Souvenirs d'égotisme autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir Stryienski
Part 12
Mais ne voilà-t-il pas encore de l’enchanteur? je retombe sans cesse dans le ridicule. La pauvre jeunesse est bien malheureuse, de l’amour sans tranquillité ou de la tranquillité sans amour. Je vous crois tranquille, vous; parlez moi de cela et accoutumez-vous aux longues lettres; je me dédommage avec vous de l’ennui qui m’accable dans un pays où je devrais mourir de plaisir si tous les habitants y étaient.
H. B.
XIII
AU MÊME.
Claix, 12 thermidor XI (2 juillet 1803).
A la bonne heure, rien n’est charmant comme de recevoir dans la solitude une lettre qui intéresse d’abord, et qui donne ensuite le délicieux plaisir de blâmer à son tour. Mais vous ne me dites pas si, pour votre soi-disant future, il fallait _avoir le bonheur, avoir le plaisir_ ou seulement _avoir la faiblesse_. Un scélérat se serait donné dans les deux premiers cas le plaisir de l’avoir, dans le deuxième celui de s’en moquer. Mais la plaisanterie n’est naturelle que dans le tourbillon de la gaieté; parmi les bois et leur vaste silence, l’esprit s’en va, il ne reste qu’un cœur pour sentir.
Je suis étonné que vous, homme d’esprit, homme instruit, fils d’un homme digne de donner des lois à sa patrie, scandalisiez un soldat qui n’a su de sa vie que l’algèbre de Clairaut et les manœuvres de cavalerie. Quoi, il est moins criminel d’être le centième amant d’une femme mariée que d’être le premier! Moi j’aime mieux me damner en raisonnant juste. Il me semble qu’une loi n’est obligatoire, que par conséquent sa violation n’est un crime, que lorsque cette loi vous assure ce pour quoi elle est faite. La loi de la fidélité du mariage vous assurait une épouse fidèle, une compagne, une amie pour toute la vie, des enfants dont nous aurions été les pères; enfin, un bonheur bien au-dessus, selon moi, du plaisir fugitif que nous trouvons dans le bras des femmes galantes; mais cette loi n’existe plus que dans les livres, et les épouses fidèles ne sont plus même dans les romans. Il est d’ailleurs évident que le Français actuel, n’ayant pas d’occupation au _forum_, est forcé à l’adultère par la nature même de son gouvernement.
Lorsqu’on a le malheur d’être désabusé à ce point, que reste-t-il à faire à l’homme sensible et honnête? Se mariera-t-il pour avoir le désespoir de voir les déréglements de sa femme et le malheur affreux de ne pas oser montrer sa tristesse? ou espérera-t-il dans sa femme assez de vertu pour lutter contre tout l’effort des mœurs de son siècle? Et dans ce dernier cas la certitude de l’immensité du danger lui donnerait des soupçons, et le bonheur est bien loin dès que les soupçons paraissent.
Actuellement, si vous supposez à cet homme sensible assez de force pour raisonner ainsi de sang-froid, mais non pas assez pour dompter et le courant de son siècle et toute l’impétuosité de ses passions, que deviendra-t-il dans l’orage, doutant même dans le calme?
Je vous avouerai, mon cher Edouard, qu’agité par ces réflexions, qui même ne se sont débrouillées à mes yeux que depuis quelques jours, j’ai jusqu’ici été conduit par le hasard. J’espérais trouver une femme qui pût sentir l’amour mieux que ça. Je les croyais toutes sensibles, je n’ai vu que des sens et de la vanité. J’en suis à regretter de m’être formé une chimère que je cherche depuis cinq ans. Je veux employer toute ma raison pour la chercher, et elle revient toujours. Je lui ai donné un nom, des yeux, une physionomie; je la vois sans cesse, je lui parle quelquefois; mais elle ne me répond pas, et, comme un enfant après avoir embrassé une poupée, je pleure de ce qu’elle ne me rend pas mes baisers. Je vois qu’actuellement il n’y a plus que de grandes choses qui puissent me distraire de cet état affreux de brûler sans cesse pour un être qu’on sait qui n’existe pas, ou qui, s’il existe par un hasard malheureux, ne répond pas à ma passion. L’amour, tel que je l’ai conçu, ne pouvant me rendre heureux, je commence depuis quelque temps à aimer la gloire; je brûle de marcher sur les traces de cette génération de grands hommes qui, constructeurs de la Révolution, ont été dévorés par leur propre ouvrage. N’en étant pas encore là, je prends part aux factions de Rome, ne pouvant faire mieux, et je nourris dans mon cœur l’immortel espoir d’imiter un jour les grands hommes que je ne puis pour le moment qu’admirer.
Mais je m’emporte; mes meilleurs amis me disent: _tu es fou_. Vous-même vous riez de ces balivernes; tout ce que je vous demande, c’est d’en rire tout seul.
.... Pour être approuvés, De semblables projets veulent être achevés.
Je reviens à votre lettre, qui est charmante; je réclame de plus grands détails sur la fille du _C_... _altéré_. Où en êtes-vous?
A Grenoble, rien de nouveau. Les femmes, tout en parlant vertu et en donnant le pain bénit, se conduisent comme ailleurs. De temps en temps, Messieurs les maris s’en aperçoivent; alors? alors ils se prennent de belle passion pour elles et les en aiment plus qu’auparavant.
Je suis allé, il y a trois jours, au Tivoli de Grenoble, un diminutif de la Redoute; mais je l’ai trouvé aussi plat que je trouvais celle-ci charmante. J’y ai renouvelé connaissance avec une Mme F... qui a de beaux yeux et qui est, je crois, votre parente.
Vous voyez, mon cher Mounier, que les solitaires sont bavards; faites-moi croire que vous êtes solitaire, sans quoi je n’oserai plus vous barbouiller quatre pages. Offrez, je vous prie, l’hommage de mon respect à toute votre famille.
H. B.
XIV
AU MÊME.
Grenoble, 20 vendémiaire XI (13 septembre 1803).
Vous ne me donnerez donc plus de vos nouvelles, mon cher ami? Vous n’avez pas d’idée du prix que j’y attache; j’ai appris, il y a quelques jours, une chose qui m’a bien mortifié. Vous avez eu, cet hiver, un accident affreux sur la glace et vous ne m’en avez rien dit. Suis-je donc pour vous un ami de régiment et croyez-vous que ce qui vous arrive ne m’intéresse pas? En ce cas-là, je suis bien différent de vous, et mon cœur est bien plus souvent à Rennes que vous ne vous l’imaginez. Écrivez-moi donc bien des détails.
Ne sauterez-vous point avec le consul sur un bateau plat, _to hear Shakespeare’s divine language in his country_? A votre place, je ferais la folie, non par ambition, mais pour voir une des plus belles époques de l’histoire moderne[135]. Je suis gai depuis que je suis malade. J’ai eu une fièvre qui s’est annoncée d’abord comme très violente et qui a cédé peu à peu aux remèdes. Et vous?
Après le plus bel automne, nous avons ici, au milieu de nos vendanges, un temps digne d’Ossian; des tempêtes de pluie et de vent engouffré dans nos hautes montagnes qui émeuvent; le lendemain, les Alpes couvertes de neige et un air pur et frais qui invite à la chasse. Je trouve que toutes ces révolutions, dans les grandes productions de la nature comme dans le cœur de l’homme, se ressemblent, sublimes de loin et bien tristes de près. Adieu, mon cher Mounier, comptez-moi pour un de vos meilleurs amis. Vous avez ici une cousine qui devrait bien vous y amener; jamais plus de pudeur ne se joignit à tant de beauté. Elle n’est pas si dévote qu’on vous l’avait faite. Croyez-vous que D... en soit bien amoureux?
H. B.
_P.-S._--Présentez mes hommages à votre famille; embrassez pour moi le camarade Pison. Que devient-il dans tout ceci?
XV
AU MÊME.
Claix, 23 frimaire XII (15 décembre 1803).
Peut-être, mon cher ami, vous ne connaissez plus la voix qui vient vous parler. Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit; mais n’attribuez point ce silence à l’oubli. J’ai eu honte de ne pouvoir montrer à mes amis que les rêveries d’un fou; elles ont bien dû vous ennuyer dans mes précédentes lettres. Je ne puis cependant me résoudre à rester plus longtemps sans savoir de vos nouvelles et vous dire combien je vous aime. J’ai passé mon temps depuis trois mois dans une extrême solitude; ce contraste m’a plu en sortant de Paris où tout était pour l’esprit et rien pour le cœur. Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’à force de sensibilité je suis parvenu à passer pour insensible dans ma famille; ils se sont figuré que c’était par ennui d’eux que j’étais tout le jour à la chasse, et leur soupçon a augmenté lorsqu’ils se sont aperçus que j’allais lire dans une chaumière abandonnée. Je crois que c’est là le véritable endroit pour lire la _Nouvelle Héloïse_; aussi ne m’a-t-elle jamais paru si charmante; j’y relisais aussi quelques lettres que j’ai reçues de mes amis, et surtout une dont je n’ai que la copie, mais qui n’en vit pas moins pour cela dans mon cœur. Il me semblait que, dans l’ordre actuel de la société, les âmes élevées doivent être presque toujours malheureuses, et d’autant plus malheureuses qu’elles méprisent l’obstacle qui s’oppose à leur félicité. Ne serait-ce pas, par exemple, la plus forte épreuve où peut être mise une âme de cette espèce, que d’être arrêtée dans ses plus chers désirs, par des considérations d’argent, et par le respect dû aux volontés d’un homme dont elle méprise l’opinion? Je ne sais si vous m’entendez; mais si vous comprenez ce qui m’arrête, je dois être justifié à vos yeux, et vous devez me répondre.
Ces idées et la tristesse qu’elles inspirent m’ont engagé à lire les ouvrages qui traitent des lois qui sont les bases des usages et des mœurs; j’avais aussi un secret orgueil de me rapprocher par là de celui de mes compatriotes que j’estime le plus[136]. J’ai donc lu le _Contrat social_ et l’_Esprit des lois_. Le premier ouvrage m’a charmé, excepté lorsqu’il dit que 600,000 Romains pouvaient voter en connaissance de cause sur les affaires. Le second, que j’ai lu deux fois, m’a paru bien au-dessous de sa réputation. Je vous dis ça à vous qui, instruit dans cette partie, ne verrez pas de l’orgueil, mais une consultation, dans ce que je vous dis. Que m’importe de savoir l’esprit d’une mauvaise loi; cela m’enseigne à faire un extrait et voilà tout. Ne valait-il pas bien mieux dire les lois qui, prenant les hommes tels qu’ils sont, peuvent leur procurer la plus grande masse de bonheur possible? Ce livre, fait comme le pouvait faire Montesquieu, eût peut-être prévenu la Révolution.
J’ai enfin lu un ouvrage qui me semble bien singulier, sublime en quelques parties, méprisable en d’autres, et bien décourageant en toutes: l’_Esprit d’Helvétius_. Ce livre m’avait tellement entraîné dans ses premières parties, qu’il m’a fait douter quelques jours de l’amitié et de l’amour. Enfin, j’ai cru reconnaître qu’Helvétius, n’ayant jamais senti ces douces affections, était, d’après ses propres principes, incapable de les peindre. Comment pourrait-il expliquer ce trouble inconnu qui saisit à la première vue, et cette constance éternelle qui nourrit sans espérance un amour allumé? Il n’y croit pas à cette constance dont j’ai ouï citer tant d’exemples; y croyez-vous vous-même? Croyez-vous à cette force incompréhensible de l’amour qui, parmi mille phrases insignifiantes, fait distinguer à un amant celle qui est écrite pour lui, et qui, lui faisant prêter l’oreille à cette voix presque insensible qui s’élève des autres, et que lui seul peut sentir, lui peint tous les tourments de l’objet qui l’aime, et lui rappelle que de lui seul peut venir la consolation?
Il me semble qu’Helvétius ne peut expliquer ces sentiments, ni mille autres semblables. Je voudrais pour beaucoup que vous eussiez lu cet ouvrage, qui me semble vraiment extraordinaire. Si cela est, dites-m’en, je vous prie, votre sentiment au long.
Je suis allé à Grenoble dans le temps des élections, pour voir un peu dans la nature ces assemblées si vantées dans les livres; et je vous avoue qu’elles m’ont paru bien méprisables et qu’elles m’ont bien prouvé la vérité des principes sur l’amour-propre[137].
Le bon sens montrait votre père et M. D*** au Sénat. Cinquante-sept électeurs, parmi lesquels j’ai le plaisir de compter mon père et mon grand-père, ont fait tout au monde pour cela. Une intrigue curieuse par sa ridiculité a fait nommer, au lieu de votre père, un homme dont on ne sait rien, sinon qu’il est méprisable de toutes les manières et que trois ou quatre départements l’ont rejeté. Tout le monde a vu combien les prétendus honnêtes gens nobles étaient plus attachés à leur caste qu’à leurs principes. Tous les roturiers ont nommé M. D*** et aucun noble n’a donné sa voix à M. Mounier. J’ai vu parmi tout cela les restes de la jalousie qu’inspire un talent qui s’élève à côté de nous, et combien votre père l’avait excitée. Je vous en dirai plus à la première vue.
Donnez-moi beaucoup de détails sur votre manière de vivre et sur vos desseins futurs. N’aimeriez-vous pas à voir votre père sénateur et à habiter Paris? Le gouvernement doit le connaître maintenant ou il ne le connaîtra jamais.
Adieu, mon cher ami, je vous dirais presque, si je n’avais peur de vous paraître ridicule, si vous sentez en lisant cette lettre la douce émotion qui me l’inspira? Que nos cœurs aient eu le bonheur de s’entendre ou non, croyez que les sentiments qui m’animent ne changeront jamais; j’aurais encore bien des choses à dire, mais j’ai peur de me trahir; si vous m’avez entendu vous me répondrez et en vous écrivant je pourrai tout dire.
Avouez, mon cher Édouard, que voilà des phrases absolument inintelligibles. Je reviens sur la terre et vous apprends que je serai à Grenoble dans huit jours, et probablement à Paris au commencement du printemps. N’aurons-nous donc jamais le plaisir de nous revoir? Il y a tant de moyens. Mais en attendant écrivons-nous souvent, cela ne dépend que de vous; j’aurai assez d’adresses si j’en ai une. Au diable avec vos énigmes!
Adieu, mon ami, ne brûlez pas ma lettre et trois jours après l’avoir reçue elles seront devinées, ou il y faudra renoncer. Adieu de tout cœur.
B.
XVI
AU MÊME.
Grenoble, pluviôse XII (janvier-février 1804.)
Mille pardons, mon bon ami, si j’ai tant tardé à vous répondre. Depuis un mois je suis plongé dans ce qu’on appelle les plaisirs du carnaval. J’ai dansé ce matin jusqu’à six heures; je me lève à quatre pour vous dire enfin une partie des choses que m’a fait éprouver votre lettre, car toutes c’est impossible.
Depuis un mois, j’ai livré ma vie à toutes les dissipations possibles. Je voulais oublier de sentir. J’ai trouvé ici, comme ailleurs, beaucoup d’amour-propre et point d’âmes. J’aime mieux les passions avec tous leurs orages que la froide insensibilité où j’ai vu plongés les heureux de ce pays. Elles me rendent malheureux aujourd’hui, peut-être un jour feront-elles mon bonheur; d’ailleurs indiquez-moi le chemin pour sortir de leur empire? Un moment de leur bonheur ne vaut-il pas toutes les jouissances d’amour-propre possibles?
What is the world te me? Its pomp, its pleasure, and its nonsense all?
Jamais plus belle occasion ne pouvait s’offrir pour voir Grenoble dans tout son lustre. Il y a redoute tous les mercredis; MM. Périer (Auguste), Teysseire, Giroud, Lallié, le général Molitor, le préfet, le receveur du département, le payeur, le général commandant le département, etc., etc., ont donné des fêtes dans le genre de celles des ministres à Paris. Absolument dans leur genre, il y avait un peu de cette froideur que transpire l’habit brodé. On commence à sept heures, on soupe à minuit, et l’on danse jusqu’à six heures du matin. Il y a trois ou quatre tables servies splendidement, mais toujours une où il y a trente ou quarante femmes et deux hommes seulement: le préfet et le général.
MM. Silvy, Berriat, Allemand, etc., ont donné des fêtes, beaucoup moins splendides sans doute, où le ton était bien moins brillant, mais on y riait sans s’en douter; ailleurs on riait pour être aimable. Il y avait de votre connaissance à ces fêtes les deux Mallein, Alphonse Périer, Pascal, Turquin, Faure, Michaud, Colet, Montezin, Berriat, Giroud, etc., etc.
En femmes, mesdemoiselles Mallein, Pascal, Loyer, de Mauduit, d’Arancey, de Tournadre, Arnold, Girard, Dubois-Arnold. Mmes Busco, Arnold, Molitor, Renard, Périer, Regicourt ont dansé quelques contredanses et beaucoup de valses.
Je ne sais si vous pouvez vous figurer tous ces noms, et si ces détails vous plairont. Pour leur donner un peu plus d’intérêt, j’y ajouterai que _the happy few_ a trouvé que Turquin, Périer, Pascal, Mallein, étaient les plus aimables; Mlles Tournadre, Parent, Mallein, les plus jolies et les plus aimables en femmes. Toutes ces demoiselles sont de la société de Mme Périer où l’on me paraît s’amuser beaucoup. Le préfet y va tous les soirs, et on y joue des proverbes. Il y règne, suivant les uns, beaucoup de bonhomie; suivant les autres, on y fait beaucoup d’esprit. Je suis des deux avis; on y était gai et franc, on y devient spirituel et gai.
Vous voyez, mon cher Mounier, quelle a été ma vie depuis un mois: j’ai veillé six jours par semaine et j’ai fait un petit voyage à la campagne. De toutes les parties où je suis allé, celle où je me suis le plus amusé est celle de Mme Périer. On soupait au deuxième, on avait dansé au premier. Au milieu du souper nous nous échappâmes, Mlles Mallein, Loyer, Dubois et Tournadre, Félix Faure, Colet, Arnold et moi, et nous dansâmes une douzaine de contredanses avec la joie de dix-huit ans.
Pour achever de vous mettre au fait, le public marie Mlle Loyer, chez qui nous dansons ce soir, à Casimir Périer et Mlle Alex. Pascal à Alexandre Périer. Ceci entre nous, ainsi que tout le reste. Vous savez combien la discrétion est une belle chose; ainsi brûlez ma lettre.
Vous parler de moi après tout cela, c’est bien présomptueux. Cependant, comme je suis bien persuadé de votre amitié pour moi, je suis le fil de mes idées et je réponds à votre lettre. Vous avez deviné mon secret, mais vous vous faites une fausse idée de moi: j’estime peu les hommes parceque j’en ai vu très peu d’estimables; j’estime encore moins les femmes parce que je les ai vues presque toutes se mal conduire; mais je crois encore à la vertu chez les uns et chez les autres. Cette croyance fait mon plus grand bonheur; sans elle je n’aurais point d’amis, je n’aurais point de maîtresse. Vous me croyez _galant_, et vous vous figurez sous mon nom un sot animal. J’en sens trop bien le ridicule pour l’être jamais dans toute la force du terme. J’ai pu avoir quelques bouffées d’amour-propre, comme tous les jeunes gens; j’ai pu être fat par bon ton lorsque je me croyais regardé; mais tout mon orgueil est bien vite tombé en voyant mes prédécesseurs et ceux qui me succédaient. Enfin vous achèverez de vous détromper de ma fatuité, lorsque vous saurez qu’ayant eu l’occasion de voir quelque temps la femme que j’aime, je ne lui ai jamais dit ce mot si simple: Je vous aime; et que j’ai tout lieu de croire qu’elle ne m’a jamais distingué, ou que, si elle l’a fait un instant, j’en suis parfaitement oublié. Vous voyez qu’il y a loin de là à se croire aimé. J’ai eu quelquefois l’idée d’aller la trouver et de lui dire: Voulez-vous de moi pour votre époux? Mais, outre que la proposition eût été saugrenue de ma part, et que, comme vous le dites fort bien, j’eusse été refusé, je ne me crois pas digne de faire son bonheur: je suis trop vif encore pour être un bon mari, et je me brûlerais la cervelle si je croyais qu’elle pût penser: «J’eusse été plus heureuse avec un autre homme.»
Mon père m’a fait promettre, lorsque je le quittai pour la première fois, il y a six ans, que je ne me marierais pas avant trente ans.
Actuellement, je n’avais d’ambition que pour elle; quel motif aurais-je donc pour prendre un état? et quel état pourrais-je commencer? Je suis tout à fait dégoûté des femmes, jamais aucune d’elles ne sera plus ma maîtresse, et celles qu’on a par calcul m’ennuient. Je prise peu l’estime d’une société particulière, parce que j’ai vu qu’en flattant tous ceux qui la composent on était sûr de l’obtenir. J’aurai trois ou quatre mille livres de rente, c’est assez pour vivre. Si j’étais ruiné, avec un an de travail je pourrais devenir professeur de mathématiques. Quel motif ai-je donc pour m’en aller par le monde flatter de la voix et de la conduite tous les hommes puissants que je rencontrerai?
Je sens que j’aimerais vivement la gloire, si je parvenais à me guérir d’un autre amour. Il y a la gloire militaire, la gloire littéraire, la gloire des orateurs dans les Républiques. J’ai renoncé à la première parce qu’il faut trop se baisser pour arriver aux premiers postes, et que ce n’est que là que les actions sont en vue[138]. Je ne suis pas savant, il ne faut donc pas penser à la deuxième. Reste la troisième carrière, où le caractère peut en partie suppléer aux talents. Et ce n’est que dans des circonstances rares que le peuple a besoin de vous, et vous pouvez mourir calomnié, et tant de gens sans talents ou sans vertu ont paru dans la lice, qu’il faut un bien grand génie pour être à l’abri du ridicule. Voilà les obstacles.
Donnez-moi vos avis sur tout cela, mon cher Mounier, franchement, sincèrement et sans craindre de me parler raison. Pour le moment, je me jette au milieu des événements avec un cœur pur. Je tâcherai d’acquérir des talents, je vivrai solitaire avec mon âme et mes livres, et j’attendrai pour voguer que le vent vienne enfler mes voiles.
Je sais bien que dans un moment de raison je pourrais prendre un état; mais je ne sens pas la constance nécessaire pour le suivre, et il faut éviter de paraître inconséquent.
Voilà où j’en suis, mon cher Edouard. Je compte être à Paris dans trente ou quarante jours. J’y étudierai la politique et l’économie publique, science qui me paraît la base de l’autre dans un siècle où tout se vend. Donnez-moi tout les détails possibles sur votre futur voyage et surtout éclairez-moi de vos conseils. Bonsoir, si vous ne dormez pas.
H. B.
XVII
AU MÊME.
Genève, 8 germinal XII (20 mars 1804).
Mon cher ami,
Je vais à Paris. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’une des plus douces jouissances que je me promette dans ce pays-là est celle de vous embrasser. Nous n’en sommes plus à ces petites choses; c’est ce qui fait que je ne vous fais pas la guerre sur ce que depuis trois mois vous ne m’écrivez plus. Les plaisirs du carnaval ont formé à Grenoble une société de jeunes gens où il ne manque que vous pour réunir tout ce que j’aime et estime dans ce pays. Vous en connaissez presque tous les membres, à l’exception peut-être de Félix Faure et de Ribon; les autres sont Mallein, Alphonse Périer et Diday. Je disais un jour à Alphonse et à Mallein qu’en allant à Paris, je voulais passer par Genève; à l’instant ils se regardent, nous organisons notre voyage et nous partons le 29 ventôse pour venir passer deux jours à Genève; nous passons par les Echelles où nous sommes reçus par mon oncle[139]; par Chambéry où nous restons vingt-quatre heures; nous arrivons enfin à Genève. Nous devions n’y passer que deux jours, nous y sommes déjà depuis trois, et si je ne consultais que mon cœur, j’y passerais six mois. Nous avions plusieurs lettres de recommandations pour M. Pasteur, pour M. et Mme Mouriez, pour M. Pictet. Nous avons été souvent en société, tantôt reçus par les vrais Genevois avec cette politesse froide qui glace, tantôt avec empressement par ceux que nos mœurs ont déjà corrompus. En général, bien de la plupart des femmes, mal de tous les hommes. Je vous donnerai des détails là-dessus à notre première entrevue.