Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même

Part 10

Chapter 103,916 wordsPublic domain

--Où diable! se disait-il, mon père a-t-il eu l'idée de me bâtir ainsi? Qu'est-ce que cela lui aurait fait de me donner deux ou trois pouces de moins? C'est que c'est fort incommode dans ces petits théâtres; on a la tête dans les frises et on touche le ciel avec ses cheveux. Au moins, ici, j'ai lieu d'espérer que je trouverai une salle de spectacle plus convenable que dans ces petites villes de la Suisse où les théâtres sont si mesquins. Allons! prenons courage, je réussirai j'en suis sûr; n'est-ce pas, Titine, que j'aurai du succès ici? L'enfant lui répondit par un de ces sourires d'ange qui rendent un père si heureux, et il puisa un nouvel espoir dans le baiser qu'il donna à sa fille. Cependant, après s'être assuré d'un logement, il se rendit au Café de la Comédie, espérant y rencontrer quelques nouveaux arrivés comme lui, et pressé de faire connaissance avec ceux qui allaient être ses camarades pendant une année. Il se mit devant une table, dans un coin du café, sa fille s'assit auprès de lui, ouvrant ses grands yeux pour examiner tous ceux qui l'entouraient, surprise de voir tant de nouvelles figures. Pendant qu'il lisait ou avait l'air de lire un journal, non loin d'eux, plusieurs jeunes gens étaient attablés et jouaient aux dominos. Il prêta l'oreille à leur causerie, désirant savoir si c'étaient des comédiens: la conversation roulait effectivement sur le théâtre.

--Aurons-nous une troupe passable cette fois-ci? disait l'un d'eux.

--Hum! je n'en sais trop rien, reprenait l'autre, beaucoup de noms inconnus: il faudra voir. Mais d'abord, Messieurs, pas d'indulgence dans les débuts: il en coûte trop cher d'accueillir facilement des chanteurs médiocres; il y a des personnes qui disent à la première fois: Oh! il ne chante pas très-bien, parce qu'il a peur, mais la confiance viendra, et il vaudra mieux; et puis ils applaudissent. Je ne suis pas du tout de cet avis-là. Nous avons eu des acteurs à qui, apparemment, la confiance n'est jamais venue, car ils chantaient aussi mal à leur clôture qu'à leurs débuts. Tant pis pour les poltrons; d'ailleurs les acteurs sont assez chers à présent pour que nous nous montrions un peu difficiles, et puisqu'on les paie si bien, ils n'ont pas le droit d'avoir peur.

--C'est parfaitement juste, reprit un troisième interlocuteur, et les nouveaux venus n'auront qu'à bien se tenir.

Ces propos ne paraissaient pas fort rassurants à notre pauvre jeune homme; il se faisait le plus petit qu'il pouvait dans son coin, le nez baissé sur son journal qui avait l'air d'absorber toute son attention.

--A propos, reprit un de ces voisins, qui donc aurons-nous pour Martin?

--Oh! mon cher, répondit l'autre, ce sera détestable, je le parie, personne ne sait qui il est, ni d'où il vient. C'est quelque pauvre diable, qui se sera donné pour un morceau de pain, et qui est peut-être bien sûr de tomber; mais il touchera ses avances et son premier mois, et il ira en faire autant dans quelque autre ville. Il y en a qui font ce métier-là toute l'année. Le journal parut encore plus vivement intéresser notre jeune homme qui commençait à trouver sa position fort embarrassante. Cependant la petite fille s'était ennuyée de regarder lire son père, et s'étant laissée glisser de son tabouret, elle avait été se placer près des joueurs. Sa petite tête se trouvant à la hauteur de leur table, elle aperçut les dominos.

--Oh! les jolis joujoux, s'écria-t-elle tout d'un coup, et étendant sa petite main sur les objets de sa convoitise, elle brouilla toute la partie, en jetant la moitié du jeu à terre.

L'exclamation des joueurs força le père à interrompre sa lecture simulée, et rompant son silence obstiné:

--Titine, qu'est-ce que vous faites donc là? Pourquoi n'êtes-vous pas restée à côté de moi?

L'enfant revint près de son père avec une petite moue toute drôle, et l'air fort désappointé. S'adressant alors aux joueurs:

--Mille pardons pour cet enfant, Messieurs, leur dit-il, ce n'est pas sa faute, c'est la mienne; mais la lecture de ce journal m'occupait tellement, que je ne l'avais pas vue s'éloigner de moi.

Les joueurs acceptèrent de bonne grâce ses excuses: mais dès ce moment il devint le point de mire de leurs regards, et probablement le sujet de leur entretien qui se fit alors à voix basse, de sorte que notre pauvre artiste n'en pouvait saisir un mot. Petit à petit, cependant, les voix s'élevèrent un peu, et il put comprendre que c'était de lui qu'il s'agissait.

--Ce doit être lui, disait l'un.

--Parfait, reprenait l'autre.

--Hein! quel physique!

--C'est un gaillard bien découplé.

--Oh! c'est charmant; pour celui-là, je suis bien sûr de son succès sans l'avoir vu jouer.

--Nous ne pouvions rien espérer de mieux.

--Oh! il y a vingt rôles où il sera excellent; je voudrais déjà y être.

Ces paroles encourageantes avaient tout à fait dissipé les alarmes du jeune homme.

--Diantre! se disait-il, il paraît que je fais de l'effet ici: eh! bien, ce n'est pas trop mal commencer. Et sa figure, de sombre qu'elle était auparavant, était devenue riante et tranquille. Il s'était fait donner un jeu de dominos, et bâtissait des maisons et des pyramides à sa petite fille qui riait aux éclats, quand elle renversait les édifices que son père élevait devant elle.

Cependant d'autres jeunes gens étaient entrés dans le café, et s'étaient approchés du groupe des joueurs.

--Venez donc, disaient ceux-ci aux nouveaux venus, en voilà déjà un d'arrivé: et pour celui-là, je crois que nous en serons enchantés.

--Où donc est-il?

--Là, dans le coin avec cette petite fille.

--Eh! bien, qui est-ce?

--Parbleu! ne le devinez-vous pas? qui voulez-vous que ce soit, si ce n'est le trial?

A ce mot, notre jeune homme fit un bond sur sa banquette et devint rouge comme une cerise, puis tout d'un coup pâle comme un linceul.

--J'espère qu'il a le physique de l'emploi, celui-là. Oh! comme nous allons rire! sera-t-il drôle dans _Zozo_, de _la maison isolée_! et dans _Aly_, de _Zémire et Azor_!

--Et dans le niais, de _Camille_?

--Et dans le château de _Montenero_ donc! dans _Longino_! Oh! Longino! parfait! mais ce rôle-là a l'air d'avoir été fait pour lui. Longino! oh! c'est bien cela, il faudra qu'il débute par là! ce nom lui convient parfaitement. Il sera admirable dans Longino!

Et les éclats de rire se succédaient, provoqués par l'espérance de le voir briller dans Longino.

--Allons-nous-en, Titine, je ne me sens pas bien, dit l'artiste en se levant, et il regagna tristement sa demeure assailli par les plus sombres pensées. Il avait la fièvre, sa tête était brûlante et il se coucha; mais il ne put fermer l'oeil.

--Ce sera donc ici comme à Paris, se disait-il. A l'Opéra, ils m'ont trouvé trop maigre, les héros grecs n'étaient pas si minces que moi, à ce qu'ils prétendaient. A Feydeau, ils m'ont trouvé trop grand, et cependant la première fois qu'ils m'ont entendu, quel accueil ne m'ont-ils pas fait!

--Bravo! s'écriaient-ils, voilà une voix ravissante, vous êtes notre homme, il faut rester avec nous; surtout, n'allez pas vous gâter en province, il faut seulement prendre l'habitude du théâtre. Pour commencer, vous entrerez dans les choeurs, puis nous vous ferons jouer de petits rôles qui vous amèneront à en jouer de plus grands; et pour me donner l'habitude du théâtre, ils m'ont fait chanter 18 mois dans les choeurs, sans seulement me faire porter une lettre. Ils attendaient probablement que je prisse du ventre pour me faire débuter. Ils auraient attendu trop longtemps, et je suis parti. Partout où j'ai été, j'ai cependant eu du succès: ce ne sera donc que dans mon pays, qu'en France, qu'on ne voudra pas de moi. Ma foi tant pis pour eux, il faudra bien qu'ils m'écoutent, et s'ils me sifflent, ils auront tort, ils en trouveront un moins grand, mais qui n'aura peut-être pas ma voix.

Son amour-propre d'artiste l'avait emporté pour un moment sur le chagrin que lui causait sa déconvenue du matin; mais il retombait de temps en temps dans ses premières appréhensions, et le découragement succédait à ses rêves d'ambition.

Cependant la troupe était à peu près réunie: on faisait les premières répétitions, et la vue du théâtre, où il était appelé à exercer ses talents ne l'avait guère rassuré. Cette salle était provisoire et établie dans une espèce de grange, où l'on avait tant bien que mal arrangé un théâtre avec quelques rangs de loges et de galeries. Cependant l'architecture extérieure était restée la même, malgré les modifications faites à l'intérieur du bâtiment, et de nombreuses fenêtres donnant sur la rue éclairaient le théâtre pendant la journée. Notre artiste ne se rendait qu'en tremblant à ces répétitions; car plusieurs fois il avait rencontré dans son chemin quelques-uns des jeunes gens qu'il avait déjà vus au café, et jamais ceux-ci ne manquaient de rire du plus loin qu'ils l'apercevaient, et le nom terrible de Longino venait résonner à ses oreilles: c'était comme un cauchemar qui le poursuivait tout éveillé, et lui ôtait tous ses moyens. Quand il arrivait au théâtre après de telles rencontres, il était tout démoralisé; c'est à peine s'il pouvait chanter: il avait perdu son aplomb; ses nouveaux camarades l'intimidaient. Sont-ils heureux, pensait-il, de ne pas être grands comme moi! j'aimerais mieux être un nain, je mettrais des talons, et je porterais une coiffure d'un pied de haut, mais le moyen de se rapetisser!!!

Les répétitions allaient toujours leur train, mais le directeur ne paraissait pas enchanté de ses nouvelles acquisitions: il craignait que les débuts ne fussent pas heureux, et pour que le public ne prît pas de préventions défavorables, il décida que personne, amateur ou abonné, ne serait admis aux répétitions. Le grand jour, celui de l'ouverture, fut enfin fixé. La grande répétition, celle avec l'orchestre, devait avoir lieu la veille.

La nuit précédente, notre jeune artiste eut un sommeil fort agité. Les songes les plus bizarres le tourmentèrent une partie de la nuit, il rêvait qu'il débutait, mais ce n'était plus dans son emploi de Martin, c'était dans celui des trials, où, à son entrée, sa longue taille excitait des rires unanimes; puis, quand il voulait parler, il ne pouvait dire un mot de son rôle; il se tournait vers le souffleur, et il apercevait dans le trou une horrible tête de Gorgone, qui lui lançait de toutes ses forces le mot Longino. Ce mot magique, il le répétait involontairement, et soudain tout le public répétait en choeur:

--Bravo, Longino! bravo, Longino!

Il essayait en vain d'articuler d'autres paroles, ce mot seul pouvait sortir de sa poitrine: et chaque fois qu'il le prononçait, c'était avec une nouvelle énergie, et le public reprenait avec rage:

--Bravo, Longino! bravo, Longino!

Puis il apercevait des êtres fantastiques voltigeant autour de lui, sur le théâtre et dans la salle, affectant les formes les plus grotesques et les plus incohérentes; il croyait parfois reconnaître quelqu'un de sa connaissance parmi les fantômes; il s'approchait, et voyait alors distinctement quelque figure de sociétaire de Feydeau, qui lui disait: Il faut prendre l'habitude du théâtre, et chanter dans les choeurs pendant 35 ans, après quoi on vous confiera de petits rôles, et le choeur infernal reprenait d'une voix formidable:

--Bravo, Longino!

Il voulait se sauver du théâtre; les mêmes cris le poursuivaient; il allait sur le port, il voyait un bâtiment près de mettre à la voile, il s'y embarquait et y trouvait pour passagers tous ses anciens camarades des choeurs de l'Opéra qui l'accueillaient avec de grandes démonstrations de joie en fêtant son retour parmi eux, et pour mieux célébrer sa bienvenue, ils lui proposaient de lui chanter un nouveau morceau composé en son honneur; alors ils entonnaient tous ensemble une mélodie satanique dont les paroles étaient: Bravo, Longino! A ce dernier trait, sa tête se perdait, et il se précipitait dans la mer, dont il atteignait bientôt le fond. Le choc fut rude, car il se réveilla en sursaut couché par terre entre son lit et celui de la petite Titine qui reposait paisiblement pour lui; il était couvert d'une sueur glacée, et il fut quelque temps avant de reprendre ses esprits.

Quand il se remit dans son lit, son parti était pris. Je ne débuterai pas, se dit-il; dès demain je pars; je retourne à Paris: on me rendra certainement ma place à l'Opéra et aux Bouffes, c'est toujours du pain d'assuré, et puis j'ai encore d'autres ressources: le dimanche je jouerai du serpent à Saint-Eustache, et les jours de revue, du trombone dans la garde nationale: on ne regarde pas à la taille, là, et ils seront bien heureux de me retrouver, car je n'ai certainement pas été remplacé, et je ne le serai de longtemps pour ces instruments-là. Cette résolution lui donna du calme, il ne tarda pas à se rendormir, et si de nouveaux rêves se présentèrent à son imagination, ils étaient d'une tout autre nature. Il se voyait à Paris premier sujet d'un grand théâtre, il ne se reconnaissait pas, il avait pris de l'embonpoint, sa figure était devenue plus mâle. Titine était toujours avec son père, mais ce n'était plus une petite fille, c'était une grande et jolie demoiselle, et lui, jeune encore, était fier d'avoir une si charmante fille. Les auteurs et compositeurs s'empressaient autour de lui, on le suppliait d'accepter des rôles, et lui, toujours bon garçon, ne se donnait pas d'importance, comme font d'ordinaire les acteurs à succès; il était toujours modeste et affable avec tout le monde, et au lieu d'avoir l'air de faire une grâce à ceux qui lui confiaient des rôles, il remerciait les auteurs dont il faisait réussir les ouvrages. Le public se pressait en foule au théâtre quand il devait chanter; les applaudissements éclataient de toutes parts; les couronnes et les bouquets pleuvaient sur sa tête; on le redemandait après la pièce, mais sous son véritable nom, et non plus sous cette odieuse dénomination de Longino. Ce rêve lui avait rafraîchi le sang; quand il s'éveilla, il faisait grand jour: c'était une belle matinée du mois de mai; le soleil dardait ses rayons à travers les croisées, et venait frapper sur le petit lit de la jolie enfant, qui ne tarda pas non plus à s'éveiller.

Il faut ne pas connaître un coeur d'artiste pour croire que le découragement puisse être de longue durée chez lui: un rien peut l'abattre, mais un rien le relève. Aussi notre jeune homme ne songeait-il plus le moins du monde à son voyage de Paris: au contraire, l'avenir le plus riant se présentait à lui; et c'est le coeur content, et rempli d'espoir, qu'il se rendit au théâtre.

L'orchestre était réuni depuis longtemps et essayait eu vain depuis une heure de mettre ensemble l'ouverture du _Chaperon_ que l'on devait jouer le lendemain. Les instruments à vent ne pouvaient faire exactement leurs rentrées. Le chef d'orchestre avait perdu la tête et faisait d'infructueux efforts pour rétablir l'harmonie dans sa troupe indisciplinée; enfin, de dépit, il pose son violon sur son pupitre, déclarant que cette ouverture est injouable, et qu'il y faut renoncer. Notre jeune homme examinait depuis longtemps cette scène qui était peut-être fort comique pour les indifférents, mais pas pour le pauvre directeur, qui ne savait plus à quel saint se vouer; il s'approche alors de ce dernier: J'ai longtemps été à Paris, et je sais cet ouvrage par coeur; voulez-vous me laisser faire répéter une fois l'ouverture, je vous réponds qu'elle ira toute seule avant une demi-heure. Le chef-d'orchestre ouvre de grands yeux.

--Eh! mon cher ami, qu'est-ce que vous entendez à cela? j'y perds mon latin, moi.

--Il ne s'agit que d'avoir un peu de patience, reprend notre jeune artiste, passez-moi la partition.

On recommence l'ouverture: dès les premières mesures, il s'aperçoit qu'il y a des fautes dans les parties, des mouvements mal indiqués, de fausses rentrées; tout est rectifié en un instant. Un cor ne peut parvenir à attaquer une note difficile.

--Vous vous y prenez mal, lui dit notre jeune homme: serrez les lèvres de cette façon, et le son viendra hardiment.

--Mais, Monsieur, cela n'est pas faisable, répond le corniste.

--Donnez-moi votre instrument, et soudain il lui exécute le passage avec précision. Les musiciens commencent à reprendre de la confiance, l'émulation s'en mêle, on fait la plus grande attention, et l'ouverture s'achève sans encombre.

Le chef d'orchestre reprend son violon pour conduire le choeur d'introduction, et le directeur se frotte les mains.

--Allons! se dit-il, je n'ai peut-être pas fait une si mauvaise acquisition que je croyais. S'il tombe comme Martin, il me fera un excellent second chef d'orchestre.

La répétition continue, mais il fait une chaleur étouffante, et l'on a ouvert les fenêtres qui donnent sur la rue. Quelques flâneurs ont été attirés par les sons de la musique; les curieux en amènent d'autres, et, sans s'en douter, les acteurs ont dans la rue un nombreux auditoire.

Cependant notre jeune homme s'est enhardi par le petit succès qu'il vient d'obtenir: son dernier rêve lui trotte dans la tête.

--Allons! dit-il, je tomberai peut-être demain, aujourd'hui je me sens en voix, je veux chanter en conscience, comme à la représentation.

En effet, à l'entrée du comte Rodolphe, il entonne d'une voix assurée le bel air: _Anneau charmant, si redoutable aux belles._ Sa voix large et bien timbrée se déploie avec charme sur cette belle mélodie. Les acteurs qui ne l'avaient jamais entendu jouir de la plénitude de ses moyens, redescendent tous sur le bord du théâtre pour le mieux entendre; le directeur ne sait s'il dort ou s'il est éveillé: les musiciens voyant à qui ils ont affaire l'accompagnent avec un soin extrême. Notre jeune homme voit l'effet qu'il produit; il se monte peu à peu, son organe s'étend, reprend toute son énergie, ses moyens semblent s'accroître, il se sent en verve, il met toute la chaleur dont il est susceptible dans la péroraison de son air et quand il l'a achevé, acteurs, directeur, musiciens, chacun le félicite, le complimente; quand tout à coup, un tonnerre d'applaudissements éclate sans qu'on devine d'où cela peut venir. Chacun se regarde stupéfait: on songe alors aux fenêtres ouvertes, on s'y précipite, et l'on voit la foule réunie qui se donnait les jouissances du spectacle gratis. Le directeur ne craint plus pour ses débuts, il permet à quelques habitués de monter au théâtre. Ce n'est pas sans terreur que notre jeune homme reconnaît parmi eux un de ses joueurs de dominos qui, en entrant, demande avec empressement qui vient de chanter ainsi. On lui montre notre pauvre artiste tout tremblant devant celui qui s'était si bien promis d'être sévère envers les débutants.

--Comment, s'écrie-t-il, c'est Longino!

--Allons! encore Longino, dit notre artiste désespéré; mais il se sent entraîné vers la fenêtre par celui qu'il prend encore pour son ennemi.

--Mes amis, dit ce dernier, en le montrant à la foule réunie au-dessous d'eux, voilà celui que vous venez d'entendre, c'est Longino, celui que nous avons pris pour le trial.

--Bravo, Longino! s'écrient les cent voix du parterre en pleine rue.

--Mais je ne m'appelle pas Longino, je me nomme Chollet.

--Alors, bravo! Chollet! reprennent les mêmes voix, bravo, cent fois! à demain, oh! vous aurez un fameux succès! et la répétition s'achève au bruit des applaudissements de la foule qui grossit à chaque instant. Chacun parle de la belle voix du Martin, il n'est question que de lui dans le Havre. Le lendemain, la salle est comble, et à son entrée, Chollet est reçu par une triple salve d'applaudissements, comme un acteur en représentation. Son succès fut immense, il fut redemandé après la pièce aux cris de: plus de débuts! plus de débuts! Le directeur l'engagea sur-le-champ pour l'année suivante avec le double d'appointements, et pendant deux ans, le Havre posséda le meilleur ténor d'opéra-comique que nous ayons en France.

Ne croyez pas que j'entreprenne de vous retracer la carrière dramatique de cet artiste qui a signalé partout son passage par les plus grands succès. Si, parmi mes lecteurs, il se trouve quelqu'incrédule qui ne conçoive pas l'enthousiasme des habitants du Havre, qu'il aille à l'Opéra-Comique, un jour où l'on jouera _Zampa_, l'_Eclair_ ou _le Postillon_, et je suis sûr qu'il sortira du spectacle en répétant: bravo! Longino! bravissimo! Chollet!

LE VIOLON DE FER-BLANC

On voit peu d'instruments qui aient autant varié de nom, de forme et de matière que le violon. Depuis la lyre d'Apollon, que quelques peintures antiques nous représentent comme un véritable violon, depuis le rebec du moyen âge jusqu'aux chefs-d'oeuvre des Amati et des Stradivarius, que de transformations! Malgré la puissance des instruments à vent de moderne invention, le violon s'est toujours maintenu et se maintiendra probablement toujours le roi de l'orchestre et la base de toute combinaison symphonique. Bien des essais ont été tentés pour arrondir le son de cet instrument, et il est peu de matières qu'on n'ait essayé d'employer à sa confection. A la vente après décès de l'ancien et célèbre munitionnaire Séguin, on vit avec surprise une multitude de boîtes de violon de l'invention du défunt; il y en avait en carton, en pâte, en pierre, en bois de toutes sortes: si l'asphalte avait été à la mode alors, il y en aurait certainement eu en bitume. Depuis longtemps on fait des archets en acier, et Séguin n'eût pas manqué d'en faire confectionner en fer galvanisé. La forme de ces boîtes n'était pas moins bizarre que leur matière: les unes étaient percées de trous comme une chaufferette, d'autres étaient carrées comme une souricière, cela ressemblait à tout ce qu'on voulait, rarement à un violon cependant; mais il fallait bien leur donner ce nom-là, puisque Séguin les appelait ainsi, quand il vous en faisait l'exhibition.

Un Anglais qui assistait avec moi à cette vente, s'extasiait à la vue de ce musée grotesque d'un nouveau genre, et ma surprise ne fut pas petite, quand il demanda au commissaire-priseur, si parmi tous ces violons, il n'y en aurait pas au moins un en fer-blanc. Toutes les recherches furent inutiles, et l'on ne put en découvrir un seul de cette matière.

--J'en suis fâché, me dit l'Anglais, cela m'aurait peut-être fait gagner un bel instrument.

--Comment cela?

--Ah! me répondit-il, cela se rattache à l'histoire d'une autre vente; à celle de Viotti, dont j'ai été l'un des plus grands admirateurs. J'aurais donné tout au monde pour posséder un des instruments dont il s'était servi, et malheureusement des affaires de famille me tenaient éloigné de Londres où l'on vendait ses violons après sa mort; j'appris beaucoup trop tard l'époque de cette vente; je crevai plusieurs chevaux, et j'arrivai au moment où l'on venait d'adjuger le dernier de ses instruments à un amateur qui l'emportait en triomphe. Je lui offris vainement le double du prix qu'il l'avait payé, il ne voulut jamais me le céder, et il eut même l'impolitesse de se moquer de moi. Ecoutez, me dit-il, il y a encore un violon plus extraordinaire que tous ceux que l'on a vendus, et qui n'a pas même été mis en vente, vous pourrez l'avoir facilement. Et en me disant ces mots, il me montra du doigt un objet bizarre que je n'avais pas encore remarqué: c'était un violon en fer-blanc! Comprenez-vous cela? en fer-blanc! Je tenais à avoir un des instruments de Viotti, et je me fis adjuger celui-là pour quelques shellings, au rire de tous les assistants. Mon antagoniste, fier de son beau violon, me dit alors:

--L'existence de ce bizarre instrument au milieu de cette riche collection doit avoir une cause étrange, et je serais si curieux de la connaître que je donnerais volontiers le violon que je viens d'acheter pour avoir le mot de cette énigme.

--Soit, repris-je vivement, concluons un arrangement: vous me céderez votre violon quand je vous apprendrai l'origine du mien; j'irai voyager partout où a été Viotti, je prendrai tous les renseignements possibles, et peut-être serai-je assez heureux pour découvrir ce mystère, et vous gagner votre violon.