Souvenirs d'enfance et de jeunesse

Chapter 11

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La société fondée par Olier garda jusqu'à la Révolution son respectable caractère de modestie et de vertu pratique. En théologie, son rôle fut faible. Elle n'eut pas l'indépendance et la hauteur de Port-Royal. Elle fut plus moliniste qu'il n'était nécessaire de l'être, et n'évita pas ces mesquines vilenies qui sont comme la conséquence des idées arrêtées de l'orthodoxe et le rachat de ses vertus. La mauvaise humeur de Saint-Simon contre ces pieux prêtres a pourtant quelque chose d'injuste. C'étaient, dans la grande armée de l'Église, des sous-officiers instructeurs, auxquels il eût été injuste de demander la distinction des officiers généraux. La compagnie, par ses nombreuses maisons en province, eut une influence décisive sur l'éducation du clergé français; elle conquit sur le Canada une sorte de suzeraineté religieuse, qui s'accommoda fort bien de la domination anglaise, conservatrice des anciens droits, et qui dure jusqu'à nos jours.

La Révolution n'eut aucun effet sur Saint-Sulpice. Un de ces esprits froids et fermes, comme la société en a toujours possédé, rebâtit la maison exactement sur les mêmes bases. M. Émery, prêtre instruit et gallican modéré, par la confiance absolue qu'il sut inspirer à Napoléon, obtint les autorisations nécessaires. On l'eût fort étonné si on lui eût dit que la demande d'une telle autorisation constituait une basse concession au pouvoir civil et une sorte d'impiété. Tout fut donc rétabli comme avant la Révolution; chaque porte tourna dans ses anciens gonds, et, comme d'Olier à la Révolution rien n'avait subi de changement, le XVIIe siècle eut un point dans Paris où il se continua sans la moindre modification.

Saint-Sulpice fut, au milieu d'une société si différente, ce qu'il avait toujours été, tempéré, respectueux pour le pouvoir civil, désintéressé des luttes politiques[12]. En règle avec la loi, grâce aux sages mesures prises par M. Émery, il ne sut rien de ce qui se passait dans le monde. Après 1830, l'émotion fut un moment assez vive. L'écho des discussions passionnées du temps franchissait parfois les murs de la maison; les discours de M. Mauguin (je ne sais pas bien pourquoi) avaient surtout le privilège d'émouvoir les jeunes. Un jour, l'un de ceux-ci lut au supérieur, M. Duclaux, un fragment de séance qui lui parut d'une violence effrayante. Le vieux prêtre, à demi plongé dans le Nirvana, avait à peine écouté. À la fin, se réveillant et serrant la main du jeune homme: «On voit bien, mon ami, lui dit-il, que ces hommes-là ne font pas oraison.» Le mot m'est dernièrement revenu à l'esprit, à propos de certains discours. Que de choses expliquées par ce fait que probablement M. Clemenceau ne fait pas oraison!

Ces vieux sages consommés ne s'émouvaient de rien. Le monde était pour eux un orgue de Barbarie qui se répète. Un jour, on entendit quelque bruit sur la place Saint-Sulpice: «Allons à la chapelle mourir tous ensemble,» s'écria l'excellent M. ***, prompt à s'enflammer.--«Je n'en vois pas la nécessité,» répondit M. ***, plus calme, plus prémuni contre les excès de zèle; et l'on continua de se promener en groupe sous les porches de la cour.

Dans les difficultés religieuses du temps, ces messieurs de Saint-Sulpice gardèrent la même attitude sage et neutre, ne montrant un peu de chaleur que quand l'autorité épiscopale était menacée. Ils reconnurent très vite le venin de M. de Lamennais et le repoussèrent. Le romantisme théologique de Lacordaire et de Montalembert les trouva aussi peu sympathiques. L'ignorance dogmatique et l'extrême faiblesse de cette école, en fait de raisonnement, les choquaient. Ils virent toujours le danger du journalisme catholique. L'ultramontanisme ne parut d'abord à ces maîtres austères qu'une façon commode d'en appeler à une autorité éloignée, souvent mal informée, d'une autorité rapprochée et plus difficile à tromper. Les anciens qui avaient fait leurs études à la Sorbonne avant la Révolution tenaient hautement pour les quatre propositions de 1682. Bossuet était en tout leur oracle. Un des directeurs les plus respectés, M. Boyer, lors de son voyage à Rome, eut une discussion avec Grégoire XVI sur les propositions gallicanes. Il prétendait que le pape ne put rien répondre à ses arguments. Il diminuait, il est vrai, sa victoire en avouant que personne à Rome ne le prit au sérieux et qu'on rit beaucoup au Vatican de _l'uomo antediluviano_: c'était lui que l'entourage du pape appelait ainsi. On eût mieux fait de l'écouter. Vers 1840, tout cela changea. Les vieux d'avant la Révolution étaient morts; les jeunes passèrent presque tous à la thèse de l'infaillibilité papale; mais il resta encore une profonde différence entre ces ultramontains de la dernière heure et les hardis contempteurs de la scolastique et de l'Église gallicane sortis de l'école de Lamennais. Saint-Sulpice n'a jamais trouvé sûr de faire litière à ce point des règles établies.

On ne saurait nier qu'il ne se mêlât à tout cela une certaine antipathie contre le talent et quelque chose de la routine de scolastiques gênés dans leurs vieilles thèses par d'importuns novateurs. Mais il y avait aussi dans la règle suivie par ces prudents directeurs un tact pratique très sûr. Ils voyaient le danger d'être plus royalistes que le roi et savaient qu'on passe facilement d'un excès à l'autre. Des hommes moins détachés qu'eux de tout amour-propre auraient triomphé le jour où le maître de ces brillants paradoxes, Lamennais, qui les avait presque argués d'hérésie et de froideur pour le saint-siège, devint lui-même hérétique et se mit à traiter l'Église de Rome de tombeau des âmes et de mère d'erreurs. Ce qui est vieux doit rester vieux; comme tel, il est respectable; rien de plus choquant que de voir l'homme d'un autre âge dissimuler ses allures et prendre les modes des jeunes gens.

C'est par ce franc aveu des choses que Saint-Sulpice représente en religion quelque chose de tout à fait honnête. À Saint-Sulpice, nulle atténuation des dogmes de l'Écriture n'était admise; les Pères, les conciles et les docteurs y paraissaient les sources du christianisme. On n'y prouvait pas la divinité de Jésus-Christ par Mahomet ou par la bataille de Marengo. Ces pantalonnades théologiques, qu'on faisait applaudir à Notre-Dame, à force d'aplomb et d'éloquence, n'avaient aucun succès auprès de ces sérieux chrétiens. Ils ne pensaient pas que le dogme eût besoin d'être mitigé, déguisé, costumé à la jeune France. Ils manquaient de critique en s'imaginant que le catholicisme des théologiens a été la religion même de Jésus et des apôtres; mais ils n'inventaient pas pour les gens du monde un christianisme revu et adapté à leurs idées. Voilà pourquoi l'étude (dirai-je la réforme?) sérieuse du christianisme viendra bien plutôt de Saint-Sulpice que de directions comme celle de M. Lacordaire ou de M. Gratry, à plus forte raison de M. Dupanloup, où tout est adouci, faussé, émoussé, où l'on présente non point le christianisme tel qu'il résulte du concile de Trente et du concile du Vatican, mais un christianisme désossé en quelque sorte, sans charpente, privé de ce qui est son essence. Les conversions opérées par les prédications de cette sorte ne sont bonnes ni pour la religion ni pour l'esprit humain. On croit avoir fait des chrétiens: on a fait des esprits faux, des politiques manqués. Malheur au vague! mieux vaut le faux. «La vérité, comme a très bien dit Bacon, sort plutôt de Terreur que de la confusion.»

Ainsi, au milieu du pathos prétentieux qui a envahi, de nos jours, l'apologétique chrétienne, s'est conservée une école de solide doctrine, répudiant l'éclat, abhorrant le succès. La modestie a toujours été le don particulier de la compagnie de Saint-Sulpice. Voilà pourquoi elle ne fait aucun cas de la littérature; elle l'exclut presque, n'en veut pas dans son sein. La règle des sulpiciens est de ne rien publier que sous le voile de l'anonyme et d'écrire toujours du style le plus effacé, le plus éteint. Ils voient à merveille la vanité et les inconvénients du talent, et ils s'interdisent d'en avoir. Un mot les caractérise, la médiocrité; mais c'est une médiocrité voulue, systématique. Ils font exprès d'être médiocres. «Mariage de la mort et du vide,» disait Michelet de l'alliance des jésuites et des sulpiciens. Sans doute; mais Michelet n'a pas assez vu que le vide est ici aimé pour lui-même. Il devient alors quelque chose de touchant; on se défend de penser, de peur de penser mal. L'erreur littéraire paraît à ces pieux maîtres la plus dangereuse des erreurs, et c'est justement pour cela qu'ils excellent dans la vraie manière d'écrire. Il n'y a plus que Saint-Sulpice où l'on écrive comme à Port-Royal, c'est-à-dire avec cet oubli total de la forme qui est la preuve de la sincérité. Pas un moment ces maîtres excellents ne songeaient que, parmi leurs élèves, dût se trouver un écrivain ou un orateur. Le principe qu'ils prêchaient le plus était de ne jamais faire parler de soi et, si l'on a quelque chose à dire, de le dire simplement, comme en se cachant.

Vous en parliez bien à votre aise, chers maîtres, et avec cette complète ignorance du monde qui vous fait tant d'honneur. Mais, si vous saviez à quel point le monde encourage peu la modestie, vous verriez combien la littérature aurait de la peine à s'accommoder de vos principes. Que serait-il arrivé si M. de Chateaubriand avait été modeste? Vous aviez raison d'être sévères pour les procédés charlatanesques d'une théologie aux abois, cherchant les applaudissements par des procédés tout mondains. Mais, hélas! votre théologie à vous, qui est-ce qui en parle? Elle n'a qu'un défaut, c'est qu'elle est morte. Vos principes littéraires ressemblaient à la rhétorique de Chrysippe, dont Cicéron disait qu'elle était excellente pour apprendre à se taire. Dès qu'on parle ou qu'on écrit, on cherche fatalement le succès. L'essentiel est de n'y faire aucun sacrifice, et c'est là ce que votre sérieux, votre droiture, votre honnêteté enseignaient dans la perfection.

Sans le vouloir, Saint-Sulpice, où l'on méprise la littérature, est ainsi une excellente école de style; car la règle fondamentale du style est d'avoir uniquement en vue la pensée que l'on veut inculquer, et par conséquent d'avoir une pensée. Cela valait bien mieux que la rhétorique de M. Dupanloup et le gongorisme de l'école néo-catholique. Saint-Sulpice ne se préoccupe que du fond des choses. La théologie y est tout, et, si la direction des études y manque de force, c'est que l'ensemble du catholicisme, surtout du catholicisme français, porte très peu aux grands travaux. Après tout, Saint-Sulpice a eu, de notre temps, comme théologien, M. Carrière, dont l'oeuvre immense est, sur quelques points, remarquablement approfondie; comme érudits, M. Gosselin et M. Faillon, à qui l'on doit de si consciencieuses recherches; comme philologues, M. Garnier et surtout M. Le Hir, les seuls maîtres éminents que l'école catholique en France ait produits dans le champ de la critique sacrée.

Mais ce n'est point par là que ses pieux éducateurs veulent être loués. Saint-Sulpice est avant tout une école de vertu. C'est principalement par la vertu que Saint-Sulpice est une chose archaïque, un fossile de deux cents ans. Beaucoup de mes jugements étonnent les gens du monde, parce qu'ils n'ont pas vu ce que j'ai vu. J'ai vu à Saint-Sulpice, associés à des idées étroites, je l'avoue, les miracles que nos races peuvent produire en fait de bonté, de modestie, d'abnégation personnelle. Ce qu'il y a de vertu dans Saint-Sulpice suffirait pour gouverner un monde, et cela m'a rendu difficile pour ce que j'ai trouvé ailleurs. Je n'ai rencontré dans le siècle qu'un seul homme qui méritât d'être comparé à ceux-là, c'est M. Damiron. Ceux qui ont connu M. Damiron ont connu un sulpicien. Les autres ne sauront jamais ce que ces vieilles écoles de silence, de sérieux et de respect renferment de trésors pour la conservation du bien dans l'humanité.

Telle était la maison où je passai quatre années au moment le plus décisif de ma vie. Je m'y trouvai comme dans mon élément. Tandis que la plupart de mes condisciples, affaiblis par l'humanisme un peu fade de M. Dupanloup, ne pouvaient mordre à la scolastique, je me pris tout d'abord d'un goût singulier pour cette écorce amère; je m'y passionnai comme un ouistiti sur sa noix. Je revoyais mes premiers maîtres de basse Bretagne dans ces graves et bons prêtres, remplis de conviction et de la pensée du bien. Saint-Nicolas du Chardonnet et sa superficielle rhétorique n'étaient plus pour moi qu'une parenthèse de valeur douteuse. Je quittais les mots pour les choses. J'allais enfin étudier à fond, analyser dans ses derniers détails cette foi chrétienne qui, plus que jamais, me paraissait le centre de toute vérité.

II

Ainsi que je l'ai déjà dit, les deux années de philosophie qui servent d'introduction à la théologie ne se font pas à Paris; elles se font à la maison de campagne d'Issy, située dans le village de ce nom, un peu au delà des dernières maisons de Vaugirard. La construction s'étend en longueur au bas d'un vaste parc, et n'a de remarquable qu'un pavillon central qui frappe le connaisseur par la finesse et l'élégance de son style. Ce pavillon fut la résidence suburbaine de Marguerite de Valois, la première femme de Henri IV, depuis 1606 jusqu'à sa mort en 1615. L'intelligente et facile princesse, envers qui il ne convient pas d'être plus sévère que ne le fut celui qui eut le droit de l'être le plus, s'y entoura de tous les beaux esprits du temps, et _le Petit Olympe d'Issy_ de Michel Bouteroue[13] est le tableau de cette cour, à laquelle ne manqua ni la gaieté ni l'esprit.

Je veux d'un excellent ouvrage, Dedans un portrait racourcy, Représenter le païsage Du petit Olympe d'Issy, Pourveu que la grande princesse, La perle et fleur de l'univers, À qui cest ouvrage s'addresse Veuille favoriser mes vers.

Que l'ancienne poésie Ne vante plus en ses écrits Les lauriers du Daphné d'Asie Et les beaux jardins de Cypris, Les promenoirs et le bocage Du Tempé frais et ombragé, Qui parut lors qu'un marescage En la mer se fust deschargé.

Qu'on ne vante plus la Touraine Pour son air doux et gracieux, Ny Chenonceaus, qui d'une reyne Fut le jardin délicieux, Ny le Tivoly magnifique Où, d'un artifice nouveau, Se faict une douce musique Des accords du vent et de l'eau.

Issy de beauté les surpasse En beaux jardins et prés herbus, Dignes d'estre au lieu de Parnasse Le séjour des soeurs de Phébus. Mainte belle source ondoyante, Découlant de cent lieux divers, Maintient sa terre verdoyante Et ses arbrisseaux toujours verds. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un vivier est à l'advenüe Près la porte de ce verger, Qui, par une sente cognüe, En l'estang se va descharger; Comme on voit les grandes rivières Se perdre au giron de la mer, Ainsi ces sources fontenières En l'estang se vont renfermer. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une autre mare plus petite, Si l'on retourne vers le mont, Par l'ombre de son boys invite De passer sur un petit pont, Pour aller au lieu de délices, Au plus doux séjour du plaisir, Des mignardises, des blandices. Du doux repos et du loysir.

Après la mort de la reine Margot, le casin fut vendu et appartint à diverses familles parisiennes, qui l'habitèrent jusque vers 1655. Olier sanctifia la maison que rien jusque-là n'avait préparée à une destination pieuse, en l'habitant dans les dernières années de sa vie. M. de Bretonvilliers, son successeur, la donna à la compagnie de Saint-Sulpice et en fit la succursale de la maison de Paris. Rien ne fut changé au petit pavillon de la reine; on y ajouta de longues ailes et on retoucha légèrement les peintures. Les Vénus devinrent des Vierges; avec les Amours, on fit des anges; les emblèmes à devises espagnoles, qui remplissaient les espaces perdus, ne choquaient personne. Une belle pièce ornée de représentations toutes profanes a été badigeonnée il y a une cinquantaine d'années; un lavage suffirait peut-être encore aujourd'hui pour tout retrouver. Quant au parc chanté par Bouteroue, il est resté tout à fait sans modification; des édicules pieux, des statues de sainteté y ont seulement été ajoutées. Une cabane, décorée d'une inscription et de deux bustes, est l'endroit où Bossuet et Fénelon, M. Tronson et M. de Noailles eurent de longues conférences sur le quiétisme et tombèrent d'accord sur les trente-quatre articles de la vie spirituelle, dits «articles d'Issy». Plus loin, au fond d'une allée de grands arbres, près du petit cimetière de la compagnie, se voit une imitation intérieure de la Santa-Casa de Lorette, que la piété sulpicienne a choisie pour son lieu de prédilection et décorée de ces peintures emblématiques qui lui sont chères. Je vois encore la Rose mystique, la Tour d'ivoire, la Porte d'or, devant lesquelles j'ai passé de longues matinées en un demi-sommeil. _Hortus conclusus, fons signatus_, très bien figurés en des espèces de miniatures murales, me donnaient fort à rêver; mais mon imagination, tout à fait chaste, restait dans une douce note de piété vague. Hélas! ce beau parc mystique d'Issy, je crois que la guerre et la Commune l'ont ravagé. Il a été, après la cathédrale de Tréguier, le second berceau de ma pensée.

Je passais des heures sous ces longues allées de charmes, assis sur un banc de pierre et lisant. C'est là que j'ai pris (avec bien des rhumatismes peut-être) un goût extrême de notre nature humide, automnale, du nord de la France. Si, plus tard, j'ai aimé l'Hermon et les flancs dorés de l'Antiliban c'est par suite de l'espèce de polarisation qui est la loi de l'amour et qui nous fait rechercher nos contraires. Mon premier idéal est une froide charmille janséniste du XVIIe siècle, en octobre, avec l'impression vive de l'air et l'odeur pénétrante des feuilles tombées. Je ne vois jamais une vieille maison française de Seine-et-Oise ou de Seine-et-Marne, avec son jardin aux palissades taillées, sans que mon imagination me représente les livres austères qu'on a lus jadis sous ces allées. Malheur à qui n'a senti ces mélancolies et ne sait pas combien de soupirs ont dû précéder les joies actuelles de nos coeurs!

Les rapports des directeurs de Saint-Sulpice avec les élèves ont un caractère large et grave. Il n'y a sûrement pas un établissement au monde où l'élève soit plus libre. À Saint-Sulpice de Paris on pourrait passer trois années sans avoir eu aucune relation sérieuse avec un seul des directeurs. On suppose que le régime de la maison agit par lui-même. Les directeurs mènent exactement la vie des élèves et s'occupent d'eux aussi peu que possible. Si l'on veut travailler, on y est admirablement placé pour cela. Si l'on n'a point l'amour du travail, on peut ne rien faire, et il faut avouer qu'un grand nombre usent largement de la permission. Les interrogations, les examens sont presque nuls; l'émulation n'existe à aucun degré et serait tenue pour un mal. Si l'on considère l'âge des élèves, en moyenne de dix-huit à vingt-quatre ans, on peut trouver qu'une telle réserve est presque exagérée. Elle nuit sûrement aux études. Mais, quand on y a réfléchi, on trouve que ce respect suprême de la liberté, cette façon de traiter comme des hommes faits des jeunes gens déjà consacrés par l'intention du sacerdoce, sont la seule règle convenable à suivre dans la tâche épineuse de former des sujets pour le ministère le plus élevé qu'il y ait d'après les idées chrétiennes. J'estime même, pour ma part, que d'excellentes applications pourraient en être faites aux services de l'instruction publique, et que l'École normale, en particulier, devrait, sur certains points, s'inspirer de cet esprit.

Le supérieur de la maison d'Issy, quand j'y passai, était M. Gosselin. C'est l'homme le plus poli et le plus aimable que j'aie jamais connu. Sa famille appartenait à cette partie de l'ancienne bourgeoisie qui, sans être affiliée aux jansénistes, partageait l'attachement extrême de ces derniers pour la religion. Sa mère, à laquelle il paraît qu'il ressemblait beaucoup, vivait encore, et il l'entourait de respects touchants. Il aimait à rappeler les premières leçons de politesse qu'elle lui donnait vers 1799. Dans son enfance, il s'était habitué, selon un usage auquel il était dangereux de se soustraire, à dire «citoyen». Dès les premiers jours où l'on célébra la messe catholique, après la Révolution, sa mère l'y mena. Ils se trouvèrent presque seuls avec le prêtre. «Va offrir à monsieur de lui servir la messe,» lui dit madame Gosselin. L'enfant s'approcha et balbutia en rougissant: «Citoyen, voulez-vous me permettre de vous servir la messe?--Chut! reprit sa mère; il ne faut jamais dire citoyen à un prêtre.» Il est impossible d'imaginer une plus charmante affabilité, une aménité plus exquise. Il n'avait que le souffle et il atteignit la vieillesse par des prodiges de soin et de sobre hygiène. Sa jolie petite figure, maigre et fine, son corps fluet, remplissant mal les plis de sa soutane, sa propreté raffinée, fruit d'une éducation datant de l'enfance, le creux de ses tempes se dessinant agréablement sous la petite calotte de soie flottante qu'il portait toujours, formaient un ensemble très distingué.

M. Gosselin était un érudit plutôt qu'un théologien. Sa critique était sûre dans les limites d'une orthodoxie dont il ne discuta jamais sérieusement les titres; sa placidité, absolue. Il a composé une _Histoire littéraire de Fénelon_, qui est un livre fort estimé. Son traité _du Pouvoir du pape sur les souverains au moyen âge_[14] est plein de recherches. C'était le temps où les écrits de Voigt et de Hurter révélèrent aux yeux des catholiques la grandeur des pontifes romains du XIe et du XIIe siècle. Cette grandeur n'était pas sans causer plus d'un embarras aux gallicans; car il faut avouer que Grégoire VII et Innocent III ne conformèrent en rien leur conduite aux maximes de 1682. M. Gosselin crut avoir résolu par un principe de droit public, reçu au moyen âge, toutes les difficultés que causent aux théologiens modérés ces histoires grandioses. M. Carrière souriait un peu de son assurance et comparait l'essai de son savant confrère aux efforts d'une vieille qui cherche à enfiler son aiguille en la tenant bien fixe entre la lampe et ses lunettes. Un moment, le fil passe si près du trou qu'elle s'écrie: «M'y voilà!» Hélas! non; il s'en faut de la largeur d'un atome; c'est à recommencer.

Mon inclination et les conseils d'un pieux et savant ecclésiastique breton qui était grand vicaire de M. de Quélen, M. l'abbé Tresvaux, me firent prendre M. Gosselin pour directeur. J'ai gardé de lui un précieux souvenir. Il n'est pas possible d'imaginer plus de bienveillance, de cordialité, de respect pour la conscience d'un jeune homme. La liberté qu'il me laissa était absolue. Comme il voyait l'honnêteté de ma nature, la pureté de mes moeurs et la droiture de mon esprit, l'idée ne lui vint pas un instant que des doutes s'élèveraient pour moi sur des matières où lui-même n'en avait aucun. Le très grand nombre de jeunes ecclésiastiques qui avaient passé entre ses mains avaient un peu émoussé son diagnostic; il procédait par catégories générales, et je dirai bientôt comment quelqu'un qui n'était pas mon directeur vit dans ma conscience beaucoup plus clair que lui et que moi.