Souvenirs d'égotisme autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir Stryienski

Part 18

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Je vois dans le journal de ce matin (_Le Courrier Français_ nº 492, du 24 octobre 1820), que M. de Jouy, un écrivain distingué, dit encore[294] du mal d’Helvétius. Helvétius a eu parfaitement raison lorsqu’il a établi que le principe d’utilité ou _l’intérêt_, était le guide unique de toutes les actions de l’homme. Mais, comme il avait l’âme froide, il n’a connu ni l’amour, ni l’amitié, ni les autres passions vives qui _créent des intérêts nouveaux et singuliers_.

Il se peut qu’Helvétius n’ait jamais deviné ces intérêts; il y a trop longtemps que je n’ai lu son ouvrage, pour pouvoir l’assurer. Peut-être que, par ménagement pour la facilité que montre le bon public à se laisser égarer, il aurait dû ne jamais employer le mot _intérêt_ et le remplacer par les mots _plaisir_ ou principe d’utilité.

Sans nul doute, il aurait dû commencer son livre par ces mots: «Régulus retournant à Carthage pour se livrer à d’horribles supplices, obéit au désir du plaisir, ou à la voix de l’intérêt.»

M. de Loizerolles marchant à la mort, pour sauver son fils, obéit au principe de l’intérêt. Faire autrement eût été pour cette âme héroïque, une insigne lâcheté, qu’elle ne se fût jamais pardonnée; avoir cette idée sublime crée à l’instant un devoir.

Loizerolles, homme raisonnable et froid, n’ayant point à craindre ce remords, n’eût pas répondu, au lieu de son fils, à l’appel, du bourreau. Dans ce sens, on peut dire qu’il faut de l’esprit pour bien aimer. Voilà l’âme prosaïque et l’âme passionnée[295].

LXX

A MÉTILDE....(?)

(1821?)

Madame,

Ah! que le temps me semble pesant depuis que vous êtes partie! Et il n’y a que cinq heures et demie! Que vais-je faire pendant ces quarante mortelles journées? Dois-je renoncer à tout espoir, partir et me jeter dans les affaires publiques? Je crains de ne pas avoir le courage de passer le Mont-Cenis. Non, je ne pourrai jamais consentir à mettre les montagnes entre vous et moi. Puis-je espérer, à force d’amour, de ranimer un cœur qui ne peut être mort pour cette passion? Mais peut-être suis-je ridicule à vos yeux, ma timidité et mon silence vous ont ennuyée, et vous regardiez mon arrivée chez vous comme une calamité. Je me déteste moi-même; si je n’étais pas le dernier des hommes ne devais-je pas avoir une explication décisive hier avant votre départ, et voir clairement à quoi m’en tenir?

Quand vous avez dit avec l’accent d’une vérité si profondément sentie: _ah! tant mieux qu’il soit minuit!_ ne devais-je pas comprendre que vous aviez du plaisir à être délivrée de mes importunités, et me jurer à moi-même sur mon honneur de ne vous revoir jamais? Mais je n’ai du courage que loin de vous. En votre présence, je suis timide comme un enfant, la parole expire sur mes lèvres, je ne sais que vous regarder et vous admirer. Faut-il que je me trouve si inférieur à moi-même et si plat[296]!

LXXI

A MADAME ***

Berne, le 28 juin 1822.

Je ne vous ai pas encore adressé l’_Amour_, madame, parce que je ne suis pas allé à Paris. Après vous avoir quittée, la pluie et le froid vinrent compléter le malheur commencé par l’absence d’une société si bonne et aimable pour moi. Je n’ai trouvé la chaleur qu’à Cannes, où j’ai passé trois jours à me promener au milieu des orangers en pleine terre. Me voici en Suisse, paysages admirables, mais j’ai froid. N’oubliez pas, madame, l’auberge de la Couronne, à Genève, bâtie depuis deux ans. Demandez une chambre au troisième, ayant vue sur le lac; on ferait payer ces chambres dix francs par jour, que ce ne serait pas cher. Rien de plus beau au monde, (elles coûtent deux francs)[297].

LXXII

AU BARON DE MARESTE.

Rome, le 23 janvier 1824.

Ce n’est pas ma faute, mon cher ami non marié, si vous n’avez pas reçu une longue lettre sur la divine laideron Pisaroni. Je veux vous reporter votre mot trop court du 7 novembre dernier, avec le timbre _douze_ janvier 1824; je l’ai reçu, je crois, le 13 janvier. Il pleut, pour la première fois, depuis le 4.--Temps sublime! Grandes promenades avec M. Chabanais et M. Ampère[298], et de nouveaux amis. Demandez une communication à M. Stricht ou au docteur Shakespeare (M. Edwards).

Mille amitiés à la Giuditta[299], à son aimable mari, à son excellente mère. Comment se porte le chevalier Michevaux[300]? Que j’aurais de plaisir à bavarder avec lui! Dans la _Naissance de Parthénope_[301], il y a eu huit premiers partis à Naples.--Plate musique, exécution délicieuse. Oh attend à Rome la Ferlotti, jolie chanteuse, qui vaut 25,000 francs pour Paris.--Mauvais spectacles à Rome.--Hier, charmant spectacle français chez M. Demidoff. Mme Dodwell, la plus jolie tête que j’aie vue de ma vie[302].

LXXIII

AU MÊME.

Paris, le 3 mai 1824.

Monsieur et cher Compatriote,

Vous devriez bien me faire une histoire de l’établissement de l’opéra bouffe à Paris, de 1800 à 1823. Cela ferait un beau chapitre de la _Vie de Rossini_. Nous mettrions en note: Ce chapitre est de M. Adolphe de Besançon.

La négociation pour l’impression dudit _Rossini_ prend une bonne tournure. J’ai envoyé une convention signée de moi; j’en attends le retour.

Dans cette histoire de l’opéra bouffe à Paris, vous pourrez fourrer toutes les méchancetés qui composent l’article que La Baume néglige. Leur coup sera bien plus sensible à cet animal de Papillon[303] placé dans une espèce d’ouvrage historique, où il y a des faits.

Vous pourrez donner plus d’étendue et de largeur à vos accusations de _conspiration_ contre le dit opéra. Je vous conseillerais même d’insérer la lettre du dit Papillon à Pellegrini, Zuchelli et Cie.

Si vous ne faites pas ce chapitre, il me donnera une peine du diable à moi qui, ayant été absent, n’ai nulle _mémoire des faits_. Vous aurez à épancher votre bile sur les sottises de l’administration de Mme Catalani et à montrer votre génie, en esquissant un projet de constitution pour cet Opéra. Le bon Barilli, qui vous voit de bon œil, vous donnera tous les petits renseignements dont vous pourrez avoir besoin, entre deux _fottre_, au pharaon.

Si j’avais à proposer une constitution, je nommerais un comité composé de dix hommes louant des loges à l’année, fortifiés d’un membre de l’Académie et d’un Italien riche établi à Paris. Voilà un comité de douze personnes qui se réunira une fois tous les quinze jours. Sur les douze, il y en aura neuf de présents. Ils feront un rapport au ministre sur les faits et gestes de l’entrepreneur.

Il y aura un entrepreneur auquel on donnera _l’impresa_ du théâtre. On obligera à fournir le spectacle actuel; spectacle que l’on décrira en vingt articles. Il recevra 150,000 fr. par an, par 24e, tous les quinze jours. Or, ces 24es ne lui seront pas payés que sur le _Vu bon à payer_ du président du comité des amateurs, président élu par eux, de six mois en six mois. Ce comité présidera aussi au choix des pièces et à l’engagement des acteurs.

Le grand avantage est que ce comité de douze personnes riches comme le Bailly de Ferette, le duc de Choiseul, M. Gros, peintre, M. de Sommariva, M. Montroud, défendra dans les salons les faits et gestes de l’administration de l’Opéra. Ces discussions feront que les salons bavarderont de l’Opéra buffa et s’y intéresseront.

Méditez cette idée; modifiez-la; prenez l’avis de La Baume. Tel jeune homme de vingt-six ans lira notre brochure qui sera ministre dans dix ans. Alors, il aura la fatuité de croire que nos idées sont les siennes[304].

TAMBOUST[305].

LXXIV

AU MÊME.

Paris, le 17 décembre 1824.

Que dites-vous de cette préface[306]? Qu’en diriez-vous si vous ne me connaissiez pas?

J’ai l’idée de réunir les articles du _Salon_ ainsi que ceux sur l’Opéra buffa, insérés dans le _Journal de Paris_.

Pour plaire à la haute société il faudrait:

1º Ne jamais imprimer. Tout livre, si petit qu’il soit, _nuit_ à l’aristocratie;

2º Il ne faudrait pas défendre un régicide[307]. Mais jamais je ne pourrais plaire à qui a 60,000 francs de rente; car je me _fiche_ sincèrement d’un homme qui a 60,000 francs de rente et cela perce[308].

LXXV

AU MÊME.

Paris, le 10 novembre 1825.

Que dites-vous de la chute du 3 pour 0/0?

Je pense que vous êtes mort pour nous, mon cher ami. Rapportez-moi, en passant, la diatribe contre l’_Industrialisme_[309], je veux la publier _chaud_, après l’emprunt d’Haïti.

M. Ternaux a été aussi Cassandre.

M. Laffitte aussi peu délicat que deux ducs de la Cour, se disputant un ministère. De plus, je sais par expérience, que j’aime mieux dîner avec M. le duc de Laval qu’avec une _Demi-Aune_, comme Cassandre-Ternaux. Les Thierry appellent cela de l’aristocratie, mais je pense que Victor Jacquemont a trop d’esprit, pour rester longtemps dans cette bande.

DE LA PALICE-XAINTRAILLES Aîné[310].

LXXVI

A V. DE LA PELOUZE.

Ce mardi, 20 mars 1827.

Monsieur,

Vous souvient-il que vous avez bien voulu me promettre, dans le temps, une annonce pour mon voyage en Italie[311]?

L’imprimeur _de la Forest_ s’est trouvé le très humble serviteur de la Congrégation, il a mis 50 cartons.

Les Chambres vont être bien plates pendant un mois jusqu’à la discussion de la loi _d’Amour_ à la Chambre des Pairs. Ne pourrait-on pas profiter du moment?

Je prie M. Châtelain, M. Mignet ou celui de vous, Messieurs, qui fera l’annonce, de me traiter avec:

Sévérité, Impartialité, Justice.

L’auteur, a passé 10 ans en Italie; au lieu de décrire des tableaux ou des statues, il décrit _des mœurs, des habitudes morales, l’art d’aller à la chasse au bonheur_ en Italie.

Je vous souhaite, Monsieur, bien des succès dans cette chasse, et suis votre

Très humble et très obligeant serviteur,

H. BEYLE[312].

LXXVII

A ALPHONSE GONSOLIN[313].

Isola Bella, le 17 janvier [1828].

C’est une des îles Borromées où se trouve une auberge passable à l’enseigne du _Delfino_, nom cher à tous les Français. C’est pour cela que je m’y arrête depuis deux jours à lire Bandello[314] et un volume compact de l’_Esprit des lois_. J’ai assisté au fiasco de l’Opéra, à Bologne, le 26 décembre, car il y avait opéra quoiqu’on nous eût assuré le contraire à Florence. Croyez après cela à ce qu’on nous dit sur ce qui s’est passé il y a cent ans!

J’ai été enchanté du spectacle de Ferrare. Il n’y avait de mauvais que la partition du maëstro. C’était l’_Isolina_ de ce pauvre Morlacchi[315]. Cet homme est en musique ce qu’est en littérature M. Noël ou M. Droz. J’ai trouvé l’hiver à Ferrare. Ce sont les plus obligeants des hommes. Un ami de diligence voulait me présenter partout. L’étranger est rare sur le bas Pô.

Avant de quitter les environs de Bologne, il faut que je vous prie de remercier M. Alph. de L.[316] de toutes les bontés qu’il a eues pour moi. J’ai trouvé qu’on donnait à Bologne pour 10 écus des tableaux dont on voulait 200 écus il y a quatre ans. Si jamais M. de L. M. est curieux du plaisir d’acheter ou de marchander des tableaux, il peut demander à Bologne M. Fanti, marchand distributeur de tabac et de plus père de la _prima donna_ Fanti. Ce M. Fanti a un ami qui possède cinq cents croûtes. On peut se faire un joli cabinet passable avec 10 tableaux de 40 écus pièce, entre autres une esquisse du Guide.

En arrivant à Milan, la police du pays m’a dit qu’il était connu de tous les doctes que Stendhal et B. étaient synonymes, en vertu de quoi elle me priait de vider les Etats de S. M. apostolique dans douze heures. Je n’ai jamais trouvé tant de tendresse chez mes amis de Milan. Plusieurs voulaient répondre de moi et pour moi. J’ai refusé et me voici au pied du Simplon.

Venise m’a charmé. Quel tableau que l’_Assomption_ du Titien[317]! Le tombeau de Canova[318] est à la fois le tombeau de la sculpture. L’exécrabilité des statues prouve que cet art est mort avec ce grand homme.

M. Hayez[319], peintre vénitien à Milan, me semble vieux moins que le premier peintre vivant. Ses couleurs réjouissent la vue comme celles de Bassan et chacun de ses personnages montre une nuance de passion. Quelques pieds, quelques mains sont mal emmanchés. Que m’importe! Voyez la _Prédication de Pierre l’Ermite_, que de crédulité sur ces visages! Ce peintre _m’apprend quelque chose de nouveau_ sur les passions qu’il peint. A propos de bons tableaux j’ai oublié mon tableau de Saint-Paul chez M. Vieusseux. Si vous y songez, rapportez-moi ce chef-d’œuvre, mais surtout remerciez infiniment MM. Vieusseux, Salvagnoli, etc., de la bonté avec laquelle ils ont bien voulu me faire accueil. Faites, je vous prie, trois ou quatre phrases sur ce thème et avec quatre dièzes à la clé.

Dites à Mesdames les marquises Bartoli que je n’ai rien trouvé à Venise ou à Milan d’aussi aimable que leur accueil. Là aussi faites des phrases, surtout envers cette pauvre jeune marquise qui s’est imaginé trouver dans la patrie de Cimarosa les douces mélodies de Mozart.

Que n’avons-nous pas dit de Madame de Tévas avec Miss Woodcock? J’ai raconté toute l’intrigue de....; j’ai longuement parlé à Gertrude. Figurez-vous que le roman attendu avec tant d’impatience n’est pas encore arrivé à Milan, que je me suis repenti de ne l’avoir pas apporté. Mlle Woodcock me demandait si son caractère était peint à propos d’une des trois héroïnes. Je vois que non, lui ai-je dit. Ai-je deviné? Demandez à Madame de Tévas?

C’est vous apparemment, Monsieur et cher ami, ou cher ami tout court, si vous le permettez, que je dois remercier pour deux épîtres de finances que j’ai reçues à Venise. Tenez compte des ports de lettres que vous ont coûtés les dites épîtres. Quand vous reverrez le pays de la vanité, n’oubliez pas que M. de Barral, rue Favart nº 8, place des Italiens, vous donnera l’adresse de votre très humble serviteur. J’ai passé mes soirées à Venise, avec le grand poète Buratti. Quelle différence de cet homme de génie à tous nos gens à chaleur artificielle! Jamais je ne rapportai à Paris un plus profond dégoût pour ce qu’on y admire; voilà ce qu’il faudra bien cacher. Hayez me semble l’emporter même sur Schnetz. Que dire de M. Buratti comparé à M. Soumet ou à Mme Tastu[320]?

LXXVIII

AU BARON DE MARESTE.

Paris, le 6 juillet 1828.

Vous savez que de M. de Boisberti m’avait comme nommé à une place de 1,700 francs aux Archives du royaume.

Les Archives ont passé à M. le vicomte Siméon. M. Palhuy m’a recommandé à son collègue, le chef de bureau qui a hérité des archives.

Cela posé et bien compris, M. _Gilmert_, chef de bureau aux Archives, vient de mourir.

Faut-il demander une place de 1,700 francs aux Archives? M. Siméon ne s’impatientera-t-il point?

Je rêve à cela depuis deux jours, espérant vous voir au café.

Comte DE L’ESPINE[321].

LXXIX

MONSIEUR VIOLLET-LE-DUC,

Chef de Division à la Maison du Roi.

[Novembre 1828][322].

Cher et obligeant ami,

Permettez que je vous présente M. Lolot, mon ami. C’est l’un des principaux propriétaires de la célèbre fabrique de cristaux établie à Bacarat. Le Roi y est allé, on lui a fait des cadeaux, il ne veut pas être en reste. On a emballé ces jours-ci des objets d’art destinés aux propriétaires de Bacarat. M. Lolot voudrait avoir quelques détails à ce sujet, trahissez en sa faveur le secret de l’Etat et comptez en revanche sur toute ma reconnaissance.

Delécluze est invisible cette année, mais si vous êtes visible le vendredi, j’aurai l’honneur de faire ma cour à Madame Leduc. Viendrez-vous jeudi à l’Académie, M. de Barante doit y dire du mal de feu M. de Robespierre, qui n’a pas de cordons à donner.

Je vous suis dévoué comme si vous en aviez les mains pleines.

H. BEYLE[323].

Ce lundi matin, 71, rue Richelieu.

LXXX

A ALPHONSE GONSOLIN.

Nº 71, rue de Richelieu, 10 février [1829].

Enfin voilà signe de vie de votre part. Nous craignions pour votre santé. Je fais la commission. M. Duret va faire le buste de madame _Bleue_[324]. Je le crois assez bien dans cette cour. Ce soir, on joue _Henri III_ de M. Dumas. C’est un acheminement au véritable Henri III politique. Ceci est encore Henri III à la Marivaux. Victor Hugo, ultra vanté, n’a pas de succès réel, du moins pour _les Orientales_[325]. Le _condamné_ fait horreur et me semble inférieur à certains passages des _Mémoires de Vidocq_[326]. Le registre de la police Delavau[327] a été volé chez un pauvre vieil espion qui est mort, et _Moutardier_ l’imprime tel quel.

Les _Mémoires de M. Bourienne_ me semblent une trahison domestique. Il fut renvoyé pour avoir vendu le crédit du premier consul. Les salons sont indignés de Terceira[328]. La délivrance de l’Islande est assurée. L’extrême gauche a failli se séparer; le grand citoyen[329] lui a fait entendre raison. Peignez-moi _exactement_ une de vos journées, sans rien ajouter ni retrancher _par vanité_. Ayez la vanité d’avoir de l’orgueil et de tout dire.

Relisez la _huitième section de l’homme_, par Helvétius, et vous serez considéré

de votre dévoué COTONET[330].

LXXXI

AU BARON DE MARESTE.

Paris, le 17 février 1829.

Voici l’état de la librairie.

Ambroise Dupont a remis ou va remettre son bilan. Dans cette pièce éloquente, M. Tastu figure pour 45,000 francs.

Ladvocat aurait fait banqueroute; lui ou les personnes dont il est le nom officiel. Mais un spéculateur fait paraître sous son nom les _Mémoires de Bourienne_. Ladvocat ou sa maison, totalement étranger à cette affaire, aura 25 centimes ou 40 centimes par volume.

_Docagne_ et _Lefèvre_, sont peut-être sur le point de remettre leur bilan. Il résulte de ces renseignements, qu’il y a une grande fortune à faire dans la librairie. Les libraires ne pouvant payer comptant, payent cent francs à l’imprimeur et au marchand de papier, pour ce qui vaut 50 francs.

Ensuite, le libraire en boutique qui reçoit réellement votre argent et le mien, obtient un rabais de 55 pour cent sur les romans, par exemple. Ce détail ne mène à rien, il a pour but de vous mettre au fond de cette affaire. Trois _Colombs_ se réunissent, apportant 50,000 francs chacun et payant tout comptant, pourront donner de superbes volumes, comme les _Mémoires de l’Etoile_, de Foucauld, que vous m’avez prêtés, pour trois francs; car, à qui payerait comptant, ces volumes coûteraient trente sous, ou plutôt vingt-huit sous (nous venons d’en faire le calcul).

Le papier d’un seul libraire est bon; c’est celui de notre ami Delaunay.

M. Dondey-Dupré passe pour un peu _truffatore_[331]. Du papier donné par lui ne passerait pour bon qu’autant qu’il aurait une autre signature. On pense que le jour où il aurait intérêt de _manquer_, il le ferait sans peine.

Je viens de passer une matinée amusante avec l’homme d’esprit[332] qui estimait 4,000 fr. le manuscrit que vous savez[333]. Les deux hommes qui devaient donner 2,000 francs comptant et un billet de 2,000 francs sont en déconfiture. M. Tastu aurait été charmé de l’ouvrage; il désire imprimer du bon et il estime cet auteur; mais il est dans une crise horrible. Calburn ne payant pas ce qui est échu le 1er janvier dernier, j’aime mieux toucher quelque chose aujourd’hui que de renvoyer à l’année prochaine.

Vos occupations vous permettent-elles de voir Delaunay? S’il dit non, pouvons-nous, avec honneur, renouer avec Dondey-Dupré?

Dans l’état des choses, voilà le seul parti à prendre. Si j’étais plus jeune, j’approfondirais les idées que je vous présente plus haut et je me ferais libraire. Deux bons et sages amis, comme Colomb et moi, nous pourrions donner de beaux _in-octavo_ à trois francs ou deux francs cinquante centimes et gagner vingt sous par volume vendu. Le public achète énormément; tout sot qui a 8,000 francs de rente se fait une bibliothèque; il n’y songeait pas en 1780, ou même en 1812.

CHOPPIER DES ILETS[334].

LXXXII

AU MÊME.

Paris, le 7 mars 1829.

Voulez-vous voir la mine de ces gens faibles et empesés, qui ont gagné un gros lot à la loterie de la fortune?

Venez avec moi lundi, vers les onze heures du matin, au transport du corps de M. le duc Charles de Damas.

Il habitait le faubourg Saint-Honoré et Saint-Philippe-du-Roule priera pour lui. Je dis _onze heures_; mais j’ignore le moment précis; tâchez de le savoir.

Venez me prendre au café Teissier (place de la Bourse), ou au nouveau café de M. Pique (l’ancien café de Rouen), qui s’est réfugié au coin de la rue du Rempart et de la rue Saint-Honoré.

M. Z. m’a fort bien reçu ce matin. Quelle raison supérieure[335]!

LXXXIII

AU MÊME.

Paris, le 10 mars 1829.

(Café Teissier, vis-à-vis là Bourse).

Je vous remercie sincèrement; je vois que vous suivez avec intérêt ma pauvre petite affaire. J’ai refait, depuis six semaines, tous les morceaux de l’itinéraire de Rome qui me semblaient manquer de profondeur. Il n’y a pas d’amour-propre à vanter ce livre, dont les trois quarts sont un extrait judicieux des meilleurs ouvrages. Si j’avais épousé la fille sans jambes de M. Bertin de Vaux, j’aurais six mille francs de ces deux volumes[336]. M. de Latouche m’a dit quatre mille.

Si M. Ladvocat en donne quatre mille francs, ce ne sera que trois mille six cents, à cause des escomptes à payer à M. Pourra. Je pense que nous serions heureux d’en avoir trois mille. Comme j’ai _besoin d’argent_, suivant la phrase des vendeurs de meubles, je le donnerai même à moins; mais réellement c’est dommage. Aucun être, bien élevé, n’ira à Rome, sans acheter cet itinéraire.

Il faudrait que vous eussiez la bonté de voir Mirra[337], je ne l’ai pas assez cultivé; il m’écrit avec un _Monsieur_ en tête.

Le brave Colomb pioche ferme avec moi, tous les matins[338]. Je suis prêt à livrer les deux volumes; j’ai de quoi en faire trois.

Je puis, comme disent les marchands, _forcer en anecdotes_, ou _forcer_ dans le genre _instructif_.

J’étais avec Amica[339] à la représentation Bouffé; c’est une attrape incroyable. Il semble qu’une des nouveautés, _la Recette_, n’a pas été terminée.

M. Ladvocat devrait placer vis-à-vis le titre _Promenades dans Rome_, une vue de Saint-Pierre[340], cela soulagerait beaucoup l’attention du lecteur qui n’est pas à Rome. J’espère que vous serez content de la description du Vatican et de Saint-Pierre. A cela, il n’y a d’autre mérite que la patience.

Le général Claparède était en grande loge avec la Noblet[341]; cela m’a choqué.--J’ai été content de la figure napolitaine de la duchesse d’Istrie.--Félicie, des Variétés, avait l’air d’un mulet de Provence, fier de porter son panache.

P. F. PIOUF[342].

LXXXIV

AU MÊME.

Paris, le 19 septembre 1830.

Avez-vous touché quelque argent? Moi, j’ai cent francs le 1er octobre et cinq cents le 8, mais, en attendant, je suis comme la cigale qui a chanté.

Les apparences sont toujours superbes du côté du Consulat.--Mme de T...[343] est admirable pour moi; je lui devrai _tout_, tout simplement.

MICHAL père[344].

LXXXV

AU MÊME.

Paris, le 26 septembre 1830.

Cher ami, mardi il y avait une ordonnance qui nommait Dominique, consul à Livourne. Probablement le crédit d’un M. de Formont l’a fait déchirer. Par ordonnance d’aujourd’hui, Dominique est nommé consul à Trieste. _In mezzo ai barbari_[345]. Par un reste de bonté, le Ministre a fait porter les appointements à quinze mille francs[346].

LXXXVI

A M. LEVAVASSEUR, EDITEUR A PARIS.

Paris, novembre 1830.

En vérité, Monsieur, je n’ai plus la tête à corriger des épreuves.

Ayez la bonté de bien faire relire les cartons.

C’est avec le plus grand des regrets que je me prive du plaisir de dîner avec vous et avec M. Janin. Que j’aurais voulu avoir une plume pour adoucir la grossesse de Mathilde!

Puisse ce roman être vendu, et vous dédommager des retards de l’auteur. Je croyais qu’il serait imprimé à deux feuilles par semaine, comme _Armance_.

Je vous demande comme preuve d’amitié, Monsieur, de ne pas laisser vendre un exemplaire sans les cartons.

Veuillez envoyer les lettres à M. Colomb, nº 35, rue Godot-de-Mauroy.

Agréez tous mes regrets de ne plus vous revoir cette année, et tous mes remerciements pour vos bons et aimables procédés.

H. BEYLE.

Bien des compliments au puissant M. Courtepi.., aristarque du quai Malaquais[347].

LXXXVII

AU BARON DE MARESTE.

Venise, le 3 février 1831.

_Grand Sbaglio_[348].