Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même
Part 11
--Le marché fut conclu. Depuis ce temps je n'ai pas cessé de poursuivre mes investigations. J'ai su qu'Armand Séguin avait été très-lié avec Viotti, qu'il avait voulu en recevoir des leçons, et que comme le grand artiste était très-occupé, il venait chez lui à cinq heures du matin pour être sûr de le prendre au saut du lit, qu'il était aux petits soins pour lui, employant tous les moyens pour capter sa bienveillance; qu'un jour même Viotti s'étant plaint à son domestique que son café était mal fait, Armand Séguin n'avait plus voulu qu'un mercenaire se chargeât de cet office, et que c'était lui-même qui, chaque matin, préparait le déjeuner du violoniste; j'ai pensé alors que le violon de fer-blanc pouvait bien être un don d'Armand Séguin, et j'espérais en fournir la preuve en en voyant un semblable dans cette vente; mais voilà toutes mes espérances renversées.
--Je consolai du mieux que je pus mon Anglais de sa _misfortune_, et j'appris, au bout de quelques jours, qu'il était parti pour le Piémont, patrie de Viotti, courant toujours après les renseignements qui lui échappaient.
Cette conversation m'était presque entièrement sortie de la tête, lorsqu'il y a deux mois environ, je me trouvai à un dîner de la commission dramatique, placé à côté d'un de mes collègues, Ferdinand Langlé, mon ancien camarade de collége, et un de mes bons amis. Vous savez tous que Ferdinand Langlé est un des plus spirituels garçons que nous connaissions; mais si vous lui avez entendu chanter une de ses jolies chansons de la voix la plus fausse qu'ait jamais possédée un vaudevilliste, vous ne vous êtes guère douté qu'il est d'origine musicienne, et que son père, Marie Langlé, italien malgré la désinence toute française de son nom, était un des habiles contrapuntistes du dernier siècle, qui eut l'honneur d'être le maître de Dalayrac. Je m'adressai donc à Ferdinand Langlé pour lui demander si, dans les papiers de son père, il n'aurait pas trouvé quelques documents sur Dalayrac, dont il n'existe pas de biographie complète. Après avoir répondu à ma demande, F. Langlé ajouta:
--Si tu veux, je pourrai te raconter quelques anecdotes musicales que j'ai entendu dire à ma mère, et qui pourront t'intéresser.
Je le remerciai vivement de sa proposition, et comme on n'est jamais plus seul qu'au milieu de vingt personnes qui parlent tout haut, je le priai de ne pas tarder davantage à m'apprendre quelqu'une des particularités qu'il pourrait savoir.
--Tiens, me dit-il, veux-tu que je te raconte l'histoire du violon de fer-blanc?...
Vous jugez de l'intérêt que ce mot seul ne manqua pas d'exciter en moi. Je me rappelai sur-le-champ la vente de Séguin, et mon camarade l'Anglais qui courait toujours après l'histoire que j'allais sans doute apprendre. Je fus donc tout oreilles au récit de F. Langlé que je regrette de ne pouvoir vous rendre, comme il me l'a fait.
«Un beau soir d'été, mon père et Viotti allèrent se promener aux Champs-Elysées, et finirent par s'asseoir sous les arbres pour respirer l'air et la poussière de cette promenade. La nuit était venue, Viotti qui était très-rêveur, s'était laissé aller à ces émotions intimes qui l'isolaient complétement au milieu du cercle le plus nombreux; et mon père qui travaillait alors à son opéra de _Corisandre_, repassait dans sa tête quelques motifs de son ouvrage, lorsque tous deux furent assez désagréablement distraits par un son faux et criard qui leur fit dresser la tête et ouvrir les oreilles. Tous deux se regardèrent en ayant l'air de se dire: Qu'est-ce que cela? ils s'étaient si bien compris sans se parler que Viotti rompit le silence en s'écriant:
--Ce ne peut-être un violon, et cela y ressemble.
--Ni une clarinette, dit Langlé, et cependant il y a de l'analogie.
Le moyen le plus sûr de s'en assurer était d'aller vers l'endroit d'où partaient les sons discordants qui avaient attiré leur attention. A défaut de l'oreille, l'oeil aurait pu les guider par la lueur tremblottante d'une maigre chandelle brûlant devant un pauvre aveugle accroupi à une centaine de pas d'eux. Viotti y était le premier:
--C'est un violon! s'écria-t-il en revenant en riant près de Langlé, mais devinez en quoi? en fer-blanc! Oh! cela est trop curieux, il faut que je possède cet instrument, et vous allez demander à l'aveugle de me le vendre.
--Bien volontiers, reprit Langlé, et s'approchant de l'aveugle: Mon ami, lui dit-il, vendriez-vous bien votre violon?
--Pourquoi faire? il faudrait en racheter un autre, et celui-là me sert; c'est tout ce qu'il me faut.
--Mais vous pourriez en avoir un meilleur avec le prix que nous vous en donnerions, et avant tout pourriez-vous nous expliquer pourquoi votre violon n'est pas comme tous les autres?
--Oh! vous voulez dire pourquoi qu'il est en fer-blanc? ça ne sera pas long. Voyez-vous mes bons messieurs, on n'a pas toujours été aveugle, et j'étais autrefois un bon vivant qui faisais gentiment sauter les jeunes filles à notre village; mais je suis devenu vieux, et je n'y ai plus vu clair. Je ne sais trop comment j'aurais pu vivre sans ce bon Eustache, le fils de feu mon frère. Ce n'est qu'un pauvre ouvrier qui gagne à peine sa vie; eh! bien, il m'a pris avec lui et m'a nourri tant qu'il a pu; mais à la fin, l'ouvrage a manqué: on ne faisait plus qu'une journée de trente sous par semaine, et c'était pas assez pour deux. Mon Dieu, que je lui dis, si j'avais tant seulement un violon; j'en savais jouer dans mon jeune temps, et je pourrais le soir rapporter à la maison quelques pièces de deux sous qui nous aideraient un peu. Eustache ne dit rien, mais le lendemain je vis bien qu'il était plus triste qu'à l'ordinaire, et la nuit, comme il croyait que je dormais, je l'entendis murmurer: Oh! le vieux serpent, ne pas vouloir me faire crédit de six francs; mais c'est égal, mon oncle aura son affaire, ou je ne m'appellerai pas Eustache. Effectivement, au bout de huit jours, voilà mon garçon qui vient en triomphe, et me dit: Tenez, v'là un violon et un fameux; c'est moi qui l'ai fait! vous ne craindrez pas qu'il se casse en le laissant tomber, celui-là; et il me remit le violon que vous voyez. Eustache est ferblantier et son bourgeois lui avait donné de quoi me faire mon instrument avec des rognures de l'atelier, et puis il avait économisé de quoi avoir des cordes et du crin. Dam! jugez si je fus content, ce pauvre garçon qui s'était donné tant de peine; aussi le bon Dieu l'a récompensé: dès le matin il me mène à cette place en allant à la journée, et puis il vient me reprendre le soir; et il y a des jours où la recette n'est pas trop mauvaise; tellement que quelquefois il n'a pas d'ouvrage, et c'est moi qui fais aller la maison, c'est gentil ça.
--Eh bien! dit Viotti, je vous donne vingt francs de votre violon; vous pourrez en acheter un bien meilleur avec ce prix-là, mais laissez-moi un peu l'essayer.
Et il prit le violon. La singularité du son l'amusa; il cherchait et trouvait des effets nouveaux, et ne s'apercevait pas qu'un public nombreux, attiré par ces sons étrangers, s'était amassé autour d'eux. Une foule de gros sous, parmi lesquels se trouvaient même quelques pièces blanches, vint tomber dans le chapeau de l'aveugle ébahi, à qui Viotti voulut remettre ses vingt francs.
--Un instant! s'écria le vieux mendiant, tout à l'heure je voulais bien vous le donner pour 20 francs, mais je ne le savais pas si bon; à présent je demande le double.
Viotti n'avait peut-être jamais reçu un compliment plus flatteur, aussi ne se fit-il pas prier pour la surenchère qu'on lui imposait. Il se glissa au milieu de la foule avec son violon de fer-blanc sous le bras; mais à une vingtaine de pas de là, il se sent tirer par la manche: c'était un ouvrier qui, le bonnet à la main, lui dit, les yeux baissés:
--Monsieur, je crois qu'on vous a fait payer ce violon-là trop cher, et si vous êtes amateur, comme c'est moi qui l'ai fait, je pourrai vous en fournir tant que vous voudrez à six francs.
C'était Eustache qui avait vu conclure le marché, et qui ne doutant plus de son talent pour la lutherie, voulait continuer un commerce qui réussissait si bien. Il fut cependant obligé d'y renoncer, car Viotti se contenta du seul exemplaire qu'il avait si bien payé.»
--Et que fit Viotti du violon de fer-blanc? demandai-je à F. Langlé.
--Il l'a toujours gardé et l'emporta avec lui quand il se retira en Angleterre.
--Eh bien! mon cher, dis-je à Ferdinand, tu ne te doutes guère du service que tu viens de rendre à un de mes amis; ton histoire va lui faire gagner un violon magnifique. Et je lui dis à mon tour l'histoire de la vente de Viotti, et d'A. Séguin.
J'ai fait depuis toutes sortes de démarches pour savoir dans quelle partie du globe se trouve maintenant mon Anglais; mais toutes mes recherches ont été inutiles, et comme les livres sont lus dans tous les pays, j'ai pris le parti de consigner ces renseignements dans celui-ci, espérant que le hasard les fera tomber sous les yeux de mon ami et lui fournira les moyens de gagner son violon.
UN MUSICIEN DU XVIIIe SIÈCLE
Dans les premiers mois de l'année 1733, au deuxième étage d'une haute et noire maison de la rue du Chantre Saint-Honoré, habitait un ménage qui pouvait passer pour le modèle de ceux du quartier. Le mari était un grand homme sec et flegmatique d'environ cinquante ans, ne parlant jamais à personne de la maison, et dont la conduite avait toujours paru si exemplaire, que les plus mauvaises langues n'avaient pu jusque là y trouver à redire. Quoique musicien de profession, il était d'une extrême sobriété, sortait le matin pour aller donner ses leçons, rentrait exactement à l'heure de ses repas, car il soupait rarement en ville, et une fois rentré, on n'entendait jamais aucun bruit chez lui; il se retirait dans un cabinet, où il écrivait fort assidûment, et bien rarement son clavecin ou son violon troublait le silence habituel de la maison. Les dévots même n'auraient en rien pu attaquer sa morale religieuse, car, en sa qualité d'organiste de l'église Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, il était très-assidu à toutes les fêtes, et sa femme l'accompagnait toujours à l'église. Cette dernière, de vingt ans plus jeune que son mari, était d'une figure agréable, et son caractère paraissait extrêmement doux; toujours occupée de quelque ouvrage d'aiguille quand elle était à la maison, elle ne sortait guère dans la semaine que pour faire ses provisions de ménage, ne se mêlant jamais des commérages de la maison, parlant peu aux personnes qu'elle rencontrait dans ses allées et venues, mais répondant toujours fort honnêtement à ceux qui l'interrogeaient, et accompagnant ses paroles d'un petit mouvement de tête et d'un sourire si doux, que ceux qui la quittaient étaient aussi satisfaits de ses laconiques réponses que si elle leur eût tenu les plus beaux discours du monde. Aussi malgré la sauvagerie du mari, et le préjugé peu favorable attaché alors à la profession de musicien, le couple était-il en grande vénération dans le quartier, et le marchand cirier qui occupait la boutique près de l'allée sombre qui donnait entrée à la maison, ne manquait-il jamais de retirer son bonnet fourré, lorsque le grand homme sec et sa petite femme rondelette passaient devant sa porte; le salut était scrupuleusement rendu, mais pas un mot n'était échangé pour cela, et le marchand cirier ne pouvait jamais s'empêcher de dire:
--Ce sont de bien honnêtes gens, mais il est tout de même un peu fier, ce grand sécot.
Une seule personne des habitants de la maison avait ses entrées libres chez nos deux époux. C'était une vieille demoiselle de soixante ans, vivant aussi fort retirée; mais comme elle avait environ trois mille livres de rente, et que cette petite fortune (et c'en était une il y a cent ans), lui donnait dans son esprit une grande supériorité sur les autres locataires, elle s'était hasardée à faire une démarche auprès du couple qui demeurait au-dessus d'elle. Voici en quelle circonstance. La vieille demoiselle, qui se nommait Mlle de Lombard, avait dans son salon une épinette, dont elle touchait passablement, et sur laquelle elle s'occupait souvent à répéter les symphonies de Lully, et tous les airs de son jeune temps. A son retour d'un petit voyage à sa campagne, elle se sentit un jour en goût de musique, et fut fort désagréablement surprise en trouvant son épinette tellement fausse et démontée qu'il était impossible de s'en servir. La patience n'était pas la vertu de notre vieille musicienne, elle voulut qu'on lui accordât tout de suite son instrument, et ayant entendu dire qu'il y avait un musicien dans la maison, elle envoya sa servante lui chercher ce monsieur pour remettre son épinette en état. Sa servante vint bientôt lui dire que la seule réponse qu'on lui eût faite était, que le voisin n'était pas accordeur et qu'elle eût à chercher ailleurs.
--Ma mie, dit Mlle de Lombard, vous êtes une sotte, et vous ne savez pas vous y prendre. Il fallait promettre une pièce de trente-six sols, comme c'est l'usage, et cet homme serait venu à l'instant.
--Mais, répondit la servante toute confuse, c'est que ce n'est pas un homme, c'est un monsieur.
--Oh! alors, si c'est un monsieur, ajouta Mlle de Lombard, il faut donc que j'y monte moi-même.
Et en effet, elle se mit à trottiner à travers l'escalier, et bientôt elle sonna à la porte du second étage.
--Madame, dit-elle à la petite femme qui vint lui ouvrir, est-ce qu'il ne demeure pas un musicien céans?
--Pardonnez-moi, Mademoiselle, c'est mon mari.
--Eh bien! Madame, voici une pièce de trente-six sols pour qu'il vienne accorder mon épinette.
--Mademoiselle, mon mari n'est pas accordeur, d'abord; ensuite, il travaille, et je ne saurais le déranger en ce moment.
--Qu'importe! qu'il soit accordeur ou non; du moment qu'il est musicien, il est bien capable de remonter un instrument, et je désire qu'il vienne le plus prochainement possible.
--Mademoiselle, je vous répète qu'il m'est tout à fait impossible de le déranger.
La petite femme n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car avec une vivacité dont on ne l'eût certes pas soupçonnée, la vieille demoiselle s'élança vers une porte, qu'elle ouvrit précipitamment, et se trouva dans le cabinet du musicien. Le grand homme maigre était assis, enfoncé dans un large fauteuil, devant une table couverte de musique, et de papiers chargés de chiffres. Son travail l'absorbait tellement, qu'il ne s'apperçut pas de l'arrivée de Mlle de Lombard.
--Monsieur, lui dit-elle en entrant, voilà trente-six sols pour venir accorder mon épinette.
Pas de réponse.
--Mademoiselle, dit la jeune femme, vous voyez qu'il ne vous entend pas, si par malheur vous attirez son attention, il vous recevra fort mal.
La vieille demoiselle, sans tenir compte de l'avis, se mit alors à crier à tue-tête.
--Monsieur, voilà trente-six sols...
Cette fois le grand homme maigre releva la tête, il regarda fixement la vieille demoiselle qui, enchantée de son succès, continua alors d'une voix beaucoup plus douce.
--Pour venir accorder mon épinette.
Mais l'homme paraissait ne l'avoir pas comprise.
--Qu'est-ce donc, Louise, dit-il à sa femme, pourquoi me laissez-vous ainsi déranger?
--Mon ami, répondit la jeune femme presque en balbutiant, ce n'est pas ma faute, c'est mademoiselle qui veut absolument que vous lui accordiez son épinette.
--Mademoiselle, vous êtes folle; voici la seule réponse que je puisse vous faire.
A ces mots la vieille demoiselle ne se contint plus.
--Monsieur, dit-elle, savez-vous bien que vous parlez à Mlle de Lombard?...
--Et vous, Mademoiselle, connaissez-vous bien Philippe Rameau, pour venir lui offrir trente-six sols pour remonter votre épinette?
Malheureusement la vieille demoiselle n'était guère au fait de la musique moderne; elle ne connaissait ni la _Démonstration du principe de l'harmonie_, ni _Les quatre pièces du clavecin_, les seuls ouvrages que Rameau eût encore publiés; aussi cette réponse fit-elle peu d'effet; elle craignit cependant de s'être trompée, et que l'homme à qui elle s'adressait ne fût pas un musicien; sa contenante parut si embarrassée au grand homme que, pour la rassurer, il ajouta:
--Je ne suis pas accordeur, il est vrai, et je n'ai d'ailleurs pas le temps de m'occuper de votre instrument; mais si vous le voulez, passez dans la pièce à côté, et vous pourrez vous exercer sur mon clavecin tant que bon vous semblera.
Cela dit, il se remit dans les calculs, et ne s'aperçut nullement des révérences sans nombre que Mlle de Lombard adressait à son fauteuil. La vieille demoiselle, pour n'avoir pas de démenti, essaya un peu le clavecin, puis elle redescendit chez elle. Mais le lendemain elle fit demander à ses nouvelles connaissances à quelle heure on pourrait la recevoir. Rameau, qui ne travaillait pas à ce moment, alla lui-même la chercher; ils causèrent longtemps musique; Mlle de Lombard avait reçu des leçons du célèbre Couperin et était bonne musicienne. Elle se mit au courant de la musique moderne, apprécia, autant que le peuvent faire les vieilles gens, celle de son voisin et l'intimité s'établit bientôt.
Mme Rameau fut celle à qui cette société fut le plus agréable. Son mari détestait les nouvelles connaissances, et était fort peu communicatif. La pauvre femme s'ennuyait beaucoup; mais elle n'aurait jamais osé le dire: elle savait que le bonheur de son mari était de la croire heureuse; en lui laissant voir qu'elle ne l'était pas, elle n'ignorait pas le chagrin qu'elle lui aurait causé et elle n'aurait jamais osé lui proposer de changer de genre de vie; car quoique foncièrement bon, il était excessivement opiniâtre, et il avait souvent des accès de mélancolie qu'elle aurait craint de rendre plus fréquents. Une fois par semaine, il allait souper chez M. de la Popelinière, fermier-général, qui s'était déclaré son protecteur, et un autre jour il recevait un de ses amis à dîner, c'était le célèbre organiste Marchand, dont il avait reçu des leçons et dont il estimait grandement le talent. Rameau ne donnait ses leçons de clavecin qu'à contre-coeur, il se sentait quelque chose en lui qui n'avait pas encore pris son essor, et il savait bien que les leçons ne le mèneraient à rien; mais c'était avec plaisir qu'il allait toucher son orgue de Ste-Croix de la Bretonnerie. Sa publication des _Principes d'harmonie_ lui avait donné la réputation de savant musicien, et il tenait à prouver qu'il était quelque chose de plus qu'un savant. Aussi recevait-il avec joie les compliments de ses confrères, qui venaient l'entendre à son orgue; mais c'était ceux du public qu'il ambitionnait, et à l'église, le public ne manifeste pas ses sensations musicales; il aurait voulu des applaudissements, et ceux qu'on lui prodiguait, quand il touchait du clavecin, ce qu'il faisait avec une grande supériorité, ne le flattaient que médiocrement, parce qu'il sentait qu'il était capable de faire plus. En un mot, il n'aspirait qu'à travailler pour le théâtre, et quoiqu'il n'eût jamais communiqué ce désir à qui que ce fût, c'était néanmoins le but de toutes ses pensées.
Cependant, il avait près de cinquante ans, et sentait bien que s'il tardait davantage, sa carrière était perdue. Il tenta une fois d'écrire à Houdard de Lamotte, pour lui demander un poëme; mais les gens de lettres, même ceux qui font des tragédies lyriques, étant généralement peu versés dans la musique, le poëte confondit cette demande avec cent autres du même genre qu'il recevait journellement, et ne répondit pas. Rameau en ressentit un profond chagrin, ses accès de mélancolie en devinrent plus fréquents; il s'enfermait des journées entières dans son cabinet. Il consultait les partitions de tous les opéras nouveaux, et après avoir lu avec attention ces différents ouvrages, il restait abîmé dans ses réflexions. Sa figure sévère et anguleuse s'animait alors d'une expression bizarre où le génie et la colère étaient confondus:
--Comment! disait-il, voilà les gens qu'on me préfère; mais dans la moindre de mes pièces de clavecin, il y a plus d'idées que dans tout ce fatras de musique.
Depuis l'immortel Lully, il n'y a pas eu un seul grand musicien en France, à l'exception peut-être de Lalande, qui n'a guère travaillé que pour l'église. On ne joue déjà plus les opéras de Colasse. Que nous reste-t-il donc? M. de Blamont, Mouret qu'ils ont surnommé le musicien des Grâces; au moins celui-là a-t-il quelques idées. Mais Destouches, mais Campra!
Puis, saisi de fureur, il courait quelquefois à son clavecin, où il improvisait des heures entières. La fantaisie d'écrire ce qui lui passait par la tête, lui prenait-elle un instant, il y renonçait bien vite en se disant:
--A quoi bon faire cela? qui pourrait l'exécuter, qui pourrait le comprendre? Ils feraient comme il y a vingt ans à Avignon, un peu avant mon voyage d'Italie: ils méprisèrent mes premiers essais, parce que c'était au-dessus de leur portée; et cependant il y a d'habiles musiciens en Italie; ceux-là ont compris ma musique... Non, il me faut un théâtre, un orchestre, un public, pour avoir le mot de cette énigme. Je crois qu'on peut faire autrement que Lully, et faire bien encore. Oh! j'y viendrai...
Puis il sortait pour prendre l'air, comme si l'atmosphère de sa chambre eût été trop lourde pour lui, et quand il rentrait le soir, il se couchait sans dire un seul mot à sa pauvre Louise, qui gémissait d'un chagrin qu'elle ne pouvait partager, et dont elle ne pouvait deviner la cause.
Une circonstance inattendue décida entièrement Rameau à s'adonner au théâtre. Il y avait un concours pour la place d'organiste à l'église de Saint-Paul. Rameau fut vaincu par Daquin qui ne le valait cependant pas. Rameau ne put supporter cet affront de sang-froid, et il parut s'être opéré une révolution en lui. Il prit alors un genre de vie tout différent de celui qu'il avait mené jusque là. Tout d'un coup il abandonna ses leçons, se mit à aller à l'Opéra tous les jours de spectacle, rentrant fort avant dans la nuit, l'air continuellement préoccupé. Quand il s'enfermait dans son cabinet, ce n'était plus pour faire des calculs de chiffres comme autrefois. On l'entendait, à travers la porte, chanter, jouer du violon, danser, tantôt rire aux éclats, tantôt donner de grands coups contre les meubles, puis se dépiter, et on le voyait alors, lui si méthodique auparavant, sortir de chez lui quelquefois sans épée, la perruque de travers, et le chapeau sur le coin de l'oreille. Les voisins s'aperçurent bientôt de ce changement: les caquets et les commérages allèrent leur train, et la pauvre Mme Rameau ne fut pas la dernière à gémir du dérangement de son mari. Il ne lui parlait presque plus, ne l'emmenait plus à l'église, et dînait et soupait presque tous les jours dehors.
Le jour de Pâques vint. A dix heures, Rameau était encore dans son cabinet (il s'était levé à cinq). Madame Rameau venait d'aller entendre une basse messe à une chapelle de la rue Saint-Honoré; quel ne fut pas son étonnement en rentrant de s'apercevoir que son mari n'était pas encore sorti pour aller à son orgue. Elle se précipite dans son cabinet, et le trouve en robe de chambre, son bonnet de coton sur le haut de la tête, en pantoufles, un bas sur les talons, et dansant sur l'air qu'il se jouait lui-même sur son violon.
--Mais, Philippe, lui dit-elle, à quoi songez-vous donc? la grand'messe est commencée, vous allez manquer vos _Kyrie_, car la procession est sûrement rentrée au choeur: dépêchez-vous donc.
--Laisse-moi donc tranquille, avec tes _Kyrie_, lui dit Rameau; écoute-moi ce passe-pied, et dis-moi un peu si on ne dansera pas bien sur cet air là.
Et il se remit à jouer et à danser. Mme Rameau crut son mari fou.
--Mais, mon ami, réfléchissez donc, vous perdrez votre place; et il ne nous manquait plus que cela à présent que vous avez abandonné toutes vos leçons.
--Ma place, eh! ma chère, voilà bientôt trois mois que je ne l'ai plus: j'ai donné ma démission. Allons, laisse-moi tranquille, puisque tu ne veux pas écouter mon passe-pied.