Souvenirs d'enfance et de jeunesse
Chapter 19
Oui, mon ami, je crois encore: je prie, je dis le _Pater_ avec délices. J'aime beaucoup à être dans les églises; la piété pure, simple, naïve me touche beaucoup dans mes moments lucides, quand je sens l'odeur de Dieu; j'ai même des accès de dévotion, j'en aurai toujours, je crois; car la piété à une valeur, ne fût-elle que psychologique. Elle nous moralise délicieusement et nous élève au-dessus des misérables soucis de l'utile; or là où finit l'utile commence le beau, Dieu, l'infini, et l'air pur qui vient de là est la vie.
Ils me prennent ici pour un bon petit séminariste, bien pieux et bien doux. Ma foi, ce n'est pas ma faute. Cela me peine quelquefois, car je crains d'y voir quelque chose qui ne soit pas vrai et droit; mais je ne feins rien, Dieu le sait; seulement je ne dis pas tout. Vaudrait-il mieux engager avec eux ces misérables controverses, où ils auraient l'avantage de soutenir le beau et le pur, et où j'aurais l'air de m'assimiler à ce qu'il y a de plus vil; car l'antichristianisme a, dans ce pays, une couleur si détestable, si basse, si dégoûtante, qu'en vérité il y aurait de quoi m'éloigner, ne fût-ce que par modestie naturelle. Et puis ils n'y entendraient rien. On ne trouve pas mauvais que je ne leur parle pas allemand. D'ailleurs, je vous l'ai dit, mon ami, telle est ma position intellectuelle, que je puis paraître telle chose à celui-ci, telle chose à celui-là, sans rien feindre, sans que l'un ni l'autre se trompe, grâce au joug de la contradiction dont je me suis débarrassé pour un temps.
Et puis savez-vous qu'il y a des moments où j'ai été à deux doigts d'un revirement complet, et où j'ai délibéré si je ne serais pas plus agréable à Dieu en coupant net, au point où j'en suis, le fil de mon examen, et en me reculant de deux ou trois ans! C'est que je ne vois plus en progressant la possibilité d'arriver au catholicisme; chaque pas m'en éloigne de plus en plus. Quoi qu'il en soit, l'alternative s'est présentée à moi très nettement: je ne puis plus revenir au catholicisme que par l'amputation d'une faculté, en stigmatisant définitivement ma raison et lui commandant pour toujours le silence respectueux, et même plus, le silence absolu. Oui, si je revenais, je cesserais ma vie d'étude et d'examen, persuadé qu'elle ne peut me mener qu'au mal, et je ne vivrais plus que de la vie mystique, telle que l'entendent les catholiques. Car, pour la vie banale, Dieu, je l'espère, m'en délivrera toujours. Le catholicisme suffit à toutes mes facultés, sauf ma raison critique; je n'espère pas pour l'avenir de satisfaction plus complète; il faut donc ou renoncer au catholicisme, ou amputer cette faculté. Cette opération est difficile et douloureuse; mais croyez bien que, si ma conscience morale ne s'y opposait pas, si Dieu venait ce soir me dire que cela lui est agréable, je le ferais. Vous ne me reconnaîtriez plus alors, je n'étudierais plus, et ne penserais plus critiquement, je serais un mystique déterminé. Croyez bien aussi qu'il faut que j'aie été rudement secoué pour m'arrêter à la possibilité d'une pareille hypothèse, qui se présente à moi plus affreuse que la mort. Mais je ne désespérerais pas d'y trouver une veine d'activité qui pût me suffire.
Et en pratique, que ferai-je? C'est avec un effroi indicible que je vois approcher la fin des vacances, époque où je devrai nécessairement traduire par les actes les plus décisifs l'état intérieur le plus indéterminé. C'est cette complication de l'extérieur et de l'intérieur qui fait le cruel de ma position. Tout ce souci m'ennuie, me distrait. Et puis je sens si bien que je n'entends rien à ces sortes de choses, que je n'y ferai que des sottises, que j'aurai à essuyer des risées et des rebuts. Je ne suis pas né chevalier d'industrie. Ils se moqueront de ma simplicité et me prendront pour un imbécile. Encore si j'étais sûr de moi! Mais si j'allais perdre par leur contact la pureté de mon coeur et ma conception de la vie? s'ils venaient à m'infecter de leur positivisme? Et quand je serais sûr de moi, serais-je sûr de l'extérieur, qui agit sur nous si fatalement? Et qui peut se connaître lui-même sans craindre sa faiblesse? En vérité, mon ami, n'est-il pas vrai que Dieu m'a joué un bien mauvais tour? Il semble qu'il ait déployé toutes ses voies pour m'envelopper de toutes parts; et il n'en fallait pas tant contre un pauvre enfant qui n'y voyait pas malice. N'importe, je l'aime, et je suis persuadé qu'il a tout fait pour mon bien, malgré la contradiction des faits. Il faut être optimiste pour l'individu comme pour l'humanité, malgré la perpétuelle opposition des faits isolés. C'est là qu'est le courage; il n'y a que moi qui puisse me faire du mal à moi-même.
Je pense souvent à vous, mon bon ami; vous devez être bien heureux. Un avenir favorable et déterminé s'ouvre devant vous; vous voyez le but, vous n'avez qu'à marcher vers lui... Vous aurez un avantage immense, un dogme rigoureusement formulé... Vous conserverez de la largeur; puissiez-vous ne jamais découvrir une désolante incompatibilité entre deux besoins de votre coeur et de votre esprit. Une cruelle option vous serait alors imposée. Quelque opinion que vous soyez obligé d'avoir de ma situation actuelle et de l'innocence de mon âme, conservez-moi du moins votre amitié. Des erreurs et même des fautes ne peuvent suffire pour la rompre. D'ailleurs, je le répète, j'ai confiance en votre largeur, et Dieu me garde de chercher à vous prouver qu'elle n'est pas orthodoxe; car je veux que vous la conserviez, et pourtant je veux aussi que vous soyez orthodoxe. Vous êtes presque le seul dépositaire de mes pensées les plus secrètes; au nom du ciel, montrez-moi de l'indulgence, et consentez encore à m'appeler votre frère. Quant à mon affection, mon bon ami, elle vous est acquise pour toujours...
Paris, 12 novembre 1845.
Ce n'était pas sans surprise, mon cher ami, que j'avais vu se terminer les vacances sans recevoir de réponse de vous. Aussi ma première question en arrivant à Saint-Sulpice fut pour vous demander, afin d'apprendre la cause de ce silence, et plus encore afin de m'entretenir avec vous. Jugez de la peine que j'éprouvai quand j'appris qu'une maladie grave avait été la cause qui avait entravé votre correspondance. Bientôt, il est vrai, les détails que l'on me donna suffirent pour lever toutes mes inquiétudes; mais ils me laissèrent toujours le regret de voir reculée peut-être pour longtemps l'époque où nous pourrons nous entretenir. Que de réflexions, mon bon ami, fit naître en moi cette nouvelle inattendue qui concourait avec une phase si singulière de mon existence! Croiriez-vous que j'ai envié votre sort, et que j'appelais de mes voeux une cause quelconque qui retardât pour moi mon entrée dans le tourbillon de la vie active, en prolongeant l'assoupissement de la vie domestique si calme, si insoucieuse. Vous le comprendrez, mon ami, quand je vous aurai exposé les épreuves par lesquelles j'ai dû passer, et celles qui me sont encore réservées. Je n'entreprendrai pas de vous en faire un récit détaillé, ce sera l'objet de nos futures conversations. Je vous en dirai seulement les faits principaux et ceux qui ont amené un résultat durable.
Ma résolution inébranlable en venant à Saint-Sulpice était de rompre enfin avec un passé qui n'était plus en harmonie avec mes dispositions actuelles et de quitter un extérieur qui ne pouvait plus être qu'un mensonge. Mais je voulais tout faire gravement et lentement, d'autant plus qu'une réaction dans un avenir plus ou moins éloigné ne me paraissait pas improbable. Une circonstance extérieure vint hâter, malgré moi, mes pas un peu lents. À mon arrivée à Saint-Sulpice, on m'apprend que je ne fais plus partie du séminaire, mais bien de la maison des Carmes, que l'archevêque vient enfin de fonder définitivement, et l'on m'intime l'ordre d'aller dans la journée lui porter moi-même ma réponse. Jugez de mon embarras. Il redouble encore quand, quelques heures après, on m'apprend que l'archevêque est venu lui-même au séminaire et demande à nous parler. Accepter était immoral, donner la vraie raison du refus était impossible, en donner une fausse me répugnait. J'eus recours au bon M. Carbon, qui se chargea de tout et m'épargna cette fatale entrevue. Je crus devoir poursuivre dès lors ce que les circonstances avaient si bien commencé pour moi; je fis en un jour ce que je comptais faire en quelques semaines, et, le soir même de mon arrivée, je ne faisais partie ni du séminaire ni de la maison des Carmes.
Que de liens, mon ami, rompus en quelques heures! J'en étais effrayé; j'eusse voulu arrêter cette marche fatale, trop rapide à mon sens; mais la nécessité me poussait en avant, et il n'y avait plus moyen de reculer. C'est alors, mon ami, que je passai les jours les plus cruels de ma vie. Figurez-vous l'isolement le plus complet, sans ami, sans conseil, sans connaissance, sans appui au milieu de personnes froides et indifférentes, moi qui venais de quitter ma mère, ma Bretagne, ma vie toute dorée, tant d'affections pures et simples. Seul maintenant dans ce monde, pour qui je suis un étranger. Ô maman, ma petite chambre, mes livres, mes études calmes et douces, mes promenades à côté de ma mère, adieu pour toujours! Adieu à ces joies pures et douces où je me croyais près de Dieu; adieu à mon aimable passé, adieu à ces croyances qui m'ont si doucement bercé. Plus pour moi de bonheur pur. Plus de passé, pas encore d'avenir. Et ce monde nouveau voudra-t-il de moi? J'en quitte un autre qui m'aimait et me caressait. Et ma mère, dont la pensée autrefois était mon soulagement dans mes peines, cette fois c'était mon souvenir le plus douloureux. Je la poignardais presque. Ô Dieu, fallait-il me rendre le devoir si cruel? Et l'opinion qui rira de moi! Et l'avenir!... Oh! qu'il m'apparaissait pâle et décoloré. L'ambition ne pouvait soulever ce voile de tristesse et de regrets qui enveloppait mon coeur. Je maudissais ma destinée, qui m'avait amené de force entre de si fatales contradictions. Et la vie matérielle qui m'apparaissait avec ses besoins grossiers et impérieux! J'enviais le sort des simples qui naissent, vivent et meurent sans bruit et sans pensée, suivant bonnement le courant qui les entraîne, adorant un Dieu qu'ils appellent leur Père. Oh! que j'en voulais à ma raison de m'avoir ravi mes rêves! Je passais une partie de mes soirées dans l'église de Saint-Sulpice, et là je cherchais à croire; mais je ne pouvais. Oh! oui, mon ami, ces jours compteront dans ma vie; s'ils n'en furent les plus décisifs, ils en furent au moins les plus pénibles. À vingt-trois ans, recommencer comme si je n'avais pas encore vécu! Je me figurais au milieu d'une foule turbulente, grossièrement ambitieuse, et moi, au milieu, simple et timide; et il fallait se mêler à cette tourbe. Que de fois je fus tenté de choisir une vie simple et vulgaire, que j'aurais su ennoblir par l'intérieur. J'avais perdu le besoin de savoir, de scruter, de critiquer; il me semblait qu'il m'eût suffi d'aimer et de sentir; mais je sentais bien qu'au premier jour où le coeur cesserait de battre si fort, la tête recommencerait à crier famine.
Il fallait pourtant chercher à me créer une nouvelle existence dans ce monde pour lequel j'étais si peu fait. Je vous épargne le récit de ces complications, qui vous seraient aussi ennuyeuses qu'elles me furent pénibles. Figurez-vous votre pauvre ami courant des journées entières de visite en visite. J'en avais honte; mais que faire contre la nécessité? L'homme ne vit pas seulement de pain, mais il vit aussi de pain. Je n'ai pourtant pas cessé un instant de regarder le ciel.
Il suffit de vous dire que, pour obéir aux conseils de M. Carbon et pour une autre raison péremptoire dont je vous parlerai tout à l'heure, je crus devoir refuser quelques propositions assez avantageuses, pour accepter, à l'école préparatoire annexée au collège Stanislas, une petite place qui, sous plusieurs rapports, était assez bien en harmonie avec ma situation actuelle. Cette place ne m'occupait pas plus d'une heure et demie par jour, et je trouvais là des cours spéciaux de mathématiques, de physique, etc., sans parler des cours préparatoires à la licence dont l'un, entre autres, fait deux fois par semaine par M. Lenormant. J'ai été d'ailleurs surpris de la bonté cordiale et franche que j'ai trouvée en ces jeunes gens: je puis dire que je n'ai pas eu en cette maison une ombre de désagrément et que j'ai éprouvé de sincères regrets en la quittant. Mais ce que cette courte période de ma vie a eu de remarquable, ce sont certainement mes rapports avec M. Gratry; directeur du collège. Je vous en parlerai beaucoup, et je suis enchanté d'avoir fait sa connaissance. C'est une miniature exacte de M. Bautain, dont il est l'élève et l'ami. Nous entrâmes, dès la première minute, en contact immédiat, et dès lors nos rapports se continuèrent sur un pied tout à fait singulier et dont je n'avais jamais trouvé l'analogue en moi. Sur plusieurs points nos idées se rencontraient merveilleusement: pour lui aussi, tout est philosophie. En somme, c'est un esprit spéculatif remarquable, mais sur certains points il sonne creux.
Qu'est-ce donc, me demanderez-vous, qui m'a obligé à quitter cette position où, après tout, je ne me trouvais pas si mal, et où je pouvais si facilement poursuivre mes projets actuels? Ceci est, mon ami, une des passes les plus singulières de ma vie; j'aurais mille peines à le faire comprendre à qui que ce soit: nul ne l'a, je pense, bien compris. C'est encore le devoir. Oui, mon ami, la même raison qui m'a obligé à quitter Saint-Sulpice, à refuser les Carmes, m'a obligé encore à quitter le collège Stanislas... M. Dupanloup et M. Manier m'entraînaient d'ailleurs en avant; je marchai en avant, et ce fut à recommencer. En vérité, mon cher, il faut qu'il m'arrive toujours des aventures uniques, et je me réjouirais de celle-ci, ne fût-ce que pour les singulières positions où elle m'a placé, lesquelles m'ont fourni l'occasion d'apprendre une foule de choses.
Il me fut facile, en sortant de Stanislas, de renouer une des négociations que j'avais rompues pour y entrer, et de suivre mon plan primitif qui était simplement de prendre dans Paris une chambre d'étudiant. Telle est, mon ami, ma position actuelle. J'ai pris une chambre comme pensionnaire libre dans une institution, près du Luxembourg, et quelques répétitions de mathématiques et de littérature dont je me suis chargé me mettent à peu près, comme l'on dit, _au pair_. Je n'en demandais pas tant. Du reste j'ai ma journée à moi, et je peux faire à la Sorbonne et dans les bibliothèques des séances aussi longues qu'il me plaît. Ce sont là mes vrais domiciles et ceux où je passe les moments les plus agréables. Cette vie me serait bien douce, si de pénibles souvenirs, des inquiétudes trop bien fondées, et surtout un terrible isolement n'y mêlaient encore bien des peines. Venez donc avec moi, cher ami, et nous passerons ensemble d'agréables moments.
Je ne vous ai entretenu jusqu'ici que des faits qui ont concouru à fixer momentanément ma position dans Paris, et je ne vous ai encore rien dit des projets ultérieurs auxquels ces démarches se rattachent; car vous présumez, je pense, que je n'ai prétendu en tout ceci que me procurer une position transitoire, commode pour la continuation de mes études. C'est, en effet, vers un avenir ultérieur que se dirigent mes pensées, depuis que ma position actuelle est fixée. Nouvelles sources de peines intellectuelles excessivement vives, et auxquelles je suis actuellement en proie; car c'est pour moi un supplice de me spécialiser, et, de plus, nulle spécialité ne cadre parfaitement avec les divisions de mon esprit. Et pourtant il le faut. Ô mon ami, qu'il est cruel d'être gêné dans son développement intellectuel par des circonstances extérieures! Jugez combien je souffre, moi surtout qui avais donné à mon esprit une si franche liberté pour suivre sa ligne de développement.
J'ai d'abord fait quelques démarches du côté des langues orientales; on m'a promis des conférences avec M. Quatremère et M. Julien, professeur de chinois au Collège de France, et le résultat a été que telle ne serait pas ma spécialité extérieure (je dis extérieure, car intérieurement je n'en aurai jamais, à moins qu'on n'appelle la philosophie une spécialité, ce qui à mon sens serait inexact). L'Université s'est alors offerte à moi: ici, vous le comprendrez, nouvelles difficultés. Le professorat proprement dit m'est à peine supportable, et, en supposant qu'on n'y reste pas toujours, il faut au moins y passer longtemps. La philosophie seule me sourirait, encore faudrait-il me laisser faire, et ils ne me laisseraient pas. Et puis il faudrait pour y arriver faire des années de ce que j'appelle littérature écolière, vers latins, discours de rhétorique, etc. Jugez quel supplice!... J'ai été tellement effrayé de cette perspective, que je fus quelque temps décidé à m'agréger à la classe des sciences; mais ce serait alors plus que jamais qu'il faudrait me spécialiser; car, enfin, dans leur _littérature_, ils admettent bien encore une sorte d'universalité. Et puis cela m'écarterait de mes idées chéries. Non, non; je me rapprocherai le plus possible de ce centre qui est philosophie, théologie, science, littérature, etc., _qui est Dieu_, suivant moi. Ainsi donc, mon ami, je regarde comme probable que je viserai aux lettres, afin de m'agréger à la philosophie. Ah! croyez que tout cela est pâle pour moi, et que cet esprit universitaire m'est profondément antipathique. Mais il faut être quelque chose, et j'ai dû chercher à être ce qui s'écarte le moins de mon type idéal. Et puis, qui sait? j'arriverai peut-être par là à faire jour à mes idées. Il arrive tant de choses inattendues, qui déjouent tous les calculs! Il faut donc se préparer à tout, et se tenir prêt à déployer sa voile au premier vent qui souffle[27]...
Il faut aussi que je vous parle, mon ami, d'un fait intellectuel qui m'a beaucoup soutenu et consolé en ces moments pénibles; ce sont mes rapports avec M. Dupanloup. Je lui fis d'abord connaître par une lettre mon état intérieur et les démarches que je croyais devoir faire en conséquence. Il me comprit parfaitement, et il s'ensuivit entre nous une longue conférence d'une heure et demie, où, pour la première fois de ma vie, j'exposais à un homme le fond de mes idées et de mes doutes sur le catholicisme. Ah! j'avoue n'avoir jamais rien rencontré de plus distingué; j'ai trouvé en lui de la vraie philosophie et un esprit décidément supérieur; ce n'est que de ce moment que j'ai appris à le connaître. Nous ne nous abordâmes point de front; nous ne fîmes qu'exposer, moi, la nature de mes doutes, lui, le jugement qu'il devait en porter comme orthodoxe. Il fut extrêmement sévère et me déclara nettement: 1° qu'il n'était nullement question de _tentations_ contre la foi, terme dont je m'étais servi dans ma lettre, par l'habitude que j'avais contractée de me conformer à la terminologie sulpicienne pour me faire entendre, mais bien d'une perte totale de la foi; 2° que j'étais hors de l'Église; 3° qu'en conséquence je ne pouvais approcher d'aucun sacrement, et qu'il ne m'engageait pas à pratiquer l'extérieur de la religion; 4° que je ne pouvais sans mensonge continuer un jour de plus à paraître ecclésiastique, etc., etc. Du reste, en tout ce qui ne tenait pas à l'appréciation de mon état, il fut bon autant qu'on peut l'être... Ces messieurs de Saint-Sulpice et M. Gratry étaient bien loin d'en juger aussi rondement, et prétendaient que je devais toujours me considérer comme tenté... J'ai obéi à M. Dupanloup et je le ferai toujours désormais. Pourtant je me confesse encore, et, comme je n'ai plus M. B., je le fais à M. Le Hir, que j'aime à la folie. Je remarque que cela m'améliore et me console beaucoup. Je me confesserai à vous quand vous serez prêtre.--Pourtant, par condescendance, comme il disait, pour le sentiment des autres, M. Dupanloup voulut qu'avant de quitter Stanislas je fisse une retraite. Cette proposition, dans sa bouche surtout, me fit d'abord éclater de rire. Je changeai de ton, quand il me proposa de la faire avec M. de Ravignan. J'aurais accepté; car c'eût été finir noblement avec le catholicisme. Malheureusement M. de Ravignan ne devait être à Paris que vers le 10 novembre, et dans l'intervalle M. Dupanloup a cessé d'être supérieur du petit séminaire, et moi de faire partie du collège Stanislas. La réalisation de ce projet me paraît au moins bien ajournée...
Adieu, bon et cher ami, pardonnez-moi de ne vous avoir parlé que de moi. Pour vous et pour vos amis, je vous supplie de ménager votre santé durant la convalescence et de ne point la compromettre de nouveau par un travail prématuré. Je ne demande de réponse qu'au cas où cela ne vous fatiguerait pas. La vraie réponse sera quand nous nous embrasserons. En attendant, croyez à ma bien sincère amitié.
Paris, 5 septembre 1846.