Souvenirs d'enfance et de jeunesse

Chapter 10

Chapter 103,713 wordsPublic domain

Là est une des supériorités que présentent les établissements ecclésiastiques sur ceux de l'État; le régime y est très libéral, car personne n'a droit d'y être; la coercition y devient tout de suite la séparation. L'établissement de l'État a quelque chose de militaire, de froid, de dur, et avec cela une cause de grande faiblesse, puisque l'élève a un droit obtenu au concours dont on ne peut le priver. Pour ma part, j'ai peine à comprendre une école normale, par exemple, où le directeur ne puisse pas dire, sans s'expliquer davantage, aux sujets dénués de vocation: «Vous n'avez pas l'esprit de notre état; en dehors de cela, vous devez avoir tous les mérites; vous réussirez mieux ailleurs. Adieu.» La punition même la plus légère implique un principe servile d'obéissance par crainte. Pour moi, je ne crois pas qu'à aucune époque de ma vie j'aie obéi; oui, j'ai été docile, soumis, mais à un principe spirituel, jamais à une force matérielle procédant par la crainte du châtiment. Ma mère ne me commanda jamais rien. Entre moi et mes maîtres ecclésiastiques tout fut libre et spontané. Qui a connu ce _rationabile obsequium_ n'en peut plus souffrir d'autre. Un ordre est une humiliation; qui a obéi est un _capitis minor_, souillé dans le germe même de la vie noble. L'obéissance ecclésiastique n'abaisse pas; car elle est volontaire, et on peut se séparer. Dans une des utopies de société aristocratique que je rêve il n'y aurait qu'une seule peine, la peine de mort, ou plutôt l'unique sanction serait un léger blâme des autorités reconnues, auquel aucun homme d'honneur ne survivrait. Je n'aurais pu être soldat; j'aurais déserté ou je me serais suicidé. Je crains que les nouvelles institutions militaires, n'admettant ni exception ni équivalent, n'amènent un affreux abaissement. Forcer tous à subir l'obéissance, c'est tuer le génie et le talent. Qui a passé des années au port d'armes à la façon allemande est mort pour les oeuvres fines; aussi l'Allemagne, depuis qu'elle s'est donnée tout entière à la vie militaire, n'aurait plus de talent si elle n'avait les juifs, envers qui elle est si ingrate.

La génération, qui avait de quinze à vingt ans au moment d'éclat que je raconte et qui fut court, a maintenant de cinquante-cinq à soixante ans. A-t-elle rempli les espérances illimitées qu'avait conçues l'âme ardente de notre grand éducateur? Non assurément; si ses espérances avaient été réalisées, c'est le monde entier qui eût été changé de fond en comble, et on ne s'aperçoit pas d'un tel changement. M. Dupanloup aimait trop peu son siècle et lui faisait trop peu de concessions pour qu'il pût lui être donné de former des hommes au droit fil du temps. Quand je me figure une de ces lectures spirituelles où le maître répandait si abondamment son esprit, cette salle du rez-de-chaussée, avec ses bancs serrés où se pressaient deux cents figures d'enfants tenus immobiles par l'attention et le respect, et que je me demande vers quels vents du ciel se sont envolées ces deux cents âmes si fortement unies alors par l'ascendant du même homme, je trouve plus d'un déchet, plus d'un cas singulier. Comme il est naturel, je trouve d'abord des évêques, des archevêques, des ecclésiastiques considérables, tous relativement éclairés et modérés. Je trouve des diplomates, des conseillers d'État, d'honorables carrières dont quelques-unes eussent été plus brillantes si la tentative du 16 mai eût réussi. Mais voici quelque chose d'étrange. À côté de tel pieux condisciple prédestiné à l'épiscopat, j'en vois un qui aiguisera si savamment son couteau pour tuer son archevêque, qu'il frappera juste au coeur... Je crois me rappeler Verger; je peux dire de lui ce que disait Sacchetti de cette petite Florentine qui fut canonisée: _Fu mia vicina, andava come le altre_. Cette éducation avait des dangers: elle surchauffait, surexcitait, pouvait très bien rendre fou (Verger l'était bel et bien).

Un exemple plus frappant encore du _Spiritus ubi vult spirat_ fut celui de H. de ***. Quand j'arrivai à Saint-Nicolas, il fut ma plus grande admiration. Son talent était hors ligne: il avait sur tous ses condisciples de rhétorique une immense supériorité. Sa piété, sérieuse et vraiment élevée, provenait d'une nature douée des plus hautes aspirations. H. de *** réalisait, d'après nos idées, la perfection même; aussi, selon l'usage des maisons ecclésiastiques, où les élèves avancés partagent les fonctions des maîtres, était-il chargé des rôles les plus importants. Sa piété se maintint plusieurs années au séminaire Saint-Sulpice. Durant des heures, aux fêtes surtout, on le voyait à la chapelle, baigné de larmes. Je me souviens d'un soir d'été, sous les ombrages de Gentilly (Gentilly était la maison de campagne du petit séminaire Saint-Nicolas); serrés autour de quelques anciens et de celui des directeurs qui avait le mieux l'accent de la piété chrétienne, nous écoutions. Il y avait dans l'entretien quelque chose de grave et de profond. Il s'agissait du problème éternel qui fait le fond du christianisme, l'élection divine, le tremblement où toute âme doit rester jusqu'à la dernière heure en ce qui regarde le salut. Le saint prêtre insistait sur ce doute terrible: non, personne, absolument personne, n'est sûr qu'après les plus grandes faveurs du ciel il ne sera pas abandonné de la grâce. «Je crois, dit-il, avoir connu un prédestiné!...» Un silence se fit; il hésita: «C'est H. de ***, ajouta-t-il; si quelqu'un peut être sûr de son salut, c'est bien lui. Eh bien, non, il n'est pas sûr que H. de *** ne soit pas un réprouvé.»

Je revis H. de *** quelques années plus tard. Il avait fait dans l'intervalle de fortes études bibliques; je ne pus savoir s'il était tout à fait détaché du christianisme; mais il ne portait plus l'habit ecclésiastique et il était dans une vive réaction contre l'esprit clérical. Plus tard, je le trouvai passé à des idées politiques très exaltées; la passion vive, qui faisait le fond de son caractère, s'était tournée vers la démocratie; il rêvait la justice, il en parlait d'une manière sombre et irritée; il pensait à l'Amérique, et je crois qu'il doit y être. Il y a quelques années, un de nos anciens condisciples me dit qu'il avait cru reconnaître parmi les noms des fusillés de la Commune un nom qui ressemblait au sien. Je pense qu'il se trompait. Mais sûrement la vie de ce pauvre H. de *** a été traversée par quelque grand naufrage. Il gâta par la passion des qualités supérieures. C'est de beaucoup le sujet le plus éminent que j'aie eu pour condisciple dans mon éducation ecclésiastique. Mais il n'eut pas la sagesse de rester sobre en politique. À la façon dont il prenait les choses, il n'y aurait personne qui n'eût, dans sa vie, vingt occasions de se faire fusiller. Les idéalistes comme nous doivent n'approcher de ce feu-là qu'avec beaucoup de précautions. Nous y laisserions presque toujours notre tête ou nos ailes. Certes la tentation est grande pour le prêtre qui abandonne l'Église de se faire démocrate; il retrouve ainsi l'absolu qu'il a quitté, des confrères, des amis; il ne fait en réalité que changer de secte. Telle fut la destinée de Lamennais. Une des grandes sagesses de M. l'abbé Loyson a été de résister sur ce point à toutes les séductions et de se refuser aux caresses que le parti avancé ne manque jamais de faire à ceux qui rompent les liens officiels.

Durant trois ans, je subis cette influence profonde, qui amena dans mon être une complète transformation. M. Dupanloup m'avait à la lettre transfiguré. Du pauvre petit provincial le plus lourdement engagé dans sa gaine, il avait tiré un esprit ouvert et actif. Certes quelque chose manquait à cette éducation, et, tant qu'elle dut me suffire, j'eus toujours un vide dans l'esprit. Il y manquait la science positive, l'idée d'une recherche critique de la vérité. Cet humanisme superficiel fit chômer en moi trois ans le raisonnement, en même temps qu'il détruisait la naïveté première de ma foi. Mon christianisme subit de grandes diminutions; il n'y avait cependant rien dans mon esprit qui pût encore s'appeler doute. Chaque année, à l'époque des vacances, j'allais en Bretagne. Malgré plus d'un trouble, je m'y retrouvais tout entier, tel que mes premiers maîtres m'avaient fait.

Selon la règle, après avoir terminé ma rhétorique à Saint-Nicolas du Chardonnet, j'allai à Issy, maison de campagne du séminaire Saint-Sulpice. Je sortais ainsi de la direction de M. Dupanloup pour entrer sous une discipline absolument opposée à celle de Saint-Nicolas du Chardonnet. Saint-Sulpice m'apprit d'abord à considérer comme enfantillage tout ce que M. Dupanloup m'avait appris à estimer le plus. Quoi de plus simple? Si le christianisme est chose révélée, l'occupation capitale du chrétien n'est-elle pas l'étude de cette révélation même, c'est-à-dire la théologie? La théologie et l'étude de la Bible allaient bientôt m'absorber, me donner les vraies raisons de croire au christianisme et aussi les vraies raisons de ne pas y adhérer. Durant quatre ans, une terrible lutte m'occupa tout entier, jusqu'à ce que ce mot, que je repoussai longtemps comme une obsession diabolique: «Cela n'est pas vrai!» retentît à mon oreille intérieure avec une persistance invincible. Je raconterai cela dans les chapitres suivants. Je peindrai aussi exactement que je pourrai cette maison extraordinaire de Saint-Sulpice, qui est plus séparée du temps présent que si trois mille lieues de silence l'entouraient. J'essayerai enfin de montrer comment l'étude directe du christianisme, entreprise dans l'esprit le plus sérieux, ne me laissa plus assez de foi pour être un prêtre sincère, et m'inspira, d'un autre côté, trop de respect pour que je pusse me résigner à jouer avec les croyances les plus respectables une odieuse comédie.

IV

LE SÉMINAIRE D'ISSY

I

Le petit séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet n'avait point d'année de philosophie, la philosophie étant, d'après la division des études ecclésiastiques, réservée pour le grand séminaire. Après avoir terminé mes études classiques dans la maison dirigée si brillamment par M. Dupanloup, je passai donc, avec les élèves de ma classe, au grand séminaire, destiné à l'enseignement plus spécialement ecclésiastique. Le grand séminaire du diocèse de Paris, c'est le séminaire Saint-Sulpice, composé lui-même en quelque sorte de deux maisons, celle de Paris et la succursale d'Issy, où l'on fait les deux années de philosophie. Ces deux séminaires n'en font, à proprement parler, qu'un seul. L'un est la suite de l'autre; tous deux se réunissent en certaines circonstances; la congrégation qui fournit les maîtres est la même. L'institut de Saint-Sulpice a exercé sur moi une telle influence et a si complètement décidé de la direction de ma vie, que je suis obligé d'en esquisser rapidement l'histoire, d'en exposer les principes et l'esprit, pour montrer en quoi cet esprit est resté la loi la plus profonde de tout mon développement intellectuel et moral.

Saint-Sulpice doit son origine à un homme dont le nom n'est point arrivé à la grande célébrité; car la célébrité va rarement chercher ceux qui ont fait profession de fuir la gloire et dont la qualité dominante a été la modestie. Jean-Jacques Olier, issu d'une famille qui a donné à l'État un grand nombre de serviteurs capables, fut le contemporain et le coopérateur de Vincent de Paul, de Bérulle, d'Adrien de Bourdoise, du Père Eudes, de Charles de Gondren, de ces fondateurs de congrégations ayant pour objet la réforme de l'éducation ecclésiastique, qui ont eu un rôle si considérable dans la préparation du XVIIe siècle. Rien n'égale l'abaissement des moeurs cléricales sous Henri IV et dans les commencements de Louis XIII. Le fanatisme de la Ligue, loin de servir à la règle des moeurs, avait beaucoup contribué au relâchement. On s'était tout permis, parce qu'on avait manié l'escopette et porté le mousquet pour la bonne cause. La verve gauloise du temps de Henri IV était peu favorable à la mysticité. Tout n'était pas mauvais dans la franche gaieté rabelaisienne qui, à cette époque, n'était pas tenue pour incompatible avec l'état ecclésiastique. À beaucoup d'égards, nous préférons la piété amusante et spirituelle de Pierre Camus, l'ami de François de Sales, à la tenue raide et guindée qui est devenue plus tard la règle du clergé français et a fait de lui une sorte d'armée noire à part du monde et en guerre avec lui. Mais il est certain que, vers 1640, l'éducation du clergé n'était pas au niveau de l'esprit de règle et de mesure qui devenait de plus en plus la loi du siècle. Des côtés les plus divers on appelait la réforme. François de Sales avouait n'avoir pas réussi dans cette tâche. Il disait à Bourdoise: «Après avoir travaillé pendant dix-sept ans à former seulement trois prêtres tels que je les souhaitais pour m'aider à réformer le clergé de mon diocèse, je n'ai réussi à en former qu'un et demi.» Alors apparaissent les hommes d'une piété grave et raisonnable que je nommais tout à l'heure. Par des congrégations d'un type nouveau, distinct des anciennes règles monacales et imité en quelques points des jésuites, ils créent le séminaire, c'est-à-dire la pépinière soigneusement murée où se forment les jeunes clercs. La transformation fut profonde. De l'école de ces grands maîtres de la vie spirituelle sort ce clergé d'une physionomie si particulière, le plus discipliné, le plus régulier, le plus national, même le plus instruit des clergés, qui remplit la seconde moitié du XVIIe siècle, tout le XVIIIe et dont les derniers représentants ont disparu il y a une quarantaine d'années. Parallèlement à ces efforts d'une piété orthodoxe se dresse Port-Royal, très supérieur à Saint-Sulpice, à Saint-Lazare, à la Doctrine chrétienne et même à l'Oratoire, pour la fermeté de la raison et le talent d'écrire, mais à qui manque la plus essentielle des vertus catholiques, la docilité. Port-Royal, comme le protestantisme, eut le dernier des malheurs. Il déplut à la majorité, fut toujours de l'opposition. Quand on a excité l'antipathie de son pays, on est trop souvent amené à prendre son pays en antipathie. Deux fois malheur au persécuté! car, outre la souffrance qui lui est infligée, la persécution l'atteint dans sa personne morale; presque toujours la persécution fausse l'esprit et rétrécit le coeur.

Olier, dans ce groupe de réformateurs catholiques, présente un caractère à part. Sa mysticité est d'un genre qui lui appartient; son _Catéchisme chrétien pour la vie intérieure_, qu'on ne lit plus guère hors de Saint-Sulpice, est un livre des plus extraordinaires, plein de poésie et de philosophie sombre, flottant sans cesse de Louis de Léon à Spinoza. Olier conçoit comme l'idéal de la vie du chrétien ce qu'il appelle «l'état de mort».

Qu'est-ce que l'état de mort? C'est un état où le coeur ne peut être ému en son fond, et, quoique le monde lui montre ses beautés, ses honneurs, ses richesses, c'est tout de même comme s'il les offrait à un mort, qui demeure sans mouvement et sans désirs, insensible à tout ce qui se présente... Le mort peut bien être agité au dehors et recevoir quelque mouvement dans son corps; mais cette agitation est extérieure; elle ne procède pas du dedans, qui est sans vie, sans vigueur et sans force. Ainsi une âme qui est morte intérieurement peut bien recevoir des attaques des choses extérieures et être ébranlée au dehors, mais au dedans de soi elle demeure morte et sans mouvement pour tout ce qui se présente.

Ce n'est pas assez dire. Olier imagine comme bien supérieur à l'état de mort l'état de sépulture.

Le mort a encore la figure du monde et de la chair; l'homme mort paraît encore être une partie d'Adam; encore parfois le remue-t-on; il donne encore quelque agrément au monde; mais de l'enseveli, on n'en dit plus mot, il n'est plus dans le rang des hommes; il est puant, il est en horreur; il n'a plus rien qui agrée; il est foulé aux pieds dans un cimetière, sans que l'on s'en étonne, tant le monde est convaincu qu'il n'est rien et qu'il n'est plus du nombre des hommes.

Les sombres rêves de Calvin sont presque de l'optimisme pélagien auprès des affreux cauchemars que le péché originel cause à notre pieux contemplatif.

Pourriez-vous encore ajouter quelque chose pour me faire concevoir comment la chair n'est que péché?--Elle est tellement péché, qu'elle est toute inclination et mouvement au péché et même à tout péché; en sorte que, si le Saint-Esprit ne retenait notre âme et ne l'assistait des secours de sa grâce, elle serait emportée par les inclinations de la chair, qui tendent toutes au péché.

--Mon Dieu! qu'est-ce donc que la chair?--C'est l'effet du péché, c'est le principe du péché...

--Si cela est, pourquoi ne tombez-vous pas à toute heure dans le péché?--C'est la miséricorde de Dieu qui nous en empêche...

--Je suis donc obligé à Dieu de ce que je ne commets pas tous les péchés du monde?--Oui... c'est le sentiment ordinaire des saints, parce que la chair est entraînée par un tel poids vers le péché que Dieu seul peut l'empêcher d'y tomber.

--Mais encore voudriez-vous bien m'en dire quelque chose?--Ce que je puis vous en dire est qu'il n'y a aucune sorte de péché qui puisse se concevoir; il n'y a ni imperfection, ni désordre, il n'y a point d'erreur ni de dérèglement dont la chair ne soit remplie, tellement qu'il n'y a sorte de légèreté, ni de folie, ni de sottise que la chair ne soit capable de commettre à toute heure.

--Eh quoi! je serais fou et je ferais le fou par les rues et par les compagnies sans le secours de Dieu?--C'est peu que cela, qui ne regarde que l'honnêteté civile; mais il faut que vous sachiez que, sans la grâce de Dieu, sans la vertu de son esprit, il n'y a aucune espèce d'impureté, de vilenie, d'infamie, d'ivrognerie, de blasphème, en un mot, il n'y a sorte de péché auquel l'homme ne s'abandonnât.

--La chair est donc bien corrompue?--Vous le voyez.

--Je ne m'étonne plus si vous dites qu'il faut haïr sa chair, que l'on doit avoir horreur de soi-même, et que l'homme, dans son état actuel, doit être maudit, calomnié, persécuté; non, je n'en suis plus surpris. En vérité, il n'y a aucune sorte de maux et de malheurs qui ne doivent tomber sur lui à cause de sa chair.--Vous avez raison; toute la haine, toute la malédiction, la persécution qui tombent sur le démon, doivent tomber sur la chair et sur tous ses mouvements.

--Il n'y a donc aucune espèce d'injure qu'on ne doive supporter et qu'on ne doive croire vous être bien dues?--Non.

--Les mépris, les injures, les calomnies ne doivent donc point nous troubler?--Non. Il faut faire comme ce saint qui autrefois fut conduit au supplice pour un crime qu'il n'avait point commis et dont il ne voulut pas se justifier, disant en lui-même qu'il l'aurait commis, et de bien plus grands encore, si Dieu ne l'en eût empêché.

--Les hommes, les anges et Dieu même devraient donc nous persécuter sans cesse?--Oui, cela devrait être ainsi.

--Quoi! les pécheurs devraient donc être pauvres et dépouillés de tout comme les démons?--Oui; et même les pécheurs devraient être interdits de toutes leurs facultés corporelles et spirituelles et dépouillés de tous les dons de Dieu.

Héros de l'humilité chrétienne, Olier croit bien faire en bafouant la nature humaine, en la traînant dans la boue. Il avait des visions, des faveurs intérieures dont on possède à Saint-Sulpice le cahier autographe, écrit pour son directeur. Il s'interrompt de temps en temps par des réflexions comme celle-ci: «Mon courage est parfois tout abattu en voyant les impertinences que j'écris. Elles me semblent être de grandes pertes de temps pour mon cher directeur, que j'ai crainte d'amuser. Je plains les heures qu'il doit employer à les lire, et il me semble qu'il devrait me faire cesser d'écrire ces niaiseries et ces impertinences tout à fait insupportables.»

Mais, chez Olier, comme chez presque tous les mystiques, à côté du rêveur bizarre, il y avait le puissant organisateur. Engagé jeune dans l'état ecclésiastique, il fut nommé, par l'influence de sa famille, curé de la paroisse de Saint-Sulpice, qui était alors une dépendance de l'abbaye de Saint-Germain des Prés. Sa piété tendre et susceptible s'offusqua d'une foule de choses qui, jusque-là, avaient paru innocentes, par exemple d'un cabaret qui s'était établi dans les charniers de l'église et où les chantres buvaient. Il rêva un clergé à son image, pieux, zélé, attaché à ses fonctions. Beaucoup d'autres saints personnages travaillaient au même but; mais la façon dont Olier s'y prit fut tout à fait originale. Seul, Adrien de Bourdoise comprit comme lui la réforme ecclésiastique. L'idée vraiment neuve de ces deux fondateurs fut de chercher à procurer l'amélioration du clergé séculier au moyen d'instituts de prêtres mêlés au monde et joignant le ministère des paroisses au soin d'élever les jeunes clercs.

Olier et Bourdoise, en effet, tout en devenant réformateurs et chefs de congrégations, restèrent curés, l'un de Saint-Sulpice, l'autre de Saint-Nicolas du Chardonnet. Ce fut la cure qui engendra le séminaire. Ces saints personnages réunirent leurs prêtres en communautés, et ces communautés devinrent des écoles de cléricature, des espèces de pensions où se formèrent à la piété les jeunes gens qui se préparaient à l'état ecclésiastique. Une circonstance rendait de telles créations faciles et sans danger pour l'État, c'est qu'elles n'avaient pas de professorat intérieur. Le professorat théologique était tout entier à la Sorbonne. Les jeunes sulpiciens ou nicolaïtes qui faisaient leur théologie y allaient assister aux leçons. L'enseignement restait ainsi national et commun. La clôture du séminaire n'existait que pour les moeurs et les exercices de piété. C'était l'analogue de ce qu'est aujourd'hui un internat envoyant ses élèves au lycée. Il n'y avait qu'un seul cours de théologie à Paris: c'était le cours officiel professé à la faculté. Dans l'intérieur du séminaire, tout se bornait à des répétitions, à des conférences. Il est vrai que cela devint assez vite une fiction. J'ai ouï dire aux anciens de Saint-Sulpice que, vers la fin du XVIIIe siècle, on n'allait guère à la Sorbonne; qu'il était reçu qu'on n'y apprenait pas grand'chose; que la conférence intérieure, en un mot, prit tout à fait le dessus sur la leçon officielle. Une telle organisation rappelait beaucoup, on le voit, le système actuel de l'École normale et de ses relations avec la Sorbonne. Depuis le Concordat, l'enseignement du séminaire devint tout intérieur. Napoléon ne pensa pas à relever le monopole de la faculté de théologie. Il eût fallu pour cela demander à la cour de Rome une institution canonique dont le gouvernement impérial ne se souciait pas. M. Émery, d'ailleurs, se garda de lui en suggérer l'idée. Il n'avait pas conservé un bon souvenir de l'ancien système; il préférait beaucoup garder ses jeunes clercs sous sa main. Les conférences _intra muros_ devinrent ainsi des cours. Cependant, comme à Saint-Sulpice rien ne change, les anciennes dénominations restèrent. Le séminaire n'a pas de _professeurs_; tous les membres de la congrégation ont le titre uniforme de _directeur_.