Souvenirs d'enfance et de jeunesse

Chapter 18

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Ayant ainsi préféré par instinct tous à quelques-uns, j'ai eu la sympathie de mon siècle, même de mes adversaires, et cependant peu d'amis. Dès qu'un peu de chaleur commence à naître, mon principe sulpicien: «Pas d'amitiés particulières,» vient comme un glaçon troubler le jeu de toutes les affinités. À force d'être juste, j'ai été peu serviable. Je vois trop bien que, rendre un bon service à quelqu'un, c'est d'ordinaire en rendre un mauvais à un autre; que s'intéresser à un compétiteur, c'est le plus souvent commettre un passe-droit envers son rival. L'image de l'inconnu que je lèse vient ainsi m'arrêter tout court dans mon zèle. Je n'ai obligé presque personne; je n'ai pas su comment l'on réussit à faire donner un bureau de tabac. Cela m'a rendu sans influence en ce monde. Mais cela m'a été bon au point de vue littéraire. Mérimée eût été un homme de premier ordre s'il n'eût pas eu d'amis. Ses amis se l'approprièrent. Comment peut-on écrire des lettres quand on a la facilité de parler à tous? La personne à qui vous écrivez vous rapetisse; vous êtes obligé de prendre sa mesure. Le public a l'esprit plus large que n'importe qui. «Tous» renferme beaucoup de sots; c'est vrai; mais «tous» renferme les quelques milliers d'hommes ou de femmes d'esprit pour qui seuls le monde existe. Écrivez en vue de ceux-là.

V

Je termine ici ces souvenirs, en demandant pardon au lecteur de la faute insupportable qu'un tel genre fait commettre à chaque ligne. L'amour-propre est si habile en ses calculs secrets, que, tout en faisant la critique de soi-même, on est suspect de ne pas y aller de franc jeu. Le danger, en pareil cas, est, par une petite rouerie inconsciente, d'avouer, avec une humilité sans grand mérite, des défauts légers et tout extérieurs pour s'attribuer par ricochet de grandes qualités. Ah! le subtil démon que celui de la vanité! Aurais-je, par hasard, été sa dupe? Si les gens de goût me reprochent de m'être montré fils de mon siècle en prétendant ne pas l'être, je les prie d'être bien persuadés au moins que cela ne m'arrivera plus.

Claudite jam rivos, pueri; sat prata biberunt.

Il me reste trop de choses à faire pour que je m'amuse désormais à un jeu que plusieurs taxeront de frivole. Ma famille maternelle de Lannion, du côté de laquelle vient mon tempérament, a offert beaucoup de cas de longévité; mais des troubles persistants me portent à croire que l'hérédité sera dérangée en ce qui me concerne. Dieu soit loué, si c'est pour m'épargner des années de décadence et d'amoindrissement, qui sont la seule chose dont j'aie horreur! Le temps qui peut me rester à vivre, en tout cas, sera consacré à des recherches de pure vérité objective. Si ces lignes étaient les dernières confidences que j'échange avec le public, qu'il me permette de le remercier de la façon intelligente et sympathique dont il m'a soutenu. Autrefois toute la faveur à laquelle pouvait aspirer l'homme qui maintenait sa personnalité en dehors des routines établies était d'être toléré. Mon siècle et mon pays ont eu pour moi bien plus d'indulgence. Malgré de sensibles défauts, malgré l'humilité de son origine, ce fils de paysans et de pauvres marins, couvert du triple ridicule d'échappé de séminaire, de clerc défroqué, de cuistre endurci, on l'a tout d'abord accueilli, écouté, choyé même, uniquement parce qu'on trouvait dans sa voix des accents sincères. J'ai eu d'ardents adversaires, je n'ai pas eu un ennemi personnel. Les deux seules ambitions que j'aie avouées, l'Institut et le Collège de France, ont été satisfaites. La France m'a fait bénéficier des faveurs qu'elle réserve à tout ce qui est libéral, de sa langue admirable, de sa belle tradition littéraire, de ses règles de tact, de l'audience dont elle jouit dans le monde. L'étranger même m'a aidé dans mon oeuvre autant que mon pays; je mourrai ayant au coeur l'amour de l'Europe autant que l'amour de la France; je voudrais parfois me mettre à genoux pour la supplier de ne pas se diviser par des jalousies fratricides, de ne pas oublier son devoir, son oeuvre commune, qui est la civilisation.

Presque tous les hommes avec lesquels j'ai été en rapport ont été pour moi d'une bienveillance extrême. Au sortir du séminaire, je traversai, ainsi que je l'ai dit, une période de solitude, où je n'eus pour me soutenir que les lettres de ma soeur et les entretiens de M. Berthelot; mais bientôt je trouvai de tous côtés des sourires et des encouragements. M. Egger, dès les premiers mois de 1846, devenait mon ami et mon guide dans l'oeuvre difficile de reprendre tardivement mes études classiques. Eugène Burnouf, sur la vue d'un essai bien imparfait que je présentai au concours du prix Volney, en 1847, m'adopta comme son élève. M. et madame Adolphe Garnier furent pour moi de la plus grande bonté. C'était un couple charmant Madame Garnier, rayonnante de grâce et de naturel, fut ma première admiration dans un genre de beauté dont la théologie m'avait sevré. M. Victor Le Clerc faisait revivre devant mes yeux toutes les qualités d'étude et de savante application de mes anciens maîtres. Dès mon séjour à Saint-Sulpice, j'avais appris à l'estimer: c'était le seul laïque dont ces messieurs fissent cas; ils lui enviaient son extraordinaire érudition ecclésiastique. M. Cousin, quoiqu'il m'ait plus d'une fois témoigné de l'amitié, était trop entouré de disciples pour que j'essayasse de percer cette foule, un peu liée à la parole du maître. M. Augustin Thierry, au contraire, fut pour moi un vrai père spirituel. Ses conseils me sont tous présents à l'esprit, et c'est à lui que je dois d'avoir évité dans ma manière d'écrire quelques défauts tout à fait choquants, que de moi-même je n'aurais peut-être pas découverts. C'est par lui que je connus la famille Scheffer, à laquelle je dois une compagne qui s'est toujours montrée si parfaitement assortie aux conditions assez serrées de mon programme de vie, que parfois je suis tenté, en réfléchissant à tant d'heureuses coïncidences, de croire à la prédestination.

Ma philosophie, selon laquelle le monde dans son ensemble est plein d'un souffle divin, n'admet pas les volontés particulières dans le gouvernement de l'univers. La providence individuelle, comme on l'entendait autrefois, n'a jamais été prouvée par un fait caractérisé. Sans cela, certainement, je m'inclinerais reconnaissant devant des concours de circonstances où un esprit moins dominé que le mien par les raisonnements généraux verrait les traces d'une protection particulière de dieux bienveillants. Les hasards qu'il faut pour amener un terne ou un quaterne ne sont rien auprès de ce qu'il a fallu pour que la combinaison dont je touche les fruits ne fût pas dérangée. Si mes origines eussent été moins disgraciées selon le monde, je ne fusse point entré, je n'eusse point persévéré dans cette royale voie de la vie selon l'esprit, à laquelle un voeu de nazaréen m'attacha dès mon enfance. Le déplacement d'un atome rompait la chaîne de faits fortuits qui, au fond de la Bretagne, me prépara pour une vie d'élite; qui me fit venir de Bretagne à Paris; qui, à Paris, me conduisit dans la maison de France où l'on pouvait recevoir l'éducation la plus sérieuse; qui, au sortir du séminaire, me fit éviter deux ou trois fautes mortelles, lesquelles m'auraient perdu; qui, en voyage, me tira de certains dangers où, selon les chances ordinaires, je devais succomber; qui fit, en particulier, que le docteur Suquet put venir à Amschit me tirer des bras de la mort, où j'étais déjà enserré. Je ne conclus rien de là, sinon que l'effort inconscient vers le bien et le vrai qui est dans l'univers joue son coup de dé par chacun de nous. Tout arrive, les quaternes comme le reste. Nous pouvons déranger le dessein providentiel dont nous sommes l'objet; nous ne sommes pour presque rien dans sa réussite. _Quid habes quod non accepisti?_ Le dogme de la grâce est le plus vrai des dogmes chrétiens.

Mon expérience de la vie a donc été fort douce, et je ne crois pas qu'il y ait eu, dans la mesure de conscience que comporte maintenant notre planète, beaucoup d'êtres plus heureux que moi. J'ai eu un goût vif de l'univers. Le scepticisme subjectif a pu m'obséder par moments; il ne m'a jamais fait sérieusement douter de la réalité; ses objections sont par moi tenues en séquestre dans une sorte de parc d'oubli; je n'y pense jamais. Ma paix d'esprit est parfaite. D'un autre côté, j'ai trouvé une bonté extrême dans la nature et dans la société. Par suite de la chance particulière qui s'est étendue à toute ma vie et qui a fait que je n'ai rencontré sur mon chemin que des hommes excellents, je n'ai jamais eu à changer violemment les partis pris généraux que j'avais adoptés. Une bonne humeur, difficilement altérable, résultat d'une bonne santé morale, résultat elle-même d'une âme bien équilibrée et d'un corps supportable, malgré ses défauts, m'a jusqu'ici maintenu dans une philosophie tranquille, soit qu'elle se traduise en optimisme reconnaissant, soit qu'elle aboutisse à une ironie gaie. Je n'ai jamais beaucoup souffert. Il ne dépendrait que de moi de croire que la nature a plus d'une fois mis des coussins pour m'épargner les chocs trop rudes. Une fois, lors de la mort de ma soeur, elle m'a, à la lettre, chloroformé pour que je ne fusse pas témoin d'un spectacle qui eût peut-être fait une lésion profonde dans mes sens et nui à la sérénité ultérieure de ma pensée.

Ainsi, sans savoir au juste qui je dois remercier, pourtant je remercie. J'ai tant joui dans cette vie, que je n'ai vraiment pas le droit de réclamer une compensation d'outre-tombe; c'est pour d'autres raisons que je me fâche parfois contre la mort; elle est égalitaire à un degré qui m'irrite; c'est une démocrate qui nous traite à coups de dynamite; elle devrait au moins attendre, prendre notre heure, se mettre à notre disposition. Je reçois plusieurs fois par an une lettre anonyme, contenant ces mots, toujours de la même écriture: «Si pourtant il y avait un enfer!» Sûrement la personne pieuse qui m'écrit cela veut le salut de mon âme, et je la remercie. Mais l'enfer est une hypothèse bien peu conforme à ce que nous savons par ailleurs de la bonté divine. D'ailleurs, la main sur la conscience, s'il y en a un, je ne crois pas l'avoir mérité. Un peu de purgatoire serait peut-être juste; j'en accepterais la chance, puisqu'il y aurait le paradis ensuite, et que de bonnes âmes me gagneraient, j'espère, des indulgences pour m'en tirer. L'infinie bonté que j'ai rencontrée en ce monde m'inspire la conviction que l'éternité est remplie par une bonté non moindre, en qui j'ai une confiance absolue.

Et maintenant je ne demande plus au bon génie qui m'a tant de fois guidé, conseillé, consolé, qu'une mort douce et subite, pour l'heure qui m'est fixée, proche ou lointaine. Les stoïciens soutenaient qu'on a pu mener la vie bienheureuse dans le ventre du taureau de Phalaris. C'est trop dire. La douleur abaisse, humilie, porte à blasphémer. La seule mort acceptable est la mort noble, qui est non un accident pathologique, mais une fin voulue et précieuse devant l'Éternel. La mort sur le champ de bataille est la plus belle de toutes; il y en a d'autres illustres. Si parfois j'ai pu désirer d'être sénateur, c'est que j'imagine que, sans tarder peut-être, ce mandat fournira de belles occasions de se faire assommer, fusiller, des formes de trépas, enfin, bien préférables à une longue maladie qui vous tue lentement et par démolitions successives. La volonté de Dieu soit faite! Désormais, je n'apprendrai plus grand'chose; je vois bien à peu près ce que l'esprit humain, au moment actuel de son développement, peut apercevoir de la vérité. Je serais désolé de traverser une de ces périodes d'affaiblissement où l'homme qui a eu de la force et de la vertu n'est plus que l'ombre et la ruine de lui-même, et souvent, à la grande joie des sots, s'occupe à détruire la vie qu'il avait laborieusement édifiée. Une telle vieillesse est le pire don que les dieux puissent faire à l'homme. Si un tel sort m'était réservé, je proteste d'avance contre les faiblesses qu'un cerveau ramolli pourrait me faire dire ou signer. C'est Renan sain d'esprit et de coeur, comme je le suis aujourd'hui, ce n'est pas Renan à moitié détruit par la mort et n'étant plus lui-même, comme je le serai si je me décompose lentement, que je veux qu'on croie et qu'on écoute. Je renie les blasphèmes que les défaillances de la dernière heure pourraient me faire prononcer contre l'Éternel. L'existence qui m'a été donnée sans que je l'eusse demandée a été pour moi un bienfait. Si elle m'était offerte, je l'accepterais de nouveau avec reconnaissance. Le siècle où j'ai vécu n'aura probablement pas été le plus grand, mais il sera tenu sans doute pour le plus amusant des siècles. À moins que mes dernières années ne me réservent des peines bien cruelles, je n'aurai, en disant adieu à la vie, qu'à remercier la cause de tout bien de la charmante promenade qu'il m'a été donné d'accomplir à travers la réalité.

APPENDICE

L'impression de ce volume était achevée quand M. l'abbé Cognat a publié, dans _le Correspondant_ (25 janvier 1883), les lettres que je lui écrivis en 1845 et 1846[26]. Quelques amis m'ayant témoigné les avoir lues avec intérêt, je les reproduis ici.

Tréguier, 24 août 1845.

Mon cher ami,

Peu d'événements considérables, mais beaucoup de pensées et de sentiments se sont pressés pour moi depuis le jour de notre séparation. Je cède d'autant plus volontiers au besoin de vous les dire, que je n'ai personne ici à qui je les puisse confier. Sans doute je ne suis pas seul quand je suis auprès de ma mère; mais que de choses que ma tendresse pour elle me commande de lui taire, et qu'après tout elle ne pourrait comprendre!...

Nul fait important n'est venu avancer la solution du grand problème qui me préoccupe à si juste titre. Je n'ai rien appris, sinon l'énormité du sacrifice que Dieu allait exiger de moi. Mille circonstances désolantes que je ne soupçonnais pas sont venues compliquer ma situation et me prouver que le parti que ma conscience me conseillait ouvrait devant moi un abîme de peines. Il me faudrait de longs et pénibles détails pour tous les faire comprendre: qu'il vous suffise de savoir que les obstacles dont nous avons quelquefois causé ne sont rien en comparaison de ceux que j'ai vus tout à coup surgir devant moi. Mépriser une opinion qui sera bien sévère, traverser de longues années d'une vie pénible pour arriver à un but incertain, était déjà beaucoup, mais ne suffisait pas. Dieu me commande encore de percer de ma propre main un coeur sur lequel s'est déversée toute l'affection du mien. L'amour filial avait absorbé en moi toutes les autres affections dont j'étais capable et auxquelles Dieu ne m'a pas appelé; et puis il y avait entre ma mère et moi des liens tout spéciaux tenant à mille circonstances délicates qu'on ne peut que sentir. Eh bien, c'est là que Dieu a placé mon sacrifice le plus pénible. Je ne lui ai parlé encore que de l'Allemagne, et cela a suffi pour la désoler. Ô mon Dieu! que sera-ce?... Ses caresses me désolent; ses beaux rêves, dont elle me parle sans cesse et que je n'ai pas le courage de contredire, me navrent le coeur. Elle est là, à deux pas de moi, pendant que je vous écris ces lignes. Ah! si elle savait!... Je lui sacrifierais tout, excepté mon devoir et ma conscience. Oui, si Dieu me demandait, pour lui épargner cette peine, d'éteindre ma pensée, de me condamner à une vie simple et vulgaire, j'accepterais. Que de fois j'ai cherché à me mentir à moi-même? Mais est-il au pouvoir de l'homme de croire ou de ne pas croire? Je voudrais qu'il me fût possible d'étouffer la faculté qui en moi requiert l'examen; c'est elle qui a fait mon malheur. Heureux les enfants qui ne font toute leur vie que dormir et rêver! Je vois autour de moi des hommes purs et simples auxquels le christianisme a suffi pour les rendre vertueux et heureux; mais j'ai remarqué que nul d'entre eux n'a la faculté critique; qu'ils en bénissent Dieu!

Je suis ici choyé, caressé, plus que je ne peux vous le dire; cela me désole. Ah! s'ils savaient ce qui se passe dans mon coeur! Je tremble quelquefois de voir en ma conduite une sorte d'hypocrisie; mais j'ai sérieusement raisonné là-dessus ma conscience: Dieu me garde de scandaliser ces simples!

Quand je considère dans quel inextricable filet Dieu m'a englobé tandis que je dormais, il me vient des pensées de fatalisme, et souvent j'ai pu pécher en cela; pourtant je n'ai jamais douté de mon Père qui est au ciel, ni de sa bonté. Toujours, au contraire, je l'ai remercié; jamais je ne l'avais touché de plus près que dans ces moments-là. Le coeur n'apprend que par la souffrance, et je crois, comme Kant, que Dieu ne s'apprend que par le coeur. Alors aussi j'étais chrétien et j'ai juré que je le serais toujours. Mais l'orthodoxie est-elle critique? Ah! si j'étais né protestant en Allemagne!... Là était ma place. Herder a bien été évêque, et certes il n'était que chrétien; mais, dans le catholicisme, il faut être orthodoxe. C'est une barre de fer; il n'entend pas raison.

Pardonnez-moi, mon ami, un souhait comme celui que je viens d'énoncer, et que je ne fais même pas en ma partie qui croit encore sans savoir pourquoi. Vous êtes obligé, pour être orthodoxe, de croire que je suis en cet état par ma faute; cela est dur. Pourtant je suis bien disposé à croire qu'il y a beaucoup de ma faute. Celui qui connaît son coeur dira toujours: «Oui, oui!» sitôt qu'on lui dira: «C'est ta faute.» Rien dans ma position ne m'est plus facile à admettre que cela. Je ne serai pas aussi tenace que Job sur le chapitre de mon innocence. Me croirais-je pur, je prierais seulement Dieu d'avoir pitié de moi. Cette lecture de Job me ravit; j'y trouve tout mon coeur; là est le divin de la poésie, j'entends la haute poésie. Elle vous fait toucher ces mystères qu'on sent en son propre coeur, et qu'on cherche péniblement à se formuler.

Je continue cependant avec courage l'avancement de ma pensée. Rien ne me fera abandonner cette oeuvre, dussé-je être obligé de la sacrifier en apparence à l'acquisition de mon pain matériel. Dieu, pour me soutenir, m'avait réservé pour ce moment un vrai événement intellectuel et moral. J'ai étudié l'Allemagne et j'ai cru entrer dans un temple. Tout ce que j'y ai trouvé est pur, élevé, moral, beau et touchant. Ô mon âme, oui, c'est un trésor, c'est la continuation de Jésus-Christ. Leur morale me transporte. Ah! qu'ils sont doux et forts! Je crois que le Christ nous viendra de là. Je considère cette apparition d'un nouvel esprit comme un fait analogue à la naissance du christianisme, sauf la différence de forme. Mais ceci importe peu; car il est sûr que, quand le fait rénovateur du monde reviendra, il ne ressemblera pas pour le mode de son accomplissement à celui qui a déjà eu lieu. Je suis avec attention l'étonnant mouvement enthousiaste qui la travaille en ce moment dans le Nord. M. Cousin vient de partir afin de l'étudier aussi de plus près. Je veux parler de Ronge et de Czerski, dont vous avez dû entendre parier. Dieu me pardonne de les aimer, même quand ils ne seraient pas purs: car ce que j'aime en eux, comme dans tous les autres hommes à qui je voue mon enthousiasme, c'est un certain type beau et moral que je m'en forme; c'est mon idéal que j'aime en eux. Maintenant sont-ils conformes à ce type? C'est ce qui m'importe assez peu.

Oui, cette Allemagne me ravit, moins dans sa partie scientifique que dans son esprit moral. La morale de Kant est bien supérieure à toute sa logique ou philosophie intellectuelle, et nos Français n'en ont pas dit un mot. Cela se comprend; nos hommes du jour n'ont pas de sens moral. La France me paraît de plus en plus un pays voué à la nullité pour le grand oeuvre du renouvellement de la vie dans l'humanité. On n'y trouve qu'une orthodoxie sèche, anticritique, raide, inféconde, petite: type Saint-Sulpice; ou bien un niais creux et superficiel, plein d'affectation et d'exagération: le néo-catholicisme; ou bien enfin une philosophie sèche et sans coeur, revêche et méprisante: l'Université et son esprit. Jésus-Christ n'est nulle part. J'ai été tenté de croire qu'il nous viendrait de l'Allemagne; non que j'imagine que ce soit un individu, ce sera un esprit; et, quand nous disons Jésus-Christ, nous entendons, sans doute, désigner plutôt un certain esprit qu'un individu: c'est l'Évangile. Non que je croie aussi que cette apparition soit un renversement ou une découverte; Jésus-Christ n'a ni renversé ni découvert. Il faut être chrétien, mais on ne peut être orthodoxe. Il faut un christianisme pur. L'archevêque serait disposé à comprendre cela; il est capable de fonder le christianisme pur en France. J'imagine que l'une des suites du mouvement d'instruction et d'étude qui a lieu en France dans le clergé, sera de nous _rationaliser_ un peu. D'abord, ils s'ennuieront de la scolastique; la scolastique jetée de côté, on changera la forme des idées, et puis on reconnaîtra l'impossibilité de l'explication orthodoxe de la Bible, etc., etc. Mais il y aura bataille. Car vos bonnes gens ont une verve de dogmatisme tout à fait tenace; et puis ils se donneront un certain vernis d'Athanases qui leur fera boucher les yeux et les oreilles. Mon Dieu! oui, je voudrais être là! Et je vais peut-être me couper les bras; car les prêtres feront beaucoup en ce moment; peut-être faudra-t-il être prêtre pour y pouvoir quelque chose; Ronge et Czerski étaient prêtres. J'ai lu une lettre de la mère de Czerski à son fils, où elle lui rappelle les sacrifices qu'elle a faits pour son éducation cléricale, et le supplie de rester fidèle au catholicisme. Mais peut-il le servir plus sincèrement qu'en se vouant à ce qu'il croit la vérité?

Ami, pardonnez-moi ce que je viens de vous dire. Ah! si vous connaissiez ma tête et mon coeur! Ne croyez pas que tout cela ait en moi une consistance dogmatique; non, je n'exclus rien. J'admets des contradictoires, au moins provisoirement. Eh! n'y a-t-il pas des états où il faut de force que l'individu et l'humanité posent sur l'instable. On n'y peut tenir, direz-vous, c'est une souffrance. Oui, mais qu'y faire? Il faut passer par là. Il a été nécessaire qu'à une époque on fût scientifiquement sceptique sur la morale, et pourtant, à cette époque, les hommes purs étaient et pouvaient être moraux, moyennant une contradiction. Les scolastiques se moqueraient de cela et triompheraient à montrer là un défaut de logique. En vérité, beau triomphe de montrer ce qui est clair! Ils veulent un état moral où tout soit rigoureusement formulé, et ils se contenteront d'un fond misérable, pourvu qu'on leur accorde cette forme à laquelle ils tiennent tant. Ils ne connaissent ni l'homme ni l'humanité tels qu'ils existent de fait.