Souvenirs d'égotisme autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir Stryienski

Part 17

Chapter 173,875 wordsPublic domain

M. le duc de Brancas-Lauraguais, pair de France, rue Traversière-Saint-Honoré, 45;

M. Terier de Monciel;

Mme la comtesse de Saint-Aulaire;

M. le comte Boissy-d’Anglas, pair, rue de Choiseul, 13;

M. le comte Chaptal, membre de l’Institut, président de la Société d’encouragement, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, 70;

M. Thénard, membre de l’Académie des Sciences, rue de Grenelle-Saint-Germain, 42;

M. Biot, membre de l’Institut, au Collège de France, place Cambrai. Absent de France;

M. le chevalier Poisson, membre de l’Institut, rue d’Enfer-Saint-Michel, 20;

M. le comte La Place, pair de France et membre de l’Institut, rue de Vaugirard, 31;

M. de Humboldt;

M. Maine-Biran, rue d’Aguesseau, 22;

M. Manuel, avocat;

M. Dupin, avocat, rue Pavée-Saint-André-des-Arcs, 18;

M. Berryer, avocat, rue Neuve-Saint-Augustin, 40;

M. Mauguin, avocat de la Cour royale, rue Sainte-Anne, 53;

M. de Jouy, de l’Institut, rue des Trois-Frères, 11;

M. Say, du _Constitutionnel_;

M. Villemain, chef de division à la Police;

M. le comte de Ségur, grand-maître des cérémonies, rue Duphot, 10;

M. de Lally-Tollendal, pair, membre de l’Institut, Grande-Rue-Verte, 8;

M. Laffitte, banquier, député, rue de la Chaussée-d’Antin, 11;

M. le maréchal duc d’Albuféra, rue de la Ville-l’Evêque, 18;

M. le prince d’Eckmüll, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, 107;

M. Béranger, auteur du _Recueil de chansons_;

Mme Récamier;

M. Récamier (Jacques), banquier, rue Basse-du-Rempart, 48;

M. Dupuytren, chirurgien en chef, vis-à-vis la colonnade du Louvre;

M. Talma, rue de Seine-Saint-Germain, 6;

Mlle Mars, rue Neuve-du-Luxembourg, 2 _bis_;

M. Prud’hon, peintre d’histoire, rue de Sorbonne, 11;

M. Gœthe, ministre d’État, à Francfort-sur-le-Mein;

M. Sismonde-Sismondi, à Genève;

Sir Walter Scott, poète, à Edimbourg[265].

LX

AU BARON DE MARESTE.

Milan, le 15 octobre 1817[266].

Jugez du plaisir que m’a fait votre lettre, je n’ai pas encore de journaux!--Je suis ravi de la défaite des jacobins Manuel, Laffitte et consorts. Dites-moi comment on a mis le désordre parmi eux. Ensuite, je ne conçois pas la peur du bon parti. Que feraient cinq ou six bavards de plus?--La généralité de la France a nommé de gros butors, qui seront toujours du parti de notre admirable Maisonnette[267]. Je suis peiné à fond de ce que vous me dites de Besançon[268], qui n’a pas encore son affaire. Ceci est un exemple pour Henri. Il est résolu à ne prendre de place qu’à la dernière extrémité. Or, il a encore 6,000 fr. pour six ans. Cependant voici son état de services. Je vous prie de mettre tous vos soins aux articles.--Maisonnette va croître en puissance et, en ayant le courage d’attendre cinq ou six mois, nous serons _articulés, id est_ vendus. Ne pourrait-on pas essayer de faire passer au _Constitutionnel_ et au _Mercure_, l’article de Crozet?--En attendant, faisons parler le _Journal général_, ou même les _Lettres Champenoises_. Quant aux _Débats_, Maisonnette pourrait se réduire à les prier de parler, même _en mal_. Je finis par répéter qu’en en parlant à Maisonnette tous les quinze jours, d’ici à six mois nous obtiendrons l’insertion. Quand ce serait d’ici à un an, mieux vaut tard que jamais.

Je suis bien fâché de la paresse de Crozet. Ça vous aurait fait une maison charmante; sa femme est pleine d’esprit naturel; vous y auriez présenté deux ou trois hommes de sens; c’était un excellent endroit pour être les pieds sur les chenets. Grondez-le ferme afin qu’en dépit de la grande maxime, il se repente.

Adieu, parlez de moi à Mme Chanson et à Maisonnette. Je parle de vous à Hélie, qui est tout à fait supérieur[269].

LXI

AU MÊME.

Milan, le 12 septembre 1818.

Enfin, vous voilà en pied, mon cher ami, et distribuant des passeports aux voyageurs ébahis, qui viennent d’être renvoyés de commis en commis, pendant vingt minutes, et avec sept mille francs encore[270]. Je vous assure que cet heureux événement m’a donné une joie sincère. Est-il vrai qu’il date du 1er janvier dernier? C’est le cas de dire: _chi la dura la vince_. Rien de nouveau. Un ballet d’_Otello_ archi-sublime; trois opéras de suite archi-plats. Le dernier de Solliva est le plus mauvais de tous. Nous allons en avoir un de Winter et un de Morlachi.

Ici, les Romantiques se battent ferme contre les Classiques; vous sentez bien que je suis du parti de l’_Edinburgh Review_. A propos, remettez à M. Joubert le nº 56, il me l’enverra par la poste. Ne pourriez-vous pas risquer la même voie pour les autres livres?

J’ai vu avec plaisir cet homme d’esprit, M. Courvoisier, recevoir le prix de son zèle désintéressé. _Lyon en 1817_, fait grand bruit hors la France.

Nous aurons ici _Marie Stuart_, ballet de Vigano. Comment s’en va votre Opera buffa? Dites à vos plats journalistes de vanter un peu les ballets de Vigano et les décorations de Milan. Nous en avons eu cent-vingt-deux de nouvelles en 1817; chacune coûte vingt-quatre sequins.

Vous n’avez pas le temps de lire; mais le samedi, chez Maisonnette, vous devez apprendre des nouvelles littéraires. Je pense qu’il peut bien paraître à Paris, six volumes par an, dignes de vous. Faites-moi connaître ce qui vous semble bon.

Voyez-vous quelquefois M. Masson et M. Busche[271]?

LXII

AU MÊME.

Grenoble, le 9 avril 1818. (Maison Bougy, place Grenette, nº 10.)

Mon aimable ami, le procès et la maladie de ma sœur me tiendront ici un long et ennuyeux mois. J’espère, comme moyen de salut, quelques lettres de vous. Je vous expliquerai la position de Milan et vous me comprendrez ensuite à demi-mot. Je vous décrirai les merveilles de nos arts. Cela faisait la seconde partie de ma réponse à votre délicieuse lettre de dix-huit pages, que je sais par cœur. Vous aurez trouvé, sans doute, trop de politique dans la mienne. Comme vos agents vous flattent, j’ai copié la manière de voir de plusieurs Anglais qui ont passé chez nous en dernier lieu. Je suis d’avis qu’il faut garder l’armée d’occupation et s’en tenir au Concordat de 1801, plus une ordonnance du Roi qui, pour dix ans, défende tous les titres, une suspension provisoire de la noblesse, comme nous avons une suspension provisoire des trois quarts de la Charte.

Vous reconnaîtrez la sottise de mon cœur; le discours de M. Laffitte, lu hier à Chambéry, m’a pénétré de douleur. Je pense qu’il exagère pour tâter du ministère. Je pense de plus, avec Jefferson, qu’il faut faire au plus vite et proclamer la banqueroute. Sans les emprunts, on n’aurait pas payé les Alliés. Ils auraient divisé la France? Où est le mal?--faut-il être absolument 83 départements, ni plus ni moins, pour être heureux? Ne gagnerions-nous pas à être Belges?

D’ailleurs, il faudrait une garnison de vingt mille hommes par département, pour garder, au bout de cinq ans, la France démembrée. Si l’on avait déclaré que les dettes contractées sous un roi, ne sont pas obligatoires pour son successeur, voyez Pitt impossible et l’Angleterre heureuse.

Comme votre aimable ami (Maisonnette), poursuivi par la politique, jusque dans sa tasse de chocolat, doit-être non moins poursuivi par les flatteurs, communiquez-lui ces idées _américaines_.

M. Gaillard, consul à Milan, fut invoqué dernièrement par quelques Français qui, à la Police avaient des difficultés pour un _visa_ oublié sur leurs passeports: il répondit en refusant d’intervenir. Je suis Consul du Roi et non «des Français.»--Le comte Strassoldo, indigné du propos, fit lever la difficulté. Vous maintenez de tels agents et vous renvoyez l’armée d’occupation.

Je trouve ici un préfet un peu méprisé, pour n’avoir pas répondu, _en Français_, aux provocations entendues par ses oreilles au Cours de la Graille[272], devant cinq cents témoins. Je suppose qu’il avait ses ordres. D’après mes idées, chez un peuple étiolé par deux cents ans de Louis XIV, il est utile d’avoir des autorités personnellement méprisées. Cependant, je vous engage à renvoyer M. de Pina.

J’envoie à l’aimable Maisonnette les tragédies de Monti; c’est le Racine de l’Italie, du génie dans l’expression. La tragédie des Gracques[273] peut être une nourriture _fortifiante_ pour un poète classique. Mais le classicisme de notre ami ne cède-t-il pas à la connaissance des hommes, qui s’achète quai Malaquais[274]? Se tue-t-il toujours de travail?

Si le couvert du ministre n’est pas indiscret, je vous enverrai, pour vous, deux petits volumes, bien imprimés, contenant plusieurs poèmes de Monti. Comme cette digne girouette n’a changé de parti que quatre fois seulement, ses poèmes sont rares[275].

LXIII

AU MÊME.

Paris, le 4 mai 1818.

Cher tyran, enfin, hier soir, en rentrant, jé havé trouvé une letter du duc de Stendhal: elle est tellement excellente que je crois devoir vous faire bien vite cadeau d’une copie d’icelle.

(_Schmit_).

COPIE:

Grenoble, le 1er mai 1818.

Mon aimable compagnon, que votre longue lettre m’a fait de plaisir! Elle m’a attendu vingt-quatre heures, parce que j’étais dans nos montagnes, la seule chose qui puisse rompre l’ennui dans ce pays d’égoïsme plat.

C’est aussi bien plat l’avantage en question. O ciel! faut-il qu’un Moscovite s’avilisse à ce point! Mais comme Besançon dit que l’on perd la moitié de son bon sens dès qu’on est seulement à quarante lieues de Paris, je prends le parti de faire comme lui dans cette circonstance; s’il en veut, j’en prends, et demain je vous envoie l’extrait de baptême. En me prévenant quinze jours d’avance, ce qui me vaudra une autre lettre de vous, je ferai compter les 200 francs à Paris.

Parlez-vous sérieusement? Le vicomte[276] en queue de morue! Le vicomte dîner _aux Frères provençaux_! C’est trop fort, c’est incroyable! Je le voyais au troisième degré du marasme moral. Il m’écrivait autrefois des lettres délicieuses et, depuis un an, il n’est rien sorti. Portez-en mes plaintes à la vicomtesse.

Je vous approuve de tout mon cœur, dans votre dos à dos silencieux avec quelque pour cent. Il faut apprendre à ces coquines-là qu’elles ne sont bonnes que quand on les désire. Et Mina? Dites à Besançon que je compte partir d’ici le 10 mai, au plus tard: qu’il me dépêche encore une secousse électrique avant mon départ.

Ne plaisantez pas mon tyran _Milaniste_, songez qu’il n’y a point eu de réaction. Depuis la chute des brigands, en tout 23 _arrestations_; pesez cela. Je finis parce que je m’ennuie tant dans ce pays que je suis éteint.

Quand vous écrirez à Dessurne[277], demandez-lui comment vont les ventes. On lui a envoyé trois marchandises, savoir: _Vie de Haydn_, l’_Histoire de la peinture_, _Voyages de Stendhal_[278]. Le nº 57 de l’_Edinburg-Review_, parlant de ce dernier, on a dû en vendre. Savez-vous que Besançon vous remettra 300 francs avec prière de les faire passer Fleet street, 203, pour acheter une _Edinburg Review_ de rencontre, plus 2 _volumes de table, Paternoster row_, chez Longmans.

Adieu, mon cher secrétaire d’ambassade. Je vous somme de me donner des nouvelles. Alors quel est le moins plat des _Annales_ ou du _Journal général_? Je suis chargé d’abonner mes amis à quelque chose qui ne soit pas les _Débats_.--Je ne suis pas taillé en solliciteur; j’ai la jambe trop grosse.

Yours, TAVISTOCK[279].

LXIV

AU MÊME.

Milan, le 20 novembre 1818.

Il est plus facile pour Henri d’avoir des _Books_[280], traduits en Anglais, que de les avoir annoncés à Paris. Voilà le voyage traduit[281], avec dix pages des plus grandes louanges (en mai 1818).

C’est vous qui m’avez donné l’anecdote de Grécourt. J’avais des nerfs ce jour-là et l’ajoutai tant bien que mal au livre que je corrigeais. Refaites-moi ce conte ainsi que celui de _la Bisteka[282] gran francesi grandi in tutto_, et ajoutez-le au manuscrit, quand il passera sous vos yeux. Vous savez bien que je ne suis pas auteur à la _Villehand_[283]. Je fais de ces niaiseries le cas qu’elles méritent; çà m’amuse; j’aime surtout à en suivre le sort dans le monde, comme les enfants mettent sur un ruisseau des bateaux de papier. Vous ai-je dit que Stendhal a eu un succès fou ici, il y a quatre mois. Par exemple, l’exemplaire du Vice-Ring fut lu au café par quatre personnes qui ne voulaient que le feuilleter et qui se trouvèrent arrivées à une heure du matin, croyant qu’il était dix heures du soir, et ayant oublié d’aller prendre leurs dames au théâtre, etc. On a découvert trois faussetés.

Je vois qu’il va y avoir une _Revue encyclopédique_. Au fait, il n’y a plus de journaux littéraires, ce besoin doit se faire sentir. Je pense sincèrement que tout ce que nous avons à désirer en politique, c’est que les choses continuent du même pas, dix ans de suite. Il n’y a plus d’alarmes à avoir. Donc, l’intérêt politique doit céder un peu à l’intérêt littéraire. D’ailleurs, les discussions politiques commencent à être si bonnes, c’est-à-dire, si profondes, qu’elles en sont ennuyeuses. Qui pourra, par exemple, suivre celle sur le Budget? Voyez donc si vous pouvez obtenir accès à la _Revue encyclopédique_, qui a une division intitulée: _Peinture_. Voilà pour l’_essentiel_. Le luxe, pour ma vanité, serait un vrai jugement, en conscience, par Dussault, Feletz ou Daunou.

Il y a ici huit ou dix excellents juges des _Sensations du Beau_, qui ont un mépris extrême pour M. _Quatremère de Quincy_ et les connaisseurs de France. Le _Jupiter Olympien_ de M. Quatremère est d’un ridicule achevé, par exemple.--1º Quels sont à Paris, les gens qui passent pour connaisseurs?--2º pour grands peintres?--3º pour bons sculpteurs? Ne me laissez pas devenir étranger dans Paris.

CH. DURIF[284]

7 Décembre 1818.

LXV

A MADAME ***

Grenoble, le 15 août 1819.

Madame,

J’ai reçu votre lettre il y a trois jours. En revoyant votre écriture j’ai été si profondément touché que je n’ai pu prendre encore sur moi de vous répondre d’une manière convenable. C’est un beau jour au milieu d’un désert fétide, et, toute sévère que vous êtes pour moi, je vous dois encore les seuls instants de bonheur que j’aie trouvés depuis Bologne. Je pense sans cesse à cette ville heureuse où vous devez être depuis le 10. Mon âme erre sous un portique que j’ai si souvent parcouru, à droite au sortir de la porte Majeure. Je vois sans cesse ces belles collines contournées de palais qui forment la vue du jardin où vous vous promenez. Bologne, où je n’ai pas reçu de duretés de vous, est sacré pour moi; c’est là que j’ai appris l’événement qui m’a exilé en France, et tout cruel qu’est cet exil il m’a encore mieux fait sentir la force du lien qui m’attache à un pays où vous êtes. Il n’est aucune de ces vues qui ne soit gravée dans mon cœur, surtout celle que l’on a sur le chemin du pont, aux premières prairies que l’on rencontre à droite après être sorti du portique. C’est là que, dans la crainte d’être reconnu, j’allais penser à la personne qui avait habité cette maison heureuse que je n’osais presque regarder en passant. Je vous écris après avoir transcrit de ma main deux longs actes destinés, s’il se peut, à me garantir des fripons dont je suis entouré. Tout ce que la haine la plus profonde, la plus implacable et la mieux calculée peut arranger contre un fils, je l’ai éprouvé de mon père[285]. Tout cela est revêtu de la plus belle hypocrisie, je suis héritier et, en apparence, je n’ai pas lieu de me plaindre.

Ce testament est daté du 20 septembre 1818, mais l’on était loin de prévoir que le lendemain de ce jour il devait se passer un petit événement qui me rendrait absolument insensible aux outrages de la fortune. En admirant les efforts et les ressources de la haine, le seul sentiment que tout ceci me donne, c’est que je suis apparemment destiné à sentir et à inspirer des passions énergiques. Ce testament est un objet de curiosité et d’admiration parmi les gens d’affaires; je crois cependant, à force de méditer et de lire le code civil, avoir trouvé le moyen de parer le coup qu’il me porte. Ce serait un long procès avec mes sœurs, l’une desquelles m’est chère. De façon que, quoique héritier, j’ai proposé ce matin à mes sœurs de leur donner à chacune le tiers des biens de mon père. Mais je prévois que l’on me laissera pour ma part des bien chargés de dettes et que la fin de deux mois de peines, qui me font voir la nature humaine sous un si mauvais côté, sera de me laisser avec très peu d’aisance et avec la perspective d’être un peu moins pauvre dans une extrême vieillesse. J’avais remis à l’époque où je me trouve les projets de plusieurs grands voyages. J’aurais été cruellement désappointé si tous ces goûts de voyages n’avaient disparu depuis longtemps pour faire place à une passion funeste. Je la déplore aujourd’hui, uniquement parce qu’elle a pu me porter dans ses folies à déplaire à ce que j’aime et à ce que je respecte le plus sur la terre. Du reste, tout ce que porte cette terre est devenu à mes yeux entièrement indifférent, et je dois à l’idée qui m’occupe sans cesse la parfaite et étonnante insensibilité avec laquelle de riche je suis devenu pauvre. La seule chose que je crains c’est de passer pour avare aux yeux de mes amis de Milan qui savent que j’ai hérité.

J’ai vu, à Milan, l’aimable L..., auquel j’ai dit que je venais de Grenoble et y retournais. Personne que je sache, Madame, n’a eu l’idée qu’on vous avait écrit. Quand on n’a pas de beaux chevaux, il est plus facile qu’on ne pourrait l’imaginer d’être bien vite oublié.

Ne vous sentez-vous absolument rien à la poitrine? Vous ne me répondez pas là dessus et vous êtes si indifférente pour ce qui fait l’occupation des petites âmes que tant que vous n’aurez pas dit expressément le non, je crains le oui. Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles dans le plus grand détail, c’est la seule chose qui puisse me faire supporter la détestable vie que je mène.

J’ai la perspective de voir ma liberté écornée à Milan, je ne puis me dispenser d’y conduire ma sœur qu’_Otello_ a séduit et qui, dans ce pays, est toujours plus malade.

Je finis ma lettre, il m’est impossible de continuer à faire l’indifférent. L’idée de l’amour est ici mon seul bonheur. Je ne sais ce que je deviendrais si je ne passais pas à penser à ce que j’aime le temps des longues discussions avec les gens de loi.

Adieu, Madame, soyez heureuse; je crois que vous ne pouvez l’être qu’en aimant. Soyez heureuse, même en aimant un autre que moi.

Je puis bien vous écrire avec vérité ce que je dis sans cesse:

La mort et les enfers s’ouvriraient devant moi, Phédime, avec plaisir j’y descendrais pour toi.

HENRI[286].

LXVI

A M. LE COMTE DARU,

Pair de France,

Rue de Grenelle, n. 82, faubourg Saint-Germain.

Paris.

Grenoble, le 30 août 1819.

Monsieur,

J’ai eu le malheur de perdre mon père en juin. J’arrive d’Italie, et je trouve que la plupart des lettres que j’ai écrites depuis six mois ne sont pas parvenues en France. Je désire qu’une lettre que j’ai eu l’honneur de vous adresser au mois d’avril ait été plus heureuse. Je me féliciterais, comme Français, qu’on vous eût rendu quelque influence sur la chose publique; comme particulier, je prends une part bien vive à ce qui peut vous être agréable. Je dois aux dignités dont vous avez été revêtu de n’être pas un petit bourgeois plus ou moins ridicule, et d’avoir vu l’Europe et apprécié les avantages des places[287].

Mon père laisse des dettes énormes. S’il me reste 4,000 francs de rente en terre, je retournerai vivre à Milan; dans le cas contraire, j’irai faire à Paris, le pénible métier de solliciteur. Comme la liquidation marche lentement j’aurai le temps d’aller passer quelques semaines à Paris, et de vous renouveler de vive voix, l’assurance de toute ma reconnaissance et du respect avec lequel j’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

H. BEYLE[288].

LXVII

A MADAME ***

8 juillet 1820.

Permettez-moi, madame, de vous remercier des jolis paysages suisses. Je méprisais ce pays depuis 1813, pour la manière barbare dont on y a reçu nos pauvres libéraux exilés. J’étais tout à fait désenchanté. La vue de ces belles montagnes que vous avez eu sous les yeux, pendant votre séjour à Berne, m’a un peu réconcilié avec lui.

J’ai trouvé, dans les mœurs dont parle ce livre, précisément ce qu’il me fallait pour prouver, ce dont je ne doute pas, c’est que pour rencontrer le bonheur dans un lien aussi singulier, et j’oserais presque dire aussi contre nature, que le mariage, il faut au moins que les jeunes filles soient libres. Car au commun des êtres il faut une époque de liberté dans la vie, et pour être bien solitaire il faut avoir couru le monde à satiété.

J’espère, madame, que vos yeux vont bien; je serais heureux de savoir de leurs nouvelles en détail.

Agréez, je vous prie, l’assurance des plus sincères respects.

H. B.[289].

LXVIII

AU BARON DE MARESTE.

Milan, le 20 octobre 1820.

Ai-je besoin de vous répéter que vous avez le pouvoir _despotique_ sur _Love_[290].

Si vous trouvez du baroque, du faux, de l’étrange, laissez passer; mais si vous trouvez du _ridicule_, effacez. Consultez l’aimable Maisonnette, qui, en corrigeant les épreuves, est prié de tenir note des passages _ridicules_.

Le faux, l’exagéré, l’obscur, sont peut-être tels à vos yeux et non aux miens. Corrigez aussi les fautes de syntaxe française.

J’attends avec impatience que vous m’annonciez l’arrivée du manuscrit; je n’en ai pas d’autre. Dès qu’il y aura une feuille d’épreuve, envoyez-la moi à l’adresse ordinaire. Je m’amuserai, à la campagne, à corriger le style pour une seconde édition.--Vous aurez la comédie _romantique_[291] dans six mois.

Si vous avez la patience de lire _Love_, dites-moi franchement ce que vous en pensez. Maisonnette le trouvera obscur, exagéré, trop dénué d’ornements.

Je voudrais qu’il n’arrivât aucun exemplaire aux lieux où je suis. La jalousie de la peinture[292] a porté plusieurs personnes à me calomnier. Il paraît que la calomnie est presque entièrement tombée.

J’ai la plus entière confiance dans le cynique comte Stendhal; je le crois parfaitement honnête homme.

Je pense beaucoup à votre idée d’aller à Rome. La principale objection, c’est que j’aime les lacs, mes voisins. J’y passe économiquement plusieurs semaines de l’année. Je crois les gens d’ici moins coquins que les Romains et plus civilisés. Quatre heures de musique tous les soirs me sont devenues un besoin que je préférerais à Mlle Mars et Talma. Voyez combien nous sommes différents! Enfin, j’ai pour ce pays une certaine haine; c’est de l’instinct, cela n’est pas raisonné; à mes yeux il est le représentant de tout ce qu’il y a de bas, de prosaïque, de vil, dans la vie; mais brisons.

Je viens de lire Byron sur les lacs. Décidément les vers m’ennuient, comme étant moins exacts que la prose. Rebecca, dans _Ivanhoe_, m’a fait plus de plaisir que toutes les _Parisina_ de lord Byron. Que dites-vous de ce dégoût croissant pour les vers? Comme je fais une comédie en prose, serait-ce la jalousie de l’impuissance? Éprouvez-vous ce dégoût? Crozet le ressent-il?

Nommez-moi les trois ou quatre bons livres qui, chaque année, doivent montrer le bout de leur nez à Paris.--Par exemple, on ne se doute pas ici qu’il existe un _Sacre de Samuel_. Le beau talent de Crozet périra-t-il d’engourdissement à Troyes? Je le crois né pour écrire l’histoire.

Il est chaud, anti-puéril, libéral, patient, exact. J’ai lu avec plaisir les lettres de A. Thierry dans le _Courrier_. Cela est conforme au peu que j’ai entrevu de l’histoire de France. Surtout, j’estime beaucoup le jésuite Daniel et méprise le libéral Mézeray; comme hommes, ce serait le contraire.

Tout est fort tranquille ici, quoiqu’en disent les libéraux.

Mes compliments au courageux Sel gemme, je suis ravi de son opuscule. Ah! si je pouvais lui faire avaler le commentaire de Tracy et le Bentham qu’on vient d’imprimer chez Bossange[293]!

LXIX

AU MÊME.

Milan, le 13 novembre 1820.

Cher ami, ajoutez la pensée ci-après, aux 73 pensées que vous avez déjà, pour mettre à la fin de l’_Amour_.