Souvenirs d'enfance et de jeunesse
Chapter 15
Je ne regrette donc nullement d'être tombé, pour mon éducation religieuse, sur des maîtres sincères qui se seraient fait scrupule de me laisser aucune illusion sur ce que doit admettre un catholique. Le catholicisme que j'ai appris n'est pas ce fade compromis, bon pour les laïques, qui a produit de nos jours tant de malentendus. Mon catholicisme est celui de l'Écriture, des conciles et des théologiens. Ce catholicisme, je l'ai aimé, je le respecte encore; l'ayant trouvé inadmissible, je me suis séparé de lui. Voilà qui est loyal de part et d'autre. Ce qui n'est pas loyal, c'est de dissimuler le cahier des charges, c'est de se faire l'apologiste de ce qu'on ignore. Je ne me suis jamais prêté à ces mensonges. Je n'ai pas cru respectueux pour la foi de tricher avec elle. Ce n'est pas ma faute si mes maîtres m'avaient enseigné la logique, et, par leurs argumentations impitoyables, avaient fait de mon esprit un tranchant d'acier. J'ai pris au sérieux ce qu'on m'a appris, scolastique, règles du syllogisme, théologie, hébreu; j'ai été un bon élève; je ne saurais être damné pour cela.
IV
Telles furent ces deux années de travail intérieur, que je ne peux comparer qu'à une violente encéphalite, durant laquelle toutes les autres fonctions de la vie furent suspendues en moi. Par une petite pédanterie d'hébraïsant, j'appelai cette crise de mon existence _Nephtali_[19], et je me redisais souvent le dicton hébraïque: _Naphtoulé élohim niphtalti_: «J'ai lutté des luttes de Dieu.» Mes sentiments intérieurs n'étaient pas changés; mais, chaque jour, une maille du tissu de ma foi se rompait. L'immense travail auquel je me livrais m'empêchait de tirer les conséquences; ma conférence d'hébreu m'absorbait; j'étais comme un homme dont la respiration est suspendue. Mon directeur, à qui je communiquais mes troubles, me disait exactement comme M. Gosselin à Issy: «Tentations contre la foi! N'y faites pas attention; allez droit devant vous.» Il me fit lire un jour la lettre que saint François de Sales écrivait à madame de Chantal: «Ces tentations ne sont que des afflictions comme les autres. Sachez que j'ai vu peu de personnes avoir été avancées sans cette épreuve; il faut avoir patience. Il ne faut nullement répondre, ni faire semblant d'entendre ce que l'ennemi dit. Qu'il clabaude tant qu'il voudra à la porte, il ne faut pas seulement dire: «Qui va là?»
La pratique des directeurs ecclésiastiques est, en effet, le plus souvent, de conseiller à celui qui avoue des doutes contre la foi de ne pas y faire attention. Loin de reculer les voeux pour ce motif, ils les précipitent, pensant que ces troubles disparaissent quand il n'est plus temps d'y donner suite, et que les soucis de la vie active du ministère chassent plus tard ces hésitations spéculatives. Ici, je dois le dire, je trouvai la sagesse de mes pieux directeurs un peu en défaut. Mon directeur de Paris, homme très éclairé cependant, voulait que je prisse résolument le sous-diaconat, le premier des ordres sacrés constituant un lien irrévocable. Je refusai net. Quant aux premiers degrés de la cléricature, je lui avais obéi. C'est lui-même qui me fit remarquer que la formule exacte de l'engagement qu'ils impliquent est contenue dans les paroles du psaume qu'on prononce: _Dominus pars hæreditatis meæ et calicis mei. Tu es qui restitues hæreditatem meam mihi_. Eh bien, la main sur la conscience, cet engagement-là, je n'y ai jamais manqué. Je n'ai jamais eu d'autre intérêt que celui de la vérité, et j'y ai fait des sacrifices. Une idée élevée m'a toujours soutenu dans la direction de ma vie; si bien même, que l'héritage que Dieu devrait me rendre, d'après notre arrangement réciproque, ma foi! je l'en tiens quitte. Mon lot a été bon, et je peux ajouter en continuant le psaume: _Portio cecidit mihi in præclaris; etenim hæreditas mea præclara est mihi_.
Mon ami du séminaire de Saint-Brieuc[20], après de grandes hésitations, s'était décidé à prendre les ordres sacrés. Je retrouve la lettre que je lui écrivis à ce sujet le 29 mars 1844, dans un moment où mes doutes sur la foi me laissaient un calme relatif.
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J'ai été heureux, mais non surpris, en apprenant que tu avais fait le pas décisif. Les inquiétudes dont tu étais agité devront toujours s'élever dans l'âme de celui qui envisage sérieusement la portée du sacerdoce chrétien. Ce sont des épreuves pénibles, mais au fond honorables et salutaires, et je n'estimerais pas beaucoup celui qui arriverait au sacerdoce sans les avoir traversées... Je t'ai dit comment une force indépendante de moi ébranlait en moi les croyances qui ont fait jusqu'ici le fondement de ma vie et de mon bonheur. Oh! mon ami, que ces tentations sont cruelles et comme j'aurais des entrailles de compassion, si Dieu m'amenait jamais quelque malheureux qui en fût travaillé! Comme ceux qui ne les ont pas éprouvées sont maladroits envers ceux qui en souffrent! Cela est tout simple; on ne sent bien que ce qu'on a éprouvé, et ce sujet est si délicat, que je ne crois pas qu'il y ait deux hommes au monde plus incapables de s'entendre qu'un croyant et un doutant, quand ils se trouvent en face l'un de l'autre, quelles que soient leur bonne foi et même leur intelligence. Ils parlent deux langues inintelligibles, si la grâce de Dieu n'intervient entre eux comme interprète. Que j'ai bien senti combien ces grands maux sont au-dessus de tout remède humain et que Dieu s'en est réservé le traitement, _manu mitissima et suavissima pertractans vulnera mea_, comme dit saint Augustin, qu'on s'aperçoit bien avoir passé par cette filière, à la façon dont il en parle!... Parfois l'_Angelus Satanæ qui me colaphizet_ se réveille. Que veux-tu, mon pauvre ami! c'est notre sort. _Converte te supra, converte te infra_, la vie de l'homme et surtout du chrétien est un combat, et en définitive, ces tempêtes lui sont peut-être plus avantageuses qu'un trop grand calme, où il s'endormirait... Je ne reviens pas, mon cher ami, en songeant qu'avant un an tu seras prêtre, toi, mon cher Liart, qui as été mon condisciple, mon ami d'enfance. Nous voilà plus qu'à moitié de notre vie, selon l'ordre ordinaire, et l'autre moitié ne sera probablement pas la plus agréable. Comme cela nous engage à regarder ce qui passe comme n'étant pas et à supporter patiemment des peines de quelques jours, dont nous rirons dans quelques années et auxquelles nous ne penserons pas dans l'éternité! Vanité des vanités!
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Un an après, le mal que je croyais passager avait envahi ma conscience tout entière. Le 22 mars 1845, j'écrivis à mon ami, une lettre qu'il ne put lire. Il était mourant quand elle lui parvint.
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Ma position au séminaire n'a reçu, depuis nos derniers entretiens, aucun changement bien sensible. J'ai la faculté d'assister régulièrement au cours de syriaque de M. Quatremère, au Collège de France, et j'y trouve un intérêt extrême. Cela me sert à bien des fins: d'abord à acquérir des connaissances belles et utiles, puis à me distraire de certaines choses en m'occupant à d'autres... Il ne manquerait rien à mon bonheur, si les désolantes pensées que tu sais ne m'affligeaient continuellement l'âme, et cela selon une effroyable progression d'accroissement. Je suis bien décidé à ne pas accepter le sous-diaconat à la prochaine ordination. Cela ne devra paraître singulier à personne, puisque l'âge m'obligerait à mettre un intervalle entre mes ordres. Du reste, que m'importe l'opinion? Il faut que je m'habitue à la braver pour être prêt à tout sacrifice. Je passe bien des moments cruels; cette semaine sainte surtout, à été pour moi douloureuse; car toute circonstance qui m'arrache à ma vie ordinaire me replonge dans mes anxiétés. Je me console en pensant à Jésus, si beau, si pur, si idéal en sa souffrance, qu'en toute hypothèse j'aimerai toujours. Même si je venais à l'abandonner, cela devrait lui plaire; car ce serait un sacrifice fait à la conscience, et Dieu sait s'il me coûterait!
Je crois que toi, du moins, tu saurais le comprendre. Oh! mon ami, que l'homme est peu libre dans le choix de sa destinée! Voici un enfant qui n'agit encore que par impulsion et imitation; et c'est à cet âge qu'on lui fait jouer sa vie; une puissance supérieure l'enlace dans d'indissolubles liens; elle poursuit son travail en silence, et, avant qu'il commence à se connaître, il est lié sans savoir comment. À un certain âge, il se réveille; il veut agir. Impossible...; ses bras et ses mains sont pris dans d'inextricables réseaux; c'est Dieu même qui le serre, et la cruelle opinion est là, faisant un irrévocable arrêt des velléités de son enfance, et elle rira de lui s'il veut quitter le jouet qui amusa ses premières années. Oh! encore s'il n'y avait que l'opinion! Mais tous les liens les plus doux de la vie entrent dans le tissu du filet qui l'entoure, et il faudra qu'il arrache la moitié de son coeur, s'il veut s'en délivrer. Que de fois j'ai désiré que l'homme naquît ou tout à fait libre ou dénué de liberté. Il serait moins à plaindre s'il naissait comme la plante invariablement fixée au sol qui doit la nourrir. Avec ce lambeau de liberté, il est assez fort pour résister, pas assez pour agir... Ô mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? Comment concilier tout cela avec l'empire d'un père? Il y a là des mystères, mon ami. Heureux qui peut ne les sonder qu'en spéculation!
Il faut que tu sois bien mon ami pour que je te dise tout cela. Je n'ai pas besoin de te demander le silence. Tu comprends qu'il faut des ménagements pour ma mère. J'aimerais mieux mourir que de lui causer une minute de peine. Ô Dieu, aurai-je la force de lui préférer mon devoir? Je te la recommande; elle aime beaucoup tes attentions; c'est le plus grand service que tu puisses me rendre.
V
J'arrivai ainsi aux vacances de 1845, que j'allai passer, comme les précédentes, en Bretagne. Là, j'eus beaucoup plus de temps pour réfléchir. Les grains de sable de mes doutes s'agglomérèrent et devinrent un bloc. Mon directeur, qui, avec les meilleures intentions du monde, me conseillait mal, n'était plus auprès de moi. Je cessai de prendre part aux sacrements de l'Église, tout en ayant le même goût que par le passé pour ses prières. Le christianisme m'apparaissait comme plus grand que jamais; mais je ne maintenais plus le surnaturel que par un effort d'habitude, par une sorte de fiction avec moi-même. L'oeuvre de la logique était finie; l'oeuvre de l'honnêteté commençait. Durant deux mois à peu près, je fus protestant; je ne pouvais me résoudre à quitter tout à fait la grande tradition religieuse dont j'avais vécu jusque-là; je rêvais des réformes futures, où la philosophie du christianisme, dégagée de toute scorie superstitieuse et conservant néanmoins son efficacité morale (là était mon rêve), resterait la grande école de l'humanité et son guide vers l'avenir. Mes lectures allemandes m'entretenaient dans ces pensées. Herder était l'écrivain allemand que je connaissais le mieux. Ses vastes vues m'enchantaient, et je me disais avec un vif regret: «Ah! que ne puis-je, comme un Herder, penser tout cela et rester ministre, prédicateur chrétien!» Mais, avec la notion précise et à la fois respectueuse que j'avais du catholicisme, je n'arrivais point à concevoir une honnête attitude d'âme qui me permît d'être prêtre catholique en gardant les opinions que j'avais. J'étais chrétien comme l'est un professeur de théologie de Halle ou de Tubingue. Une voix secrète me disait: «Tu n'es plus catholique; ton habit est un mensonge: quitte-le.»
J'étais chrétien, cependant; car tous les papiers que j'ai de ce temps me donnent, très clairement exprimé, le sentiment que j'ai plus tard essayé de rendre dans la _Vie de Jésus_, je veux dire un goût vif pour l'idéal évangélique et pour le caractère du fondateur du christianisme. L'idée qu'en abandonnant l'Église, je resterais fidèle à Jésus, s'empara de moi, et, si j'avais été capable de croire aux apparitions, j'aurais certainement vu Jésus me disant: «Abandonne-moi pour être mon disciple.» Cette pensée me soutenait, m'enhardissait. Je peux dire que, dès lors, la _Vie de Jésus_ était écrite dans mon esprit. La croyance à l'éminente personnalité de Jésus, qui est l'âme de ce livre, avait été ma force dans ma lutte contre la théologie. Jésus a bien réellement toujours été mon maître. En suivant la vérité au prix de tous les sacrifices, j'étais convaincu de le suivre et d'obéir au premier de ses enseignements.
J'étais maintenant si loin de mes vieux maîtres de Bretagne, par l'esprit, par les études, par la culture intellectuelle, que je ne pouvais presque plus causer avec eux. Un d'eux entrevit quelque chose: «Ah! j'ai toujours pensé, me dit-il, qu'on vous faisait faire de trop fortes études.» L'habitude que j'avais prise de réciter mes psaumes en hébreu, dans un petit livre écrit de ma main que je m'étais fait pour cela, et qui était comme mon bréviaire, les surprenait beaucoup. Ils étaient presque tentés de me demander si je voulais me faire juif. Ma mère devinait tout sans bien comprendre. Je continuais, comme dans mon enfance, à faire avec elle de longues promenades dans la campagne. Un jour, nous nous assîmes dans la vallée du Guindy, près de la chapelle des Cinq-Plaies, à côté de la source. Pendant des heures, je lus à côté d'elle, sans lever les yeux. Le livre était bien inoffensif; c'étaient les _Recherches philosophiques_ de M. de Bonald. Ce livre néanmoins lui déplut; elle me l'arracha des mains; elle sentait que, si ce n'était lui, c'étaient ses pareils qui étaient les ennemis de sa plus chère pensée.
Le 6 septembre 1845[21], j'écrivis à M. ***, mon directeur, la lettre suivante, dont je retrouve la copie dans mes papiers. Je la reproduis sans rien atténuer de ce qu'elle a de contradictoire et de légèrement fiévreux.
Monsieur,
Quelques voyages que j'ai dû faire au commencement de mes vacances m'ont empêché de correspondre avec vous aussitôt que je l'eusse désiré. C'était pourtant un besoin bien pressant pour moi que de m'ouvrir à vous sur des peines qui deviennent chaque jour de plus en plus vives, d'autant plus vives que je ne trouve ici personne à qui je puisse les confier. Ce qui devrait faire mon bonheur cause mon plus grand chagrin. Un devoir impérieux m'oblige à concentrer mes pensées en moi-même, pour en épargner le contre-coup aux personnes qui m'entourent de leur affection, et qui, d'ailleurs, seraient bien incapables de comprendre mon trouble. Leurs soins et leurs caresses me désolent. Ah! si elles savaient ce qui se passe au fond de mon coeur!
Depuis mon séjour en ce pays, j'ai acquis des données importantes pour la solution du grand problème qui me préoccupe. Plusieurs circonstances m'ont tout d'abord fait comprendre la grandeur du sacrifice que Dieu exigeait de moi, et dans quel abîme me précipitait le parti que me conseille ma conscience. Inutile de vous en présenter le pénible détail, puisqu'après tout, de pareilles considérations ne doivent être d'aucun poids dans la délibération dont il s'agit. Renoncer à une voie qui m'a souri dès mon enfance, et qui me menait sûrement aux fins nobles et pures que je m'étais proposées, pour en embrasser une autre où je n'entrevois qu'incertitudes et rebuts; mépriser une opinion qui, pour une bonne action, ne me réserve que le blâme, eût été peu de chose, s'il ne m'eût fallu en même temps arracher la moitié de mon coeur, ou, pour mieux dire, en percer un autre auquel le mien s'était si fort attaché. L'amour filial avait grandi en moi de tant d'autres affections supprimées! Eh bien, c'est dans cette partie la plus intime de mon être que le devoir exige de moi les sacrifices les plus douloureux. Ma sortie du séminaire sera pour ma mère une énigme inexplicable; elle croira que c'est pour un caprice que je l'ai tuée.
En vérité, monsieur, quand j'envisage cet inextricable filet où Dieu m'a enlacé durant le sommeil de ma raison et de ma liberté, alors que je suivais docilement la ligne que lui-même traçait devant moi, de désolantes pensées s'élèvent dans mon âme. Dieu le sait, j'étais simple et pur; je ne me suis ingéré à rien faire de moi-même; le sentier qu'il ouvrait devant moi, je m'y précipitais avec franchise et abandon, et voilà que ce sentier m'a conduit à un abîme!... Dieu m'a trahi, monsieur! Je n'ai jamais douté qu'une providence sage et bonne ne gouvernât l'univers, ne me gouvernât moi-même pour me conduire à ma fin. Ce n'est pourtant pas sans efforts que j'ai pu appliquer un démenti aussi formel aux faits apparents. Je me dis souvent que le bon sens vulgaire est peu capable d'apprécier le gouvernement providentiel soit de l'humanité, soit de l'univers, soit de l'individu. La considération isolée des faits ne mènerait guère à l'optimisme. Il faut du courage pour faire à Dieu cette générosité, en dépit de l'expérience. J'espère n'hésiter jamais sur ce point, et, quels que soient les maux que la Providence me réserve encore, je croirai toujours qu'elle me mène à mon plus grand bien possible par le moindre mal possible.
D'après des nouvelles que je viens de recevoir d'Allemagne, la place qui m'y était proposée est toujours à ma disposition[22]; seulement je ne pourrai en prendre possession avant le printemps prochain. Tout cela me rend ce voyage bien problématique et me replonge dans de nouvelles incertitudes. On me propose toujours une année d'études libres dans Paris, durant laquelle je pourrais réfléchir sur l'avenir que je devrais embrasser, et aussi prendre mes grades universitaires. Je suis bien tenté, monsieur, de choisir ce dernier parti; car, bien que je sois décidé à descendre encore au séminaire, pour conférer avec vous et avec mes supérieurs, néanmoins j'aurais beaucoup de répugnance à y faire un long séjour dans l'état d'âme où je me trouve. Je ne vois approcher qu'avec effroi l'époque où l'état intérieur le plus indéterminé devra se traduire par les démarches les plus décisives. Mon Dieu! qu'il est cruel d'être obligé de remonter ainsi le courant qu'on a longtemps suivi, et où l'on était si doucement porté! Encore si j'étais sûr de l'avenir, si j'étais sûr que je pourrai un jour faire à mes idées la place qu'elles réclament, et poursuivre à mon aise et sans préoccupations extérieures l'oeuvre de mon perfectionnement intellectuel et moral! Mais, quand je serais sûr de moi-même, serais-je sûr des circonstances qui s'imposent à nous si fatalement? En vérité, j'en viens à regretter la misérable part de liberté que Dieu nous a donnée; nous en avons assez pour lutter, pas assez pour dominer la destinée, tout juste ce qu'il faut pour souffrir.
Heureux les enfants qui ne font que dormir et rêver, et ne songent pas à s'engager dans cette lutte avec Dieu même! Je vois autour de moi des hommes purs et simples, auxquels le christianisme suffit pour être vertueux et heureux. Ah! que Dieu les préserve de jamais réveiller en eux une misérable faculté, cette critique fatale qui réclame si impérieusement satisfaction, et qui, après qu'elle est satisfaite, laisse dans l'âme si peu de douces jouissances! Plût à Dieu qu'il dépendît de moi de la supprimer! Je ne reculerais pas devant l'amputation si elle était licite et possible. Le christianisme suffit à toutes mes facultés, excepté une seule, la plus exigeante de toutes, parce qu'elle est de droit juge de toutes les autres. Ne serait-ce pas une contradiction de commander la conviction à la faculté qui crée la conviction? Je sais bien que l'orthodoxe doit me dire que c'est par ma faute que je suis tombé en cet état. Je ne disputerai pas; nul ne sait s'il est digne d'amour ou de haine. Volontiers donc je dirai: «C'est ma faute!» pourvu que ceux qui m'aiment consentent à me plaindre et à me garder leur amitié.
Un résultat qui me semble maintenant acquis avec certitude, c'est que je ne reviendrai plus à l'orthodoxie, en continuant à suivre la ligne que j'ai suivie, je veux dire l'examen rationnel et critique. Jusqu'ici, j'espérais qu'après avoir parcouru le cercle du doute, je reviendrais au point de départ; j'ai totalement perdu cette espérance; le retour au catholicisme ne me semble plus possible que par un recul, en rompant net la ligne où je me suis engagé, en stigmatisant ma raison, en la déclarant une fois pour toutes nulle et sans valeur, en la condamnant au silence respectueux. Chaque pas dans ma carrière critique m'éloigne de mon point de départ. Ai-je donc perdu toute espérance de revenir au catholicisme? Ah! cette pensée serait pour moi trop cruelle. Non, monsieur, je n'espère plus y revenir par le progrès rationnel; mais j'ai été souvent assez près de me révolter à tout jamais contre un guide dont parfois je me défie. Quel serait alors le mobile de ma vie? Je ne sais; mais l'activité trouve partout son aliment. Croyez bien qu'il faut que j'aie été rudement éprouvé, pour m'être arrêté un instant à une pensée qui me paraît plus affreuse que la mort. Et pourtant, si ma conscience me la présentait comme licite, je la saisirais avec empressement, ne fût-ce que par pudeur humaine.
Au moins ceux qui me connaissent avoueront, j'espère, que ce n'est pas l'intérêt qui m'a éloigné du christianisme. Tous mes intérêts les plus chers ne devaient-ils pas m'engager à le trouver vrai? Les considérations temporelles contre lesquelles j'ai à lutter eussent suffi pour en persuader bien d'autres; mon coeur a besoin du christianisme; l'Évangile sera toujours ma morale; l'Église a fait mon éducation, je l'aime. Ah! que ne puis-je continuer à me dire son fils? Je la quitte malgré moi; j'ai horreur de ces attaques déloyales où on la calomnie; j'avoue franchement que je n'ai rien de complet à mettre à la place de son enseignement; mais je ne puis me dissimuler les points vulnérables que j'ai cru y trouver et sur lesquels on ne peut transiger, vu qu'il s'agit d'une doctrine où tout se tient et dont on ne peut détacher aucune partie.
Je regrette quelquefois de n'être pas né dans un pays où les liens de l'orthodoxie fussent moins resserrés que dans les pays catholiques; car, à tout prix, je veux être chrétien, mais je ne puis être orthodoxe. Quand je vois des penseurs aussi libres et aussi hardis que Herder, Kant, Fichte, se dire chrétiens, j'aurais envie de l'être comme eux. Mais le puis-je dans le catholicisme? C'est une barre de fer; on ne raisonne pas avec une barre de fer. Qui fondera parmi nous le christianisme rationnel et critique? Je vous avouerai que je crois avoir trouvé dans quelques écrivains allemands le vrai mode de christianisme qui nous convient. Puissé-je voir le jour où ce christianisme prendra une forme capable de satisfaire pleinement tous les besoins de notre temps! Puissé-je moi-même coopérer à cette grande oeuvre! Ce qui me désole, c'est que peut-être il faudra un jour être prêtre pour cela, et je ne peux me faire prêtre sans une coupable hypocrisie.