées à un usage profane, quand on aurait pu en faire de si jolis motets pour les saints de sa paroisse. M. Bazin, qui s'était endormi dès les premières mesures, se réveilla au bruit des félicitations qu'on adressait à Rameau; il y vint joindre les siennes.
--Ma foi, dit-il, je n'ai jamais rien entendu de si gentil: il est vrai que je n'ai jamais été à l'Opéra; mais il y a un commencement à tout, et c'est une dépense que je me permettrai pour aller entendre la petite drôlerie de M. Rameau.
Quant à Marchand, il était dans le ravissement.
--Mon cher ami, disait-il, je vous connaissais comme un bien habile organiste, comme un bien savant musicien, mais je ne vous aurais jamais cru capable de faire de si belles choses. Tout est neuf, dans votre ouvrage; si les symphonistes parviennent à vous bien exécuter, cet opéra fera une révolution en musique; mais cela me semble bien difficile. Dans cet admirable trio des Parques, au deuxième acte, il y a un passage enharmonique qui leur donnera bien de la tablature.
--Soyez tranquille, répondit Rameau, ils en viendront à bout avec du temps et de la patience. Rappelez-vous que quand Lully voulut écrire son premier opéra, il n'y avait à Paris que douze violons. Un an après, la bande des vingt-quatre existait, et nous avons fait de bien grands progrès depuis ce temps-là. Soyez tranquille, vous dis-je, tout cela s'exécutera, je m'en charge.
Le lendemain, M. de la Popelinière envoya chercher la partition pour la faire copier. Rameau ne livra que le prologue et le premier acte, pensant que cela suffirait pour l'audition. Pendant les huit jours employés à la copie des parties, il courut chez les principaux chanteurs, pour leur faire essayer ses morceaux, car pour être reçu à l'Opéra, il n'était pas besoin alors d'être grand musicien, ni même de savoir chanter: il suffisait d'avoir ce qu'on appelait une grande voix. Les ressources de la voix de tête, et de la voix mixte, étaient tout à fait inconnues, et les notes les plus élevées s'exécutaient toujours à plein gosier. Aussi dut-il seriner ses airs aux chanteurs qui ne savaient pas lire la musique.
Cependant on devait un terme à M. Bazin et quelle qu'eût été son admiration pour la musique de son locataire, il venait de temps en temps lui rappeler sa dette; toutes ses démonstrations ne le convainquaient que fort peu.
--Comment se fait-il, mon voisin, lui disait-il, qu'un homme comme vous n'ait pas une si chétive somme à sa disposition?
--Je l'avais, et au delà, répondit Rameau, mais j'ai été obligé de déposer 600 livres comme garantie d'un billet de pareille somme que j'ai fait à M. Pellegrin, en cas de non-succès de mon opéra; comme je suis convaincu qu'il réussira, je vous paierai avec cet argent.
Force était à M. Bazin de se contenter de cette réponse, mais il n'était pas trop satisfait, et le témoignait en grommelant chaque fois qu'il rencontrait Mme Rameau.
Le jour de l'audition vint enfin. M. de la Popelinière avait réuni chez lui ce qu'il y avait de plus distingué à la cour et à la ville pour entendre la musique de son protégé. Rameau était très-connu comme musicien de théorie, les ouvrages qu'il avait publiés sur la division du corps sonore, lui avaient acquis plus de renommée à l'académie des sciences que dans le monde, et on était assez peu favorablement prévenu sur le début d'un homme de cinquante ans dans une carrière qui demande avant tout de la vivacité et de la fraîcheur d'imagination. L'ouverture, comme toutes celles du temps, était un morceau fugué qui ne produisit que peu d'effet. Le premier choeur du prologue: _Accourez, habitants des bois_, fut mieux accueilli; l'assemblée paraissait indécise, les grands seigneurs n'osaient se compromettre en applaudissant les premiers: les morceaux suivants furent donc écoutés avec un silence religieux. Rameau, qui conduisait la symphonie, voyait avec chagrin le peu d'effet que produisait sa musique; le découragement se peignait dans ses traits, lorsqu'après l'air charmant: _Plaisirs, doux vainqueurs_, un homme se lève dans un coin du salon et montant sur un tabouret:
--Très-bien! crie-t-il de loin à Rameau, c'est admirable, et je vous garantis que cela réussira grandement.
Tous les yeux se tournèrent vers le petit homme qui venait d'interrompre si brusquement la répétition. Il était déjà redescendu à sa place; au peu de luxe de ses vêtements, on crut un instant que c'était un intrus qui s'était glissé dans l'assemblée; mais tout d'un coup Rameau lui répond de sa place:
--Merci, merci, M. Marchand, votre suffrage m'est plus cher que tous les autres et il me suffira.
Au nom du célèbre organiste, chacun comprit toute la portée de cet assentiment donné en public, et à la fin du joli choeur: _A l'amour rendons les armes_, qui termine le prologue, les applaudissements éclatèrent de toutes parts. Les dispositions peu bienveillantes de l'auditoire étaient totalement changées, et tous les morceaux du premier acte furent applaudis et appréciés comme ils méritaient de l'être. Rameau recevait les félicitations les plus empressées. M. de la Popelinière rayonnait de joie, quand un homme assez pauvrement vêtu s'approcha du musicien: il tira un papier de sa poche, et le déchirant sur-le-champ:
--Monsieur, dit-il, vous pouvez retirer vos 600 livres, quand on fait de pareille musique, on n'a pas besoin de donner de garanties; voilà votre billet.
Chacun applaudit au procédé de Pellegrin, dont on connaissait la pauvreté, et le poëte partagea les éloges qu'on prodiguait au musicien.
Dès le lendemain, il fut question à l'Opéra de mettre à l'étude _Hippolyte et Aricie_. Les rôles furent distribués aux premiers chanteurs de l'époque, Chassé, Jelgot, Mlles Lemaure et Petitpas. Mlle Camargo voulut danser dans l'ouvrage; malgré toutes ces protections, les événements, les cabales reculèrent de beaucoup la première représentation. Le sieur Thurer succéda au sieur Lecomte comme directeur de l'Opéra. Les musiciens en pied firent tout ce qu'ils purent pour entraver le nouveau venu: M. de Blamont, tout puissant comme surintendant de la musique du roi, obtint qu'on remontât son ballet des _fêtes grecques et romaines_, joué dix ans auparavant. La première représentation était cependant fixée au 1er septembre, lorsque vint l'ordre de donner plusieurs concerts aux Tuileries dans le courant d'août. Les répétitions furent suspendues pendant tout ce mois, et Rameau sollicita vainement de faire entendre quelques morceaux de son opéra dans un de ces concerts. M. de Blamont s'arrangea de manière à ce qu'on n'y exécutât que de sa propre musique. M. de la Popelinière vint encore au secours de son protégé.
M. le marquis de Mirepoix allait épouser Mlle Bernard de Rieux, petite-fille du fameux Samuel Bernard, et par sa mère du célèbre comte de Boulainvilliers. Le chevalier Bernard faisait préparer pour cette noce une fête dont la splendeur devait surpasser tout ce qu'on avait vu jusqu'à ce jour. M. de la Popelinière fit obtenir à Rameau la direction du concert qu'on devait y donner. La fête eut lieu le 16 août dans l'hôtel du chevalier Bernard, rue Neuve-Notre-Dame-des-Victoires. A sept heures du soir toutes les façades de l'hôtel furent illuminées d'une quantité prodigieuse de lampions et de terrines. Cette magnifique illumination ne se bornait pas à l'hôtel; pour éclairer plus loin les carrosses, on avait garni le mur du jardin des Petits-Pères de terrines posées sur des consoles, depuis l'église jusqu'à l'angle, et très-avant dans la rue Neuve-Saint-Augustin. On n'aura pas de peine à s'imaginer le brillant de cette illumination, quand on saura que tous les lampions et terrines étaient garnis de cire blanche, précaution que l'on avait cru devoir prendre pour éviter la mauvaise odeur et préserver les habits des dames et autres conviés qui étaient obligés de passer sous des arcades illuminées. Le concert qui ouvrit la fête fut des plus magnifiques; Rameau avait mis son amour-propre à faire choix des plus habiles exécutants et des meilleurs morceaux. Après le concert, les conviés passèrent dans une immense salle construite exprès dans les jardins de l'hôtel, où était dressée une table en fer à cheval de plus de soixante-dix couverts. Pendant tout le repas, on entendit une symphonie mélodieuse, placée dans les tribunes, interrompue par intervalles par des fanfares de trompettes et de timbales. Au milieu du souper, les sieurs Charpentier et Danguy, célèbres concertants, l'un sur la musette et l'autre sur la vielle, vinrent au milieu du fer à cheval exécuter des morceaux que Rameau avait composés exprès pour cette occasion. A minuit on se rendit à l'église Saint-Eustache, qui était aussi magnifiquement illuminée que l'hôtel qu'on venait de quitter.
Rameau avait obtenu de M. Forcroy, organiste de la paroisse, de lui laisser toucher l'orgue pendant la célébration du mariage. Il le fit avec une grande supériorité; c'étaient ses adieux à cet instrument, et jamais il n'avait été si bien inspiré. Le lendemain, il reçut du chevalier Bernard, une gratification de 1,200 livres pour les soins qu'il s'était donnés. Depuis longtemps M. Bazin était payé, et Mme Rameau était on ne peut plus heureuse. La bonne Mlle de Lombard partageait toute sa joie. On avait beaucoup parlé des fêtes du mariage du marquis de Mirepoix, et la bonne exécution du concert avait fait le plus grand honneur à Rameau. Son opéra devait le lancer tout à fait, les répétitions partielles étaient très-satisfaisantes; mais l'envie ne dormait pas; la jalousie des musiciens répandait partout que c'était une musique bizarre, incompréhensible, s'éloignant de toutes les règles reçues, et bonne tout au plus pour les savants et les amateurs de l'extraordinaire. La grande répétition vint enfin; les musiciens dont se composait l'orchestre de l'Opéra étaient à leur poste. Malgré la mauvaise volonté qu'on avait eu soin d'exciter parmi les exécutants, tout alla assez bien jusqu'au second acte, celui de l'enfer; mais quand arriva le passage enharmonique du trio des Parques, les musiciens s'arrêtèrent court, reculant devant cette difficulté toute nouvelle pour eux. Rameau pria tranquillement le chef d'orchestre de faire recommencer:
--Monsieur, c'est inexécutable, lui dit celui-ci.
--Peut-être à première vue, dit Rameau; mais essayons.
La seconde fois ne fut guère plus heureuse que la première, et la troisième ne satisfit point le compositeur. Les musiciens murmurèrent, quand on les pria encore de recommencer; et sur une nouvelle instance, le chef d'orchestre déclara qu'il ne se chargeait pas de faire exécuter une pareille musique, et jeta avec dépit son bâton de mesure sur le théâtre, presque entre les jambes de Rameau. Celui-ci, sans se déconcerter, fit du bout du pied rouler le bâton jusqu'au bord du théâtre, et quand il fut à portée du musicien:
--Apprenez, Monsieur, lui dit-il, qu'ici vous n'êtes que le maçon, et que je suis l'architecte: recommencez le passage.
Cette fermeté imposa aux récalcitrants. La difficulté fut vaincue cette fois, et la répétition s'acheva sans encombre.
C'était un grand événement alors qu'une première représentation. Il n'y avait que trois théâtres à Paris, l'Opéra, la Comédie Française et la Comédie-Italienne, et ces solennités avaient d'autant plus d'éclat qu'elles étaient plus rares. Aussi tout Paris était-il en rumeur dans la matinée du 1er octobre 1733. Toutes les avenues de l'Opéra étaient encombrées des voitures de ceux qui allaient retenir leurs loges, et des piétons qui venaient à l'avance pour être sûrs d'avoir des places. Rameau avait à grand'peine obtenu une petite loge bien reculée pour sa femme, Mlle de Lombard et son ami Marchand. Ses rivaux, plus puissants et surtout plus intrigants que lui, avaient au contraire garni la salle de leurs partisans. Comme le coeur de la pauvre Mme Rameau battait au premier coup d'archet de l'ouverture; ses amis tâchaient vainement de la rassurer; eux-mêmes auraient peut-être eu besoin de courage, car, dès le premier acte, une violente cabale s'éleva dans le parterre, les rares applaudissements qui s'étaient fait entendre au commencement de l'ouvrage cessèrent tout d'un coup, et c'est avec un silence interrompu seulement par des murmures désapprobateurs que furent accueillis les derniers actes de l'opéra. Marchand était furieux; Mme Rameau était près de se trouver mal; Mlle de Lombard n'osait dire ce qu'elle pensait, car elle craignait que ce ne fût une vengeance du Ciel pour avoir abandonné l'église pour le théâtre. Rameau se retira tristement chez lui.
--Je me suis trompé, dit-il; j'ai cru que mon goût plairait. Il faut se résigner, je renoncerai au théâtre.