Souvenirs d'égotisme autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir Stryienski
Part 15
Il est maintenant directeur et inspecteur général des douanes; c’est, dit-on, une place à argent. Il m’a écrit il y a trois jours qu’il m’avait engagée au théâtre de Naples pour 5,000 francs, d’ici à Pâques. Il m’assure que l’année prochaine j’aurai au moins 8,000 francs, et il me presse de ratifier ce qu’il a fait, mais j’avoue que je ne suis pas peu embarrassée. Rien n’avance ici pour mes débuts, quoique l’on me donne un peu d’espoir.
J’éprouve des choses qui me navrent le cœur, qui me découragent entièrement, je n’ai plus aucun repos, je ne compte plus sur aucun ami; ceux que je dois regarder comme tels me conseillent des choses auxquelles il m’est impossible de condescendre. Vous ne réussirez donc pas, me dit-on, et cela n’est sans doute que trop certain, mais je voudrais en être plus sûre encore; dans ce cas, je partirais pour Naples. Nul motif puissant ne doit plus maintenant m’attacher à la France, je n’y ai pas eu un seul ami, d’ailleurs, toutes mes ressources sont épuisées; je n’existe qu’en vendant chaque jour quelques bagatelles qui me restaient encore, mais qui ne peuvent me conduire bien loin, et peut-être ferais-je bien de partir tout de suite, mais je ne peux m’y résoudre. Je vais écrire une lettre à M. Blanc, dans laquelle je lui demanderai un peu de temps pour réfléchir, je veux encore tenter quelques démarches auprès de M. de Rémusat[182]; si elles ne réussissent pas, comme il est à présumer, je ne prendrai plus la peine de songer à mon sort, il deviendra ce qu’il plaira à Dieu; je pourrai désirer encore quelque chose, mais jamais plus espérer[183].
XXXVIII
A SA SŒUR PAULINE[184].
(1806)
Hé bien, ma chère Pauline, où en es-tu donc? Tu deviens d’un silence horrible. Je quitte ce trou pour un petit voyage, j’attendais toujours une de tes lettres avant que de partir. Elle n’arrive point; et je veux te la demander avant que de monter à cheval. Je crois pour moi qu’un prêtre, un _oui_, 3 mots latins vont faire de toi une heureuse femme, j’espère; mais il faut en finir. Apprends-moi en détail où en est cette affaire et dis mille choses tendres et fraternelles à ton mari.
Qui plus est. Il paraît que je vais aller en Espagne, c’est-à-dire en Afrique. Fais-moi faire des chemises de bonne toile de Voiron, pas trop grosse cependant, plus quelques mouchoirs. Je ferai prendre tout cela en allant vous embrasser. Parle to our great father of letters which. I have (illisible) to Mistress. D. the mother and to the great sir D[185].
Adieu, embrasse tout le monde et donne-moi des nouvelles de Grenoble, qui est aussi inconnu pour moi, depuis 18 mois, que le faubourg Péra.
HENRI[186].
XXXIX
A MONSIEUR MOUNIER, AUDITEUR AU CONSEIL D’ÉTAT, SECRÉTAIRE DE S. M. L’EMPEREUR ET ROI, A SCHŒNBRUNN.
Voici, monsieur, le protégé de Pascal[187] dont je vous ai parlé avant-hier. J’avais une place pour lui; l’armistice s’est conclu pendant son voyage, et une chose très simple est devenue difficile. M. Rondet connaît les formes de l’administration. Je pense que si, à défaut d’autre moyen, vous écrivez à M. Daru, il nous sera plus facile d’obtenir un emploi de 150 ou 200 francs.
Agréez, je vous prie, l’assurance de ma considération distinguée.
Vienne, le 1er septembre 1807.
DE BEYLE.
XL
A SA SŒUR PAULINE.
Brunswick[188], 25 décembre 1807.
Je pars aujourd’hui, jour de Noël, à 5 heures du matin, pour Paris. Je t’écris cela bien pour que tu aies à m’écrire bien vite à Paris, rue de Lille, nº 55.
Je devais partir il y a huit jours, mais le Gouvernement et l’Intendant ont voulu attendre des matériaux plus étendus pour ma mission.
Tous les préparatifs du voyage sont enfin finis. Il fait un temps affreux mêlé de pluie, de grêle et de neige, il fait noir comme dans un four, le vent éteint les bougies dans les lanternes de la voiture. Hier, à 7 heures du soir, je ne pensais plus à ce voyage; il aura ses peines et ses plaisirs, revoir tant de personnes si chères! mais les quitter au bout de huit jours!
Je t’écrirai dès que j’aurai mis le pied en France, à Mayence. Je vais par Cassel, Fulde, Francfort. Les postes sont si indignement servies que nous ne recevons point de lettres directement. Peut-être celles que nous écrivons ont-elles le même sort. D... est en bonne santé et en route de Posen sur Varsovie.
Porte-toi bien et aime-moi et écris-moi. Dis à nos connaissances comme Mme Marnay que je saisis l’occasion de la nouvelle année pour l’assurer que quoique galopant de Brunswick à Paris, je ne l’en aime pas moins que lorsque Colomb et moi allions faire la partie chez elle.
Ainsi de suite, n’oublie pas.
HENRI[189].
XLI
A M. KRABE, MEMBRE DE LA CHAMBRE DE GUERRE ET DES DOMAINES.
Brunswick, 13 janvier 1808.
Le Ministre de la Guerre a donné l’ordre, Monsieur, qu’on constatât par procès-verbal l’état des casernes existantes à Brunswick et à Wolfenbuttel, les bâtiments qui pourraient être disposés en casernes, les dépenses à y faire pour les rendre propres à cet usage, et enfin le nombre d’hommes et de chevaux qu’on pourrait y loger.
Personne plus que vous, Monsieur, n’est en état de s’acquitter de cette opération avec succès. Je vous prie, en conséquence, de m’indiquer l’heure à laquelle nous pourrons parcourir ensemble les casernes actuellement existantes et les bâtiments qui peuvent le devenir. Nous dresserons, après cette visite, les procès-verbaux demandés.
J’ai l’honneur de vous saluer avec considération.
Le Commissaire des Guerres,
DE BEYLE[190].
XLII
A SA SŒUR PAULINE.
Le 19 janvier 1808.
Hé bien, petite bringue, tu mériterais bien que je renouvelasse pour toi ce terme élégant et antique.
Peut-on être plus molle que toi, depuis quatre mois tu ne m’écris pas un mot. Je n’apprends des nouvelles de Grenoble que par les papiers publics.
Donne-moi les nouvelles de famille que je ne puis trouver dans les papiers publics. Mon père recevra incessamment un premier envoi de graines. Il y en a une entre autres qui n’est que sublime, dis-lui mille choses de ma part, et envoie-moi enfin trois empreintes _du cachet_ de mon père. Je suis obligé de cacheter une acceptation de dîner avec l’Aigle impérial. C’est trop pour un petit rien comme moi. Celui[191] qui pourrait me faire quelque chose est à Cassel depuis quatre jours et sera ici vers le 28 janvier, temps auquel il y aurait 25 ans que je t’aime, si je n’avais pas l’honneur d’être l’aîné. Quoique aîné, je te permets cependant de te marier la première. Fais vite cette bonne affaire-là, mais rappelle-toi que si jamais ton mari connaît la terrible vérité que tu as plus d’esprit que lui, il te hait à jamais, et malheureusement, quel que soit ton mari, cette vérité sera vraie.
Adieu, aime-moi et prouve-le moi en écrivant, cela n’est pas difficile, tous les amants voudraient en être là. Je voudrais bien que tu connusses assez Mlle V... pour lui demander quelques conseils envers le cher époux et maître. Songe surtout à te faire humble comme Ephestion à la cour d’Alexandre. Un mot de réponse et dedans des cachets.
Embrasse pour moi ma bonne tatan Charvet, dis-lui que je voudrais bien aller manger des cerises à Saint-Egrève[192]. Si Barral est à Grenoble envoie-lui la carte ci-jointe.
Mais écris.
H. B.[193].
XLIII
A FÉLIX FAURE[194].
Ingoldstadt, 21 avril 1809.
Je n’ai que le temps de t’envoyer cet étui que je te prie de remettre à Mme de Bézieux; elle y verra que même en gravissant les rochers d’Heidenheim où ces sortes d’ouvrages vous sont présentés par de jolies paysannes, je pensais aux bontés qu’elle a bien voulu avoir pour moi. Ces jolies marchandes me servent de transition toute naturelle pour te prier de présenter mes hommages respectueux à Mesdemoiselles de Bézieux.
Nous avons eu hier soir une petite victoire, quatre drapeaux, quatre pièces de canon, toutes les positions de l’ennemi.
Mes respects à M. Duvernay.
Mille amitiés; n’oublie pas la bibliothèque britannique. Je ne me suis pas couché depuis trois jours. Ingoldstadt a une drôle de mine. Le plus beau, au milieu des canons, des fourgons, des soldats chantant qui vont à l’armée, des soldats tout tristes qui en reviennent blessés, des curés, du tapage général et infernal, le plus beau, c’est une troupe de comédiens qui donne intrépidement des représentations: ce soir, _la Femme «volatile»_ (ça veut dire volage), drame en trois actes.
H.[195].
XLIV
AU MÊME.
Saint-Polten, le 10 mai 1809.
J’ai promené hier dans une des plus belles positions du monde: l’Abbaye de Molke, sur le Danube. La physionomie du paysage est sévère et d’accord avec le château où fut interné Richard Cœur-de-Lion qui en fait un des principaux ornements.
L’immense Danube et ses grandes îles, sur lesquelles on domine d’une hauteur de cent cinquante pieds, forment un spectacle unique. Je n’y trouve à comparer que la Terrasse de Lausanne et la vue de Bergame. Mais l’une et l’autre étaient bien moins _striking_, frappantes, avec une nuance de terrible visant au sublime.
J’ai tant de choses à te dire que je tourne court.
Je me reproche depuis quinze jours de ne pas écrire à Mme Z.
Envoie-moi des journaux.
Nous serons demain soir à Vienne; Saint-Polten en est à seize lieues. S. M. y est, très probablement.
Réunis, je t’en prie, tous les renseignements qui peuvent servir à un journal de mon voyage.
Je ferai copier cela par quelque écrivain du coin des rues, bien bête et ayant une belle écriture.
Le temps me manque pour tout.
Ce matin, en quittant cette belle abbaye, le hasard m’a mis dans la voiture de Martial[196]. Aussitôt notre solitude: «Il m’est arrivé dernièrement à Paris une chose plaisante, etc., etc.» Confiance adorable, dirait un courtisan, je dis seulement confiance parfaite.
Deux ou trois heures de penser tout haut avec moi, et, sans que je le demandasse, promesse réitérée et venant de lui, que je serais adjoint dans la garde à la première vacance, vacance assez probable.
Je saute vingt autres choses; en un mot, tout ce que je pouvais désirer.
Entretiens moi dans le souvenir de Mme de Bézieux, en lui racontant pompeusement quelques-unes des esquisses de mon voyage, d’après une lettre reçue la veille, le tout convenablement enduit de compliments.
Ecris-moi donc sous le couvert de M. Daru.
Je n’ai encore eu de toi qu’une lettre de quatre pages _upon Lewis’s love for Miss_[197].... Fais aussi penser à moi dans cette maison.
Il me paraît probable que nous ne resterons pas à Vienne. Peut-être dans un mois serons-nous au fond de la Hongrie.
Le pays de Strasbourg à Vienne est, aux lacs près, tout ce qu’on peut désirer de plus pittoresque. Il n’y a pas en France une telle route. Adieu.
H.[198].
XLV
A SA SŒUR PAULINE.
Rome[199], le 2 octobre 1811.
Je me porte bien et j’admire. J’ai vu les loges de Raphaël et j’en conclus qu’il faut vendre sa chemise pour les voir quand on ne les a pas vues, pour les revoir quand on les a déjà admirées.
Ce qui m’a le plus touché dans mon voyage d’Italie, c’est le chant des oiseaux dans le Colisée. Adieu; secret sur le voyage, mais donne de mes nouvelles à notre grand-père et à tutti quanti.
La nomination de M. le duc de Feltre prolongera peut-être mon séjour à Milan. J’y serai le 25 octobre pour y rester quinze ou vingt jours.
Je t’aime.
HENRY[200].
XLVI
A LA MÊME.
Ekatesberg, 27 juillet 1812.
Hier soir, ma chère amie, après soixante-douze heures de voyage, je me trouvais, deux lieues plus loin que la triste ville de Fulde, à cent-soixante-et-onze lieues de Paris. La lenteur allemande m’a empêché d’aller aussi vite aujourd’hui. Je viens de m’arrêter, pour la première fois, depuis Paris, dans un petit village, que tu ne connaîtras pas davantage quand je t’aurai dit qu’il s’appelle Ekatesberg, ce qui veut dire ce me semble, la montagne d’Hécate. Il est à côté de la bataille de Iéna et à douze lieues en deçà de la pierre qui marque l’endroit où Gustave Adolphe fut tué à la bataille de Lutzen.
On sent, à Weimar, la présence d’un prince, ami des arts, mais j’ai vu avec peine que là, comme à Gotha, la nature n’a rien fait, elle est plate comme à Paris. Tandis que la route de Stroesen à Eisenach est souvent belle par les beaux bois qui bordent la route. En passant à Weimar, j’ai cherché de tous mes yeux le château du Belvédère, tu sens pourquoi j’y prends intérêt. Give me some news of miss Vict[201].
Vais-je en Russie pour quatre mois ou pour deux ans[202]? Je n’en sais rien. Ce que je sens bien, c’est que mon contentement est situé dans le beau pays
_Che il mare circonda_ _E che parte l’Alpa e l’Apenin_.
Voilà deux vers italiens joliment arrangés. Adieu, ma soupe arrive et je passe mille amitiés à tout le monde. Donne de mes nouvelles à notre bon grand-père.
HENRI[203].
XLVII
A LA MÊME.
Sagan, le 15 juin 1813.
Je règne ma chère Pauline, mais comme tous les rois, je baille un peu; écris-moi et presse la De[204].
J’espère être tiré de mon trou vers le 26 juillet, écris comme à l’ordinaire. Mille choses à Périer. Ne fais-tu pas de voyage cette année? Mon appartement t’attendait.
Adieu, je tombe de fatigue.
Cel FAVIER[205].
Donne-moi des nouvelles de notre bon grand-père. Fais-lui parvenir des miennes.
XLVIII
A LA MÊME.
Venise[206], le 8 octobre 1813.
Ma chère amie,
Les premières années d’un homme distingué sont comme un affreux buisson. On ne voit de toutes parts qu’épines, et branches désagréables et dangereuses. Rien d’aimable, rien de gracieux dans un âge où les gens médiocres le sont pour ainsi dire malgré eux, et par la seule force de la nature. Avec le temps, l’affreux buisson tombe à terre, l’on distingue un arbre majestueux, qui par la suite porte des fleurs délicieuses.
J’étais un affreux buisson en 1801, lorsque je fus accueilli avec une extrême bonté par Mme Borone, milanaise, femme d’un marchand. Ses deux filles faisaient le charme de sa maison. Ces deux filles aujourd’hui sont mariées[207], mais la bonne mère existe toujours; on trouve dans cette société un naturel parfait, et un esprit supérieur de bien loin à tout ce que j’ai rencontré dans mes voyages.
D’ailleurs on m’y aime depuis douze ans. J’ai pensé que c’était là que je devais venir achever de vivre, ou me guérir si, suivant toutes les apparences, la force de la jeunesse l’emportait sur la désorganisation produite par des fatigues extrêmes.
Je me suis placé à Milan dans une bonne auberge dont j’ai bien payé tous les garçons, j’ai demandé le meilleur médecin de la ville, et je me suis apprêté à faire ferme contre la mort. Le bonheur de revoir des amis tendrement chéris a eu plus de pouvoir que les remèdes. Je suis à l’abri de tout danger. Je me joue de la fièvre maintenant. Elle ne me quittera qu’après les chaleurs de l’été prochain, elle me laissera les nerfs extrêmement irrités. Mais, enfin, je dois la santé à cette manœuvre. Quand j’ai la fièvre, je vais me tapir dans un coin du salon, et l’on fait de la musique. On ne me parle pas et bientôt le plaisir l’emporte sur la maladie, et je viens me mêler au cercle.
Il est possible que M. Antonio Pietragrua, jeune homme de quinze ans et sergent de son métier, passe en France. C’est le fils d’une des deux sœurs. Si jamais il t’écrivait, fais tout au monde pour lui procurer quelque agrément en France. J’y serais mille fois plus sensible qu’à ce que tu ferais pour moi. Tes bons services consisteraient à lui faire parvenir une somme de deux à trois cents francs et à le faire recevoir dans une ou deux sociétés de Lyon.
S’il va à Grenoble, je le recommande à Félix; partout ailleurs je le dirigerai de Paris. Garde ma lettre et, le cas échéant, souviens-toi de traiter M. Antoine Pietragrua comme mon fils.
Je suis très content de Venise, mais ma faiblesse me fait désirer de me retrouver chez moi, c’est-à-dire à Milan. Il faudra bien rentrer en France vers la fin du mois de novembre, si cela ne te dérange pas trop, viens à ma rencontre jusqu’à Chambéry ou Genève.
C. SIMONETTA.
Mille amitiés à François[208]. Quels sont tes projets pour le voyage de Paris? tu logeras chez moi, nº 3.
Recacheté par moi avec de la cire[209], ne dis pas to the father où je suis[210].
IL
A LOUIS CROZET[211].
Rome, 28 septembre 1816.
Un hasard le plus heureux du monde vient de me donner la connaissance _of 4 ou 5 Englishmen of the first rank and understanding_[212]. Ils m’ont illuminé, et le jour où ils m’ont donné le moyen de lire _the Edinburgh Review_[213] sera une grande époque pour l’histoire de mon esprit; mais en même temps une époque bien décourageante. Figure-toi que presque toutes les bonnes idées de l’_H_[214], sont des conséquences d’idées générales et plus élevées, exposés dans ce maudit livre. _In England, if ever the H._[215] y parvient, on la prendra pour l’ouvrage d’un homme instruit et non pas pour celui d’un homme qui écrit sous l’immédiate dictée de son cœur.
_P.S._--Note à mettre au dernier mot du dernier vers de la vie de Michel-Ange[216]:
On me conseille de mettre ici une note de prudence. Il faut pour cela parler de moi. Sous la Chambre de 1814, j’avais eu l’idée de faire imprimer ce ballon d’essai, à Berlin où, en fait d’opinion religieuse la liberté de la presse est honnête. Mais ce préjugé ridicule dans la monarchie, qu’on appelle amour et patrie, m’a fait désirer de voir le jour à Paris.
Toutefois, j’ai voulu, auparavant, acquérir la _certitude qu’on vend publiquement sur les quais et à vingt sous le volume_, la _Guerre des Dieux_, la _Pucelle_, le _Système de la Nature_, l’_Essai sur les mœurs_, de Voltaire, etc., etc.
Je ne savais pas une chose que l’on m’écrit, l’impression terminée, c’est que les délits de la liberté de la presse sont jugés par des juges bien justes et non pas par un jury. Or, ces Messieurs sont hommes, et, comme tels, fort curieux d’orner leur petit habit noir d’une croix rouge. On sait que les ministres mettent tout l’acharnement de la vanité piquée contre la liberté de la presse, et, au moyen du fonds de réserve des décorations, ils sont ici accusateurs et juges. Mon avoué aura beau dire que lorsqu’on permet la _Guerre des Dieux_, il est ridicule de s’offenser d’un livre spéculatif, fait peut-être pour une centaine de lecteurs. Si le ministre a besoin ce jour-là de paraître dévôt, pour faire excuser quelque mesure anti-religieuse, les chanceliers Séguier, les Omer ne sont pas rares[217].
L
AU MÊME.
Rome, le 30 septembre 1816.
_Raisons pour ne pas faire les troisième, quatrième, cinquième et sixième volumes de l_’Histoire de la peinture en Italie.
Depuis qu’à douze ans j’ai lu Destouches, je me suis destiné _to make co_, à faire des comédies. La peinture des caractères, l’adoration sentie du comique ont fait ma constante occupation.
Par hasard, en 1811, je devins amoureux de la comtesse Simonetta[218] et de l’Italie. J’ai parlé d’amour à ce beau pays en faisant la grande ébauche en douze volumes perdue à Moladechino. De retour à Paris, je fis recopier la dite ébauche sur le manuscrit original, mais on ne put reprendre les corrections faites sur les douze jolis volumes verts, petit in-folio, mangés par les cosaques.
En 1814, battu par les orages d’une passion vive, j’ai été sur le point de dire bonsoir à la compagnie du 22 décembre 1814 au 6 janvier 1815; ayant le malheur de m’irriter du jésuitisme du bâtard[219], je me trouvais hors d’état de faire du raisonnable, à plus forte raison du léger. J’ai donc travaillé quatre à six heures par jour, et, en deux ans de maladie et de passion, j’ai fait deux volumes. Il est vrai que je me suis formé le style, et qu’une grande partie du temps que je passais à écouter la musique _alla Scala_ était employé à mettre d’accord Fénelon et Montesquieu qui se partagent mon cœur.
Ces deux volumes peuvent avoir cent cinquante ans dans le ventre. La connaissance de l’homme, si mon testament est exécuté[220] et si l’on se met à la traiter comme une science exacte, fera de tels progrès qu’on verra, aussi net qu’à travers un cristal, comment la sculpture, la musique et la peinture touchent le cœur. Alors ce que fait Lord Byron on le fera pour tous les arts. Et que deviennent les conjectures de l’abbé Dubos quand on a des Lord Byron, des gens assez passionnés pour être artistes, et qui d’ailleurs connaissent l’homme à fond?
Outre cette raison sans réplique, il est petit de passer sa vie _à dire comment les autres ont été grands_. Optumus quisque benefacere, etc.
C’est dans la fougue des passions que le feu de l’âme est assez fort pour opérer la fonte des matières qui font le génie. Je n’ai que trop de regrets d’avoir passé deux ans à voir comment Raphaël a touché les cœurs. Je cherche à oublier ces idées et celles que j’ai sur les peintres non décrits. Le Corrège, Raphaël, Le Dominiquin, Le Guide sont tous faits, dans ma tête.
Mais je n’en crois pas moins sage, à 34 ans moins 3 mois, d’en revenir à _Letellier_[221], et de tâcher de faire une vingtaine de comédies de 34 ans à 54. Alors je pourrai finir la Peinture, ou bien, avant ce temps, pour me délasser de l’art de _Komiker_. Plus vieux, j’écrirai mes campagnes ou mémoires moraux et militaires[222]. Là, paraîtront une cinquantaine de bons caractères.
_At the Jesuit’s death, if I can, I will go in England_[223] pour 40,000 fr. et en Grèce pour autant, après quoi, j’essaierai Paris, mais je crois que je viendrai finir dans le _pays du beau_. Si, à 45 ans je trouve une veuve de 30 qui veuille prendre un peu de gloire pour de l’argent comptant, et qui de plus ait les 2/3 de mon revenu, nous passerons ensemble le soir de la vie. Si la gloire manque, je resterai garçon.
Voilà tout ce que je fais de ma vie future.
Le difficile est de ne pas m’indigner contre le Bâtard et de vivre avec 1,600 fr. Si je puis accrocher 30,000 fr. ou trouver un acquéreur pour une maison de 80,000 fr., pour laquelle je dois 45,000 fr. je suis heureux avec 4,600 fr. et la comédie s’en trouvera bien.
CRITIQUE _ferme tout cela_. Peut-être que tu ne vois en moi nul talent comique. Il est sûr que seul je suis toujours sérieux et tendre, mais la moindre bonne plaisanterie, celle de la table de l’_opisk_, par exemple, me font mourir de rire pendant deux heures.
Il me faudrait deux ans pour finir l’Histoire, 4 vol. D’autant plus qu’il faut inventer le beau idéal du coloris et du clair-obscur, ce qui est presque aussi difficile que celui des statues. Comme cela tient de bien plus près aux cuisses de nos maîtresses, les plats bourgeois de Paris sont trop bégueules pour que je leur montre ce beau spectacle.
Garde cette feuille en la collant dans quelque livre pour que nous puissions partir de ces bases à la première vue.
ALEX. DE FIRMIN.
_P.-S._--De plus, en faisant quatre nouveaux volumes, je ne gagnerai pas deux fois autant de réputation (si réputation il y a) que par les deux premiers. Le bon sera de voir dans vingt ans d’ici les Aimé Martin continuer cette histoire. Moi-même je pourrai composer un demi-volume de cette continuation dans leur genre. Quel abominable pathos; quelles phrases pour la connaissance de l’homme!
Les copies me coûtent trop cher, 15 cent. par page, et les copistes me font donner au diable[224]!
LI
AU MÊME.
Milan, 1er octobre 1816.
_Note romantique._