Souvenirs d'enfance et de jeunesse
Chapter 12
Deux directeurs, M. Gottofrey, l'un des professeurs de philosophie, et M. Pinault, professeur de mathématiques et de physique, étaient en tout le contraste absolu de M. Gosselin. M. Gottofrey, jeune prêtre de vingt-six ou vingt-huit ans, n'était, je crois, qu'à demi de race française. Il avait la ravissante figure rose d'une miss anglaise, de beaux grands yeux, où respirait une candeur triste. C'était le plus extraordinaire exemple que l'on puisse imaginer d'un suicide par orthodoxie mystique. M. Gottofrey eût certainement été, s'il l'avait voulu, un mondain accompli. Je n'ai pas connu d'homme qui eût pu être plus aimé des femmes. Il portait en lui un trésor infini d'amour. Il sentait le don supérieur qui lui avait été départi; puis, avec une sorte de fureur, il s'ingéniait à s'anéantir lui-même. On eût dit qu'il voyait Satan dans les grâces dont Dieu avait été pour lui si prodigue. Un vertige s'emparait de lui; il se prenait de rage en se voyant si charmant; il était comme une cellule de nacre où un petit génie pervers serait toujours occupé à broyer sa perle intérieure. Aux temps héroïques du christianisme, il eût cherché le martyre. À défaut du martyre, il courtisa si bien la mort, que cette froide fiancée, la seule qu'il ait aimée, finit par le prendre. Il partit pour le Canada. Le typhus, qui sévit à Montréal en 1847, lui offrit une belle occasion de contenter sa soif. Il soigna les malades avec frénésie et mourut.
J'ai toujours pensé qu'il y eut en la vie de M. Gottofrey un roman secret, quelque erreur héroïque sur l'amour. Il en attendit trop peut-être; ne le trouvant pas infini, il le brisa comme un faux dieu. Au moins ne fut-il pas de «ceux qui, sachant aimer, n'en ont pas su mourir». Tantôt je le vois perdu au ciel parmi les troupes d'anges roses d'un paradis du Corrège; tantôt je me figure la femme qu'il eût pu rendre folle d'amour le flagellant durant toute l'éternité. Ce qu'il y avait d'injuste, c'est qu'il se vengeait des troubles de sa nature inquiète sur la raison, qui peut-être n'y était pour rien. Il pratiquait l'absurdité voulue de Tertullien, se complaisait en la folie de saint Paul. Il était chargé d'un des cours de philosophie: jamais on ne vit plus amère trahison; son dédain pour la philosophie perçait à chaque mot; c'était un perpétuel sarcasme, où il développait une sorte de talent âpre. M. Gosselin, qui prenait au sérieux la scolastique, réagissait silencieusement contre ces excès. Mais le fanatisme rend parfois très sagace. M. Gottofrey me remarqua, me suivit; il démêla ce que l'optimisme paterne de M. Gosselin ne savait point voir. Il porta la foudre dans ma conscience, comme je le dirai bientôt, et, d'une main brutale, déchira tous les bandages par lesquels je me dissimulais à moi-même les blessures d'une foi déjà profondément atteinte.
M. Pinault ressemblait beaucoup à M. Littré par sa passion concentrée et par l'originalité de ses allures. Si M. Littré eût reçu une éducation catholique, il eût été un mystique exalté; si M. Pinault avait été élevé en dehors du catholicisme, il eût été révolutionnaire et positiviste. Les natures absolues ont besoin de ces partis tranchés. La physionomie de M. Pinault frappait tout d'abord. Criblé de rhumatismes, il semblait cumuler en sa personne toutes les façons dont un corps peut être contrefait. Sa laideur extrême n'excluait pas de ses traits une singulière vigueur; mais il n'avait pas été élevé comme M. Gosselin; il négligeait la propreté à un degré tout à fait choquant. Dans son cours, son vieux manteau et les manches de sa soutane servaient à essuyer les instruments et en général à tous les usages du torchon; sa calotte, rembourrée pour préserver son vieux crâne des névralgies, formait autour de sa tête un bourrelet hideux. Avec cela, éloquent, passionné, étrange, parfois ironique, spirituel, incisif. Il avait peu de culture littéraire, mais sa parole était pleine de saillies inattendues. On sentait une puissante individualité, que la foi s'était assujettie, mais que la règle ecclésiastique n'avait pas domptée. C'était un saint; c'était à peine un prêtre; ce n'était pas du tout un sulpicien. Il manquait à la première règle de la compagnie, qui est d'abdiquer tout ce qui peut s'appeler talent, originalité, pour se plier à la discipline d'une commune médiocrité.
M. Pinault avait commencé par être professeur de mathématiques dans l'Université. Comment associa-t-il à des études qui, selon nous, excluent la foi au surnaturel, un catholicisme fervent? De la même manière que M. Cauchy fut à la fois un mathématicien de premier ordre et un fidèle des plus dociles; de la même manière que l'Académie des sciences possède encore aujourd'hui dans son sein un grand nombre de croyants. Le christianisme se présente comme un fait historique surnaturel. C'est par les sciences historiques qu'on peut établir (et, selon moi, d'une manière péremptoire) que ce fait n'a pas été surnaturel et que, même, il n'y a jamais eu de fait surnaturel. Ce n'est point par un raisonnement _a priori_ que nous repoussons le miracle; c'est par un raisonnement critique ou historique. Nous prouvons sans peine qu'il n'arrive pas de miracles au XIXe siècle, et que les récits d'événements miraculeux donnés comme ayant eu lieu de nos jours reposent sur l'imposture ou la crédulité. Mais les témoignages qui établissent les prétendus miracles du XVIIIe, du XVIIe, du XVIe siècle, ou bien ceux du moyen âge, sont plus faibles encore, et on peut en dire autant des siècles antérieurs; car plus on s'éloigne, plus la preuve d'un fait surnaturel devient difficile à fournir. Pour bien comprendre cela, il faut avoir l'habitude de la critique des textes et de la méthode historique; or voilà ce que les mathématiques ne donnent en aucune façon. N'a-t-on pas vu, de nos jours, un mathématicien éminent tomber dans des illusions que la familiarité la plus élémentaire avec les sciences historiques lui aurait appris à éviter?
La foi vive de M. Pinault le porta vers le sacerdoce. Il fit peu de théologie; on se contenta pour lui d'un minimum, et on l'appliqua tout d'abord aux cours de sciences, qui, dans le cadre des études ecclésiastiques, sont l'accompagnement nécessaire des deux années de philosophie. À Saint-Sulpice de Paris, avec sa nullité théologique et son ardente imagination mystique, il eût paru étrange. Mais, à Issy, en contact avec de tout jeunes gens qui n'avaient pas étudié les textes, il acquit bien vite une influence considérable. Il fut le chef de ceux qu'entraînait une ardente piété, des «mystiques», comme on les appelait. Il était leur directeur à tous; cela faisait une coterie à part, une sorte d'école d'où les profanes étaient exclus et qui avait ses hauts secrets. Un auxiliaire très puissant de ce parti était le concierge laïque de la maison, celui qu'on appelait le père Hanique. J'étonne toujours les réalistes quand je leur dis que j'ai vu de mes yeux un type que leur connaissance insuffisante du monde humain ne leur a pas permis de trouver sur leur chemin, je veux dire le portier sublime, arrivé aux degrés les plus transcendants de la spéculation. Dans sa pauvre loge de concierge, Hanique avait presque autant d'importance que M. Pinault. Ceux qui visaient à la sainteté le consultaient, l'admiraient. On opposait sa simplicité à la froideur d'âme des savants; on le citait comme un exemple de la gratuité absolue des dons de Dieu.
Tout cela constituait une division profonde dans la maison. Les mystiques vivaient dans un état de tension si extraordinaire, que quelques-uns d'entre eux moururent. Cela ne fit qu'augmenter l'exaltation des autres. M. Gosselin avait trop de tact pour lever drapeau contre drapeau. Il y avait cependant bel et bien deux partis dans le jeune bataillon de ce Saint-Cyr ecclésiastique, les mystiques recevant la direction intime de M. Pinault et du portier Hanique, les «bons enfants» (c'était ainsi que nous nous appelions avec une modestie d'assez bon goût) recevant la direction plane, simple, droite, et tout bonnement chrétienne de M. Gosselin. Cette division perçait très peu chez les maîtres. Cependant le sage M. Gosselin, opposé à tous les excès, en suspicion contre les singularités et les nouveautés, fronçait le sourcil devant certaines bizarreries. Dans les récréations, il affectait une conversation gaie et presque profane, en opposition avec les entretiens toujours sublimes de M. Pinault. Il avait peu d'égards pour le bonhomme Hanique et n'aimait pas qu'on parlât de lui avec admiration. Peut-être trouvait-il, au point de vue de la correction hiérarchique, plus d'un inconvénient à ce qu'un concierge fût un trop grand docteur. Quelques livres qui étaient la lecture favorite des mystiques, tels que ceux de Marie d'Agreda, il les condamnait hautement et les interdisait.
Le cours de M. Pinault était la chose du monde la plus singulière. Il ne dissimulait pas son mépris pour les sciences qu'il enseignait et pour l'esprit humain en général. Quelquefois il s'endormait presque en faisant sa classe. Il détournait tout à fait ses adeptes de l'étude. Et pourtant il restait en lui des parties de l'esprit scientifique, qu'il n'avait pu détruire. Par moments, il avait des éclairs surprenants. Quelques leçons qu'il nous fit sur l'histoire naturelle ont été une des bases de ma pensée philosophique. Je lui dois beaucoup; mais l'instinct d'apprendre qui est en moi et qui fera, j'espère, que j'apprendrai jusqu'à l'heure de ma mort, ne me permettait pas d'être de sa bande. Il m'aimait assez, mais ne cherchait pas à m'attirer. Son brûlant esprit d'apostolat s'indignait de mes paisibles allures, de mon goût pour la recherche. Un jour, il me trouva dans une allée du parc, assis sur un banc de pierre; je me rappelle que je lisais le traité de Clarke sur _l'Existence de Dieu_. Selon mon habitude, j'étais enveloppé dans une épaisse houppelande. «Oh! le cher petit trésor, dit-il en s'approchant. Mon Dieu, qu'il est donc joli là, si bien empaqueté! Oh! ne le dérangez pas. Voilà comme il sera toujours... Il étudiera, étudiera sans cesse; mais, quand le soin des pauvres âmes le réclamera, il étudiera encore. Bien fourré dans sa houppelande, il dira à ceux qui viendront le trouver: «Oh! laissez-moi, laissez-moi.» Il s'aperçut que le trait avait porté juste. J'étais troublé, mais non converti. Voyant que je ne répondais rien, il me serra la main. «Ce sera un petit Gosselin,» dit-il avec une nuance légère d'ironie; et il me laissa continuer ma lecture.
Certes, M. Pinault était fort supérieur à M. Gosselin par la force de sa nature et la hardiesse de ses partis pris. Vrai Diogène, il voyait le creux d'une foule de conventions qui étaient des articles de foi pour mon excellent directeur. Mais il ne m'ébranla pas un moment. J'ai toujours cru à l'esprit humain. M. Gosselin, par sa confiance en la scolastique, m'encourageait dans mon rationalisme. Un autre directeur, M. Manier, l'un des professeurs de philosophie, m'y encourageait plus encore. C'était un parfait honnête homme, dont les opinions se rapprochaient de celles de l'école universitaire modérée, si décriée alors dans le clergé. Il affectionnait la philosophie écossaise et me fit lire Thomas Reid. Il calma beaucoup ma pensée. Son autorité et celle de M. Gosselin m'aidaient à repousser les exagérations de M. Pinault. Ma conscience était tranquille; j'arrivais même à croire que le mépris de la scolastique et de la raison, hautement professé par les mystiques, sentait l'hérésie et justement celle des hérésies que les sulpiciens orthodoxes trouvaient la plus dangereuse, je veux dire le _fidéisme_ de M. de Lamennais.
Je m'abandonnai ainsi sans scrupule à mon goût pour l'étude. Ma solitude était absolue. Pendant deux ans, je ne vins pas une seule fois à Paris, quoique les permissions s'accordassent bien facilement. Je ne jouais jamais; je passais les heures de récréation assis, cherchant à me défendre contre le froid par de triples vêtements. Ces messieurs, plus sages que moi, me faisaient remarquer combien ce régime d'immobilité, à l'âge que j'avais, était préjudiciable à ma santé. Ma croissance était à peine achevée; ma taille se voûtait. Mais ma passion l'emporta. Je m'y livrai avec d'autant plus de sécurité que je la croyais bonne. C'était une sorte de fureur; mais pouvais-je croire que l'ardeur de penser, que je voyais louer dans Malebranche et dans tant d'autres hommes illustres et saints, fût blâmable et dût me mener à un résultat que j'eusse repoussé de toutes mes forces si j'avais pu l'entrevoir?
L'enseignement philosophique du séminaire était la scolastique en latin, non la scolastique du XIIIe siècle, barbare et enfantine, mais ce qu'on peut appeler la scolastique cartésienne, c'est-à-dire ce cartésianisme mitigé qui fut adopté en général pour l'enseignement ecclésiastique, au XVIIIe siècle, et fixé dans les trois volumes connus sous le nom de _Philosophie de Lyon_. Ce nom vient de ce que le livre fit partie d'un cours complet d'études ecclésiastiques rédigé il y a une centaine d'années par l'ordre de M. de Montazet, l'archevêque janséniste de Lyon. La partie théologique de l'ouvrage, entachée d'hérésie, est maintenant oubliée; mais la partie philosophique, empreinte d'un rationalisme fort respectable, était encore vers 1840 la base de l'enseignement dans les séminaires, au grand scandale de l'école néo-catholique, qui trouvait le livre dangereux et inepte. Les problèmes étaient au moins assez bien posés, et toute cette dialectique en syllogismes constituait une gymnastique excellente. Je dois la clarté de mon esprit, en particulier une certaine habileté dans l'art de diviser (art capital, une des conditions de l'art d'écrire), aux exercices de la scolastique et surtout à la géométrie, qui est l'application par excellence de la méthode syllogistique. M. Manier mêlait à ces vieilles thèses les analyses psychologiques de l'école écossaise. Il devait à la fréquentation de Thomas Reid une grande aversion pour la métaphysique et une confiance absolue dans le bon sens. _Posuit in visceribus hominis sapientiam_ était son texte favori; il ne songeait pas que, si, pour trouver le vrai et le bien, l'homme n'a qu'à rentrer dans le plus profond de son coeur, le _Catéchisme_ de M. Olier croulait par sa base. La philosophie allemande commençait à être connue; ce que j'en saisissais me fascinait étrangement. M. Manier me faisait remarquer que cette philosophie changeait trop vite et que, pour la juger, il fallait attendre qu'elle eût achevé son développement. «L'Écosse rassérène, me disait-il, et conduit au christianisme;» et il me montrait ce bon Thomas Reid à la fois philosophe et ministre du saint Évangile. Reid fut de la sorte longtemps mon idéal; mon rêve eût été la vie paisible d'un ecclésiastique laborieux, attaché à ses devoirs, dispensé du ministère ordinaire pour ses recherches. La contradiction des travaux philosophiques ainsi entendus avec la foi chrétienne ne m'apparaissait point encore avec le degré de clarté qui bientôt ne devait laisser à mon esprit aucun choix entre l'abandon du christianisme et l'inconséquence la plus inavouable.
Les écrits de la philosophie moderne, en particulier ceux de MM. Cousin et Jouffroy, n'entraient guère au séminaire. On ne parlait pourtant pas d'autre chose, par suite des vives polémiques que ces écrits provoquaient alors de la part du clergé. C'était l'année de la mort de M. Jouffroy. Les belles pages de ce désespéré de la philosophie nous enivraient; je les savais par coeur. Nous nous passionnions pour les débats que souleva la publication de ses oeuvres posthumes. En réalité, nous connaissions Cousin, Jouffroy, Pierre Leroux, comme on connaît Valentin et Basilide, je veux dire par ceux qui les ont combattus. Le formalisme rigide de la scolastique ne permet pas de clore la démonstration d'une proposition sans l'avoir fait suivre de la rubrique: _Solvuntur objecta_. Là sont exposées avec honnêteté les objections contre la proposition qu'il s'agit d'établir; ces objections sont ensuite résolues, souvent d'une manière qui laisse toute leur force aux idées hétérodoxes qu'on prétend réduire à néant. Ainsi, sous le couvert de réfutations faibles, tout l'ensemble des idées modernes venait à nous. Nous vivions d'ailleurs beaucoup les uns des autres. L'un de nous, qui avait fait sa philosophie dans l'Université, nous récitait M. Cousin; un autre, qui avait des études historiques assez étendues, nous disait Augustin Thierry; un troisième venait de l'école de MM. de Montalembert et Lacordaire. Il nous plaisait par son imagination; mais la _Philosophie de Lyon_ l'irritait; il ne put s'accoutumer au pain bis de la scolastique; il partit.
M. Cousin nous enchantait; cependant Pierre Leroux, par son accent de conviction et le sentiment profond qu'il avait des grands problèmes, nous frappait plus vivement encore; nous ne voyions pas bien l'insuffisance de ses études et la fausseté de son esprit. Mes lectures habituelles étaient Pascal, Malebranche, Euler, Locke, Leibnitz, Descartes, Reid, Dugald Stewart. Comme livres de piété, je lisais surtout les _Sermons_ de Bossuet et les _Élévations sur les mystères_. Je connaissais aussi très bien François de Sales, par la continuelle lecture qu'on faisait au séminaire de ses oeuvres et surtout du charmant livre que Pierre Camus a écrit sur son compte. Quant aux écrits d'une mysticité plus raffinée, tels que sainte Thérèse, Marie d'Agreda, Ignace de Loyola, M. Olier, je ne les lisais pas. M. Gosselin, comme je l'ai déjà dit, m'en dissuadait. Les Vies de saints écrites d'une façon trop exaltée lui déplaisaient également. Fénelon était sa règle et sa limite. Tel saint d'autrefois eût excité chez lui des préventions invincibles, à cause de son peu de souci de la propreté, de sa faible éducation, de son médiocre bon sens.
Le vif entraînement que j'avais pour la philosophie ne m'aveuglait pas sur la certitude de ses résultats. Je perdis de bonne heure toute confiance en cette métaphysique abstraite qui a la prétention d'être une science en dehors des autres sciences et de résoudre à elle seule les plus hauts problèmes de l'humanité. La science positive resta pour moi la seule source de vérité. Plus tard, j'éprouvai une sorte d'agacement à voir la réputation exagérée d'Auguste Comte, érigé en grand homme de premier ordre pour avoir dit, en mauvais français, ce que tous les esprits scientifiques, depuis deux cents ans, ont vu aussi clairement que lui. L'esprit scientifique était le fond de ma nature. M. Pinault eût été mon véritable maître, si, par le plus étrange des travers, il n'eût mis une sorte de rage à dissimuler et à fausser les plus belles parties de son génie. Je le comprenais malgré lui et mieux qu'il n'eût voulu. J'avais reçu de mes premiers maîtres, en Bretagne, une éducation mathématique assez forte. Les mathématiques et l'induction physique ont toujours été les éléments fondamentaux de mon esprit, les seules pierres de ma bâtisse qui n'aient jamais changé d'assise et qui servent toujours. Ce que M. Pinault m'apprit d'histoire naturelle générale et de physiologie m'initia aux lois de la vie. J'aperçus l'insuffisance de ce qu'on appelle le spiritualisme; les preuves cartésiennes de l'existence d'une âme distincte du corps me parurent toujours très faibles; dès lors, j'étais idéaliste, et non spiritualiste, dans le sens qu'on donne à ce mot. Un éternel _fieri_, une métamorphose sans fin, me semblait la loi du monde. La nature m'apparaissait comme un ensemble où la création particulière n'a point de place, et où, par conséquent, tout se transforme[15]. Comment cette conception, déjà assez claire, d'une philosophie positive, ne chassait-elle pas de mon esprit la scolastique et le christianisme? Parce que j'étais jeune, inconséquent, et que la critique me manquait. L'exemple de tant de grands esprits, qui avaient vu si profond dans la nature et qui pourtant étaient restés chrétiens, me retenait. Je pensais surtout à Malebranche, qui dit sa messe toute sa vie, en professant sur la providence générale de l'univers des idées peu différentes de celles auxquelles j'arrivais. Les _Entretiens sur la Métaphysique_ et les _Méditations chrétiennes_ étaient l'objet perpétuel de mes réflexions.
Le goût de l'érudition est inné en moi. M. Gosselin contribua beaucoup à le développer. Il eut la bonté de me prendre pour son lecteur. Tous les jours, à sept heures du matin, j'allais dans sa chambre, et je lui lisais, pendant qu'il se promenait de long en large, toujours vif, animé, tantôt s'arrêtant, tantôt précipitant le pas, m'interrompant fréquemment par des réflexions judicieuses ou piquantes. Je lui lus de la sorte les longues histoires du Père Maimbourg, écrivain maintenant oublié, mais qui fut en son temps estimé de Voltaire; diverses publications de M. Benjamin Guérard, dont la science le frappait beaucoup; quelques ouvrages de M. de Maistre, en particulier sa _Lettre sur l'inquisition espagnole_. Ce dernier opuscule ne lui plut guère. À chaque instant, il me disait en se frottant les mains: «Oh! comme on voit bien, mon cher, que M. de Maistre n'est pas théologien!» Il n'estimait que la théologie, et avait un profond mépris pour la littérature. Il perdait peu d'occasions de traiter de fadaises et de futilités les études si estimées des nicolaïtes. M. Dupanloup, dont le premier dogme était que sans une bonne éducation littéraire on ne peut être sauvé, lui était peu sympathique. Il évitait en générai de prononcer son nom.
Pour moi, qui croîs que la meilleure manière de former des jeunes gens de talent est de ne jamais leur parler de talent ni de style, mais de les instruire et d'exciter fortement leur esprit sur les questions philosophiques, religieuses, politiques, sociales, scientifiques, historiques; en un mot, de procéder par l'enseignement du fond des choses, et non par l'enseignement d'une creuse rhétorique, je me trouvais entièrement satisfait de cette nouvelle direction. J'oubliai qu'il existait une littérature moderne. Le bruit qu'il y avait des écrivains dans le siècle arrivait quelquefois jusqu'à nous; mais nous étions si habitués à croire qu'il ne pouvait plus y en avoir de bons, que nous dédaignions _a priori_ toutes les productions contemporaines. Le _Télémaque_ était le seul livre léger qui fût entre mes mains, et encore dans une édition où ne se trouvait pas l'épisode d'Eucharis, si bien que je n'ai connu que plus tard ces deux ou trois adorables pages. Je ne voyais l'antiquité que par _Télémaque_ et _Aristonoüs_. Je m'en réjouis. C'est là que j'ai appris l'art de peindre la nature par des traits moraux. Jusqu'en 1865, je ne me suis figuré l'île de Chio que par ces trois mots de Fénelon, «l'île de Chio, fortunée patrie d'Homère.» Ces trois mots, harmonieux et rythmés, me semblaient une peinture accomplie, et, bien qu'Homère ne soit pas né à Chio, que peut-être il ne soit né nulle part, ils me représentaient mieux la belle (et maintenant si malheureuse) île grecque que tous les entassements de petits traits matériels.