Souvenirs d'égotisme autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir Stryienski
Part 14
L’homme le plus corrompu qui fait un ouvrage, y peint la vertu, la sensibilité la plus parfaite. Tout cela ne produit d’autre effet que la mélancolie des âmes sensibles, qui ont la bonhomie de se figurer le monde d’après ces images grossières. Voilà mon grand défaut, ma bonne amie, celui que je ne puis trop combattre. Je crois que c’est aussi le tien, car nos âmes se ressemblent beaucoup.
Deux choses peuvent en guérir, l’expérience et la lecture des _Mémoires_. Je ne saurais trop te recommander la lecture de ceux de Retz. S’ils ne t’intéressent pas, renvoie d’une année. Tu y verras la tragédie dans la nature, décrite par un des caractères les plus spirituels et les plus intéressants qui aient existé. Sa figure répondait à son génie. Je n’en ai jamais vu de si gaie, de si spirituelle.
Lis et relis sans cesse St-Simon. L’histoire de la _Régence_, la plus curieuse, parce qu’on y voit le caractère français parfaitement développé dans Philippe-régent, est, par un heureux hasard, le morceau d’histoire le plus facile à étudier.
Duclos, plein de sagacité, a écrit des _Mémoires_ sur ce temps. St-Simon, homme de génie, a écrit les siens. Marmontel, homme éclairé par l’étude, vient de publier l’histoire de la Régence, dans laquelle il cite et critique tour à tour St-Simon. Enfin, Chamfort, homme à bons principes et à esprit satirique et très fin, publia un long morceau sur les Mémoires du brusque Duclos, lorsque ceux-ci parurent, en 1782, je crois. Voilà donc l’histoire la plus intéressante qui nous est présentée par quatre hommes: St-Simon, Duclos, Chamfort et Marmontel, dont le premier a du génie, les deux suivants un esprit très rare et le quatrième beaucoup d’instruction. Voltaire avait été élevé par les mœurs de la Régence; tu trouveras dans mille endroits de ses écrits des traits caractéristiques sur le caractère français à cette époque. Un de ses grands résultats a été l’avilissement du Pédantisme. _Les hommes ont examiné, au lieu de croire pieusement, les livres de ceux qui avaient examiné_[162].
XXVII
A EDOUARD MOUNIER.
Marseille, 4 janvier 1806.
Il est bien juste, mon cher ami, que je vous écrive, j’en ai bien acquis le droit par six mois de silence. Ecrivez-moi donc vite une de ces jolies lettres, comme celles de Rennes, et satisfaites ma brûlante curiosité. Où en est votre ambition, quel genre embrassez-vous? Restez-vous dans la carrière préfette, ou entrez-vous au Conseil d’Etat? Depuis que j’ai quitté Paris, j’ai lu au moins cinquante fois le _Moniteur_ en votre intention.
Paris vous plaît-il davantage qu’à votre premier voyage? Lié, comme vous l’êtes, avec ce qu’il y a de plus brillant, vous devez vous y plaire. Apprenez-moi donc bien vite ce que vous désirez, afin que je puisse vous souhaiter quelque chose. Jusque-là, je me vois réduit à demander au ciel en général les événements qui peuvent nous réunir. Je poursuis ici ma carrière commerçante. Mais les Anglais nous bloquent, ce qui pourrait bien m’aller faire achever mon apprentissage à Paris. Que de peines, mon cher Edouard, pour parvenir à quelque chose de présentable, et qu’on serait heureux de naître sans passions!
Pas l’ombre d’amusement ici, pas même de société, des femmes archi-catins et qui se font payer, des hommes grossiers qui ne savent que faire des marchés; lorsqu’ils se trouvent mauvais ils font banqueroute, s’ils sont bons, ils entretiennent des filles. Quel séjour lorsqu’on a habité Paris! Mais je m’aperçois que je deviens dolent comme une complainte. Je n’ai pas perdu, comme vous le voyez, la mauvaise habitude de m’affliger des choses, au lieu de chercher à les changer. Pardonnez-moi ce vice provincial et donnez-moi dans les plus grands détails de vos nouvelles, et de celles de votre famille. Si vous n’êtes pas heureux, qui le serait?
Mon père me confiera peut-être bientôt quelques fonds, alors j’irai tenter fortune auprès de vous. En attendant, prouvez-moi que vous ne m’avez pas oublié en me contant ce qui vous est arrivé depuis mon départ.
Fare you well and speak me et large of all your circumstances.
HENRI BEYLE,
Rue du Vieux-Concert, chez Ch. Meunier et Cie.
_P.-S._--Offrez, je vous en prie, mes respects à monsieur votre père et à mesdemoiselles vos sœurs[163].
XXVIII
A SA SŒUR PAULINE.
Marseille, le 7 février 1806.
As-tu lu _la Conjuration de Russie_, l’as-tu bien méditée?--Y as-tu vu qu’on ne peut connaître son caractère et surtout l’influence qu’on a sur lui, qu’autant qu’on a passé par beaucoup d’alternatives de joie et de malheur? N’importe la gravité réelle des événements; ce que l’homme sur lequel ils agissent en croit, décide de leur influence sur lui. Nous ne connaissons donc guère nos caractères, nous qui n’avons pas encore senti de grandes douleurs subites, ni de grandes joies.
Rassemblons nos forces pour tirer parti des événements qui nous mettront dans l’une ou l’autre de ces situations[164].
XXIX
MÉLANIE GUILBERT A HENRI BEYLE[165].
Lyon, 6 mars 1806.
De la neige fondue, un froid glacial, des compagnons de voyage insupportables, c’est tout ce que nous avons eu dans notre route en y ajoutant beaucoup de fatigue, car on nous a fait lever de 2 à 3 heures du matin. Nous sommes à Lyon depuis hier, nous en partons demain matin et dans six jours nous serons à Paris. J’en partirai le lendemain pour la campagne et c’est là où je compte t’écrire un peu longuement; je suis tellement gênée dans ce moment-ci que je suis obligée de baisser mon chapeau sur mon papier pour que Mme C... ne voie pas ce que je t’écris.
Adieu donc, ma bonne minette, je vais mettre ce billet à la poste d’où je reviendrai bien contente si j’y trouve une lettre de toi.--Je t’ai écrit d’Aix[166].
XXX
A SA SŒUR PAULINE.
Marseille, le 9 mars 1806.
Je cherche à arracher de mon âme les fausses passions qui y abondent.
J’appelle fausses passions celles qui nous promettent, dans telle situation, un bonheur que nous ne trouvons pas lorsque nous y sommes arrivés.
La plupart des hommes ressemblent à un aveugle, excessivement boîteux, qui prendrait des peines infinies pour monter, en huit heures de temps, à la Bastille[167], par exemple, dont la belle vue doit lui donner un plaisir infini. Il y arrive et n’y jouit que de son extrême fatigue, et en second lieu du sentiment de désespoir que donne toujours une espérance au moment où nous apercevons qu’elle était vaine.
Rappelle-toi donc de bien exercer la sensibilité de tes enfants[168] et de bonne heure. La société tend à concentrer cette sensibilité en nous-même, à nous rendre _égoïstes_. Quand cette passion ne serait pas contre la vertu, elle est contraire au bonheur. Observe un égoïste. Pour une jouissance, il a cent peines.
L’égoïste ignore à jamais le vrai bonheur de la vie sociale: celui d’aimer les hommes et de les servir.
Je viens de relire les _Lettres sur la sympathie_ de Mme de Condorcet, je veux t’en dire un mot, pour que, quand tu les liras, tu les comprennes plus facilement.
Tu as sans doute vu toute seule, que plus la sensibilité est exercée, plus elle est vive; à moins qu’à force de l’exercer, on ne la porte à ce degré qui la rend fatigante.
Voltaire a rendu joliment cette idée:
«L’âme est un feu qu’il faut nourrir et qui s’éteint s’il ne s’augmente.»
Une sensibilité qui n’est point exercée, tend à s’affaiblir; alors, pour être remuée, il lui faut des échafauds, des brûlements d’yeux. Les anglais ne l’exercent pas trois ou quatre fois par jour comme nous; leur silence leur en ôte les moyens[169].
Telle est l’analyse de ce sublime sentiment qui répare un peu les maux infinis de l’état de société. Voilà aussi l’analyse froide et sans couleur de la première lettre de Mme de Condorcet à un M. C. (elle a quinze pages), qui pourrait bien être Cabanis, l’illustre auteur des _Rapports du physique au moral_.
Heureuse société que celle de gens si aimables, si instruits, si vertueux! Mais ces gens ne se plaisent guère qu’avec leurs semblables; ils ne se mêlent avec les autres que pour les plaisirs. Or, le bonheur ne consiste pas à être dans un bal avec eux. Là, ils ne sont qu’aimables, mais à pouvoir aller rêver deux heures, le soir, avec eux. Voilà le sort qui t’attend, ma chère petite, si, secouant l’inertie provinciale, tu veux orner un peu ton âme sensible.
Pour te désennuyer un peu de toute cette analyse, voici un trait que nous raconte cet aimable Collé, si grand amateur du bon rire, et auteur de cette charmante pièce: _La Vérité dans le Vice_.
«Au commencement de ce mois, dit-il, (c’était février 1751) ou même dans les derniers jours de janvier, une troupe de comédiens, qui est actuellement à Toulouse, donna la _Métromanie_. Les Capitouls furent si choqués des plaisanteries qui se trouvent contre eux, dans cette pièce, qu’ils ont eu l’esprit de s’en fâcher très sérieusement. L’un de ces nobles messieurs envoya chercher l’entrepreneur, le traita comme un nègre, d’avoir l’insolence de faire jouer une pareille comédie et lui défendit de la donner davantage. L’entrepreneur, soutenu par la meilleure partie des gens de la ville, n’a point voulu obéir, et présenta requête au Parlement, pour qu’il lui fût permis de la faire jouer. Les Capitouls se sont opposés à cette demande; instance pour ce fait au Parlement; arrêt, enfin, qui laisse aux comédiens la liberté de représenter la _Métromanie_.
«Voilà ce fait dans sa plus grande simplicité et qui est de notoriété publique.
«Voici, à présent, ce que Piron y ajoute et qu’il m’a juré et protesté être aussi vrai que les grosses circonstances que je viens de dire. Il prétend donc, qu’après que M. le Capitoul eût bien lavé la tête à l’entrepreneur, il lui demanda de qui était cette infâme comédie.--De M. Piron, lui répondit-on.--Qu’on me le fasse venir tout à l’heure, reprit-il, et je vais lui apprendre à vivre.--Mais, monsieur, il est à Paris, lui répondit-on.--Il est bien heureux, ce coquin-là, répartit-il, mais je vous défends de donner sa pièce. Tâchez, M. le drôle, de choisir mieux les comédies que vous nous donnez. La dernière fois encore, vous nous donnez l’_Avare_, pièce de mauvais exemple, dans laquelle un fils vole son père. De qui est cette indigne comédie-là?--Elle est de Molière, monsieur, répondit l’entrepreneur.--Eh! est-il ici ce Molière? Je lui apprendrai à avoir des mœurs et à les respecter.--Non, monsieur, il y a 74 ou 75 ans qu’il s’est retiré du monde.--Eh bien, mon petit monsieur, dit le Capitoul, en finissant, pensez bien au choix des comédies que vous nous donnerez par la suite; point de Molière, ni de Piron, s’il vous plaît! Ne pouvez-vous jouer que des comédies d’auteurs obscurs? Jouez-en que tout le monde connaisse et prenez-y garde.
«On a joué la _Métromanie_ nombre de fois depuis l’arrêt du Parlement; on s’y portait; cette circonstance burlesque a fait la fortune de l’entrepreneur; on applaudissait à tout rompre aux vers qui badinaient les Capitouls, comme à ceux-ci:
Monsieur le Capitoul, vous avez des vertiges... ..... Apprenez qu’une pièce d’éclat Ennoblit bien autant que le Capitoulat[170].»
XXXI
A LA MÊME.
Marseille, le 4 avril 1806.
Tu as un grand bonheur, ingrate Pauline, en Idéologie (science des idées), n’en ayant jamais eu une fausse, tu n’auras point d’habitudes à vaincre.
Souvent la force des raisons entraîne l’assentiment et commande le jugement réfléchi du moment, et l’on sent ensuite les jugements habituels renaître invinciblement.
Quand je suis sur un vaisseau qui approche du rivage, il me semble évident que c’est le rivage qui marche. Il faut effacer entièrement ces habitudes de faux jugements.
Ce que tu entends dire chaque jour doit t’en avoir donné plusieurs: fais ton examen de conscience par écrit.
Le temps seul et la fréquente répétition de jugements bien sains produiront chez toi cet état de calme et d’aisance, nommé dans ce cas-ci, par les hommes, _bonne judiciaire_[171].
XXXII
A LA MÊME.
Marseille, le 12 avril 1806.
Madame l’ambassadrice, on attend avec la plus vive impatience, à cette cour, la lettre que V. E. a ordre de nous écrire, sur l’état de celle auprès de laquelle elle réside. Elle connaît trop bien nos relations politiques pour ne pas sentir que sa lettre peut modifier ou détruire les projets du plus haut intérêt. S. M. est persuadée, en conséquence, qu’elle se hâtera de nous envoyer cette note intéressante, et qu’elle apportera ses talents connus à la rendre on ne saurait plus exacte. S. M. m’a donné ordre de lui dire qu’elle l’attendait courrier par courrier.
Sur quoi, Madame l’ambassadrice, je ne puis que me féliciter du rapport que les ordres de S. M. me donnent avec V. E. Vous mettrez le comble à ma haute satisfaction, si vous voulez croire aux profonds sentiments d’estime, de vénération et de mépris, avec lesquels je suis, Madame, votre très humble et obéissant serviteur.
ANT. CARDINAL ALBERONI.
Un petit secrétaire de S. E. Monseigneur le cardinal Alberoni a l’honneur d’exposer son cas à Madame l’ambassadrice. Peut-être elle ne lui trouvera pas toute la bonne odeur possible; mais enfin, Madame, il ne vous la jettera pas au nez, au contraire, il vous l’exposera avec toute la discrétion possible.
Quelle que soit, cependant, l’étendue de cette vertu, dont ledit secrétaire se pique plus que possible, puisque de toutes, elle est la plus utile dans le monde vertueux au milieu duquel il se trouve, il ne sait comment fixer l’attention d’une dame aussi vénérable dans les lettres officielles et autres pièces de ce genre qu’on lui écrit sur des bas et un fromage de Sassenage[172]; car il faut finir la phrase, qui a déjà malheureusement huit lignes et qui en aura bientôt dix.
Oui, Madame, des bas de soie, faits à l’aiguille, avec de la soie du pays, fins à peu près jusqu’au mollet, fins encore au cou-de-pied, mais gros au pied, forment le sujet indigne, sur lequel le susdit secrétaire est obligé de fixer l’attention de V. E. Le susdit n’est pas très pécunieux; cependant, il n’aurait pas eu la hardiesse de parler de bas à V. E. si pour un peu d’argent, comme on dit très élégamment, il en eût pu trouver de l’espèce dont il en désire, mais c’est la chose impossible. Il a donc recours à vos doigts d’ivoire, pour lui confectionner les dits bas.
Il sent que ce serait ici le lieu d’un compliment galant et charmant; mais comme il vient de déjeuner, son génie se trouve un peu obstrué; il finira donc par vous dire tout platement, qu’il lui faut un fromage de Sassenage, mais un fromage qui.... un fromage enfin:
Qui le goûte souvent, goûte une paix profonde Et comme du fumier regarde tout le monde.
Il a promis à une dame qui n’a pas tout à fait la plus belle figure de Marseille, mais qui a la plus belle moustache et l’amant le plus spirituel, de lui porter ledit fromage sous quinze jours. Le secrétaire prend donc le plus vif intérêt audit fromage de Sassenage et espère que vous le choisirez avec toute la finesse de votre sens olfactif; se reposant sur vous, il s’attend à le recevoir dans huit jours, par la diligence qui transporte les objets de Grenoble à Marseille. Adressez-le, il ose vous en supplier, à H. B., chez Ch. Meunier, dans une boîte bien ficelée, rue du Vieux-Concert, près la rue Paradis, enveloppé d’une toile cirée.
_Ledit secrétaire_[173].
(Signature illisible).
XXXIII
A LA MÊME.
Marseille, le 6 mai 1806.
Ton fromage m’a fait le plus grand plaisir et est arrivé à propos, au moment où j’allais dîner chez Mme Pallard[174], qui m’avait invité ce jour-là. Femme d’esprit, qui a beaucoup d’usage, ayant passé presque toute sa vie à la Cour; beaucoup de noblesse; sait le grec, l’anglais, l’italien et le latin; déplaît à tout le monde par un air affecté et une tournure orgueilleuse dans la discussion.
Il faut qu’une femme ait l’air de tout faire par sentiment, qu’elle ait cette aimable inconséquence qui dénote l’absence de tout projet. C’est l’unique moyen de faire réussir les facultés qu’on possède. Nul être n’a besoin de plus de finesse que la femme, et son absence n’est mortelle, au même point, à aucun autre être. Son bonheur consiste à mener tout ce qui l’entoure, et il faut que ses actions n’aient pas du tout l’air _enchaînées_, qu’on suppose qu’elle obéit toujours à l’impression du moment; qu’elle ne sait pas à dix heures ce qu’elle fera à dix heures et demie, et presque pas ce qu’elle a fait à neuf.
Recevez ce petit avis en passant[175].
XXXIV
MÉLANIE GUILBERT À HENRI BEYLE.
Paris, 21 mai 1806.
Moi, je ne t’aime pas! moi, je fais lire tes lettres par un rival! Ah! mon ami, tu sais que mon cœur est trop plein de toi pour être jamais à un autre, mais il a besoin, ce cœur, d’être entièrement rassuré sur le tien.
Je me propose d’accepter un engagement à Naples, malgré ma faible poitrine, et si tu n’obtiens rien de tes parents, eh bien! tu viendras avec moi et notre chère petite; si par malheur je mourais, je te laisserais dix-huit à vingt mille francs qui pourront encore me revenir de la succession de mon père, en ne se pressant pas trop de vendre; je suis sûre aussi que tu pourrais avoir une place et quand elle te ne rapporterait que cent louis tu vivrais; et ma petite, que tu mettrais en pension ne te coûterait pas plus de huit cents francs; tu aurais encore mille écus en attendant un meilleur sort.
Adieu, mon cher et bien cher ami, crois que je t’aime et que je t’aimerai jusqu’au dernier jour de ma vie. Je suis bien pressée, Dugazon m’attend; mais je voulais t’écrire avant d’y aller. Je viens de recevoir ta lettre et j’avais besoin d’y répondre[176].
XXXV
A MARTIAL DARU.
Grenoble, 1er juin.
Mon cher cousin,
Me voici à Grenoble, mais ce n’est pas par inconstance; je n’ai quitté instantanément Marseille que sur des lettres terribles de mon grand père. Le commerce humilie mon père, il ne fera rien pour un fils qui remue des barriques d’eau-de-vie, tout au monde pour un fils dont il verrait le nom dans les journaux. C’est ce qui vous a procuré tant de lettres à M. D.[177] et à vous.
Croyez-vous que M. D. veuille s’occuper de moi? Me croit-il un peu mûri depuis le temps où je donnai ma démission? s’il pense encore à moi:--deux ans d’épreuves, après quoi il jugera.
Vous savez, mon cher cousin, pour combien de millions de raisons j’aimerais mieux copier des revues dans votre bureau[178] qu’une place de six mille francs à deux cents lieues. Ne croyez pas que c’est Paris que je désire, c’est la vie de la _Casa d’Adela_[179], ce sont les bontés dont vous me comblez, c’est l’espoir de pouvoir acquérir quelques-unes de ces qualités qui font le bonheur et qui vous font adorer par tout ce qui vous entoure.
S’il vous faut un homme qui travaille dix heures par jour, le voici. S’il est auprès de vous, il n’a pas besoin de parler de sa constance et il demande avant tout deux ans d’épreuves.
Adieu, mon cher cousin, auriez-vous le temps de m’écrire une demi-ligne? Surtout ne vous gênez en rien; n’importunez pas M. D. Tout ce que je vous demande, c’est de dire mille choses à toute la famille, et à Mme Rebaffet en particulier, que j’ai bien des choses à lui apprendre de la part de Mme de P., mais que je ne lui écrirai que lorsque j’aurai perdu l’espoir de les lui dire.
Comment se porte Mme Adèle? elle doit être bien affligée du chagrin de son amie[180].
XXXVI
MÉLANIE GUILBERT À HENRI BEYLE.
Paris, 2 juin 1806.
Je ne t’écris qu’un mot, ma bonne minette, car je suis dans mes jours de mélancolies et même plus que cela mais je veux pourtant te dire combien je suis contente de te voir rapproché de moi et surtout quel plaisir me fait l’espérance de te revoir. Je compte que tu passeras un mois chez ton père et qu’ensuite tu reviendras à Paris. Oh! mon ami, j’ai bien besoin que tu m’aimes!
Et ta sœur comment se porte-t-elle! Pourquoi ne t’écrivait-elle pas? Il est tout simple qu’elle ne m’ait pas répondu, mais à toi! qui pouvait l’en empêcher? Est-ce qu’elle était malheureuse? Parle moi d’elle avec beaucoup de détails.
Adieu, mon bon ami, je ne sais pas ce que j’ai: je ne peux t’écrire.
Réponds à mes trois dernières lettres, je t’en prie. J’ai besoin que tu me tranquillises: mes pressentiments me disent depuis longtemps que je ne serai jamais heureuse et si tu ne m’aimes pas bien ils ne seront que trop justifiés. Adieu[181].
XXXVII
MÉLANIE GUILBERT A HENRI BEYLE.
Paris, 10 juin 1806.
Depuis six semaines, tu me répondras, dis-tu, demain quand tu n’auras pas une heure, un moment d’ennui qui te trouble l’esprit. Bien, mon ami, il ne faut pas te presser. J’estimerais cependant davantage une marche franche à ces petits détours qui peuvent éluder ta réponse tant qu’il te plaira, mais non pas m’en imposer longtemps.
Je t’ai demandé: 1º Si, dans le cas où je pourrais suppléer par mes faibles talents à ce que te donnent tes parents, si, dis-je, tu me portais assez d’attachement pour sacrifier tes espérances de fortune dans le cas où il faudrait choisir entre ce sacrifice et celui de ma personne.
2º D’examiner lequel de nous a le sort le plus stable afin que l’autre s’y abandonnât entièrement et que nous ne fussions plus forcés de nous séparer.
3º Si tu es assez faible ou si tu m’aimes assez peu pour me sacrifier à la volonté de tes parents, ou bien à tes projets d’ambition.
4º Enfin, si ton intention est bien de passer ta vie avec moi, de me la consacrer entièrement, quelque chose qu’il puisse en arriver, de me dire en galant homme, et après y avoir mûrement réfléchi, si c’est bien là ta volonté irrévocable et de m’avouer le contraire, si cela n’était pas.
J’attache ma tranquillité à cet éclaircissement, je te donne les témoignages de la plus vive tendresse, du plus tendre attachement. Je t’en ai même donné des preuves incontestables, et à tout cela tu me réponds des lettres vagues, tu me dis que tu m’aimes toujours et que je le verrai bien dans quinze jours, époque à laquelle tu te promets d’être près de moi, ce qui veut dire que tu me feras beaucoup de caresses, de protestations, que tu seras bien aise de me voir, etc. C’est peut être beaucoup dans ton esprit, mais ce n’est rien pour moi, surtout quand je songe à toute ta conduite et même à ton caractère; je n’en suis pas plus persuadée que tu m’aimes comme je le souhaite, et comme j’en ai besoin pour être heureuse, pour avoir le cœur content. C’est pourquoi j’aurais voulu un peu plus de franchise.
Je ne demande plus rien à présent, j’ai pu me faire illusion jusqu’à un certain point, mais mon cœur m’en dit plus que je n’en voudrais savoir. Tu m’aimes comme un jeune homme dont la conduite présente ne tire point à conséquence sur ta destinée future et dont le but est de passer le temps le moins désagréablement possible. Et j’ai pu me croire aimée de toi comme la compagne de ta vie? Eh bien! me trouves-tu assez ridicule?
Tu me diras peut-être que je me fâche; non, je t’assure, je n’ai même pas ce bonheur, j’ai une expérience si triste du cœur humain, que si je m’étonne des malheurs qui m’arrivent, c’est de ne les avoir pas prévus, mais ils ne m’irritent plus. Je sais trop que je serai malheureuse, et je me résigne à mon sort.
Je remercie beaucoup ta sœur du petit mot qu’elle m’écrit; dis-lui que je sens ce qu’elle fait pour moi--et je sens aussi quelle reconnaissance je te dois pour cette marque d’amitié et de complaisance.
Quoique toute ma conduite ait dû te prouver combien tu m’es cher, que je te l’aie sans cesse répété, tu as cependant pensé que M. Blanc, _étant devenu puissant_, m’attirait à Naples. Ces idées-là ne m’étonnent pas, mon bon ami, et je te les pardonne bien volontiers. Je crois que tu ne peux connaître mon cœur.
A propos de M. Blanc, j’ai toujours oublié de répondre aux questions que tu m’as faites pour savoir quelle est sa position.